‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 28 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De Constantin.

Le quatrième siècle de l'Église avait commencé sous les plus mauvais auspices. L'empire divisé entre des chefs barbares, désolé par des guerres continuelles , et ravagé par une soldatesque étrangère ; la religion tantôt persécutée par le prince , tantôt déchirant ses propres entrailles ; timide ou ardente, bible ou fanatique , condamnée au silence ou abandonnée à l'hérésie, suivant les caprices des souverains et les révolutions de l'empire ; les mœurs publiques détruites ; la licence ou le despotisme mis il la place du gouvernement; l'avarice et la déprédation, assises sur tous les tribunaux : tel est le tableau qu'offre maintenant l'empire romain , ou plutôt le monde entier. Dans ce chaos épouvantable, dans ce renversement total du pouvoir et de l'opinion, les hommes attendaient un maître : ils demandaient qu'un de ces guerriers féroces, toujours trop puissans contre le peuple, lé fût assez contre ses rivaux: ils ne désiraient plus la liberté , mais Us voulaient la paix ; les esprits étaient plies, les courages épuisés, et quelle qu'eût été la volonté d'un despote , la flatterie était toute prête à l'adopter. Dioclétien , fatigué de combats et de gloire, dégoûté du métier de gé-

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néral et de celui de souverain, mécontent surtout des Romains dont il avait éprouvé et la lâcheté et l'ingratitude («); Dioctétien, le plus digne de s'asseoir sur le trône du monde , en mépri& l'éclat , et en craignit les dangers. Malheureusement il n'avait pas prévu d'assez loin le parti qu'il serait obligé de prendre ; et, semblable à un commandant qui n'abandonne sa place qu'après l'avoir démantelée , il rendit le poste qu'il quittait impossible à conserver. L'empire était divisé en quatre diocèses ou gouvernemens. Un équilibre illusoire avait été établi entre les chefs qui, sous le nom de Césars ou d'Augustes, gouvernaient les départemens. Les collègues, qui n'étaient liés ensemble que par des mariages contraires aux lois, ou par des adoptions forcées, ne pouvaient manquer de devenir rivaux ; et le premier qui savait triompher de son concurrent était sûr de parvenir bientôt à la monarchie universelle. C'est dans ces circonstances que Constantin , à la fleur de son âge, et comblé des dons de la nature, hérita d'un pouvoir que Constance son père avait fait aimer. Régner , c'était combattre. Ses premiers exploits furent contre les Francs (*). Vainqueur au-delà du Rhin, souverain paisible dans les Gaules, il porta bientôt ses regards sur l'Italie. Maxence y faisait détester son empire. A la fois cruel et superstitieux, il versait le sang en consultant les oracles. C'était

(a) El devenu apoplectique.

(b) II livra aux bétes les aïeux de Clovis.

alors le règne de la magie. On n'entendait parler partout que d'évocations , de sacrifices et de prédictions. Soit, comme le dit Eusèbe , que Constantin , effrayé des maléfices de Maxence, ait cherché à lui opposer d'autres armes, soit que la connaissance qu'il avait de la disposition des peuples irrités des persécutions et enclins au christianisme , lui ait inspiré l'idée de s'appuyer d'une nouvelle religion , il est certain qu'il se hâta de témoigner de l'aversion pour les faux dieux , et du penchant pour le culte des chrétiens.

Rien de plus obscur que l'histoire du Labarum , ou de la croix qui apparut à Constantin, lorsqu'il marchait à la tête de son armée.. On peut voir dans M. Le Beau (<0 ' ce qui a été dit pour et contre* Ce qui me paraît très clair, c'est qu'on ne connaît ni la date de Get événement, ni le lieu oïl il s'est passé ; c'est que Lactance ni aucun historien profane n'en ont parlé ^ c'est qu'Eusèbe lui-même ne le rapporte pas comme un fait généralement connu, mais comme une histoire qu'il tient de la bouche de Constantin ■; c'est qu'enfin on ne voit nulle trace

(c) Ahl Le Beau t

1 Histoire du Bas-Empire-. Tome 1.

* « Quôd si quidem ab alio quopiam dîceretnr, Baud « facile auditores fidem estent habituri. » ( De Vita Constantiniy Lib. 1, cap. xxxvui. ) If est certain que si Eusèbe avait cru parler d'un fait aussi connu et aussi généralement avoué que celui-là devait l'être , il n'aurait pas pris tant de pré-

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de l'effet prodigieux qu'un pareil miracle aurait dû produire, puisque l'armée de ce prince resta païenne, et que lui-même ne se déclara chrétien que quelque temps après. Ce n'est donc pas sans fondement que cette histoire a été souvent révoquée en doute , et traitée de fraude pieuse * , c'est-à-dire du plus criminel de tous les mensonges , puisqu'en empoisonnant la source même de la vérité , il expose au doute profane les autorités les plus sacrées. Quoi qu'il en soit (d) , il reste toujours certain que Constantin accorda aux chrétiens une protection si marquée, que le premier usage qu'il Gt de sa victoire sur Maxence, fut d'engager Licinius à proclamer un édit de tolérance en leur faveur.

C'est alors que commence cette époque que nous appellerions le bel âge de l'Église , si les disputes , les cabales , les schismes , les erreurs cruelles et extravagantes dont elle fut agitée , n'avaient pas souillé l'éclat de ces jours de prospérité. Ici , des évêques accusaient des évêques d'avoir volé des vases sacrés, tandis qu'une femme disposait du premier siège de l'Afrique. Là, des chrétiens à peine échappés de la

caution , ni commencé par convenir que si tout antre que lui le racontait, il ne trouverait nulle créance dans ses auditeurs. Ainsi tout le fondement de cette histoire est borné au témoignage de deux personnes , dont l'une pouvait être conduite par l'enthousiasme ou la politique , et l'autre se trouver par état et par intérêt engagée à l'accréditer.

1 Voyez Échard, UisU Rom. (d) Qu'il n'en soit pas.

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persécution , en commençaient une plus cruelle les uns contre les autres , et se reprochaient mutuellement la désertion ou la trahison '. Ailleurs des zélateurs moins ambitieux , mais plus fanatiques , avaient substitué la cruauté à l'outrage : on ne peut se rappeler sans horreur ces hérétiques appelés Cirçoncellions, espèce de maniaques qui, prenant louange à Dieu pour cri de ralliement, et n osant transgresser le précepte de l'Évangile , qui défend de tirer l'épée , assommaient à coups de bâton tous ceux qui n'adoptaient pas leurs dogmes, et portaient quelquefois la fureur jusqu'à se précipiter eux-mêmes dans la mer; comme s'il était des contagions pour les esprits comme pour les corps , et si la cruauté envers les autres et soi-même était une maladie de l'homme ignorant et superstitieux , de même que la lèpre est celle de l'homme pauvre et malpropre. Nulle église n'était tranquille, nul asile ne restait à la paix et à la charité ; car si les disputes qui agitaient l'Asie n'avaient pas des effets si cruels que celles de l'Orient , de l'Europe et de l'Afrique , elles étaient aussi plus vaines et plus frivoles. J'aime la naïveté avec laquelle en parle Eusèbe, lorsqu'il raconte les querelles qui s'étaient élevées-sur le temps où l'on devait célébrer la Pâque. oc Tous les peuples , a dit-il, étaient divisés d'opinions, et ne s'accor- « daient sur aucun des rites de la religion ; de façon « que personne ne pouvait y apporter remède : car 1 Voyez Hist. eccl. de Fleury. Ttom. n.

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« parmi tant d'avis différons , il ne se trouvait pas « la moindre raison pour faire pencher la balance « plutôt d'un côte que de l'autre. ' »

Cependant ces maladies internes n'empêchaient pas le christianisme d'acquérir de nouvelles forces. Malgré les haines réciproques et la diversité d'opi-

1 « Itaque cùm omnes ubique populi jam dudum inter se « dissiderent , et sacri religionis nostrae ritus conturbaren- « tur, mortalinm quidem nemo erat qui buic malo reme- « dium posset adhibere, cùm utrinque inter se dissentientes « velut aequata lance controversia penderet. »

Je ne puis m'empécher de rapporter à cette occasion un passage d'Arnobe , qui me parait du meilleur sens. «Quelle « est ( dit-il, Liv. n , ) l'opinion si raisonnable et si plau- « sible, que l'esprit de controverse ne puisse ébranler? « Et au contraire , qu'y a-t-il de si absurde qu'on ne puisse « soutenir par des argumens spécieux ? Lorsqu'un homme « s'est une fois persuade qu'une ebose est vraie ou fausse , « il s'attache à sa propre idée par l'attrait de la dispute , « et bientôt il ne cherche plus qu'à surpasser son adver- « saire par l'esprit et par la subtilité; surtout s'il s'agit de « quelque question obscure , qui par sa nature soit enve- « loppée de ténèbres. » C'est ainsi que parle en plusieurs endroits cet auteur estimable. Il serait à souhaiter que ceux qui ont écrit comme lui en faveur de la religion eussent été conduits par le même esprit de sagesse et de tolérance. Hardi et pressant lorsqu'il réfute le paganisme et la philosophie ancienne; modeste et précautionné lorsqu'il s'agit d'établir de nouveaux dogmes; ramenant tout à la croyance d'un seul Dieu et à la pratique de la loi naturelle , il s'est montré toujours aussi ami du doute qu*ennemi de la superstition.

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nions, la faveur des souverains et l'extinction du paganisme fut un point de ralliement auquel toutes les sectes tendirent également. Jamais on n'a refusé l'autorité ecclésiastique aux princes qui ont voulu favoriser les ecclésiastiques. Constantin à peine catéchumène, et encore demi-barbare, souillé de plusieurs parricides , et entouré de concubines et de bâtards, fut bientôt regardé comme un oracle en matière de doctrine. Sa médiation fut invoquée dans les controverses , et sa présence désirée dans les conciles. On alla même jusqu'à lui demander des sermons , des instructions pastorales. Le prix de tant d'adulations fut la proscription prononcée bientôt contre les dieux, leurs temples et leurs ministres. Le christianisme opprimé avait enseigné la tolérance; le christianisme devenu religion dominante fut intolérant à son tour; et les évêques, oubliante la fois et les préceptes de l'Évangile et leurs vrais intérêts, armèrent contre leurs ennemis ce pouvoir civil contre lequel ils avaient si long-temps réclamé. On alla plus loin , et ceux-ci même qui croyaient aussi en Jésus-Christ, qui suivaient la même discipline, et pratiquaient les mêmes rites, mais qui différaient sur quelque opinion abstraite et spéculative, ne purent pas profiter • de cette tolérance qu'on avait accordée aux païens quelques années auparavant. Le même empereur qui, dans son premier édit en faveur des chrétiens, avait dit en propres termes: a Nous voulons que ceux qui suivent les erreurs des

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a Gentils , jouissent de la même tranquillité , du « même repos que les fidèles, et nous regardons cette « tolérance réciproque comme le meilleur moyen de « propager la vérité. Que personne ne s'avise donc « de molester son semblable, que chacun vive comme « il lui plaît, et que ceux qui veulent suivre une « fausse religion , aient aussi et leurs temples et leur « culte ; » le même Constantin , au bout de quelque temps, donne un édit contre les hérétiques , où il leur défend d'avoir . des oratoires , et d'oser même s'assembler, sous quelque prétexte que ce soit l. II envoie des soldats dans toutes les provinces de l'empire renverser les temples , briser les idoles , emprisonner leurs prêtres, et disperser leurs adorateurs; et tandis qu'il établit ainsi ses opinions par le fer et le feu, il en change sans cesse lui-même, passe perpétuellement d'un parti à l'autre , prêche , enseigne des choses contradictoires , et dans l'excès de son zèle, il oublie de se faire baptiser, et meurt hérétique.

Il est toujours affligeant de lever le masque sous lequel la faible humanité parvient quelquefois à se cacher ; mais cet emploi , odieux dans la société , est noble et utile dans les recherches historiques. En effet, si le cours ordinaire de la justice a besoin qu'un examen lent et impartial vienne, après de longues aimées , redresser ses propres erreurs, corn-

1 Voyez Eusèbe, de Vita ConsU Lib. ix, cap. xlyi, et Lib. m , cap. liXvx.

bien l'histoire , placée d'abord entre le flatteur et le zoïle, et livrée ensuite à l'aveugle compilateur, n'est-elle pas en droit de réclamer contre la sentence des siècles passés! Constantin, eji renversant les idoles, s'était souvent applaudi d'avoir convaincu les peuples que ces brillans simulacres , loin de servir d'asile à la divinité , ne contenaient qu'une cendre abjecte ou des ossemens infects; il ne s'apercevait pas qu'il insultait ainsi à sa propre destinée. On a osé, dans ce siècle éclairé, pénétrer dans son âme. L'idole renversée et la riche enveloppe détruite , que reste-t-il? L'intérêt, les passions, l'hypocrisie et tout le squelette de l'humanité. Constantin est de tous les princes celui qui a le plus influé sur les siècles suivans. Renverser le culte des faux dieux pour y substituer celui de Jésus-Christ, et transporter la capitale du monde de l'ancien théâtre de sa gloire sur une rive inculte et barbare ; tels furent les objets auxquels il consacra son règne. Le dernier n'a point trouvé d'apologistes; mais le premier, en rendant sa mémoire chère au monde chrétien, a peut-être trop fait rejaillir sur l'auteur le mérite de l'ouvrage. Pour nous, également éloignés, et du fiel de Zosime , et de l'enthousiasme d'Eysèbe , nous n'emprunterons de ces auteurs que des faits et non des opinions. Nous nous contenterons même de mettre notre lecteur en état de juger; et pour suivre une marche plus sûre dans nos observations, nous examinerons Constantin sous trois points de vue

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différons : comme homme, comme prince, et comme

chrétien.

Si la religion du Christ avait besoin d'emprunter quelque éclat de ses sectateurs , nous n'avouerions qu'à regret la différence extrême que nous sommes obligés de reconnaître entre les âmes grandes et sublimes des Trajan et des Antonin , et le caractère encore barbare de Constantin : mais la foi enseignée par les ministres de l'Évangile n'a rien de commun avec les vices personnels à ce prince ; vices si frappans et si odieux, que nous ne pouvons ni les justifier, ni les dissimuler. Peut-être, il est vrai, devons^ nous le plaindre d'avoir été entraîné par les mœurs de son temps , lorsqu'il traita avec tant de cruauté les peuples d'Allemagne qu'il avait vaincus : mais comment pardonner à des écrivains recommandables d'ailleurs, lorsqu'au lieu de gémir de ces horreurs, ils s'efforcent de les pallier, et pour ainsi dire d'en escamoter l'atrocité (*) ? Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout un passage de M. Crevier ; il servira à faire voir comment l'histoire est écrite de nos jours. « Constantin, dit-il, passa le Rhin et entra a dans le pays des Bructères , qu'il mit à feu et à « sang. Rien ne fut épargné. Les villages furent brû- « lés , les bestiaux pris ou égorgés ; les hommes et « les femmes massacrés; et ceux qui échappèrent « à l'épée , et qu'il fit prisonniers , eurent encore un « sort plus cruel. Comme il les jugeait incapables de

ty Bravo!

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« rendre jamais aucun service utile , à cause de « leur fierté intraitable. et de leur perfidie, ils furent je condamnés aux bêtes dont ils imitaient la féroce cité. * »

Quel artifice , quels efforts pour pallier des crimes abominables ! et tout cela , parce que Constantin a été le premier empereur chrétien. Cette partialité des historiens, lorsqu'elle ne se manifeste pas sur des objets aussi révoltans , devient quelquefois amusante. Parmi tant de crimes, un simple homicide, à la vérité très gratuit , très inutile , peut être regardé comme une bagatelle; mais je n'ai pu m'empêcher de prendre sous ma protection un malheureux eunuque pour lequel M. Le Beau et M. Crevier n'ont eu aucune commisération. Constantin avait de fortes raisons pour soupçonner son beau-père Maximien; mais il ne voulut s'en venger qu'après l'avoir pris sur le fait. Étant donc averti un jour par sa femme Fausta que Maximien devait exécuter son projet la nuit suivante , et le poignarder dans son lit , il y fit placer un eunuque , être sans doute très méprisable , mais qui était en même temps très innocent, et qui n'avait que faire là. Maximien se trompe et tue l'eunuque , croyant tuer son gendre. Alors Constantin se fait voir tout joyeux de sa découverte , et fait mourir son beau-père , au grand contentement de sa femme etfde tous les assistons.

1 Eusèbe rapporte ce fait avec la même indulgence. Voyez de Vita Const. lib. i, cap. xxv.

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Est-il possible qu'aucun historien ne se soit avisé de remarquer qu'il aurait été miçufc de ne pas faire périr un innocent , et d'épargner à son beau-père un crime de plus , et à soi-même un parricide ? Mais j'ai tort de demander quelque pitié pour un pauvre eunuque, tandis que ces mêmes historiens n'en ont accordé aucune aux Césars Valence et Martinianus, qui n'étaient coupables d'autre crime que d'avoir été élevés au premier rang par Iicinius , ni à Licinius lui-même , qui, long-temps l'égal de Constantin, et enfin soumis à son pouvoir sous la sanction des traités , fut i bientôt condamné à mort sur de vains prétextes. Le supplice d'un Auguste, celui de deux Césars, la foi publique violée, les traités oubliés ou rompus ; tout cela n'est rien pour un empereur qui a protégé les évêques , et qui a fait des homélies.

Quels crimes pouvait-on ajouter à ceux-là, si ce n'est la mort d'une épouse et d'un fils ? Et dans quelle circonstance encore ? Constantin revenait triomphant du concile de Nicée; il s'applaudissait d'avoir donné à dîner à plus de trois cents évêques , et d'avoir baisé les cicatrices des martyrs, lorsque sur de simples soupçons , sur la seule imputation du crime \e plus difficile à croire , il fait mourir Crispus , son fils , jeune homme de la plus grande espérance. Et bientôt , tournant sa fureur de l'accusé à l'accusateur , il fait étouffer#l'impératrice Fausta. Les liens de l'amitié ne furent pas près de lui une sauve-garde plus sûre que ceux du sang. Ce prince féroce et

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inconséquent, tout occupé qu'il était des progris du christianisme , avait fait venir à sa cour Sopatre , philosophe platonicien , de l'école de Jamblique. Il lui montra bientôt tant de confiance et d'intimité , que le malheureux savant dépaysé , ne put échapper à la jalousie des chrétiens. Quelques accusations sourdes de prestige et de magie avaient déjà mis le peuple en mouvement, lorsque des vents contraires retardèrent la flotte qui apportait les blés d'Egypte. Le peuple, toujours furieux, toujours insensé , lorsque des hommes factieux et intéressés lui font craindre la famine * , ne manqua pas de s'en prendre à Sopatre ; et Constantin , prince faible et ami perfide , livra à la mort le philosophe innocent. Ajoutez à ce caractère cruel et inconstant un amour effréné pour le faste, et un désir immodéré de tonte espèce de gloire , et vous ne reconnaîtrez que trop aisément dans Constantin l'homme odieux et méprisable , que l'éclat de la pourpre , les lauriers de la victoire et l'adulation des siècles se sont longtemps efforcés de cacher. Voyons à présent si le prince a plus de droit à notre estime.

Ici les faits semblent parler d'eux-mêmes. Constantin , né dans les dangers , livré dès son enfance , sous le titre d'otage , à toute la haine de ses ennemis , échappé de leurs mains au péril de sa vie , se trouve à peine à la tête d'une armée, que, maître absolu

1 Tacite dit quelque part : Fulgus eut una ex republica annonce cura. (HisL L. iv , c. 38.)

d'une vaste partie de l'empire , il entreprend de conquérir l'autre , et de s'asseoir sur le trône du monde. Quels succès plus brillans ! quel sujet pour un panégyrique ! Mais le philosophe que l'éclat n'éblouit jamais , retire bientôt son admiration , lorsque, remontant à l'origine des succès, il ne voit que des batailles gagnées. Il sait que dès que les hommes ont confié leurs intérêts à des armées 9 il faut nécessairement que le sort des combats décide pour l'un ou pour l'autre ; que les avantages à la guerre peuvent avoir une grande valeur relative , et une très petite valeur positive , et que les grands succès ne font pas toujours les grands généraux. Un joueur d'échecs en peut gagner un autre moins fort que lui , quoiqu'il soit très faible lui-même. C'est ainsi qu'on voit dans les Indes des empires entiers renversés par des armées qui auraient été mises en fuite par six bataillons de troupes européennes. Ce n'est pas pour avoir battu le duc de Bournonville , c'est pour avoir embarrassé Condé et Montécuculli , que Turenne est regardé comme un grand général. De même dans la politique, le citoyen qui, à force de fermeté et de courage, parvient à ajouter quelque chose à la liberté publique, est plus estimable que le prince qui, à la tête de cinquante satellites, fait changer de maître à un peuple d'esclaves.

Ainsi, que Constantin ait battu Licinius et triomphé de quelques peuples barbares, c'est quelque chose , sans doute ; mais c'est peu pour sa gloire ,

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aussi long-temps qu'on ignorera le choix de ses moyens et la sagacité de ses vues. Mais cet empereur a malheureusement donné sa mesure , en se laissant apprécier sur des objets plus intéressans. Il a été législateur, et le lecteur jugera sans peine si notre sévérité est déplacée, lorsqu'il se rappellera que c'est a ce prince que nous devons ce mélange vicieux des deux puissances civile et ecclésiastique , qui , depuis quinze siècles, a répandu le trouble dans le monde chrétien.

La première trace de l'intervention du pouvoir ecclésiastique dans les affaires civiles se trouve dans une loi de Constantin sur l'affranchissement des esclaves. A la place des formalités dont ces affranchissemens étaient accompagnés , il veut qu'on puisse se contenter désormais de l'attestation d'un évêque; comme si les procès étaient des cas de conscience, et les jugemens des pénitences '. Il n'est personne qui ne sache de quels rapides progrès ce premier pas fut suivi. Dès lors toutes les voies furent préparées : des privilèges sans nombre furent accordés au clergé; comme per-

1 On pourrait soupçonner Constantin d'avoir eu des vues cachées lorsqu'il fit ce règlement. Un grand nombre d'escmves, attirés par l'esprit d'égalité qui régnait parmi les chrétiens , venaient journellement embrasser leur religion , et se dérobaient ainsi au pouvoir de leurs mattres. Il fallait pourtant rendre ces transfuges lorsqu'ils étaient réclamés ; mais pour peu qu'il y eut quelque prétexte d'affranchissement, la faveur qu'on accordait aux nouveaux convertis Élisait décider contre les maîtres. Or, c'est peut-être pour

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