‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 21 sur 63 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De l'empire romain sous le règne d'Auguste et de se* successeurs.

Je n'ai fait qu'indiquer ces horribles tragédies , ces temps de meurtres et de carnage, où Rome agitée par les discordes civiles vengeait elle-même les nations abattues , mais les opprimait encore. Cette république victorieuse et expirante ressemblait à un malade dont les entrailles sont dévorées par une fièvre ardente, mais dont les bras encore robustes reçoivent, des crises de la douleur, une force plus énergique et plus dangereuse. Tandis que Cinna et Marius faisaient couler le sang des citoyens , Sylla exterminait les habitans du Pont et de la Cappadoce; et pendant qu'Octave et Lépide sous ta sanction des traités s'immolaient réciproquement leurs parens et. leurs amis * , Antoine fatiguait de ses armes les Parthes et les Égyptiens. Dans cette époque désastreuse l'univers retentissait partout des cris de la fureur et

1 « Ne quid ulli sanctumrelinqueretur, velut in dotem in- « y itamen tunique sceleris, , Antonius L. Cœsarem avunculum , « Lepidus Paujum fratrem proscripserant. Nec PJanco gratia « defuit ad impetrandum, ut frater ejus Plan eus Plautius « proscriberetur. Eoque inter jocos mili tares qui currum « Lepidi Plancique tecuti erant , inter exsecrationem cïvium «usurpabant hune versum : De Germants, non de Gallis « duo triomphant consules*» Vsll, Patbkc.

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des soupirs de la misère. Quel tableau plus affligeant pour l'humanité , et en même temps plus consolant pour le siècle présent. Mais comme notre but est bien moins de remuer les passions que d'en connaître la marche et d'en apprécier les conséquences, nous n'insisterons point sur des faits que le jugement de tous les siècles a voués à l'horreur de la postérité. Ce n'est point de l'amour de la guerre civile qu'il est nécessaire de détourner les hommes , mais de ce vain enthousiasme pour la gloire, de cet esprit guerrier et conquérant qui ne sert qu'à aiguiser pendant quelque temps les armes dont les citoyens doivent un jour s'égorger mutuellement. Puissions-nous avoir rempli cet objet dans les chapitres précédens , et ne porter dans ceux qui suivront que la sagesse de la discussion , qui seule peut convaincre , et la naïveté du sentiment , qui seule peut persuader !

Une nouvelle question s'offre à notre examen. Nous avons vu que tous les législateurs s'étant occupés plutôt à rendre les hommes forts qu'à les rendre heureux , tous les peuples ont été à leur tour esclaves ou usurpateurs, sans jamais atteindre à une félicité permanente. Mais si la diversité des lois et des intérêts , des mœurs et des usages , était un obstacle insurmontable à la paix générale , quel moyen plus sûr de réunir tous les hofnmes que de les asservir tous ? Quel fondement plus assuré pour le repos du monde qu'une monarchie universelle ? Cette ques-

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don devenue absurde depuis que la géographie ayant reculé les bornes du monde , nous a fait connaître un seul royaume plus étendu et plus peuplé que tout l'empire romain ; cette question , dis-je , n'était pas destituée de quelque apparence du temps d'Auguste et de Tibère ; et si l'on veut bien ne pas la prendre dans toute son étendue , on trouvera qu'elle peut avoir été agitée avec fondement dans des temps plus modernes. Il est sûr que Philippe n iVavait pas besoin de faire entrer l'empire de la Chine et celui de la Russie dans ses calculs ambitieux. Une fois établi sur le trône d'Angleterre par sou mariage avec Marie, il ne lui manquait plus que d'asservir la France pour rendre la maison d'Autriche maîtresse de tout le inonde chrétien ; souveraineté qui paraissait devoir entraîner celle de l'univers entier. Mais Auguste se trouvait placé tout naturellement où Philippe voulait atteindre. Si. l'on excepte quelques nations barbares que les Romains n'avaient pas trouvées dignes d'être conquises , tous les peuples connus alors étaient leurs tributaires , et Rome , devenue pacifique , avait banni la guerre de dessus la surface de la terre. Le bon ordre fut rétabli dans l'administration , la justice reprit ses droits , et les beaux-arts , plus attachés à la tranquillité et à l'abondance qu'à la vertu et à la liberté , quittèrent bientôt les portiques de la Grèce pour habiter la cour d'un despote magnifique et éclairé. Sans doute le règne de ce prince aurait été l'époque la plus heureuse pour les Romains , si les

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bienfaits d'Auguste avaient pu faire oublier les cruautés d'Octave. En effet , les mains qui répandaient les grâces, étaient encore teintes de sang, et les peuples, semblables aux soldats que la fatigue dii combat a livrés au sommeil , ne pouvaient reposer que sur des monceaux de cadavres. Mais il faut observer aussi que d'un côté, ce souvenir cruel ne put influer que sur le bonheur des seuls citoyens de Rome , et que de l'autre , la prostitution dans laquelle ces mêmes citoyens étaient tombés leur avait ôté le ressentiment des 'offenses pour les livrer au plus vil intérêt et à la plus basse adulation. Ceux d'entre les Romains qui avaient un père à pleurer, ou un frère à venger, se trouvaient assez dédommagés par un sourire du prince, ou par quelque vain titre de magistrature. - Ainsi les provinces se réjouissaient de la révolution des affaires , tandis que Rome n'était plus digne d'en gémir. %

Tibère, également subalterne, également indigne de son prédécesseur dans ses vices et dans ses vertus, sut pourtant mettre en usage pendant quelque temps les principes qu'Auguste lui avait enseignés. Le bonheur public ne commença à être troublé que sous le ministère de Séjan, et je ne suis pas surpris qu'une si longue bonace parmi les orages de la politique ait fait naître cette idée, qu'une monarchie universelle, ou du moins très vaste et très prépondérante , serait une chose avantageuse à l'humanité. Quelques auteurs, amis du paradoxe , ont même été jusqu'à dire

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qu'une paix si constante avait assez dédommagé les Romains de la cruauté des Claude , des Caligula et des Néron ; parce que dans le temps même où ces monstres s'assouvissaient du sang des sénateurs, le peuple était du moins heureux et tranquille. Il serait aisé de leur répondre qu'à moins qu'ils n'entendent par le mot peuple ce que l'on nomme communément la lie du peuple, c'est-à-dire un vil ramas d'hommes sans fortune et sans talens , il est très sûr que le peuple romain eut beaucoup à souffrir sous les tyrans qui remplirent l'intervalle d'Auguste à Vespasien. Mais sans nous arrêter à cette question particulière qui sans doute n'a jamais été agitée de bonne foi , nous allons essayer de mieux apprécier la prétendue félicité dont les Romains ont joui sous les empereurs.

Pour bien remplir notre objet , il faut se former une idée de ce qu'était la nation romaine, lorsque, après la bataille d'Actium , Auguste resta seul maître de tout. Rome n'était plus comme autrefois le berceau des rois du monde. Ces familles illustres par le désastre des nations , avaient déjà expié leur antique et coupable splendeur, et les héritiers des noms les plus célèbres avaient tendu le cou aux bourreaux* Des affranchis , ou des bourgeois ' sortis de toutes

1 Tous les peuples de l'Italie étaient devenus citoyens romains. Ce privilège s'étendit sous le règne de Claude aux habitans de la Gaule Transalpine , et bientôt après à toutes les provinces de l'empire. Il faut lire le discours que Tacite

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les villes d'Italie , s'étaient établis sur les ruines des anciennes maisons ; mais ces nouveaux citoyens n'égalaient ceux qu'ils avaient remplacés, ni par la naissance , ni par la richesse. Parasites publics , sans zèle pour la patrie, sans intérêt pour les affaires, ils venaient à Rome chercher ces distributions de vivres et d'argent , espèce d'aumônes passagères répandues par le souverain , et surtout , ces longs et magnifiques spectacles qui faisaient diversion à leur misère. S'il existait encore des particuliers opulens , ce n'étaient point de ces grands propriétaires , respectables dans tous les états, mais des proconsuls, des préteurs, des questeurs enrichis par la dépouille des provinces , et surtout des chevaliers romains '

met dans la bouche de cet empereur. Parmi plusieurs autres raisons plausibles , Claude allègue l'exemple des Athéniens et des Lacédémoniens , dont il attribue la décadence à la jalousie ridicule qui les empêchait de recevoir des étrangers au nombre de leurs concitoyens.

1 II y avait chez les Romains, comme chez nous, deux sortes de noblesse : l'une d'opinion , qui dépendait de l'ancienneté et de l'illustration des familles, des charges honorables , des couronnes militaires , des images des ancêtres , etc. * ; et l'autre qui tenait à la constitution , et c'était celle qui donnait un véritable rang , en distinguant les patriciens et les sénateurs des chevaliers et des plébéiens. Or, cette dernière noblesse n'était fondée que sur la richesse, sur le cens. Ainsi les classes formées autrefois par Servius Tullius dans une autre intention, ne pouvaient manquer de

* Voyez Gkàtixa, de Origine Juris.

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qui, s'étant emparés de toutes les affaires de finance, se formèrent bientôt de ces vastes fortunes d'argent , symptômes manifestes d'un état dans sa décadence. On sait quel fut l'embarras d'Auguste lorsqu'il entreprit la réforme du sénat. La plupart des rejetons des familles les plus illustres manquaient de la fortune nécessaire pour y entrer , et ce prince fut obligé d'y

se trouver par laps de temps en contradiction avec le* principes du gouvernement , puisqu'elles égalaient l'homme parvenu, et souvent même le prévaricateur, au citoyen né de parens les plus illustres et élevé dans les meilleurs principes. Je m'étonne que tous les auteurs , et M. de Montesquieu le premier, aient fait si peu d'attention au grand rapport qui existe entre le sort de la noblesse parmi les Romains et celui qu'elle éprouve parmi nous. Il aurait pu remarquer comment dans tous les gouvernemens , dans tous les états , la considération («) suit toujours l'argent , et comment il est impossible à la fortune de se passer de considération. En effet , malgré les nombreuses satires où tantôt la justice , tantôt la malignité et la jalousie du public se sont exercées sur les financiers , ils sont devenus chez nous ce qu'étaient à Rome les chevaliers romains, une classe à part, ayant une considération attachée à son opulence; et cette considération serait sans doute devenue plus considérable et plus marquée , si les mariages des filles riches n'avaient pas détourné l'argent de ses premiers canaux pour le répandre et le dissiper. Les financiers en voulant jouir d'un éclat emprunté ont diminué de celui qui leur était propre. Malgré ceia non-seulement ils forment une classe à part , comme je l'ai déjà dit , mais ils recrutent l'ancienne noblesse , qui

s'éteint peu à peu, et fait place à là nouvelle. Une question (a) Et Us places surtout.

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suppléer par ses largesses \ Malgré l'admission des peuples d'Italie au droit de citp , malgré toutes ces recrues si peu dignes de la métropole , lors du cens fait par Auguste au commencement de son .règne , le nombre des citoyens n'excédait pas quatre millions cent soixante-trois mille * , dont la plus grande partie encore serait morte de faim sans les distributions du souverain. Tels étaient les maîtres du monde , ou plutôt tels étaient les premiers esclaves d'Auguste : sans biens , sans propriétés , transportés de la Calabre dans la Toscane , de la Toscane dans la Lombardie , suivant qu'il fallait récompenser les sol-

assez curieuse à proposer , c'est , pourquoi les fortunes du commerce n'ont pas établi un nouvel ordre de citoyens comme celles de la finance (£) ? Ce n'est pas ici le lieu de la résoudre. Je me contenterai de dire, i°. que c'est ordinairement dans les états démocratiques que le commerce fleurit davantage ;a°. que s'il occasionne aussi de grandes fortunes dans quelques états monarchiques f les commerçans sont trop loin des grands pour chercher à s'y assimiler. Le commerçant fuit l'éclat , le financier l'aime , et finit par l'obtenir. '

1 César avait fait entrer dans le sénat un si grand nombre d'étrangers et d'hommes nouveaux , qu'on fit la plaisanterie d'afficher un édit où l'on avait écrit en grandes lettres : Défenses sont faites à qui que ce soit de refuser d'indiquer h un sénateur le chemin du sénat.

* Foyez Dion.

(6) // est établi en Angleterre. On y fait cas des commerçons, non dés financiers.

dats vétérans, ou célébrer quelques noms illustres par rétablissement d'une colonie ; toujours étrangers, jusque dans Rome même , ces malheureux se promenaient sous des portiques, et habitaient sous des cabanes. Ajoutez à cela quelques rhéteurs grecs, des aventuriers étrangers, une foule d'esclaves l et un grand nombre de gladiateurs , d'athlètes , de comédiens et de courtisanes , et vous aurez une idée de ce qu'était la ville de Rome sous les empereurs.

1 II serait aisé de faire voir à quel excès le nombre des esclaves fut porté alors. Voici quelques traits qui pourront en faire juger. Pedanius Secundus fut assassiné par un de ses esclaves. Il fut agité si , selon les lois , tous ceux qui se trouvaient dans la maison lorsque le crime fut commis, seraient condamnés à mort. Caïus Cassius fut pour l'affirmative , et Tacite lui fait dire entre autres raisons , quem numéros servorum tuebitur, ciim Pedanium Secundum quadringenti non protexerint ? (Voyez AnnaL Liv. xiv. ) Pedanius avait donc quatre cents esclaves. On ne peut lire sans frémir que tous ces malheureux subirent la mort pour le crime d'un seul. Dion rapporte qu'Égnatius Rufqs étant édile, se vanta d'être parvenu à éteindre un incendie avec le secours de ses seuls esclaves ; et qu'Auguste, qui était mécontent de ce magistrat, et qui ne voulait pas d'ailleurs qu'aucun particulier pût se vanter d'avoir pourvu de luimême à l'ordre public , destina à ce seul emploi six cents esclaves qu'il avait eus de la succession d'Agrippa. Nous lisons aussi dans Pline, Liy. ixxih, chap. x, que Caïus Ccecilius Claudius Isidorus en avait laissé à sa mort quatre mille cent seize , quoiqu'il eût essuyé des pertes considérables dans les guerres civiles. Cette foule immense d'ès-

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Quant aux provinces habituées dès long-temps à la tyrannie des proconsuls , à l'avarice des questeurs, et à l'usure des chevaliers romains , elles durent regarder comme un bonheur le rétablissement du bon ordre dans toutes les branches de l'administration. . Mais ce bonheur n'était que passager : leur condition devint meilleure , mais leur état ne fut point changé. Nous savons même que sous Auguste, quelques prêteurs abusèrent cruellement du pouvoir arbi-

claves ne laissait pas de donner quelques alarmes. Tacite , en nous racontant ( Lit. iv ) que sous le règne de Tibère on craignit un moment qu'ils ne se révoltassent , a pris soin de nous apprendre que cette nouvelle avait répandu la terreur dans Rome : ob multitudinem familiarum quœ gliscebat immensam minore in dies plèbe ingenua : et plus bas , dans la lettre que Tibère écrit au sénat sur les plaintes qui avaient été portées contre le luxe , on Ut ces paroles remarquables : Quid enim primum prohibere, et priscum ad morem recidere aggrediar? Villarum infinila spatia? Familiarum numerum

et nationes ? Frein shemius explique cette expression

nationes en disant que les Romains avaient un si grand nombre d'esclaves , qu'ils les distinguaient par nations ; et Juste- Lipse rappelle à ce sujet un passage de Pline qui donne cinq mille esclaves à un certain Nicilius Isidorus , et un autre d'Athénée , où le nombre d'esclaves qui appartenaient à quelques Romains , est évalué jusqu'à trente mille. (Voyez Tacite , Variorum. Liv. m.) J'ajouterai encore à cette note que dans la même lettre , dont il a été parlé plus haut y Tibère fait entendre qu'il n'est pas étonnant que la corruption se soit répandue parmi les Romains , puisqu'ils ne sont plus qu'un mélange de toutes sortes de nations.

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traire qui leur était confié. Dion nous apprend qu'un certain Licinius eut l'impudence de faire payer aux Gaulois , dans une année , quatorze mois de tribut au lieu de douze ; mais cette action , qui ne serait pas sans exemple comme concussion , devient plus affreuse à mes yeux, comme rapine exercée par le gouvernement. En effet , Licinius ayant eu la présence d'esprit d'offrir à Auguste l'argent qu'il s'était procuré par ses exactions , parvint aisément à lui persuader que c'était faire une chose doublement utile que de dépouiller les Gaulois de leur argent, et de le faire passer dans les coffres de l'empereur. Ce fait, qui est parvenu à la postérité, doit en faire supposer bien d'autres tombés dans l'oubli ; car les plaintes des malheureux ne se conservent pas si longtemps que les panégyriques des rhéteurs. D'ailleurs, quel sort que celui d'un peuple gouverné par deux étrangers , qui, sous le nom de proconsul et de questeur, espions réciproques ou complices des mêmes crimes, ne peuvent être d'intelligence sans ruiner une province , ni divisés sans y jeter le trouble et la confusion ! l

Mais , quelle qu'eût été l'intégrité de ces magis-

1 Tacite ( Vie d'Àgricola) a pris soin de nous transmettre les griefs des Bretons contre le gouvernement romain : Singulos sibi olùn reges fuisse , nunc binos imponi , è quibus legatus in sanguinem , procurator in bona sœviret: œque discordiam prœpositorum , œque concordiam subjectif exitiosam, etc. c. xv.

tomk 1. *4

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trats , le nombre et la forme même des impositions suffisaient pour réduire les peuples à la plus grande misère. L'esprit humain , habile à imaginer en tout genre, avait déjà inventé ces nombreuses impositions, fléaux de nos contemporains; et les enthousiastes de l'antiquité (<?) qui prétendent que toutes les découvertes attribuées aux modernes sont dues aux anciens, pourraient ajouter aux exemples dont ils se sont appuyés l'art inventé depuis long-temps de travailler une province en finance l , ou plutôt de travailler un peuple par la finance.

Tandis que les frontières étaient vexées par les

(f) La première édition portait :

« Et le savant auteur* qui a prouvé que,,.. »

1 L'abbé Dubos a fait voir que les empereurs levaient sur leurs sujets, et particulièrement sur les Gaulois, des impôts de toutes les espèces ; comme une dime des fruits dans les terres conquises et aliénées , sous le nom de Décumane ; un cinquième sur toutes les productions non semées, comme bois , vignes , prés , etc. ; une imposition générale sur les fonds , ou , si l'on veut , une taxe par arpens , appelée Jugeratio; une capitation ou taxe personnelle payée par tout homme libre; enfin des droits de péage, à* exportation et & importation, de quarantième denier sur les effets vendus , etc. etc. Voyez V Histoire de l'établissement de la monarchie française , chap. xi , xn et xin , tome i , liv. i.

* M, Dutcru. **

** Sur ce nom, Toiei la note de Voltaire :

« Ce savant auteur est très ignorant et très ridicule. Il croit que les an- « ciens avaient inventé la boussole , la gravitation , l'aberration des étoiles» « la machine pneumatique. Eh ! non , il ne le croit pas , mais il l'imprime. •

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tributs et fatiguées par la présence des armées, elles avaient de plus le malheur d'être souvent exposées aux courses de l'ennemi. En effet, quoique Auguste n'ait pas soutenu des guerres bien fâcheuses, et que le centre de l'empire soit resté paisible, les Germains, les Rhé tiens, les Dalmates, les Pannoniens, les Cantabres ne laissèrent pas que de commettre de grands désordres et de grandes cruautés , tant sur les Romains que sur leurs alliés; car telles étaient l'étendue et la fortune de cet empire, que tout ce qui n'était ni allié, ni tributaire des Remains, était un peuple barbare, sans lois et sans culture.

Ceci nous conduit encore à étendre plt)s loin nos réflexions, et nous met à portée de juger quel était alors l'état du monde connu : en effet,, nous ne voyons plus sur cette vaste scène qu'un peuple <avili, oisif et frivole l , des royaumes changés en provinces opprimées et languissantes; et plus loin, des peuples barbares qui, n'ayant ni commerce ni agriculture, ne connaissaient d'autre état que la guerre* Quel est le philosophe qui pourra jamais porter envie à ceux dont la destinée a placé l'existence dans cette

1 Les Romains , depuis les guerres civiles , avaient tellement négligé l'agriculture , qu'Augvste fut tenté, pour la ré* tablir, de retrancher au penplie ces distributions de blé qui lui épargnaient la nécessité de cultiver la terre. Mais Suétone prétend qu'il en fut détourné par la crainte qu'un jour te rétablissement de cet usage ne fut un chemin trop ouvert à l'ambition , et un moyen trop facile d'obtenir la popularités

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époque ? Mais ne nous arrêtons point à ces vues générales, et suivons l'histoire de plus près.

Auguste , il est vrai , fut un prince pacifique; mais ses légions furent presque toujours' en guerre; ses amis, ses enfans, presque toujours à la tête des armées ; et lui-même , malgré sa vieillesse et son peu de gfrût pour les armes , ne fut-il pas souvent obligé d'entreprendre de longs voyages pour se mettre à portée de diriger les opérations militaires ? Les révoltes des Germains, des Cantabres et des autres peuples que nous avons nommés plus haut, ne tinrent-elles pas les armées en activité, et les commencemens du règne de Tibère ne furent-ils pas troublés par le bruit des qrmes?.... Il est vrai que tout cela n'approchait pas de Rome; mais qu'est-ce que Rome dans l'univers? D'ailleurs, si Auguste luimême dans le sein de la fortune eut à pleurer la mort d'un fils qui périt misérablement dans les guerres étrangères, croira-t-on que les habitans de Rome aient été plus heureux que lui, et se persuaderat-oa que la défaite de Yarus et les victoires sanglantes d'Agrippa , de Drusus et de Germamcus n'aient pas souvent répandu le deuil dans les familles les plus illustres ? Il ne faut pas juger du siècle d'Auguste par les ouvrages des poètes contemporains \> mais quand les vers charmans d'Horace et de Virgile auraient été l'expression naïve du sentiment, il en résulterait seulement que tout était bien alors pour les artistes et les gens de lettres; ou plutôt que le

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bonheur qu'ils célébraient , semblable aux rayons du soleil après Forage , devait la plus grande partie de son prix aux momens affreux qui l'avaient précédé. Et quel fonds pouvait-on faire sur cette félicité, qui n'avait pour toute base, pour tout appui que les jours d'un vieillard? Quel est l'homme sensé qui n'ait pas dû trembler en voyant Tibère et Agrippa Posthume les plus proches héritiers du trône? Après les sacrifices qu'on avait faits à Auguste, quelle ressource restaitfil contre ses successeurs? Malheur au peuple que l'enthousiasme a subjugué ! Fabricateur dé ses propres chaînes, il a tellement su se les adapter, qu'il lui devient presque impossible de les rompre; comme s'il était nécessaire de donner le pouvoir en échange des bienfaits , et que pour récompenser un bon prince , il fallût préparer un tyran. La monarchie, comme la noblesse qui en est le soutien , a besoin d'être vieille pour être respectable. D'une heureuse expérience de f autorité et de l'habitude d'obéir, se compose une sorte de constitution qui devient à la fin presque inaltérable r parce qu'il est un terme, passé lequel la matière d'une république n'existe plus dans une monarchie, au lieu que la matière d'une -monarchie existe toujours dans une république.

Il n'y a pas lieu de douter que les Romains n'aient fait une partie de ces réflexions, et quoique la plupart d'entre eux se soient laissé séduire , tant par les dignités qu'Auguste leur prodigua y que par le

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simulacre de république qu'il sut conserver, ils ne pouvaient manquer de prévoir ce qui arriva dans la suite : mais tel fut l'artifice qui régna dans la conduite de cet heureux usurpateur , que le bien et le mal , l'espérance et la crainte , les noms et les réalités furent si bien entremêlés , si bien compensés , que les Romains restèrent dans cet état mitoyen qui laisse plus de place aux doutes et aux alarmes , qu'à l'audace et à la résolution. J'insiste sur cette époque du règne d'Auguste , parce qu'il suffit de nommer Tibère, Caligula, Claude et Néron, pour faire frémir toute âme sensible. Il n'est personne assez barbare pour ne pas déplorer la destinée des malheureux qui ont vécu sous ces règnes exécrables , et cependant ce sont ceux qui nous ont le moins offert l'image de la guerre \ Si quelquefois elle se ralluma dans la Grande-Bretagne ou vers l'Arménie, le centre de l'empire en eut à peine connaissance; mais la paix sanglante dont il jouissait, dut lui faire regretter souvent les horreurs des combats. La mort de Néron ramena le trouble et la confusion jusque dans le sein de (Italie ; et tes batailles que se livrèrent les armées d'Othon et de Viteflius, de Vespàsien et de Galba, ensanglantèrent encore ces campagnes qui depuis la bataille de Mantoue n'avaient pas retenti du bruit des armes. Vespasien rétablit la paix dans

1 Tacite dit, au sujet des légions que Corbulon mena ea Arménie : Satis constitit fuisse in eo exercitu veteranos qui nqn stationem , non vigilias iniissenU

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l'empire ; mais c'est précisément ce règne qui nous offre le tableau de tout ce que l'ambition d'un côte , et le fanatisme de l'autre , ont jamais produit de plus affreux- On comprend aisément tjue je veux parler de la guerre des Juifs , guerre qui dans l'espace de deux ans fit périr plus de treize cent mille hommes, et qui, rallumée sous Trajan et sous Adrien ' , causa la ruine totale de cinquante villes fortifiées et de neuf cent quatre-vingt-cinq bourgs ou villages. Cette horrible plaie de l'humanité ne compensa que trop les avantages qu'elle retira du règne de Vespasien. Titus ne fit que s'asseoir sur te trône. Il semble que la destinée qui l'avait fait le modèle des rois se soit contentée de le montrer comme un exemple éternel pour les siècles à venir. Je ne parlerai point de Donatien , trop connu par ses cruautés ; mais je remarquerai que Trajan , dont les vertus et la bonté devaient faire les délices du peuple romain , troubla lui-même, par son goût pour la guerre, la sérénité des beaux jours qu'il avait fait naître. Cette observation est d'autant plus importante qu'elle nous sert à apprécier la morale de cet âge. Je le répète , et j'aurai encore plus d'une occasion de le faire : l'amour de la patrie , la popularité , la générosité , ont été des

1 Si l'on en croit Xyphilin, abréviateur de Dion , cette révolte des Juifs fit périr à Cyrène deux cent mille hommes et deux cent cinquante mille dans l'ile de Chypre. Les cruautés que cet historien impute aux Juifs font dresser les cheveux à la tète, et sont à peine croyables.

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vertus communes parmi les anciens ; mais la véritable philanthropie , l'amour du bien et de Tordre général était un sentiment tout-à-fait étranger aux siècles passés. Eh ! comment ce sentiment aurait-il existé parmi des hommes accoutumés dès leur enfance à voir des milliers de gladiateurs qui s'égorgeaient aux applaudisseraens des femmes même ; des prisonniers de guerre , des chefs , des rois qu'on traînait publiquement au supplice, en vertu d'un décret, et pour compléter la joie d'un triomphe? Avouons-le, la vertu a été dans tous les temps ce qu'est encore la beauté parmi les peuples différens, non pas ce que la nature a produit de plus parfait , mais la plus grande perfection des traits qu'elle a imprimés à chaque nation et dans chaque climat : et de même que les visages des Vénus ou des Hélène antiques conservent une certaine austérité qui ne .répond pas, à nos yeux , aux grâces répandues dans les autres formes; de même, les vertus des anciens * participaient toujours dés vices de leur âge! *

1 J'ai négligé jusqu'à présent d'observer que les Romains étaient d'une telle rigueur dans les affaires criminelles , que le nombre des coupables ne fut jamais pour eux une raison de pardonner. Sénèque raconte que V olusius Messala ayant fait trancher la tête à trois cents Hommes dans un seul jour, s'en applaudissait , et trouvait cet acte de cruauté une action vraiment royale. Lorsque Claude donna ce fameux spectacle d'un combat naval sur le lac Fucin , il y eut plus de dix-neuf mille criminels, tous destinés à mourir, comme on le voit par un trait que Suétone nous a transmis. Cet au-

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Si Trajan et Marc Aurèle peuvent avoir encouru le reproche d'avoir trop fait la guerre, il faut avouer aussi qu'il y avait bien des raisons à alléguer en leur faveyr; en effet , si nous examinons la constitution de l'empire des Césars et le peu de base qu'avait leur autorité, on se convaincra aisément qu'il était presque impossible de conserver la paix au dedans , sans faire la guerre au dehors. La guerre est malheureusement un grand moyen de gouvernement. Elle occupe tous les esprits; elle simplifie toutes les formules; elle éloigne toutes les discussions. Aussi suisje très porté à croire que les rois qui ont toujours le plus fait la guerre , ne sont pas ceux qui ont eu le plus besoin de génie; et que les princes poli-

teur raconte que tons ces malheureux , en passant devant l'empereur, lui crièrent : Jve itnperator; morituri te salin tant; et que Claude leur répondit par distraction : Avete vos; ce qu'ils prirent pour un pardon : de sorte qu'ils ne voulurent plus combattre, et qu'il fallut les y forcer par menaces et par prières. M. Crevier (Hist. des Emp.) remarque à ce sujet, « qu'il est bien étonnant qu'il se trouvât alors « dans l'empire romain dix-neuf mille criminels qui méri- « tassent la mort , à moins , ajoute-t-il , qu'on ne les eût « ramassés depuis long-temps dans toutes les provinces de « l'empire. » Mais nous savons que les Romains n'avaient que trop de ressources pour fournir à leurs amusemens sanguinaires. Les prisonniers faits à la guerre , les étrangers condamnés pour différens crimes, et surtout les esclaves, servaient d'aliment à leur cruauté. On sait quel empire barbare ils exerçaient sur ces derniers , et l'on se rappelle le trait affreux de Yedius Pollio , qui, pour un

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tiques sont d'autant plus supérieurs aux princes guerriers , que Fart de gouverner est plus difficile que celui de commander. Les empereurs placés entre le peuple et l'armée, mais plus embarrassés de celleci , devaient désirer la guerre pour occuper Tune et pour amuser l'autre. Un seul obstacle détruisait pourtant l'effet de cette politique. Les Romains étaient trop supérieurs aux autres peuples , les frontières de l'empire trop reculées , les nations voisines trop intimidées ; il fallait aller bien loin chercher la guerre , et alors l'absence du maître diminuait nécessairement son pouvoir. D'ailleurs, tel est le malheur attaché aux nations toutes militaires , que dans le cas où la guerre est assez éloignée pour que l'intérieur n'en ressente point les effets , il arrive qu'elle

Terre cassé , voulut en présence d'Auguste faire jeter un esclave à des monstres marins qu'il élevait dans un vivier. U peut se faire que ces exemples d'inhumanité n'aient pas été communs ; mais il parait au moins qu'un usage généralement établi voulait que les esclaves fugitifs fussent exposés aux bétes.

Parmi tant d'atrocités dont les Romains se sont rendus coupables, le plus grand reproche qu'ils aient encouru , selon moi y c'est de n'avoir jamais regardé l'homme , en général, comme leur semblable. L'extrême rigueur de leurs punitions serait peut-être excusable , si elle avait eu pour motif l'amour de l'ordre et une sévérité égale pour tout le monde; mais qui ne sera surpris en apprenant que ces juges sanguinaires n'avaient d'autre peine que l'exil à infliger à un citoyen romain , se fût-il renâu coupable de mille assassinats ?

cesse d'être intéressante, de façon que les succès deviennent indifférons , et les pertes plus amères. Le soldat lui-même se lasse de travailler sans objet; il se mutine, il se révolte. S'il y a deux armées, il se forme deux partis. La valeur des officiers et la confiance des troupes deviennent elles-mêmes un nouveau danger : on ne peut plus être attaché à son chef sans le faire monter au premier rang , et l'amour des soldats ne tarde pas à faire des généraux infidèles. Ainsi , de trois choses l'une : ou la guerre est désavantageuse , et alors elle cause la ruine d'une nation ; ou elle se maintient égale , et alors elle la fatigue et l'épuisé; ou elle est avantageuse, et dans ce cas, elle amène la dissolution des armées et du gouvernement. Je n'ai point parlé jusqu'ici du danger des corps particuliers , tels que les gardes prétoriennes, les janissaires, les strélitz , etc. , parce que tous mes lecteurs savent assez qu'il n'est point de despote sans satellites , ni de satellites qui ne deviennent à leur tour les tyrans du despote. Sur vingt-trois empereurs, seize égorgés; l'empire romain mis à l'encan et vendu à un homme méprisable ; les révolutions de Russie , celles de l'empire Ottoman et du Mogol , prouvent assez que le despotisme militaire est le plus mauvais de tous les gouvernemens , pour les princes comme pour les peuples.

îao DE LA FÉLICITÉ

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