TOME X
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tomes n'étaient que la fatigue et l'impatience; mais les écrivains de ce temps -là n'avaient garde de le dire , car alors un prodige valait bien mieux qu'une moralité ' . Au reste , il importe si peu au triomphe de la religion chrétienne que ce miracle soit arrivé ou non , qu'on ne peut nous imputer aucune mauvaise intention dans l'examen que nous en avons fait Nous ne sommes pas plus criminels en cette occasion que plusieurs écrivains respectables qui ont révoqué en doute les miracles de la Légion Tkébaine et du Labarum, quelque honorables qu'ils fussent pour le christianisme. La critique saine et réfléchie sera toujours à l'avantage de la vérité : elle ajoute à son éclat, soit en la plaçant dans son véritable jour, soit en la séparant de tout alliage impur.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur les temp& qui se sont écoulés depuis Constantin jusqu'à la destruction de l'empire d'Occident Le despotisme, la superstition et la guerre continuèrent d'exercer leurs ravages sur les vainqueurs et les vaincus. Les
1 Combien de contes de revenans n'ont eu d'autre origine que la paresse ou l'intérêt des domestiques ? Parmi les troupes mêmes, on a vu de pareilles histoires s'accréditer , et tromper jusqu'à la vigilance des chefs. Il est arrivé souvent que des soldats , ennuyés de monter la garde dans quelque en» droit incommode, sont parvenus à persuader qu'il y paraissait des fantômes, et qu'ils ont fini par faire abandonner ees postes.
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anciens états furent conduits au dernier période de l'infortune. Les nouvelles nations , ou , pour mieux dire, les Barbares encore féroces, encore enveloppés des ténèbres de l'ignorance , sans patrie et sans propriétés , guerriers ou voyageurs , conquérons ou esclaves, toujours agîtes, toujours accablés de misère , ou enivrés de carnage, étaient alors plus étonnés que charmés de leurs succès. Ils acquéraient sans jouir , et n'avaient de moment heureux que celui de la victoire. Si Ton en excepte Genseric, presque tous les princes barbares se détruisirent les uns par les autres , et périrent misérablement.
La guerre eut alors le motif le plus raisoqnable qui puisse la justifier : d'un coté , la défense de ses foyers ; de l'autre , le besoin de subsistance et le désir d'une vie plus heureuse sous un climat plus doux. Elle fut plus cruelle que jamais ; car la religion , loin d'en diminuer les horreurs i avait rendu les haines plus vives, à cause de l'esprit de parti qui se joignit à l'ambition et à tous les autres fléaux de l'humanité.
Une chose singulière , c'est que ces temps de crimes et de démence ont donné naissance aux meilleures lois civiles \ Nous en trouvons de très sages faites par des princes qui ont régné parmi les trou-
* Valentinien i" établit la tolérance dans ses états. On Ht dans Y Histoire du Bas-Empire, que ce prince, après avoir beaucoup réfléchi, prit le mauvais parti. Ce livre a été écrit dans le dix-huitième siècle.
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blés, et qui n'ont régné que des instans. C'est que les abus devenus excessifs, les avaient rendues nécessaires. C'est ainsi que la médecine se perfectionne au milieu des épidémies , et la chirurgie dans les armées. Le pouvoir du clergé fut limité à plusieurs reprises; l'audace et l'insolence des moines réprimées par le concile de Chalcédoine ' ; les vœux défendus {tour les filles avant l'âge de quarante ans \ On permit aux villes d'avoir des espèces de tribuns ou protecteurs qui , sous le titre de défenseurs ^ devaient prendre en main la cause des citoyens pauvres et opprimes 3. Les empereurs se défiant de leur facilité à accorder des grâces et des privilèges , les soumirent à la vérification des magistrats; ordonnant à ceux-ci de n'avoir aucun égard à leurs ordres toutes les fois qu'ils ne les trouveraient pas conformes aux lois établies. Ces précautions qui subsistent encore parmi nous , et qui sont utiles dans un gouvernement absolu 4 , décèlent pourtant un vice dans le
1 Us furent soumis à l'Ordinaire , et il leur fut défendu de s'ingérer dans les affaires civiles, particulièrement dans celles des finances. Histoire du Bas-Empire. L. xxxiii.
* Cette loi est de Majorien. Il en fit une assez ridicule, qui forçait les veuves qui n'avaient point d'enfans \ se remarier, ou à donner la moitié de leurs biens à leurs héritiers. IbùL L. xxxiv.
3 Sous Valentinien et Valens.
* II y a une ordonnance de Louis xu, qui défend aux
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principe moteur, un défaut dans la constitution. Les républiques ne connaissent rien de pareil : il semble que l'autorité ferait mieux de se prescrire des bornes dans l'administration , que de permettre aux magistrats la désobéissance. Les empereurs prirent auss i des mesures pour rendre les voyages plus faciles : ou accommoda les chemins ; on y plaça de distance en distance des auberges et des relais entretenus aux dépens des provinces.
Une science bien intéressante, sur laquelle on n'avait encore aucunes lumières dans ce temps-là , c'est celle des finances et du commerce. On croyait alors , comme on le croyait encore il y a cinquante ans , qu'il fallait élever un mur impénétrable sur la frontière pour empêcher l'argent de passer chez l'étranger. Constance promulgua une loi pour que le commerce ne se fît que par échange. Elle portait que les négocians étrangers qui viendraient dans J'empire seraient tenus de déclarer la somme d'argent qu'ils apporteraient , afin qu'ils ne pussent y rien ajouter en s'en retournant. La même loi défendait le change de la monnaie de l'empire contre celte de l'étranger. On ne savait pas encore que ce sont les denrées qui commandent à l'argent , et que sans liberté , il n'y a ni commerce ni richesse.
magistrats d'avoir aucun égard aux lettres de jussion^elc. lorsqu'ils les trouveront contraires aux lois de la monarchie et au bien public.
De leur coté les Barbares, à mesure qu'ils prenaient plus de consistance , ne laissaient pas de s'occuper de la législation. Il parait même qu'ils y réussirent mieux que les empereurs, dont les lois trop compliquées se senta^nt un peu trop de la subtilité-grecque. Le code de Théodoric fut long-temps en vigueur en Espagne, et on le retrouve en partie dans les capitulaires de Charlemagne : mais c'est un objet dont nous devons nous occuper plus en détail dans les chapitres suivans, où nous verrons la société sous une autre face , et oîi nous trouverons un nouvel ordre de choses , un nouveau système politique et moral. En effet, le seul mot de droit féodal annonce la plus grande révolution qui se soit faite sur la surface de la terre , et nous indique lui seul les sources de tous les gouvernemens modernes.
Il est donc temps de quitter cette nation célèbre qui a soumis l'univers, et que nous avons osé soumettre à nos observations. Après l'avoir vue s'étendre laborieusement dans le petit territoire de la Romagne , secouer le joug des rois , imposer le sien aux nations , s'enivrer de gloire et de succès , tomber ensuite dans l'épuisçment qui succède au délire ; reprendre alors de nouveaux fers; porter bientôt l'excès de la bassesse plus loin qu'elle n'avait poussé le faste de l'orgueil , et combler enfin tant d'igno- : .minie , en cédant le pouvoir des armes à des Barbares , et celui de l'opinion à des Grecs efféminés , nous la
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laissons maintenant au pouvoir d'un Goth et d'un Hérule. l
Avant de détourner nos regards de ces ruines immenses , nous gémissons , non pas de voir que tant de fortune se«soit éclipsée pour ne laisser derrière elle que des traces déplorables ; mais de ce qu'un période de près de douze cents ans ne nous présente pas une époque où cette nation si puissante ait entrepris de fermer les plaies de l'humanité, en faisant régner avec elle le bonheur et la prospérité. Nous ne craignons pas de le dire : toute la longue et brillante carrière de l'empire romain ne vaut pas pour un philosophe les derniers âges de l'Angleterre, c'est-à-dire le temps qui s'est écoulé depuis la révolution jusqu'à nos jours; mais c'est ce dont nous devons parler plus amplement dans la suite de notre ouvrage. Observons seulement que de même que , dans les révolutions célestes , les planètes ont un mouvement particulier, de même dans les révolutions politiques, les capitales , les grandes villes* ont aussi une destinée , une fortune qui leur est propre , qui avance ou qui retarde leur ruine , qui les précipite ou les soutient. Disons plus encore : il semble que cette marche particulière leur est plus souvent avantageuse que nuisible, I/expérience prouve que dans ces temps malheureux où le despotisme militaire s'est élevé sur les débris du gouvernement, les grandes villes ont toujours conservé une espèce de
1 Odoacre et Théodoric.
liberté. C'est que , de quelque masque imposant que la politique soit revêtue , la force seule a le droit de gouverner ; c'est qu'un grand nombre d'hommes réunis est toujours respecté ; c'est que la multitude est toujours à craindre, surtout lorsque, privée de représentons et de protecteurs , elle ne s'exprime que par acclamations , et n'agit que par saillies. Rome ne fut pas même réduite à ce dernier terme d'énergie. Elle eut toujours Jes mêmes magistrats; et le crédit des noms est pour les peuples dégénérés ce qu'est celui de la magistrature même pour les peuples vertueux. Un reste d'aristocratie se soutint dans cette capitale du monde , et le paganisme s'y 'tint toujours attaché : ce qui confirme bien ce que nous avons dit plus haut sur l'union de cette religion avec l'aristocratie romaine. On voit encore les Symmaque , les Prétextât, rappeler le souvenir des Caton et des Cincinnatus. Pour le peuple , s'il laisse apercevoir quelque trace de son ancienne liberté , c'est dans l'indifférence qu'il témoigne souvent pour les empereurs les plus redoutés. On sait les dégoûts qu'il fit éprouver au fier Dioclétien. Lorsque Constance tout couvert du sang de ses sujets voulut foire dans Rome une entrée triomphale , il n'essuya que des railleries et des brocards qui lui furent lancés impunément suivant l'ancien usage. Cette ville superbe était encore remplie de richesses , lorsque les Barbares la pillèrent pour la première fois. Quelques auteurs assurent qu'elle avait plusieurs citoyens qui
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jouissaient de plus de quatre millions de revenu , et qu'on ne plaçait que dans la seconde classe ceux qui . n'en avaient qu'un million ou un million et demi. Ces hommes oisifs et opulens ne se croyaient faits que pour la volupté, et se contentaient de rester spectateurs des événemens de la guerre , comme ils l'étaient de ceux du cirque ; à cette différence seulement , qu'ils prenaient beaucoup plus d'intérêt à ceux-ci. Il y avait long-temps que les empereurs les avaient eux-mêmes accoutumés à cette mollesse. « Je « vais combattre les ennemis , leur disait Aurélien
« dans un de ses édits, et je ferai en sorte que les * Romains n'aient pas la plus légère inquiétude. Oo- « cupez-vous des jeujç, occupez-vous du cirque; c'est « notre partage de veiller aux affaires publiques ; le «votre doit être de vous livrer aux plaisirs \ » On croira aisément qu'au milieu de tant de luxe et de mollesse, les mœurs allèrent toujours en dégénérant Pétrone et Lucien nous ont assez fait connaître le faste et la dissolution qui régnaient de leur temps dans les repas : maïs comme Ammien Marcellin a pris la peine de nous décrire les mœurs de la ville de Rome dans un temps très postérieur à celui-là, puisque c'étaient celles de l'âge où il vivait, nous croyons faire plaisir au lecteur de lui donner ici ce passage tout entier. Il se trouve Liv. xiv, chap. vi.
1 « Ego efficiam ne sit aliqua tollicitudo Romana. Vacato «lndis, vacate circensibns ; nos publica nécessitas teneat, « vos occupent volnptates. » Vop. in Fïrm. Cap. v.
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« Maintenant , si à votre arrivée à Borne ,
« vous êtes introduit comme un honnête étranger « chez un homme opulent, c'est-à-dire très orgueil- - « leux , vous serez d'abord reçu avec toute sorte de cr grâce ; et après avoir essuyé des questions aux- « quelles il faut le plus souvent répondre par des « contes extravagans , vous vous étonnerez qu'un « homme si considérable traite un simple particulier « avec tant d'attention : vous irez même jusqu'à vous ce accuser de n'être pas venu dix ans plus tôt dans un « si bon pays. Mais lorsqu encouragé par ce premier ce accueil , vous retournerez le lendemain pour faire «votre cour, vous resterez là comme un homme ince connu, et qui tombe des nues , tandis qu'on se dece mandera tout bas qui vous êtes et d'où vous venez. « A la fin cependant, vous parviendrez à être connu v et admis à la familiarité; mais si après trois ans « d'assiduité , vous vous avisez de vous éloigner le ce même espace de temps , on ne vous demandera ce pas à votre retour , ce que vous avez fait , et on ce ne s'apercevera pas seulement que vous avez été « absent. Bien plus , quand le temps viendra de donce ner ces grands repas , si longs et si perfides pour ce la santé, on délibérera long-temps, si outre les <c convives d'obligation , on invitera encore quelque « étranger; et si, après un mûr examen, on veut « bien s'y résoudre, celui-là seul sera admis, qui, ce docte en fait de spectacles, monte une garde asce sidue chez les cochers du cirque , ou qui est
a expert dans toutes les subtilités du jeu. Pour les « hommes savans et vertueux , on les évite eomme «c des ennuyeux et des trouble-fêtes , sans compter « que les nomenclateurs , accoutumés à vendre les « laveurs de leurs maîtres , ont soin de ne prier aux a repas et aux distributions que des gens obscurs et c subalternes, dont ils tirent plus d'argent que des « autres. Je passerai légèrement sur la somptueuse a profusion des repas et sur tous les raffinemens de « volupté qu'on y emploie , pour arriver à ces ridi- «c cules cavalcades de nos riches fastueux qui , se di- « vertissant à courir la poste dans les rues , au « risque de se rompre le cou sur le pavé , traînent « à leur suite une si grande quantité de domesti- « ques, que , suivant l'expression du poète comique, « ils ne laissent pas même le bouffon pour garder la * maison : et ce divertissement ridicule , les ma- « trônes même n'ont pas craint de l'imiter , en m courant aussi la ville dans des litières découvertes. « Au reste, rien n'est négligé dans ces pompeuses « promenades: et de même que les bons tacticiens, « lorsqu'ils rangent une armée en bataille , ont couce tume de placer en première ligne l'infanterie pecc samment armée; en seconde ligne, les armés à ce la légère , et derrière ceux-ci les gens de trait ; « ainsi le maître de cérémonie , la verge à la main , « marque ceux qui auront l'honneur de marcher dece vant le char triomphal , et ne manque pas de re- « jeter àl'arrière-garde la noire troupe des cuisiniers,
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« marmitons , etc. Ceux-ci sont encore suivis du « reste des valets et des commensaux : enfin la mar- « che est terminée par les eunuques, dont le nombre « et la difformité nous font détester la mémoire de « Sémiramis, cette reine Cruelle qui, la première vio~ « lant les droits de la nature , fit regretter à cette « mère tendre , mais imprudente , d'avoir montré « trop tôt dans les générations à peine commencées , « l'espoir des générations futures. Avec de pareilles « mœurs , on croira facilement que le peu de maice sons où les sciences furent jadis cultivées, n'est ce plus maintenant que le réceptacle des plaisirs vains « et frivoles ; de sorte qu'à la place des orateurs et « des philosophes on n'entend plus du matin au soir « que le son des flûtes et le chant des musiciens. « Pour les bibliothèques , elles sont plus closes et « plus abandonnées que les sépulcres : les orchestres, « les înstrumens hydrauliques en ont pris la place. - « Enfin, on en est venu à ce comble d'indignité, que « lorsque la disette a obligé de chasser de la ville les « étrangers , cette loi a été exécutée à la rigueur à « l'égard de tous ces hommes utiles qui enseignent a les arts libéraux; tandis qu'on a conservé les mimes « et les histrions , et que jusqu'à trois mille danseuses « ont été retenues dans la capitale , ainsi que tout « leur cortège de musiciens et de choristes. Aussi, a de quelque part que vous vous tourniez , vous « trouverez des femmes fardées et ridiculement pa- « rées , qui par leurs danses continuelles , vous fa*
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« tiguent encore plus qu'elles-mêmes ; tandis que , ce mariées à d'honnêtes geqs, elles auraient pu donce ner à l'état une armée d'utiles citoyens. Autrefois « Rome était un asile assuré pour quiconque y por- « tait les arts et l'industrie ; maintenant je né sais ce quelle sotte vanité fait regarder comme vil et abcc ject tout ce qui est né au-delà du Pomœrium. J'en « excepte cependant les célibataires et ceux qui n'ont « pas d'héritiers. Ceux-là sont comblés d'attentions ce et de prévenances; quoiqu'un autre raffinement « de personnalité nous évite jusqu'aux soins les plus a chers à l'humanité ; car les maladies les plus cruelles ac ayant aussi choisi leur domicile dans cette capitale « du monde, il a fallu s'interdire toute communicacc tion avec les malheureux qui en sont attaqués ; et « l'usage est venu non-seulement de se contenter « d'envoyer quelques domestiques savoir de leurs « nouvelles , mais même de ne recevoir le commisce sionnaire qu'après lui avoir fait subir de longues i ablutions. Voilà des hommes bien délicats ! Offrez- « leur cependant des repas ou de l'argent, vous les « ferez courir jusqu'à Spolète. Telles sont les mœurs <* des nobles : pour le menu peuple , il passe le plus a souvent la nuit dans les cabarets , ou même dans « les théâtres , à l'abri de ces toiles dont nous devons a l'invention à Catulus , qui le premier introduisit à « Rome cette recherche de commodités plus digne « de Capoue que de la ville de Romulus. La fureur du <t jeu en possède un grand nombre : d'autres s'expo-