tome i
mission de recevoir des legs, exemption de toutes charges onéreuses , telles que collection de deniers , offices municipaux 9 magistratures, tutelles, etc.; faveurs si excessives, que l'intérêt corrigeant bientôt l'enthousiasme , on fut obligé de les révoquer. En effet, presque tous les citoyens, pour mettre leurs biens à couvert, s'étaient faits ecclésiastiques, et Dieu était si bien servi, que l'état n'avait plus ni sujets B ni magistrats. Les intérêts du fisc ont été chez tous les princes les limites de leur foi : mais si Constantin ne voulut pas céder au clergé sur un point si important, il ne craignit pas de lui sacrifier les principes les plus anciens du gouvernement romain , en révoquant la loi Papia Poppea. Par cette loi, ceux
donner plus d'étendue à cette faveur , qu'on chercha à dérober les procès de ce genre à Tordre civil, et qu'où voulut que le témoignage d'un évéque , chose sur laquelle on pou» vait toujours compter , fut regardé comme suffisant.
1 Sou* Constantin , le nombre des citoyens était fort diminué , tandis- que celui des esclaves et des étrangers était considérablement augmenté. Il n'est donc pas étonnant que le poids des impositions et de tantes la» charges publiques fât devenu très lourd pour chaque particulier. Les emplois municipaux étaient surtout une charge si onéreuse, qne » dans le mit, il ne restait plus ni propriété territorial* ni propriété peMonnaâle. On nommait curialeê tous deux qui par état étaient obligés de «emplir qntlque office public. Or, c'est cet état de cunàritr qui , suivant les principe» de l'Église , ne pouvait s'aoeoader avec l'état ecclésiastique. Voyea Biogham , Jin$iq. ùftht ckurcfu Iir. y, ch. m.
PUBLIQUE. CH. IV. . a$i
d entre les citoyens qui ne s'étaient pas mariés , étaient privés de toute succession collatérale, et ceux qui étant mariés n'avaient pas eu d'en&ns , ne pouvaient prétendre qu'à la moitié des succession* de cette espèce Vjui viendraient à leur échoir, non plus qu'à la dixième partie du bien de leurs femmes, en cas de décès. Constantin ne se contenta pas d'ef- . feoer ces restes respectables de la sagesse romaine ; il encouragea le célibat par toutes sorte? de voies , et particulièrement en accordant à ceux qui eipbra*» saient cet état, le privilège de pouvoir disposer de leur bien avant l'âge requis par les lois.
Mais tandis que les exemptions 4e jnufciptiaient en faveur du clergé , des impôts exorbitant , et d'iun genre tout nouveau , semaient la désolation parmi le peuple* Tous les quatre ans, des officiers de l'empereur venaient, armés de fouets et de butons, exiger une capitajtion nommée Chrysargyre , parce qu'elle se payait indifféremment en or et en argent Cette taxe était imposée avec une rigijeip inouïe. On faisait contribuer jusqu'aux me^diaçs et aux femmes prostituées : mais tandis qu'elle e?t citait fes gémisse*, mens des pauvres qu'on poursuivait de tous cotés à coups de fouet, comme de vils bestiaux, elle ne répondait pas moiiis de consternation parmi les riches f car les dénonciations de tqute espèce , les trahisons domestiques , £t les calomnies publiques étaient le tarif sur lequel on avait coutume de la percevoir.
Zosymè rfcduse aussi Constantin de n'avoir fait la guerre aux dieux du paganisme que pour trouver un prétexte de piller leurs temples; mais il ne-serait pas juste de s'en rapporter à un auteur dpnt la prévention s'est manifestée en plusieurs endroits, et particulièrement lorsqu'il attribue la conversion de Constantin aux remords que lui inspira le meurtre de sa femme et de son fils. Selon lui , ce prince ayant cherché inutilement des expiations parmi les prêtres du paganisme , se tourna du coté des chrétiens qui avaient; dit-on , une manière de laver tous les péchés dans une eau mystérieuse. Mais si c'est un anachronisme que de rapporter la conversion de Constantin à un événement qui est arrivé long-temps après , il n'en est pas moins vrai que lés crimes dont il venait de se souiller, joints à son acharnement contre des idées généralement reçues , et contre un culte établi depuis si long-temps, l'avaient rendu tellement odieux à ses peuples /qu'il fut obligé de quitter Rome, et de chercher un 'autre asile, où la voix de l'adulation pût seule se faire entendre : sur quoi je remarquerai que lés idées relatives au culte extérieur doivent avoir une terrible influence sur la morale , puisque d'un côté les chrétiens ont porté aux nues un. empereur coupable des crimes les plus atroces , et que de l'autre , les Romains qui avaient nppftaudi Néron , lorsqu'il rentra dans Rome après avoir fait mourir sa mère, ne purent supporter la vue de Constantin , qui avait fait mourir sa femme et son
PUBLIQUE. CH. IV. a»*
fils. (Test aigsi que rattachement à des rites, à dç vaines cérémonies > prévaut perpétuellement sur cette loi que la nature a gravée dans tous les cœurs, mais, malheureusement en caractères trop superficiels et trop aisés à effacer.
Nous ne nous étendrons pas sur la faute grossière que fit Constantin en changeant le siège de l'empire. (Test une chose trop connue et trop avouée par tous les auteurs, même par ceux qui ont le plus loué cet empereur. Nous avons dit les raisons qui le portèrent à cette fausse démarche ; mais nous devons ajouter qu'il était impossible de mettre plus, d'orgueil dans le projet, et plus d'injustice dans l'exécution. Tandis que ce prince fastueux est si pressé de jouir de ses édifices , qu'il ne laisse pas aux architectes le temps de leur donner la solidité, et qu'il ' voit des murs déjà caducs tomber sur ceux qu'on élève encore ; il force par des édits rigoureux tous les habitans de l'Asie Mineure à se construire des demeures dispendieuses dans la nouvelle capitale. Une loi tyrannique déclare que tous ceux qui n'auront pas un domicile à Constantinople , ne pourront transmettre à leurs héritiers aucune possession en fonds de terres; et c'est par de pareils moyens. qu'il, se hâte d'élever cette ville célèbre , dont il veut avoir l'horoscope , et à qui l'on promet une durée de six cent quatre-vingt-seize années..
Peut-être le lecteur sera«t-il un peu surpris de voir qu'ua aussi bon théologien que Constantin s'avise
de consulter des astrologues : mais le caractère de àe prince ne paraît nulle part phis inconséquent que dans tout ce qui a rapport à la religion. Également faible et vain , aussi prompt à se décider qu'à changer d'avis , les défauts de son esprit ont justifié ceux de son cœur. Car c'est une question qui s'est élevée souvent, si ce prince était enthousiaste ou hypocrite. Les uns , frappés de l'attention souvent minutieuse qu'il porta dans les affaires ecclésiastiques , de la haine qu'il eut pour le paganisme , et surtout de la dévotion qu'il montra dans les derniers momens de sa vie , ont pensé qu'il était plus persuadé qu'éclairé , et que si la grâce de Dieu n'avait pas jugé à propos de le soutenir contre l'hérésie et le parricide, elle lui avait du moins révélé les principaux dogmes de k foi. Les autres , plus attentifs à sa conduite politique , aux prétendus miracles dont il appuya ses expéditions, et surtout au profit qu'il en tira, sont tentés de croire que sa foi ne fut jamais bien vive , et que sa religion fut toujours subordonnée à son ambition. Pour moi, je ne sais si c'estque l'hypocrisie est celui de tous les vices pour lequel j'ai le plus d'antipathie; mais j'ai toujours de la répugnance à supposer qu'elle puisse être portée à un certain degré : le rôle d'un hypocrite me paraît à la fois si pénible et si difficile , que je ne puis comprendre comment on a assez de patience et d'artifice pour le jouer long-temps avec succès. Craignons de trop donner à l'esprit des hommes en ôtant trop à leur
PUBLIQUE. CH.IV. ac>5
cœur. Si nous avons quelques talens pour tromper les autres , combien n'en avons-nous pas davantage pour nous tromper nous-mêmes? C'est peut-être faute d'avoir assez réfléchi sur le cœur humain qu'on croit si volontiers à l'hypocrisie. Tous ceux qui ont observé l'empire que notre intérêt exerce sur nos opinions, ont dû se persuader que ses propres succès parviennent bientôt à le rendre inutile. On débute par affecter de mauvaise foi certaines pratiques et certaines opinions , et quand cette fausseté nous a mis à portée de jouer un grand rôle , de commander aux hommes , et d'obtenir d'eux des richesses et de la considération , nous commençons à y ajouter plus de croyance ; et il arrive que peu à peu notre intérêt parvient à consolider dans notre esprit le fondement de notre autorité. Il y a long-tetnps qu'on a dit que les joueurs commençaient par être dupes , et qu'ils finissaient par être fripons : le contraire arrive en matière d'opinion : on commence par être fripon , et l'on finit par être dupe. On voit souvent un magistrat , en passant d'une cour dans une autre , changer de principes comme de tribunal. D'abord sa probité, ou plutôt l'opinion qu'il s'est faite de lui-même , est inquiète et mal à son aise ; alors elle appelle à son secours le sophisme et la subtilité*; mais bientôt dupe de son propre artifice, elle n'a plus à combattre, et l'homme redevient vertueux par sa sottise. C'est ainsi que dans le clergé iJ est arrivé quelquefois que des ecclésiastiques purement
*9f DE LÀ FÉLICITÉ
mondains et parvenus aux dignités par intrigue ou par faveur, devenus ensuite chefs de parti , et contraints à faire de fréquens sacrifices de leurs plaisirs à leur ambition , ont fini par croire eux-mêmes une partie de ce qu'ils voulaient persuader aux autres. Constantin peut avoir été dans le même cas. Nous le disons à l'honneur du christianisme ; jamais sa inorale n'a pu s'allier avec les crimes atroces que eet empereur a commis ; et si Dieu Peut éclairé lui-même , s'il eût voulu s'en servir autrement que comme des Tibère et des Néron, qui tous ont sans doute concouru à ses vues, il ne l'aurait pas exposé à dés* honorer sans cesse sa foi par ses œuvres , comme il la trahissait par ses- erreurs.
Constantin , selon toute apparence , fut induit à favoriser le christianisme par les raisons que nous avons exposées plus haut Mais bientôt encouragé par le succès , et enorgueilli par les adulations des évêques , jaloux surtout de changer le siège de l'empire , il prit un véritable zèle pour les dogmes qu'il avait d'abord épousés par intérêt.. Cette marche est même aisée à suivre dans la manière dont il procéda à la réforme générale. D'abord il crut assez faire que de tolérer le christianisme, et bientôt il en fit une religion dominante et exclusive. Humble et soumis aux évêques dans le principe , il ne tarda pas à leur faire la leçon. On voit chaque jour son zèle augmenter avec son influence dans les matières ecclésiastiques ; nulle méthode , iutUe règle dans ses
jugemens <J); tantôt modérateur, tantôt persécuteur, il veut d'abord imposer silence à Alexandre et à Arius ; puis il condamne Arius , puis il l'absout , puis il le condamne encore , et finit par adopter ses principes. le rapporterai ici le commencement de la lettre qu'il écrivit à la fois à Alexandre , évéque d'Alexandrie , et à Arius qui était en dispute avec lui \ a Depuis que vous , Alexandre > vous avez de- « mandé à votre clergé ce que chacun pensait sur « quelques passages de l'Écriture , ou plutôt sur quelce ques opinions vaines et frivoles, et que vous , « Arius , vous avez élevé des questions auxquelles il « ne fallait jamais penser, ou qu'il ne fallait point c agiter, après y avoir pensé , la discorde s'est mise « parmi vous, etc.... Abandonnez donc des subtilités « sur lesquelles il ne fallait ni interroger ni réponte dre. » Or , ces subtilités r ces questions vaines et frivoles, n'étaient rien moins que la consubstantialité du Verbe , pour laquelle on assembla bientôt après le concile de Nicée.
Constantin ne fut pas plus heureux lorsqu'il traita
(f) Très vrai.
■ « Cùm enim tu, Àlexander, a presbyteris tuis requi- « reres quid unusquisque eorum de quodara legis loco sen- « tiret , seu potins de quadam inani quaestione eos interro- « gares ; cùmque ta , Ari , id qnod nunquam eogitatum , vei « sane eogitatum silentio p réméré deberes , impradenter « excitata inter vos discordia , etc. .... quidnam tero illud « est? nec interrogare de bujusmodi rébus, nec interroga- « tum respondere, etc. »
de la religion chrétienne en elle-même. Ceux qui sont curieux de voir le comble de l'extravagance et de l'absurdité , n'ont qu'à lire les chapitres xvm , xix et xx de son discours à l'assemblée des saints ( Oratio ad sanctorum cœtum ) {g). Après avoir cité comme authentique un acrostiche de la prétendue sibylle Erythrée , dont les initiales forment ces mots : Jésus Chris tus, Deifilius, servator, comme si Dieu révélait l'avenir par des jeux d'esprit, dignes tout au plus du Mercure ; il s'empare* 4e Virgile comme d'un trésor immense de prophéties très claires en. faveur de la religion chrétienne. Il cite entre autres l'églogue : Sicelides Musée, paulb majora canamus.... Paulb majora, s'écrie-t-il , dit déjà beaucoup de choses.; mais Virgile ajoute ensuite :
UUima Cumœi venitjam earmmis œtas.
Qui ne sait que la sibylle de Cumes a cessé de prophétiser quand la vérité même est venue dans ce monde ? mais que répondre à ces vers-ci :
Magnas ab integro sœelorum naseitur ordo, Jam redit et Firgo, redeunt Saturnia régna?
Quelle est cette Vierge qui revient , si ce n'est la mère de Dieu ? Le poète n'ajoute-t-il pas lui-même :
Tu modo nmtcenti jmero , quo ferrea primum Desinet, ac toto surgtt gens aurea mundo, Costa fave Lucma , etc. ?
N'est-ce pas mot pour mot le Messie ? Docte igi-
{g) Réflexion très juste et très utile.
tur hœc dicta surit, o Maro, poetarum sapientissime /.... etc. etc. (*)
Constantin ne faisait aucun doute que Virgile eût été chrétien («) ; mais il croyait que ce poète célèbre avait été obligé de déguiser sa foi, et d'envelopper ses productions des voiles de l'allégorie. Il paraît qu'Eusèbe, qui rapporte ce discours en entier et sans observations , était du même avis. Quelle était donc la logique des premiers savans de l'Église, puisqu'elle leur faisait envisager , sous le même point de vue , Moïse et les sibylles , Isaïe et Virgile ? Mais ces réflexions n'étant pas de mon sujet, je me hâterai de conclure que Constantin ayant vécu dans le crime, et étant mort dans l'hérésie , n'a mérité nos éloges ni comme homme, ni comme prince, ni comme chrétien.
(h) J'ai bien peur que ce fripon d'Eusèbe n'ait prêté ce discours à Constantin*
( 1 ) Ah ! il n'était pas si sot ; mais Eusèbe l'était.
Soo SE LA FÉLICITÉ