tome u
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système suivi de pouvoir et d'agrandissement , dépensent assez en faveur des principaux ressorts du gouvernement. De si grands effets décèlent une cause
puissante (»)
Ici je dois demander grâce pour un scepticisme dont je ne puis me dissimuler la témérité , si toutefois le doute peut jamais être téméraire. Les Romains, il est vrai, ont, suivant le rapport des historiens romains, triomphé de leurs voisins presque toutes les fois qu'ils les ont combattus; mais pour juger de ces grands avantages, rappelons-nous qu'ils ont fait la guerre près de quatre cents ans (o) avant que de soumettre la seule ville de Veïes ' ; et attentendons, pour apprécier cette supériorité romaine, que nous ayions lu dans les historiens volsques, eques , samnites et étrusques les mêmes faits que Tite-Live a racontés. Encore n'en est-il pas besoin ; cet auteur lui-même avoue quelque part que pendant un long espace de temps , les Volsques ont au moins balancé les succès des Romains. Nous ne rappellerons pas ici les histoires trop connues (j) de Por-
(n) Oui.
(o) C'est parce que Rome fit toujours la guerre, qu'elle finit par tout dompter \ Ses voisins ne furent pas toujours en armes contre elle.
1 II semble qu'après un siège de dix ans, ils ne sont venus à bout de la réduire , que par la faute qu'elle fit de se donner un roi et de se séparer de la confédération latine , qui ne put lui pardonner cette défection.
(jj) Et suspectes.
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senna, de Coriolan, et du Gaulois Brennus; mais nous nous contenterons d'observer que si Horatius- CocJès était tombé psur malheur de la blessure qu'il reçut au genou ; si la mère de Coriolan était morte quelques années plus tôt, et enfin si Manlius-Capitolinus avait dormi un quart d'heure de plus, c'était fait Je la maîtresse du monde, (q)
Je ne puis m'empêcher d'arrêter encore un moment l'attention du lecteur sur cet objet. Je veux qu'il juge avec moi de la frivolité de ces lieux communs, ù souvent répétés par les auteurs qui ont écrit sur les Romains. Quoi de plus ordinaire que d'entendre dire que l'esprit de conquête était l'âme de leur gouvernement (r)? L'esprit de conquête chez un peuple qui a été trois cent soixante ans sans s'aviser de faire on siège ! Chez un peuple qui ne faisait que "des guerres de représailles ou de brigandages ; chez un peuple qui n'avait jamais imaginé enfin que pour soumettreses ennemis , il fallût s'emparer de leurs forteresses ! Ne sortons pas de la place publique de Rome pour connoître les ressorts de son gouvernement, et ne cherchons que dans les dissensions du % peuple et des grands la source de tous les événemens qui causent notre surprise. D'abord, les grands, craignant le peuple animé par ses tribuns, imaginèrent
(q) H en est ainsi de tout. Si Alexandre était mort d'un coup de pied de Bucéphale , il n 'eût pas detrà/té Darius , etc+etc.
(r) L'esprit €u% conquête eut d'abord pour objet un village y ensuite l'univers» * ,
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de l'envoyer (*) à la guerre : mais comme le soldat devait se pourvoir de vivres à ses propres dépens , les campagnes ne pouvaient être longues. Les diversions que la guerre faisait aux affaires publiques n'étaient que passagères, et le peuple revenait de ces batailles plus fier , plus incommode que jamais. Ce fut alors (JU'on s'avisa de prolonger les guerres et de faire des sièges. Il fallut pour y parvenir se déterminer à donner une paye aux troupes. Les patriciens firent de bon cœur le sacrifice de leur contingent, et l'envoyèrent d'eux-mêmes au trésor public; mais les tribun» n'en furent pas les dupes : ils démasquèrent cette fausse générosité, et firent voir quel piège était caché sous cette bienfaisance apparente.
Que» résulte-t-il de tout cela? c'est qu'il se fait dans nos jugemens une réaction des effets sur les causes , et des causes sur les effets ; c'est-à-dire que nous sommes portés, par exemple, à juger de la constitution d'un gouvernement sur quelques faits éclatans qui nous inspirent du respect; et que d'un autre côté, pénétrés de cette idée, nous jugeons ensuite la plupart des événemens suivant celle que nous nous nous sommes formée de leur principe. Or je considère la raison humaine comme armée de deux in* strumens, la contemplation l et l'expérience. Ce* sont les seulsqui puissent lui servir à creuser dans le chaos
(s) De le mener.
1 Théorie 9 qui vient du inot $tec &i*f/*y ne signifie autre chose que contemplation. •
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des opinions pour y trouver la vérité. Mais, si au Jieu de les perfectionner , elle se hâte de les employer concurremment,, il arrivera que, se heurtant sans cesse l'un contre l'autre, ils seront émoussés avant que d'avoir pu lui servir. (0
Une chose étonnante, c'est que les homme» se sont presque toujours mépris dans l'usage de ces . deux instrumens. La physique a été soumise à la contemplation, et la politique à Fexpérience. Les loi» de la nature ont été fondées sur des rêves ingénieux ; celles de la société sur des faits particuliers. Les cruautés d'un tyran ont fait proscrire la monarchie ; un mauvais succès, une erreur dans les conseils , a fait abandonner la démocratie ; l'abus du pouvoir ou des richesses a dée* édité l'aristocratie ; quelque crime commis envers une personne chérie, a établi l'extrême rigueur des peines ; une représaiile dictée par la colère a fondé le droit de la guerre. Ainsi les hommes augurant toujours (») de ce qui arrivera demain, par ce qui est arrivé hier, ont gâté l'instrument de l'expérience et abandonné tout-à-fait celui de la méditation.
Combien différente ne devait pas être la marche de nos connaissances (*) ! L'astronomie, la physique, l'histoire naturelle, nous ont pour ainsi 4ire prodigué les données des problèmes qu'elles nous ont offerts. Nous n'avons donc eu qu'à ordonner X équation %
(t) Un peu subtil. (») Non.
(a?) Celles de Newton ou tTJrchùnède * çtc<
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qu'à arranger , qu'à nombrer. Cr) Une seconde étude s'offrait ensuite à nos recherches , c'était la zoologie ou la connaissance des êtres dans. leurs espèces, ou dans les individus, qui conduisait à la médecine philosophique , c'est-à-dire à la science de conserver les hommes dans le plus grand bonheur possible , en employant également les moyens physiques et moraux ; je dis moraux : car qui doute que la morale ne soit une branche de la médecine ? Ici la quantité des faits était immense ; rtiais l'inconvénient de la variété compensait l'avantage de la multiplicité. Dans ee cas l'expérience devait être timide , et le doute conduisant sur ses pas Texpectation , la pratique ou la science mise en action n'aurait été employée qu'avec beaucoup de réserve* A ces études succédaient naturellement celles du gouvernement , c'est-à-dire des corps politiques, de ces agrégations organisées, qui , dous le nom X empires et de républiques , présentent un nouvel ordre d'êtres moraux. Or , qui ne voit du premier coup d'œil que ces corps politiques étant entres petit nombre, et cependant pleins de variétés etd'accidens particuliers, sont de tous les objets de nos recherches ceux qui se dérobent le plus aux lumières de l'expérience ? (*)
(m) De ce$ réflexions que nous ne faisons qu'indiquer à nos lecteurs, il semble naître tout d'un coup
(jr) Étranger à la question,
(z) Je doute, que cela plaise aux lecteurs.
{aa) Trop étranger.
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un nouveau système de' science inconnu jusqu'ici. L'examen de la nature , de ses lois fixes , immuables et nécessaires , serait le premier fondement de toute doctrine, Xinitium sapientiœ. De ces premières no* lions de la nature, on passerait à ses principales pro* ductions, et ensuite à son action circonscrite et individualisée; Xandrologie , ou la connaissance de l'homme en général, servirait de base à la médecine physique et morale, et de cette science naîtrait la politique (**) , qui ne serait que le résultat de toutes les autres. Ce serait alors qu'on aurait une véritable Phjrsiocratiey un gouvernement fondé sur les forces de la nature , et sur l'énergie de son action.
Dans un siècle moins éclairé, avec des esprits moins accoutumés aux nourritures les plus substantielles, je devrais m'excuser de cet écart philosophique et surtout de la forme concise et abstraite que j'ai donnée à ces réflexions : (<*) mais je n'ignore pas que l'instruction est tellement répandue de nos jours, que les auteurs ne peuvent presque plus réclamer d'autre avantage sur leurs lecteurs , que d'avoir pensé plus long-temps qu'eux à la chose dont ils écrivent (<*) Je trouve même que rien n'est plus doux pour celui qui compose un otwfrage que d'imaginer qu'il est assis près d'un homme d'esprit qui saisit rapidement toutes ses pensées , dont l'attention l'anime, dont les regards l'encouragent, près duquel enfin
(bb) La médecine qui fait naître la politique! Ah ! {ce) {ce) Bon, et très neuf*
il se sent plus fort , plus sûr de lui-même, (ce) C'est dans cette confiance que je me crois dispensé de développer comment il résulte de ce que nous avons dit , que d'un côté les hommes n'ont jamais appuyé sur une base solide les principes qu'ils ont adoptés sur la politique; et que de l'autre, il s'en faut bien qu'il y ait assez de faits dans cette science pour qu'elle soit soumise à l'expérience , ou si l'on veut à la doctrine de l'exemple.
Mais revenons aux Romains, et rappelons -nous ce que nous avons dit plus haut de l'erreur qui nous porte à juger des faits, plutôt d'après quelques préjugés antérieurs que sur l'examen de ces faits en eux-mêmes; nous reconnaîtrons bientôt à quel point là vanité des Romains, l'adulation des Grecs, et l'enthousiasme de la postérité se sont efforcés de donner du relief à l'enfan*e de la république (<«). C'est ainsi qu'après que Servius-Tullius eut été élevé de l'état d'esclave à la dignité royale, on assura qu'on -avait vu autrefois une flamme céleste descendre sur son berceau.
Cette disposition ne paraît nulle part d'une manière plus frappante que dans l'opinion qu'on s'est formée de la milice Vomaine. En effet , on ne se contente pas de lui donner les éloges qui lui sont dus, mais on veut encore nous faire oublier qu'elle n'atteignit à son dernier degré de perfection que du temps des Scipions ; et ce que les Romains n'appri-
(dd) Qu'importe ?
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rent qu'à force de fautes et de mauvais succès , on veut le faire passer pour une suite nécessaire de la sagesse de leur gouvernement. ' Je m'étonne que personne ne se soit encore avisé
1 Comme l'objet de cet ouvrage ne me permet pas d'entrer dans aucun détail sur la milice romaine , je ne donnerai ici qu'un seul exemple des erreurs qu'on a commises à ce sujet.
Parce qu'on a tu que les Romains, vers le temps des guerres Puniques , se formaient en bataille , l'infanterie rangée en échiquier sur trois lignes , et la cavalerie sur les ailes, on a cru que telle avait été leur ordonnance dans tous les temps. Mais je suis en état de prouver que, pendant les quatre premiers siècles de la république, la cavalerie rut toujours placée en réserve. Parmi le nombre de faits qui déposent en faveur de cette opinion , je me contenterai de rapporter ceux-ci : Tite-Live, en parlant d'une grande bataille que Fabius livra aux Samnites, dit que ce consul ordonna à sa cavalerie de charger , mais qu'elle causa autanwt de désordre parmi les siens que parmi les ennemis : Equités ducibus tribunis ante signa evecù, haud multo plus hostibus quam suis prœbuerunt tumultus. Or , ces cavaliers , ante signa evecti, qui mettaient le désordre dans leur infanterie comme dans celle des ennemis , que peuvent-ils être , sinon une troupe en réserve (««) qui charge par les intervalles de cette infanterie ? J'omets nombre de descriptions de batailles , où Ton suppose que le consul ordonne à sa cavalerie de se couler derrière la ligne pour aller charger les flancs de l'ennemi; ce qu'elle n'aurait pas manqué de £iire dès le commencement de l'action , si elle eût été placée sur les ailes , et ce qu'elle n'aurait jamais pu exécuter, si la
(et) Pourquoi pas avant-garde plutôt que réserve?
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de comparer la quantité de batailles que Tite-Live a fait gagner aux Romains avec le petit nombre de véritables succès qu'ils ont eus pendant quatre cents ans. Je m'étonne encore qu'on ne forme pas quelque
cavalerie ennemie eût observé le même ordre ; mais je remarquerai que la première fois que Tite-Live parle de cel ordre' de bataille si souvent employé depuis , c'est à Tannée 44o de la fondation de Rome. Il dit, en parlant des Samnites : Itaque in aciem procédant equitibus in cornua divisa. Le soin qu'apporte l'auteur à décrire cette disposition ne prouve-t-il pas asses qu'il en a trouvé peu. d'exemples jusque-là? Voici un autre passage qui nous apprend que l'infanterie ne combattait pas en échiquier , et qui sert encore à prouver l'opinion où nous sommes que la cavalerie était placée en réserve. Le dictateur Marcus-Valerius , allant au secours d'un corps avancé , marcha dans l'ordre qui suit : Prima incedebant signa legionum , ne quid occultum aut repenanum kostis tùneret, sed reliquerat tntervalla inter ordinés peditum , qua satis laxo spaù'o , equi permitti possent. On voit par là que , d'un côté , la légion ne conservait pas toujours des intervalles , car alors l'historien se serait contenté de dire qu'on les avait augmentés; et, de l'autre, que la cavalerie n'était point placée sur les ailes , car si elle s'y fat trouvée dans cette occasion , un ordre si nouveau aurait ' donné à penser aux ennemis , et leur aurait annoncé une charge rapide {quid repentinum). Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'on n'ait pas été conduit à ces observations par la nécessité dont elles sont pour expliquer certains passages qui, sans cela, doivent paraître absurdes. On voit la cavalerie romaine tantôt prendre l'ennemi en flanc ou en queue, et décider ainsi la victoire; tantôt mettre pied à terre pour rétablir le combat. Or, il est ridicule de dire que les
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doute sur l'authenticité de l'histoire , lorsqu'on voit l'historien assez exact pour ne jamais omettre le détail d'une seule action; lorsqu'on peut comparer cette attention scrupuleuse avec celle qu'il emploie
Romains , étant mauvais cavaliers , préféraient quelquefois de combattre à pied , puisqu'on voit souvent qu'ils décident le succès d'une bataille en chargeant a cheval. Mais qu'arriyait-il ? C'est que lorsque les ennemis avaient trop bien appuyé leurs flancs pour craindre d'être tournés , et que , dans la première charge , leur infanterie avait fait plier celle des Romains, les consuls, voyant qu'ils n'avaient ni le temps ni la facilité de faire une diversion sur les ailes , ne manquaient pas d'ordonner aux cavaliers de mettre pied à terre ; et , faisant en même temps ouvrir les manipules , ils menaient cette réserve ante signa, c'est-à-dire au front de bandière.
Quant à la milice romaine en général , voici , après un mèr examen , le meilleur jugement que j'en puisse porter. Pendant près de cinq siècles , elle n'a eu qu'un avantage médiocre sur celle des peuples voisins , et l'infanterie n'a même jamais eu de supériorité marquée , presque toutes les batailles que les Romains ont gagnées l'ayant été par des charges de cavalerie. Je sais que cette vérité est peu connue ; mais je prie les militaires de lire Tite-Live avec attention , et je suis sûr au'ils-seront de mon avis. Ils seront peut-être plus surpris encore s'ils ouvrent Valère Maxime, deMUît. inst., d'y trouver que , jusqu'au temps de la guerre des Cinabres , arrivée vers le milieu du septième siècle de la république , on n'avait pas encore imaginé d'enseigner aux soldats l'art de l'escrime, si nécessaire dans un temps où les hommes se battant corps à corps, l'adresse des individus faisait la force des armées. Du reste, les Romains
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à rapporter toutes les harangues ; lorsqu'on remarque surtout une certaine uniformité dans les descriptions , qui avertit le lecteur instruit que la variété des ordres de bataille a eu pour limite 1* tactique de Fauteur , et non les possibles de la guerre. Quoi ! après tant de batailles gagnées par la gauche ; par la droite , par le centre , au bout de trois cent soixante années de guerre, Veïes n'est pas encore prise! Veïes soutient un siège de dix ans! (remarquez que ce rapport avec Troie est très suspect) et au bout de ce temps elle ne doit sa perte qu'au génie supérieur d'un seul homme! Et quel homme encore! le libérateur, le réformateur de sa patrie, l'immortel Furius Camillus ! Que dirai-je des Samnites qui soutiennent contre Rome une guerre de quarante ans ; des Gaulois qui en ont presque toujours triomphé, malgré les efforts des historiens pour déguiser les faits et même pour les altérer? l
n'avaient nulle connaissance de la guerre de campagne , ni des stratagèmes d'aucune espèce : de façon que lorsque Ânnibal employa la ruse , et que sa cavalerie Numide eut pris l'avantage sur celle des Romains , ce ne fut plus pour eux qu'une suite de défaites, toutes plus humiliantes les unes que les autres. Enfin , il ne jurait pas que les auteurs romains qui ont écrit du temps que la république existait encore , et ayant que la flatterie fût parvenue à son comble , aient jamais eu de prétentions aux louanges excessives qui furent prodiguées depuis à leur nation : témoin cet aveu de Salluste : Sciebam.... facundia Grcecos% bello Gallos , ante Romanos Juiste. Bellum Catil.
1 II est manifeste que l'histoire de l'arrivée de Furius
Maïs enfin , me dira-t-on , Rome est devenue la
maîtresse du monde , et si vous attaquez ainsi son
gouvernement et sa milice , que restera-t-il donc pour
rendre compte de ses prodigieux succès?
Je répondrai à cette objection : premièrement, que celui qui mesure un édifice ne prétend pas pour cela le renverser, et que si j'ai pensé que l'enthousiasme a trop donné à la politique des Romains, je n'en suis pas moins porté à révérer mille choses admirables dont ils nous ont laissé l'exemple. Secondement, je dirai que tandis que les érudits les plus profonds et les génies les plus brillans ont donné toute leur attention à chercher dans Rome même la source de sa grandeur, on a trop négligé l'examen des causes extérieures qui pouvaient y contribuer ; comme si pour juger de la force d'un levier il ne fallait pas aller à l'extrémité et connaître la résistance. C'est une omission dont j'accuserai plus particulièrement le célèbre Machiavel ' et l'illustre Mon-
Camillus , lorsque les Romains étaient prêts de se rançonner, n'est qu'une fable inventée par l'orgueil ou par la flatterie. Le chevalier Folard l'a réfutée avec succès dans ses Commentaires sur Pofybe , quoiqu'il ait encore négligé le témoignage de Diodore de Sicile , qui est absolument contraire à ceux de Tite-Live et de Plutarque , et l'autorité de Tacite , qui met ces propres paroles dans la bouche de Claudius : Capti à Gallisfuimus. Voyez Tacit. Annal, lib. xi.
1 Machiavel , en composant ses admirables discours sur la première Décade de Tïtrfàve , ne parait point s'être attaché à développer le système de l'agrandissement de Ja république
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tesquieu, parce que l'un et l'autre n'auraient pas manqué de porter dans ces observations tout le feu de leur génie et toute la sagacité de leur esprit : mais puisqu'ils ont négligé cet objet, essayons d'y jeter quelques lumières, et premièrement considérons l'Italie en elle-même.
Rien ne pouvait être plus favorable à l'établisse-
romaine. Aussi M. le président de Montesquieu a-t-il regardé cette tâche comme nouvelle. Mais son ouvrage répond-il an titre qu'il lui a donné? à peine emploie-t-il soixante pages in-ia aux réflexions qu'il se permet sur les cinq premiers siècles de la république ; et j'avoue que quelque génie qu'on aperçoive dans ses réflexions , elles paraissent si vagues , si détachées , qu'elles ressemblent à des notes marginales écrites sur le même ouvrage dont Machiavel a fait le commentaire. Pourquoi ne pas consulter les anciens eux-mêmes ? Qui voudra les lire avec attention et intention , j trouvera le germe de toutes les idées auxquelles une longue étude nous fait parvenir lentement et laborieusement. J'en citerai pour exemple un passage de Florus , où cet auteur, dans sa manière précise et rapide, me parafe développer suffisamment et la marche et les causes des progrès de l'empire romain : Liber jam hinc populus romanus, prima adversus exteros arma pro libertate corripuit; mox pro finibus ; deinde, pro sociis; tum pro gloria et imperio, lacessentibus assidue usquequaque finitimis : quippe cui patrii soli gleba nulla , sed statim hostile pomœrium , mediusquc inter Latium et Tuscos, quasi in quodam bivio collocatus , omnibus portis in hostem incurreret; donec quasi contagione quadamper singulos itum est9 etproximis quibusque correpti$y totam Itaïiatn sub se redegerunU Liv. 1 , ch. îx.
ment d'un état quelconque que la position où s'est trouvée l'Italie à la mort de Tarquin-le-Snperbe ; c est -à -dire lorsque la république romaine a commencé de prendre une certaine consistance, En effet, les choses étaient arrangées de façon que les nations qui habitaient l'intérieur des terres étaient assez belliqueuses pour exercer le courage des Romains, mais trop barbares encore , trop incultes pour trouver le moyen de les soumettre; tandis que les peuples qui vivaient sur les bords de la mer étaient à la fois riches et policés , mais trop amollis pour se rendre redoutables. Ainsi l'Italie se trouvait partagée entre des nations indigènes, encore barbares, et des colonies grecques chez lesquelles le commerce et l'industrie avaient déjà conduit le luxe et la corruption. Les Romains , vainqueurs de leurs voisins les plus proches , durent donc l'être en même temps de toute l'Italie. On se rappelle la faiblesse de Capoue, et la pusillanimité des Tarentins; mais on doit se rappeler aussi que -si Pyrrhus, moins inconstant, moins vague dans ses projets, ou plutôt plus immédiatement intéressé à la liberté de l'Italie, avait poussé vigoureusement la guerre (Jf) , Fabricius eût peutêtre été le dernier héros dont Rome aurait pu se vanter. Une fois maîtresse de l'Italie , que manquait-il à Rome pour le devenir du monde entier, que d'en concevoir la possibilité? Carthage l'en fit apercevoir,
(Jf) Que pouvait-il faire de mieux que de gagner des batailles?
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et ne parut se mesurer avec elle que pour lui faire connaître ses forces. En effet, quelle puissance les Romains avaient -ils à redouter? Était-ce ia Sicile partagée entre plusieurs petites républiques (or) et plusieufs petits tyrans? Était-ce les Illyriens, nation méprisable qui vivait de piraterie ? l'Épire occupée à se défendre de- la Macédoine , ou la Macédoine elle-même engagée dans toutes les querelles des Grecs, et devenue à son tour le théâtre des révolutions ? Toutes les forces de l'Europe avaient passé en Asie, et la puissance s'y était fixée de nouveau, comme dans son séjour natal.
Il ne restait donc en Occident*que la seule Carthage : mais qu'était en elle-même cette puissance de Carthage ? Ce qu'est de nos jours celle des Anglais (M) dans l'Amérique et dans l'Inde; c'est-à-dire celle qui , ayant été établie par un commerce ambitieux et conquérant , s'est d'abord étendue le long des côtes, et de là s'est fait ressentir dans l'intérieur des terres; à cette différence cependant, que la puissance des Anglais a du moins un centre respectable, un noyau où ses forces se trouvent concentrées; au lieu que Carthage, semblable à ces polypes dont la vague existence perd en énergie ce qu'elle acquiert en surface, paraissait plus jalouse de s'étendre, qu'occupés à se fortifier. Les rois numides, tels que Syphax et Masinissa ; les peuples de l'Espagne , tels que les Celtibériens et les Lusitaniens; les habitans de la
(gg) Et les Gaulois cisalpins, (hh) Ah !
Sardaigne et de la Corse étaient pour elle ce que sont de nos jours les Marattes , les Indiens pour les étahlissemens anglais , et surtout ce qu'auraient été les Mexicains pour les Espagnols, si ceux-ci, contens de trafiquer avec eux , ne s étaient point cruellement attachés à les détruire. Or, cette puissance établie ainsi par le commerce est plus propre à l'attaque qu'à la défense. Quelques ports de mer, quelques factoreries qu'on a fortifiées , et surtout la supériorité que donnent l'audace et l'industrie sur l'ignorance d'un peuple lâche et stupide, sont leç seuls moyens qu'elle puisse employer pour retenir dans le devoir tant de nations tributaires ou alliées. Au moment oit l'on arme, où l'on déclare la guerre, il est aisé d'en obtenir des secours et de les traîner à sa suite ; mais lorsque les ennemis revenus de leur premier effroi ont songé à former des diversions, alors tout l'avantage commence à passer de leur coté. Ils n'ont qu'un projet d'attaque , mais elle doit en former mille de défense. Les regards qu'elle porte su? l'étendue de ses domaines, loin de lui inspirer de la confiance, ne servent qu'à multiplier ses craintes; et comme un seul sacrifice semble donner le signal d'une mauvaise fortune, l'envie de tout conserver engage à partager ses forces. Ces précautions timides répandent une espèce de langueur sur tous les moyens de la guerre. Bientôt toutes ces nations alliées, qui paraissaient attester son pouvoir, deviennent suspectes à leur tour. Au lieu de les envoyer contre