‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 22 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'inondation des Barbare*

Dans l'obligation que nous nous sommes imposée de retracer les malheurs de l'humanité, nous ne voyons qu'à regret la diversité qui règne dans les objets qui nous occupent. Le mal se fait et se reproduit sous mille formes différentes ; et sans avoir l'esprit trop chagrin, on peut assurer que de tous les présens qui ont été faits aux hommes, la boîte de Pandore a été sans contredit le plus complet et le mieux assorti. Nous allons voir changer la scène du monde. A la place de ces vieillards sévères , qui dans leurs chaires curules décidaient en trois mots de la ruine des états, ou de ces jeunes enthousiastes, qui pour une couronne de gazon portaient le fer et la flamme aux extrémités de la terre ^ nous verrons . des demi -sauvages, des hordes de barbares, qui, plus justes et plus sensés que les premiers, n'eurent que leurs besoins pour passions, et ne devinrent

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maîtres du monde que parce qu'ils mouraient de faim.

D'où sortaient cflfr peuples qui ne furent connus que par leurs invasions ? Comment est-il arrivé que tout incultes et divisés qu'ils étaient , ils parvinrent à renverser ce colosse épouvantable de l'empire romain? Questions importantes, dont Tune appartient à l'érudition, et l'autre à la politique. Ce serait donc une grande témérité de notre part que de les agiter , si l'expérience ne nous apprenait qu'un peu de philosophie peut souvent éclaircir les recherches les plus épineuses, et nous épargner bien de la science et du travail. Que d'autres étalent l'appareil fastueux et superflu de leur savoir; pour nous, il nous suffira de dire ce que nous ignorons, c'est-à-dire l'histoire de cette vaste partie du monde qui contient la Suède , la Russie, la Pologne, la Tartarie , la Chine et l'Indoustan. Or, qui pourra nous apprendre si les émigrations dans l'Occident n'ont pas eu leur origine dans le Nord et dans l'Orient? Parmi les peuples qui ont habité l'Allemagne , la Bohême , la

Hongrie , la Pologne , il y en a très peu qui soient regardés comme indigènes '. La plus grande partie venait de plus loin ; mais on ne les connaissait que depuis leur dernier établissement. Ces peuples fu-

1 II 7 a de fortes preuves que tous ces peuples viennent de la Scythie. Le fameux Odin avait • conquis toutes les contrées septentrionales. Voyes l'Introduction à l'Histoire du Danemarck*

rient-ils repoussés vers l'Occident par des nations tartares ou chinoises ? ou ne s'étendaient-ils dans le voisinage de l'empire romain qu'en raison d'une population trop nombreuse ? ou plutôt doit-on croire que le monde ne s'étant peuplé que successivement, les contrées voisines de la mer ont été habitées d'abord dans une plus grande proportion que celles qui s'en trouvaient plus éloignées ; d'où il suivrait que l'équilibre n'aurait jamais pu s'établir entre elles , les progrès des unes ayant répondu justement à la décadence des autres.

Multiplier les questions, c'est multiplier les doutes. i°. Dans la supposition que les nations barbares auraient été repoussées vers l'Occident par des guerres malheureuses du côté de l'Orient , il serait bien étonnant qu'elles n'en eussent conservé aucune tradition. a°. Quoiqu'on convienne assefc généralement que les femmes sont plus fécondes en Allemagne qu'ailleurs, nous ne voyons pas que cela s'étende plus au nord, ni que la Suède et la Russie puissent se vanter de cette fécondité. 3°. Il ne répugne pas moins d'admettre que la population du monde ait été encore progressive dans des temps si récens , et que l'effet d'une longue suite de siècles se soit manifesté partout presque au même instant. Mais est-il nécessaire de supposer une si nombreuse population parmi les Barbares, et particulièrement parmi les habitons du Nord ? Commençons par mettre de côté tous les calculs des historiens. Toutes les

fois que je lis dans leurs ouvrages : Cet empereur a attaqué les Barbares , et leur a tué cent mille hommes ; tel autre a défait deux cent mille Goths , tel autre trois cent mille Sarmates ; je traduis toujours ce langage dans celui-ci : Tel empereuï a attaqué les Barbares, et leur a tue beaucoup de monde* Quoi ! tandis que de nos jours où l'état militaire de chaque nation est publié et imprimé , nous ne pouvons jamais savoir au juste ni les forces de nos enneiqis, ni même celles de nos alliés, nous prétendrions compter celles des Barbares qui n'avaient ni dénombrement, ni distributions de troupes, ni d'autre méthode que de marcher par multitude ? En vérité, je ne puis m'empëcher d'admirer la confiance de tous les historiens dans les détails qu'ils nous transmettent. Quand même ils ne seraient pas obligés la plupart du temps de s'en rapporter à des rhéteurs et des panégyristes, comment voudraientils que les Romains eux-mêmes eussent été instruits du nombre de leurs ennemis? Ne sait-on pas que la terreur ou la vanité grossissent tous les objets ; qu'avant le combat on a coutume d'amplifier ses forces pour semer l'épouvante, et qu'après la défaite on exagère celles de l'ennemi pour diminuer la honte d'avoir été vaincu? D'ailleurs il n'est province si pauvre , tant en Allemagne qu'en France ou en Espagne , qui ne put épouvanter ses voisins , si tous ses habitans prenaient les armes à la fois ; et cette terreur devait être encore plus forte dans un temps

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où l'on n'avait point de ces places de guerre qui servent de barrières, et qui ne peuvent être emportées qu'à force de travail * de science et d'obstination.

Une chose plus étonnante au premier coup d'œil , c'est l'usage où étaient ces nations barbares de se porter en entier d'un climat dans un autre. Cependant, si nous y réfléchissons bien , nous ne serons plus surpris de lire dans l'histoire les mêmes événemens qui sont arrivés dans des temps bien phis voisins de nous. Il n'y a pas long- temps que nous connaissons l'intérieur de l'Amérique, et nous savons que les nations qui l'habitent ont éprouvé de pareilles révolutions. Il est très commun encore de voir des sauvages s'établir à cinq ou six cents lieues de leur ancienne demeure. Tel est de nos jours le sort des Tartares 9 et telle sera toujours la destinée des peuples qui n'auront point d'agriculture. C'est donc à cette grande spéculation que nous devons nous attacher; et si nous voulons savoir quel est en général le sort des habitans du monde, informons-nous seulement si le nombre des terres cultivées augmente ou diminue.

Quelque simple que soit cette manière d'envisager notre objet, nous osons dire qu'elle est presque neuve par le mépris qu'en ont fait tous ces enthousiastes politiques qui ne sont occupés que d'une vaine gloire ou d'une fausse vertu ; fantômes gigantesques et frivoles, qui ne pouvaient exister que

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l'un par l'autre , et dont l'humanité fut toujours la victime..

Nous avons observé plus: haut comment les arts, le commerce et l'agriculture étaient, pour ainsi dire , partis de l'Egypte, de la Phénicie, et ensuite de la Grèce, pour se répandre, toujours en suivant les côtes , dans l'Italie, dans la Sicile , sur les côtes de l'Afrique , dans l'Espagne et même dans les Gaules; cette considération peut servir maintenant à -nous expliquer la raison de cet avantage marqué que les' nations voisines de la mer ont toujours eu sur celles qui ont habité l'intérieur des terres. En effet, tandis que Lycurgue, Sojpn , Romulus, etc. , se creusaient la tête pour trouver l'art de bien battre leurs voisins, la nature conduisait lentement ses rebelles en* fans vers le but où elle ne cesse de tendre d'une manière aussi secrète qu'imperturbable. L'agriculture augmentait les productions de la terre, le commerce apprenait à les échanger-, et comme un fleuve en. sortant de son lit commence par inonder ses rives, et répand ensuite son onde en divers canaux , suivant la pente qu'elle éprouve; de même les connais*, sances utiles se propagèrent des bords de la mer dans les endroits les plus à portée du commerce , et de. là dans l'intérieur des terres. Ainsi l'on peut dire que la richesse et l'industrie ont fait les premières avances, et qu'elles ont été chercher les barbares , avant que ceux-ci les aient désirées. Que serait-il donc arrivé , si la perversité des hommes , et surtout celle

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