DE L\ FÉLICITÉ
ou même sa vie entière; quel service ne rendraiton pas à l'humanité , (juels progrès rapides ne feraiton pas vers la félicité publique ? Ce ne serait ni la liberté des cliapitres d'Allemagne , ni Tesclavage de nos couvens; ce serait l'ordre sans la gêne, la décence sans la sottise , l'obéissance Sans l'humiliation. Ainsi, en ne négligeant aucune classe de citoyens, de quelque sexe qu'ils soient, on parviendrait à remplir le grand objet du gouvern^ranent , qui est bien plus encore d'avoir une population heureuse qu'une population nombreuse.
Une chose bien importante, c'est d'établir l'équilibre dans cette population; c'est d'empêcher que la différence des lois locales n'attire trop les hommes dans certains endroits pour les repousser dans d'autres. Le gouvernement a déjà beaucoup fait pour les campagnes, en encourageant l'agriculture , par les exemptions accordées aux défrichemens, par la liberté qu'on a rendue à la circulation, à l'exportation des grains et des autres denrées. Quand les privilèges exclusifs seront abolis, quand l'arbitraire sera banni des impositions, quand le crédit public aura redoublé la circulation , et que les capitaux se reverseront dans les campagnes et dans les provinces , nul doute que la France ne soit le royaume le plus peuplé de l'Europe, comme il est effectivement le plus riche et le plus puissant.
Nous terminerons nos considérations sur la population actuelle de l'Europe par l'Angleterre ; mats
nous avouerons en même temps que cette nation si éclairée , si occupée de spéculations politiques , en est encore au même point où nous étions il y a quelques années , c'est-à-dire qu'elle n'a aucune notion fixe sur sa population. Là, comme ici, on trouve des gens qui assurent hardiment qu'elle est fort diminuée depuis la reine Elisabeth ; d'autres établissent, par des raisons beaucoup plus plausibles, à la vérité, qu'elle est fort augmentée. En 1682, sir William Petty lui donnait 7,400,000 habitans; en 1692 , Davenant n'en comptait que 7,000,000. Wallace et Templeman en supposent 8,000,000 ; d'autres , tels que le docteur Price et M. Smith ' , ne lui en donnent que de 5 h 6 millions. Malheureusement les Anglais n'ont d'autres élémens pour leur calcul que le nombre des maisons. On le faisait monter à 1 ,3oo,ooo , a peu près à la fin du dernier siècle. Quelques auteurs prétendent qu'il est dhninué de près d'un quart; mais comme on ne peut consulter que les registres de ceux qui lèvent la taxe sur les fenêtres, il est difficile de former aucun résultat, parce qu'ils négligent d'inscrire toutes les maisons ou cabanes des pauvres gens , qui ne payent pas la taxe. D'ailleurs, quand on connaîtrait le nombre des maisons, il faudrait encore arbitrer celui des personnes qui habitent dans chaque maison. Nous nous bornerons donc à dire que la nation anglaise ayant
' Voyez YouîîG, Atithm. polit, ^ p. 78 et ^22.
174 l>£ LA. FÉLICITÉ
toujours prospéré depuis un siècle, le commerce s'étant multiplié, la culture ayant augmenté, ainsi que le prix, des terres et celui des salaires , il y a tout lieu de croire que la population est augmentée en niéme proportion , et que lorsqu'on viendra à faire des dénombremens exacts , tes frondeurs qui crient à la dépopulation , se trouveront tout aussi loin de leur compte qu'en France et en beaucoup d'autres pays. '
' C'est toujonn avec beanconp de défiance qu'il fanl evtr miner les calculs , et en général , toutes les autorités sur le»quelles se fondent la plupart des auteurs anglais : j'en dirai autant des auteurs français et de ceux de toute nation éclairée ; en voici la raison : lorsque tontes les opinions ont été énoncées et discutées, si l'on vient à consulter les Uti, c'est lorsqu'il s'agit de justifier (pelque principe qu'on > déjà établi, et alors les objets passent à travers on vent inégal et coloré , qui les change et les dénature. Un honunc d'esprit disait un jour qu'il n'ajoutait guère de fol aux livre* d'histoire, à moins quH ne lut fikt démontré que leur aateor était un sot. Ce paradoxe s'appliquerait encore mieux aux calculs en matière de politique. Que dans un état qni cherche, qui commence à s'éclairer, on fasse de» dénombremens , des cadastres , je suis tout prêt è leur donner mi confiance ; mais que dans un pays où depuis cent ans on raisonne politique et adminiilraiion , on s'avise enfin d'al' léguer des faits et des calculs, je suspendrai mon jugement, et je me croirai obligé de vérifier moi-même tout ce que j'aurai lu dans les livres. Il n'y a pas long-teraps qn'ea France on avait limité la population a iS millions d'babitans, et 1« revenu net des terres à aSo millions. Il n'«t
moîiis risible de voir l'auteur du Prêtent state of Great 'ain , imprimer en 1755, que la France n'avait que joo,uoo liabilans, dont 170,000 prélres ou religieux ! compter les religieuses. D'autres Anglais, plus défa-
'aux , assurent gra- 'c a beaucoup dimi-
vorabics encore à leur patrie qu'à ses ri' vemcnt que la population de l'Anglcten nué depuis la reine Klisabetli, époque o fonds n'était que i5 fois la valeur des avait ni commerce ni manufactures, et où il fallait annuellement acheter des grains de l'étranger. Aucun de ces auteurs n'a imaginé du consulter son compatriote Thomas Morus, qui, peu de temps avant celle ^'poque, se plaignait de ce que le peuple diminuait de jour en jour, et en donnait de très bonnes raisons. Les principales étaient, i'. la manie des pâturages , qui faisait que les riches détruisaient des villages entiers pour agrandir leurs parcsj 2^. la multiplication des moines et la rîcliessc du clergé ; "S", lefaatcdes grands, qui nourrissaient, entretenaient un grand cortég<: d'officiers et de valets, tous lellcmont accoutumés a l'oisiveté et à tous les vices qu'elle entraîne avec elle, que lorsqu'il leur arrivait de perdre leurs maîtres, ils devenaient des mendians ou des voleurs de grands chemins. (Voyez Utnpia, lib. 1.) Une chose cligne de remarque, c'est que Thomas Morus en prend sujet de se récrier contre la sévérité des lois pénales, et surtout contre la peine de mort infligée aux voleurs, qu'il soutient hardiment que le gouvernement n'a pas droit de punir si rigoureusement des crimes dont il est la première cause , et que pour le prouvei , il expose tous les principes qui ont fait depuis la fortune du livre intitulé Des délits et des peines. Ainsi la vérité, comme la plupart des raretés qu'on expose à la curiosité de* passans , dépend et de l'adrusse de celui qui la montre, et du moment oii on l'expose. Rarement va-t-on la cherchée .lu lieu de ion origine; aussi ne parvient-on pas aisémenl u
la connaître. C'est un enfant qu'on orne dès le berccan, et qui ne paraît nn qu'au moment de la naissance.
Avant de passer à la question intéressante que nous traiterons dans le chapitre suivant, nous croyons devoir encore arrêter un moment ceux de nos lecteurs qui prennent quelque intérêt à tout ce qui concerne la population. En effet, la bonne foi dont nous faisons profession ne nous permet pas de dissimuler nn fait très singulier que nous trouvons dam mùCoire lie France , continuée par Villaret. Cet auteur assure avoir vu à la Bibliothèque du roi un manuscrit qui eu cite us autre, sous le titre d'Étal du subtide ànpoié par feux, en iSaS. Suivant cet état, les provinces soumises i l'aide , du temps de Philippe de Valois , contenaient deux millions cinq cent'mîlle feux, ce qui annonce une population d'autant plus considérable , que ta plus grande partie de la Guyenne , les comtés de Foix et d'Arma^ac , le Roussillon, la Boui^ogne, la Franche -Comté, la Flandre, le Hainaut, l'Artois, la Bretagne, l'Alsace, la Lorraine, le Bauphinè et la Provence n'y étaient pas compris. H-Tillaret estime que les provinces soumises à cette imposition ne formaient pas le tiers du royaume tel qu'il est à présent, lequel devait par conséquent contenir alors prés de S millions de feux; ce qui donnerait a4 millions d'habïtans, à ne compter que trois tètes par feu, à quoi il faudrait encore ajouter tous les serfs, le clergé , les universités et la noblesse, qui en étaient exempts : d'où il conclut qu'on pourrait porter cette population à 3a millions. Ce résultat est trop extraordinaire pour ne pas inspirer quelque doute sur les documcns dont il est tiré. Il est impossible que U nmltiplication du clergé, les croisades, l'anarchie féodale, la servitude des peuples, etc. ne se soient pas opposés aui progrès de la population, ce qui forme d'abord un préjngé contre les calculs précédent. J'observerai ensuite qne c'est
j)Lul-tlli: Lua !;i;ihiit(iiii'iiL ijui- 31. "\illjiit au|ijiosc que Ici
provinces soumises à l'aide ne formaient jiai le tiers de la populalion {dj. Il dit ailleurs que lorsque le Prinee-Noir -voulut imposer celle taxe de au sous par feu , qui fit révoller la plupart de ses sujets , ou calculait qu'elle lui aurait produit 1,300,000 liv. Il est clair que cette conjecture était très hasardée, )iuJsqu'ellc supposait que la popuialîoii des pro- ■vinces soumises à l'Aiiglt-terre égalait h moitié de celle des provinces qui composaient la monarchie. Admellona-ia cependant pour un moment; mais n'en négligeons pas une autre que nous trouvons dans DttciifCE (au mol Focagium^ Ce savant auleur rappnrlcun instrument qui se trouve dans i'Jiistoire de Bretagne , où il est parlé d'une imposition par feu, sur laquelle le duc assigna le paiement d'une dette que le connétable Cliison réclamait. Suivant cet inslrument, le nombre des feux dans toute la province ne se trouve monter qu'à 69,748 Eral autcin exAibitus numerus focQfuiii tant contribuentium in communis focagib , qui ascendebant ad summam 6y,7/,8. Or, si la Rretague ne contenait qu'un pareil nombre de feux , ne pourrait-on pas faire des provinces qui restaient hors de la domination royale quatre lots , dont chacun serait à peu près égal à la Bretagne? Le jiremier contiendrait la Bourr^ogne et la Franc be-Com lé; le second , la Flandre, le HaJnaut et l'Artois; le troisième, l'Alsace et la Lorraine; le quatrlènie, le Dauphiné et la Provence; ce qui ne formerait en tout que 'i5o,ooo feui à peu près , y compris la Bretagne. Si l'on ajoute cette somme à celle qu'on a trouvée pour ia Guyenne, ou n'aura que i,3!io,ooii feux pour toutes celles des provinces de notre monarchie qui n'étaient pas soumises alors à l'autorité de nos rois. A la vérité , je ne donne pas ce calcul pour bien cxacl ; muii il j a apparence qu'il l'est pour le moins autant que celui de M". Villaret. Cet auteur ne compte que Irois télés par {d) rmparU de cellf mq:ùc .i«;i /Tli^H.ire gi-u.T,ile.
i-ft DE LA FÉLICITÉ
feu; ce qni est fort éloigné de l'estimation actuelle; maii il y a font lien de croire que cette imposiiiou était repartie diiîéremineni qu'elle ne l'est de nos jours. Je ironTc encore dans DvciKoK un passage qu'il a tiré des registres de ta chambre dci comptes. 11 s'agit de )a manière dont l'afionagemtnt doit se faire en Normandie; il y est dit : Si in eadem dorna manserint quatuor homines vel plans vel paucioret de quitus unusquiique vimt de suo propria , dot /oagium : yidua etiam , si hatiet de mobili ■ i lol. aat ampUus , dat foagium. Et quant au nombre des exempts que M. Villarct fait monter si liant, le même manuscrit nous apprend qu'on évéqne ou un abbé ne pouvaient exempter que six personnes de leur suite.
Il résulte de tout ceci qu'on ne peut rien conclure d'après des élémens si incertains et si contradictoires. M. Villaret aurait pu s'étonner que nous n'eussions porté la populi~ tion de toutes ces provinces dont nous avons fait l'énumération, qu'au tiers de celle qu'il attribue à la Guyenne et aux autres pays soumis à l'Angleterre; nons le serons à notre tour qu'il éralue cette population à la moitié de celle des proTÎnces qui obéissaient directement an roi. D'ailleurs, il ne produit aucun r^istre pour la Guyenne, et nous e» avons un très précis pour la Bretagne. Il résulte de son calcul que te royaume, tel qu'il est à présent, pouvait contenir alors 3a millions d'habiians; il résulterait du nAtrt qu'il n'eR contenait que treize ou quatorze. Car quatre millions de feus ne nous donneraient que donie millions de contribuables , et nons nous croyons fondés à supposer qnc le nombre des exempts était beaucoup moins considénblc qu'il ne l'a cm. Au milieu de ces obscurités, c'est à la raison de juger : elle nous apprendra qu'un peuple livré à l'anarchie et i la superstition, ne peut jamais se multiplier k un certain point.
^^^»^^<'^%^b^<%^^^^»^»»%^.^ ^^>^^^^<^%«^»'*>^^fc^%^^<%»%<^'%<^<^%<%><^<