‹ De la félicité publique; ou, Considerations sur le sort des hommes dans les différentes epoques de l'histoireChapitre 4 sur 49 · D£ LA FÉLICITÉ · texte numérisé non relu

D£ LA FÉLICITÉ

phes ont voulu enseigner aux peuples grossiers les mystères de la nature , et surtout les révolutions des corps célestes; soit que l'histoire ait marché d'un pas égal avec l'allégorie, lorsque les prêtres arrangeaient à leur manière des faits qu'une ti*adition incertaine altérait aussi de siècle en^siècle ; soit enfin que ces deux systèmes aient réagi l'un sur l'autre de façon qu'il soit impossible de démêler de nos jours ce qu'il y a de vrai d'avec ce qu'il y a de fabuleux dans les fastes de l'antiquité , nous pouvons toujours assurer que la guerre y a joué le premier rôle , et que c'est à des conquérans que chaque nation rapporte son origine. Osiris (a) , ou , si l'on veut, Bacchus , traverse le Nil pour aller à main armée enseigner l'agriculture aux peuples qu'il soumet à ses lois. Plusieurs siècles après, Sésostris se met à la tête d'une armée formidable, et marche à la conquête de diverses nations dont, sans doute, il ignorait même le nom. Voilà donc les temps les plus reculés de cette vieille et respectable monarchie égyptienne déjà marqués par deux conquérans, et par conséquent par deux guerres très injustes. Ce qu'il y a de plus remarquable , c'est que ni l'un ni l'autre ne parut désirer la possession des pays qu'il avait conquis. Ils se contentèrent d'ériger quelques monumens, d'exiger quelques tributs , et passèrent comme des voya-

(a) Sanchoniathon parle de Thaut, et ne dit rien d'Osirts, Bacchus était JrabCj élevé à Nise, qui est ^ dit^on, le mont Sinai'.

geurs annés (t) qui voulaient être maîtres partout où ilise trouvaient '

C'est à peu près tout ce qu'on peut entrevoir dans cette aurore de l'histoire. Il peut se fnire , sans doute , ffiû ait existé des hommes célèbres par leur audace et leurs lumières, qui aient donné lieu aux récits que disaient les Égyptiens de leur Osiris et de leur Sésoslris ; mais la fable dont ces récits sont accompagnés, mais l'invention de l'agriculture qui fut attribuée à Ostris, mais l'antiquité de toutes les traditions recueillies par Hérodote, prouvent assez qu'ils appirtiennent à l'enfance des sociétés , et qu'ils ont été défigurés par le temps. Ce qui parnît le plus constant par le témoignage d'Hérodote et de Diodore ■le Sicile, c'est que, depuis ces temps fabuleux, I f^gïpte est la monarchie qui a joui d'une plus longue pai\. Il nous sera même impossible d'en douter, i[ nous considérons que ces mêmes historiens qui ne nous ont transmis la mémoire d'aucune guerre , depuis Sésostris jusqu'à Apriès, nous ont pourtant fait l'érumération de la plupart des princes qui ont rempli cet intervalle, et sont même entrés dans de grands ilélails sur diverses particularités de leur vie.

Vesl-cc pas déjà un préjugé bien consolant, au Lccincnt de nos travaux, que de réunir l'idée

•euion de Lamotte, >a JoTiginqna, non finititna bella gcrebant; nec impe- I , sed pnpnlis snb qnzrebant ; contcatïqut victoriâ , 'nu aliïUaiiiiant. (Justib. lib. 1, cb. i.)

d'une paix très longue et presque constante , avec celle d'une monarchie si ancienne et si respectable ? Quelle que soit la nature de l'homme , il est donc vrai que de bonnes lois et un bon gouvernement peuvent étouffer les germes de la guerre: Si toute la terre avait été peuplée de nations gouvernées comme l'Egypte (c) , il y a grande apparence que le problème de la possibilité d'une paix perpétuelle au-* rait été démontré par le fait ^ ou plutôt qu'il n'aurait pas été proposé. Mais il n'implique pas contradiction que la terre soit un jour assez généralement éclairée pour être tout entière gouvernée comme une petite partie l'a été dans les temps les plus reculés. Il serait à désirer seulement que nous fussions plus en état de démêler les rapports que les lois de ce pays pouvaient avoir avec le maintien de la paix. Malheureuse* ment nous sommes peu au fait de la véritable, constitution et du gouvernement de cette nadoa où nous voyons un roi très gêné , assujetti aux formes les plus minutieuses, sans qu'on nous dise qui est-ce qui veillait à l'exécution des lois auxquelles il était obligé de se conformer ' ; des prêtres qui exercent

(c) La Chine, l'Inde, la Scjrtfu'e, étaient en paix,

' Diodore de Sicile rapporte que l'emploi du temps était si bien fixé aux rois d'Egypte , qu'ils ne pouvaient manger, dormir, et même jouir de leurs propres femmes, qu'à de certaines heures prescrites par les lois ; de sorte que ces rois faisaient des enfans comme les nôtres font des ordonnances y de l'avis de leur conseil.

le pooYoii* le plus absolu , sans qu'on nous apprenne si ce pouvoir était législatif et supérieur, ou s'il n était fondé que sur Thabitude et l'opinion ; enfin des années nombreuses sans être actives, et fesant coq)s dans l'état sans l'asservir ou l'opprimer. Bornons-nous donc à juger des causes par les effets, et observons premièrement, que les lois des Égyptiens deraient tendre à la paix, puisque de tous les peuples du monde c'est celui qui a le moins fait la guerre; secondement, que la situajtion locale, circonstance qui influe presque toujours sur la 1 btion, dut en même temps l'éloigner de l'atta et lui épargner le soin de la défense, entourée comme elle l'étaitûde la mer, du Nil et des déserts de rÉthiopie; troisièmement, enfin, que la longue durée de cette monarchie , l'abondance qui régnait dans ^n^n, les éloges de tous les peuples et tous les âges doivent établir le préjugé le plus fav rable sur tous les détails qui ne sont pas parvei à notre connaissance. (</)

Au contraire, si nous tournons nos regards sur les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes, lei diens , nous ne verrons partout que le despotisn plus absolu, que la folie des conquêtes, l'avidité et Tabus des richesses. («)

fanage qu'un si bon livre commence par r rtoire ancienne , dont on est si fatigué;

idmettez la folie conquérante d'Osiris ou

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Ninus y le premiejr astre funeste qui brille sur cet horizon , marque sa place dans l'histoire, à force d'in^ justices et de cruautés. Il attaque et défait les peuples connus depuis sous le nom de Babyloniens, heur roi tombe entre ses mains , il le fait mourir avec ses enfans. Bientôt il marche contre les Mèdes ; il les met en fuite , et ayant fait prisonnier Phamus leur souverain , il le fait mettre en croix , ainsi que sa femme et ses enfans. De là il tourne ses pas vers la Bactriane, qu'il ajoute à ses conquêtes. Sémiramis, devenue son complice, sa femme et son assas-, sin, venge le monde des cruautés de ce tyran ^ eU laisse à son tour de plus grands crimes à venger. Son ambition tient du délire : elle soumet successi* vement la Médie , la Perse , la Libye et l'Ethiopie r enfin , comme si elle eût voulu vaincre la nature elle-même , elle aplanit les montagnes , change le cours des fleuves, et élève jusqu'aux cieux les mo^ numens de sa démence.

A ces règnes cruellement héroïques succédèrent quelques momens de repos. Des rois, dignes sans doute de nos éloges , puisque l'histoire ne les a pas nommés, laissèrent respirer les hommes, et furent assez heureux pour trouver des plaisirs qui ne nuisaient à personne. Sardanapale, le dernier de cette dynastie, prince trop adonné à la mollesse, mais bien moins coupable que la plupart des héros de l'histoire,

fie Sésostris , les Égyptiens sont aussi barbares que les Assy* riens.

PUBLIQUi;. CH. IL Si

s'est attire le mépris des rtiitetirs anciens, et, à leur exemple, de tous les siècles postérieurs. I) perdit son empire comme Dni-îus, comme Persée et tant d'autres rois, parce qu'il pcrdil des batailles ; mais il sut préférer la mort .'■ une honteuse captivité ; mais il ne fit pas mourir des rois, des femmes et des enfans; mais il ne fît point couler les larmes et la sueur de son peuple pour entasser des pierres sur des pierrot/) : néanmoins tous les auteurs, même les plus picuK,ont laissé en honneur Ninus et Sémiramis pour réunir sur lui tous leurs traits satiriques. Le» Mïdes , vainqueurs de Surdanapale , Je deviennent bientôt de toute la Perse. Ils attaquent ensuite le Boove) empire assyrien lundé par Bélesis : mais tandiiqu'ils s'obstinent à celte guerre, ils sont attaqués i leur tour par les Scvllies Cimmériens, et après timr été contraints de partager l'empire avec eu' Bi K défont de ces hôtes incommodes en les fesa périr par la plus lâche trahison.

Ici commence Cyrus (g). L'bistoïre ne rapporte pas précisément comment la guerre s'alluma entre ce luieux conquérant et un prince non moins célèbre P*r sa bonne et par sn mauvaise fortune : je veux p^erdeCrésus, roi de Lvdie, dont le nom est dans k i — t . j Lîgjj jgg gpj^^. qyj ignorent son bistoire. is aisé non plus d'assigner des causes

7u, Kosiof!. Let délaits de ta vie font

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à toutes les autres guerres que Gyrus entreprit , et qui le rendirent maître de l'Asie. Il se trouve tant de différence entre les récits d'Hérodote et ceux de ' Xénophon , que tout lecteur raisonnable voyant d'un coté des fables puériles, et de l'autre un ti*aité de morale mis en action, croit avoir à choisir entre l'Arioste et Télémaque. Contentons -nous donc de croire qu'il y a eu un conquérant nommé Çynis^ qui a subjugué l'Asie et fondé l'empire des Perses.' Voilà bien assez de faits pour un ouvrage qui n'est pas historique. Passons aux réflexions qu'ils peuvent nous suggérer : et^ premièrement, observons que

* n s'en faut de beaucoup que M. Rollln ait jeté des lumières sur l'obscurité de ces temps reculés. Cet auteur commence par rapporter, avec toute la gravité de l'histoire 9 les petits détails romanesques dont Xénophon a jugé à propos d'orner sa Cjropédie. U faut avouer que de temps en temps il lui échappe de dire qu'il n'y a peut-être pas un mot de vrai à tout cela ; cependant il continue de suivre Xénophon pour tous les faits principaux , jusqu'à la bataille de Thjmbrée. Puis' tout à coup, s'attachant à Hérodote, il veut que Cjms donne près de Sardes une nouvelle bataille, où il lui fait employer encore une fois le stratagème des chameaux opposés à la cavalerie, sans s'apercevoir que tout cela n'est qu'un même fait raconté de deux manières par deux auteurs différens. Il fait plus : pour ne pas perdre l'histoire de Crésus , qui appelle Solon sur le bûcher, il suppose que ce même Cyrus , qu'il vient de pei.idre comme le modèle des rois , a condamné son ennemi à être brûlé vif, le tout sans daigner faire la plus petite excuse sur cette disparate dans le caractère de son héros. '

Histoire ne nous ayant rien transmis sur le gouvernement des peuples dont nous venons de nous occuper,nous n'en pouvons juger que par les faits; ces iàilsnous apprennent que le gouvernement de ces peuples éxait absolument militaire et despotique ' (*) ; «l'on sait assez qu'un despote qui ne peut être le maître du peuple que par le moyen d'une armée , ne peot se rendre maître de cette armée que par la guerre. Nous n'hésiterons donc pas d'assigner pour cause nux guerres dont nous avons fait mention, les ïices du gouvernement et l'ignorance des principes de la politique et de la morale. Mais nous ne devons pas passer sous silence un fui t bien digne de remarque : c'estcette irruption des Scythes venus du Bosphore (')■

' It terait de mauvaise foi de dissimuler ici les éloges

qiliïrodoïc et Xénophon oni [ioriiiés aux anciens Perses.

Rotti tommes même obligés d'avnuer que si l'on en en

Hérodote, ce peuple était raoinii barbare que nous, pui-

qrill n'infligeait jamais la ]icine de mort pour une première

Faole, el que sa législation n'avait spécifié aucune panitioD

punr It parricide, admettant ce principe , qu'il n'y a que la

dcmence seule qui puisse conduire à un pareil crime: mais

oniiT que de bonnes lois civiles ne suffisent pas pour consli~

luer nn bon gouvernemenl , nous voyons d'ailleurs que les

fflteurs des Perses Icndaient bien plu» à en faire un peuple

et conquérant , qu'un peuple agricole et paisible.

\ute du despotisme. Je croîs qu'il n'y avait point de

z les premiers voleurs. Je ne me sertùs jamais sou-

ouchc ; y tanagé.

On voit ici pour la première fois ces habitans du Nord se répandre dans des contrées plus fertiles , et triompher des nations les plus belliqueuses. Ce qu'il y a de plus singulier, c^est qu'on les voit faire avec les Mèdes le même traité qu'ils ont fait depuis avec les empereur^ romains, c'est-à-dire qu'ils ont stipulé pour eux la copropriété des terres avec les ancien^ possesseurs, et cette manière singulière de régner chez autrui, en qualité d'hôtes W. On sent aisément que cette espèce de guerre se rapporte à notre premier principe , le désir de quitter un climat rigoureux pour un climat plus doux.

{Â) Le moi étaii doux , etla chose dure,

' Voyes à ce sujet les Remarques de M, l'ahbé Dubos sur la monarchie française , dans lesquelles cet ingénieux auteur prouye que les Francs et les Lombards qui s'établirent dans les Gaules , dans l'Espagne et dans Fltalie , se donnaient pour bâtes {hospites') des Romains, et que leur cbef se faisait appeler roi des Francs et des Lombards, mais non pas roi des Gaules et d'Italie.

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