CHAPITRE II
Du sort de l'humanité dans les commencemena de la monarchie française et sous le gouvernement féodal.
Ce chapitre sera court : ce serait faire injure à nos lecteurs que de se croire obligé d'éclairer leur jugement sur un objet si frappant et si facile à saisir. En effet , il ne s'agit pas ici de réclamer contre l'admiration et l'enthousiasme des siècles passés. Il a fallu se fonder en raisons pour avancer que Lycurgue , Solon et Numa n'avaient pas trouvé le meilleur système possible sur la législation ; mais faut-il une longue discussion pour nous faire , à nous autres Welches («) à peine civilisés , déplorer notre enfance, aimer notre puberté, et espérer de notre maturité ?
La monarchie française,, établie par la guerre, semble avoir été vouée à une guerre perpétuelle. Les partages des états, ces testamens ridicules par lesquels les princes lèguent leurs royaumes comme leurs bijoux, sont une source de querelles interminables , où les liens du sang sont souillés par le sang, ou les oncles égorgent les neveux, où les frères
s'entre-déchirent . où les assassinats et les batailles
rangées se disputent tour à tour le droit de décider
du trône., À peine ces membres sanglans et divisés (a) Voilà tle premier qui se soit servi du mot de Welches»
dans les sables de l'Afrique. Des guerres avec l'Empire et les Flamands, ainsi que les guerres intestines des grands vassaux , continuent d'ensanglanter la scène , jusqu'à ce qu'un plus grand théâtre de carnage et de deuil s'ouvre à l'avènement de Philippe et d'Edouard. Les Français gouvernés , tantôt par un roi téméraire , tantôt par un fourbe politique , sont à peine parvenus à se débarrasser des étrangers, que la fureur des conquêtes leur reprend. L'Italie est pour eux une nouvelle Palestine. Une grande querelle s'élève entre les rois de France et la maison d%Autriche, querelle qui n'a proprement fini qu'au traité dlJtrecht, ou si l'on veut, à celui de Versailles. Les guerres de religion se joignent aux guerres d'ambition, et la France à peine échappée aux Anglais, est dévastée par les Allemands , les Suisses et les Espagnols. Enfin, depuis Clovis jusqu'à Louis xiv, je rie vois que l'espace entre le traité de Vervins et la mort de Henri iv qu'on puisse regarder comme une véritable paix. («)
Aux malheurs que cause la fureur , se joignent tous ceux qui prennent leur source dans l'ignorance. La médecine, la physique, négligées, laissent l'humanité en proie à tous les maux qui sont son héritage \ Une maladie affreuse , née de la misère et de
(c) Je l'ai dit, et J'en suis bien aise.
1 Which (d)flesh is heir to. Shakespeare, dans HamlcU
(d) Tha. *
* On voit qne Voltaire aimait aussi l'exactitude dans les citation*.
PUBLIQUE. CH. IL ri7
la malpropreté , la lèpre , devient en France un mal épidémique. Nous voyons que Louis vin légua cent sous à chacune des deux mille maladreries qui étaient dans son royaume. Supposez vingt malades par hôpital , voilà quarante mille pauvres lépreux dans un état qui n'avait pas le tiers de l'étendue de la France , telle qu'elle est de nos jours. Le commerce , que l'intérêt précède , maïs que la raison suit toujours , n'ose se montrer aux Français , ou , s'il paraît un moment , il est persécuté par le fanatisme , ou dépouillé par l'avarice. Si Jacques Cœur en fait entrevoir les avantages , ce n'est pas pour inspirer l'amour de cette profession utile , c'est pour éveiller l'envie cruelle. Il est contraint de fuir la nation qu'il a enrichie, et il laisse aux Lombards et aux Juifs le soin de le venger l.
1 Jean-sans-Terre , roi d'Angleterre-, ayant demandé une somme d'argent à un Juif qui prétendait ne pouvoir la fournir, le fit jeter dans une prison, où on lui arrachait tous les jours un certain nombre de dents , afin de le résoudre à tout donner. Cette barbarie était commune alors , et c'est un exemple des mœurs du bon vieux temps. Il paraît , au reste, que les Anglais ont connu plus anciennement que nous les avantages du commerce et de l'agriculture. On en peut juger par une loi d'Athelstan , prince de la dynastie saxonne , qui portait que tout négociant qui aurait fait à ses dépens trois voyages de long cours, et tout laboureur qui aurait gagné de quoi s'acheter un domaine de cinq cents acres , serait élevé à la dignité de thane ; ce qui revient à peu près à celle de baron. V oy. Hume , History o/England, append. /.
Ces derniers , plus odieux au christianisme , furent traités souvent avec une barbarie incroyable: mais on ne se souvint jamais qu'ils avaient crucifié le (ils de Dieu , qu'au moment où Dieu avait permis qu'ils s'enrichissent (<). Enfin,. pour achever ce ta* bleau sinistre , nous dirons que l'intolérance a toujours régné en France avec autant d'acharnement que partout ailleurs , quoique l'inquisition ne s'y soit montrée que du temps des Albigeois. Mais lorsque les cours sont infectées du fanatisme , les princes et les ministres deviennent eux-mêmes inquisiteurs, et il n'importe guère à qui fcm doive répondre, de Charles ix ou du pape. Je ne rappellerai pas ici le massacre de la Saint-Barthélemi , ni cette longue suite de tragédies dont il a été suivi : je ne dirai pas non plus, pour excuser la France, que, sous le règne très court de la reine Marie, huit cents hérétiques furent brûlés en Angleterre , et qu'on a calculé que sous Philippe ii (/) , plus de quarante mille personnes ont péri sur l'échafaud pour cause de religion : tous ces faits sont trop connus , et ils ont déjà été dévoués à l'horreur des siècles à venir par cette main étonnante qui tient à la fois la palette de Rembrandt et le pinceau de l'Albane. Je me contenterai donc de terminer ce chapitre par quelques réflexions sur ce que Ton appelle le bon vieux temps.
(e) Fort joli.
(/) En effet , l'inquisition et les évéchés furent les sujets {le la guerre.
(g) D où peut venir cette manie d'exalter les temps passés pour dénigrer ceux où nous vivons? n'en doutons pas, de l'amour -proprç qui en reçoit un double profit par la comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec les hommes que nous condamnons , et par une supériorité encore plus marquée que nous donne la connaissance des âges précédens, auxquels nous semblons nous identifier en quelque sorte, lorsque nous en faisons l'éloge. On applique à l'antiquité les idées qu'on a de la parenté. Les plus a tancés en âge croient en être plus proches d'un degré; ils en partagent les honneurs et la préconisent aux générations qui commencent \ En général , les vçrtus de nos ancêtres n'excitent pas notre jalousie. Nous nous croyons plus éclairés de les connaître -, et plus sages de les louer. Au contraire, celles de notre âge nous offusquent; nous craignons de les 'envisager*. Cette erreur de l'amour -propre, cette méprise de sentiment, suivant l'expression ingénieuse d'un philosophe moderne , ne mériterait qu'un sourire du sage, s'il n'en résultait pas le plus grand inconvénient' pour les progrès de la raison humaine. Quoi de plus décourageant en effet, que cette per-
(g) Bravo ! bravo !
1 « Laudator temporis acti
« Se puero.... » (Bor. de ArUpoet.)
* « Quod naturaliter audita visis laudàmus libentius; el « prsesentia invidiâ, praeterita veneratione prosequimur ; et « his nos obrui, illis instrui credimus. » (Vel. Paterc. ii, 92.)
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suasion que nous allons toujours nous détériorant ! Quoi de plus dangereux que de ne relever nos fautes, qu'en nous rappelant à des temps où les connaissances utiles n'étant pas assez développées , les hommes n'ont pu faire le bien qu'au hasard et par instinct ! Développons cette idée.
La guerre se fait sous de mauvais auspices; une campagne tourne malheureusement ; les officiers particuliers, trop soigneux de leurs intérêts dans la manutention de leurs troupes; les officiers généraux, trop occupés de leurs équipages , de leurs commodités et de leur faste , ont négligé de maintenir Tordre et la discipline (A) 9 le service se fait sans émulation et sans régularité; la déprédation, l'esprit de fraude et de brigandage se répandent dans toutes les branches de l'administration ; des défaites , des pertes considérables sont les fruits de ce relâchement ; le découragement s'empare du militaire , et le mécontentement gagne tous les citoyens. ... Il feut un remède ; mais tandis que les bons esprits le cherchent dans l'établissement d'une discipline facile et naturelle ; dans les moyens de faire concourir le bien particulier avec le bien général ; dans cet artifice innocent qui consiste à donner le change aux passions, en plaçant l'honneur entre l'ambition et la fortune ; enfin, dans le choix d'un chef éclairé dont la fermeté contrebalance le relâchement général , tous les raisonneurs vulgaires vont répétant que l'esprit de la
(h) Bien vrai.
nation est perdu; on se dit, on se demande où sont les Couci, les Châtillon , les Bayard ? On croit rappeler cet esprit des temps passés en le reproduisant dans de vaines exagérations, et Ton s'imagine qu'on fera mieux servir un roi clément et aimé, en supposant qu'autrefois les bourgeois de Calais ont adoré un mauvais prince. l
Il en est de même pour les affaires de l'administration. Si une suite de guerres ruineuses a obéré l'état et rejeté sur la génération présente les excès de la génération passée , on ne s'avise pas de dire qu'il faut tâcher de réparer , par une longue paix , les brèches iaites par de longues guerres («)? que le meilleur moyen de soutenir les dépenses est d'augmenter les richesses ; que plus un peuple paye , plus il doit avoir de liberté dans son commerce et son industrie; qu'une agriculture encouragée , une sage répartition des im-
1 Philippe de Valois fut véritablement un prince malhabile et un tyran. II fut malhabile , en ce qu'il fit mal ses affaires au dedans et au dehors ; il fut un tyran , en ce qu'il fit périr un grand nombre de ses sujets par des jugemens illégaux. Il a été la première cause des malheurs que la France a éprouvés jusqu'au règne de Charles vu (A). Au reste , ces réflexions ne doivent attaquer en aucune façon le mérite d'un auteur dramatique très estimable par ses talens et ses qualités personnelles. Ce n'est pas l'intention de cet auteur y mais c'est le fanatisme d'un certain public gauche* ment adulateur, qu'on prend la liberté de critiquer.
(*') Bien sage»
(k) Brnmsimo !
pots , des chemins , des canaux , une* exportation libre , sont les véritables ressources du trésor royal. Au lieu de faire ces réflexions , on remarque que les laquais portent des bas de soie, que les maisons des grands sont plus commodes, et que les financiers ont des maîtresses. Autrefois , dit-on , on ne portait ni velours ni dentelles ; on n'avait ni garde-robes , ni cabinets de toilette : la monarchie sera bientôt ren-
versée.
Je le répète , tout cela ne serait que risible, si ces sottises, si ces lieux communs ne produisaient d'autre effet que l'ennui et l'importunité ; mais Je grand inconvénient des préjugés populaires , c'est qu'en présentant un mauvais raisonnement tout fait, ils empêchent d'en imaginer un bon. Un écrivain célèbre remarque que sous le règne de Louis xi ' la peste et la ftnlirie ayant tour à tour désolé la France , le seul remède qu'on sut opposer à ces fléaux fut d'ordonner des prières et des processions. Cet exemple revient très naturellement à notre sujet, parce que le plus grand mal de la superstition n'est pas de commander de vaines cérémonies et des jeûnes inutiles, mais de persuader aux hommes qu'on a trouvé un remède à leurs maux. C'est un traité suggéré par l'ignorance pour accorder la terreur et la
1 Ce fut sous ce règne qu'arriva le fameux soc de Dimuu Huit cents personnes échappées au carnage furent condamnées au supplice. Ces petites exécutions étaient encore dans le protocole du bon vieux temps.
paresse. Que la contagion se répande parmi les hommes, on ordonne des processions, et on ne cherche ni les causes ni les remèdes de l'épidémie : que les mulots dévastent les campagnes ; que les vers rongent les vignes; encore des processions, et point de physiciens. Or, ce qui arrive habituellement dans nos provinces ne diffère pas de ce que nous voyons tous les jours dans les meilleures maisons, dans les sociétés les plus à la mode. Le bon vieux temps est une superstition morale : elle passera comme les autres ; mais elle passera plus tard , à cause des idées de vanité auxquelles elle s'est liée : il n'est donc pas inutile de la soumettre à quelques observations.
Je voudrais bien savoir d'abord quelle époque de l'histoire on prétend choisir pour objet de son culte. Ce n'est pas , à ce que j'espère , l'âge des Frédégonde et des Brunehaut, encore moins celui des rois fainéans et des maires du palais. Charles-Martel , Pépin etCharlemagne furent à la vérité de grands hommes; mais Tamerlan , mais Pierre i" étaient aussi de grands hommes , et nous n'admirons pas pour cela les Tartares et les Russes. Nos ancêtres , sous Charles- Martel , pillèrent les ecclésiastiques qui avaient pillé leurs pères; Charlemagne, après avoir versé des flots de sang , donna des lois à des peuples barbares. Avant lui , tout était informe et brut; mais il fut cruel lui-même : c'était un lion qui régnait sur des loups. Pour les Carlovingiens , il faut les oublier, ainsi que les premiers Capétiens. Reste donc Philippe*
Auguste et Saint-Louis. Voici le droit féodal établi : la noblesse est dans toute sa splendeur , les croisades ont exalté son courage; l'âge d'or de la chevalerie a commencé. Mais consultez Y Essai sur V histoire générale ( le modèle des ouvrages historico-philosophiques), consultez M. Hume, illustre dans la même carrière ; l'abbé Yelly lui-même , le premier de nos historiens qui se soit souvenu qu'il y avait des mœurs et des lois ; vous verrez que ces généreux croisés furent perfides envers les Grecs et les Sarrasins , traîtres et injustes entre eux-mêmes , cruels et avares envers tous. Ouvrez toutes les histoires, vous apprendrez comment Charles d'Anjou et ses successeurs se conduisirent dans leurs conquêtes. Les Vêpres siciliennes ne nous ont retracé pendant long- temps que la perfidie des Italiens; qu'elles nous apprennent une fois quelle fut la tyrannie de leurs vainqueurs : le jeune Conradin mourant sous la main du bourreau , André de Hongrie assassiné par sa femme , le poison et le fer désolant à l'envi les plus belles contrées de la terre; voilà quelles sont les œuvres du bon vieux temps.
En voulez-vous d'un autre genre ? Voyez la femme de Philippe-le-Hardi, accusée d'empoisonnement par un barbier, et justifiée par une béguine ; voyez les trois brus de Philippe-le-Bel convaincues d'adultère ; Enguerrand de Marigny immolé à la jalousie de Charles de Valois ; et comme le vil intérêt , l'avarice sordide, accompagnent toujours les mœurs féroces ,
lorsque Philippe -de -Valois se trouvera aux prises avec Edouard ni, ce ne sera par tout le royaume que trahisons , que perfidie. Les premiers officiers, les principaux domestiques de Philippe seront achetés et pensionnés par l'Angleterre. Bientôt les assassinats succéderont aux infidélités, a et le vol sera suivi du meurtre. Les meurtres du connétable Lacerda , du duc de Bourgogne , du duc d'Orléans , sont les plus célèbres; mais de combien d'autres crimes plus obscurs ont- ils été suivis ou précédés ? Si Charles vu fait luire un seul beau jour sur la France, de quel règne affreux son règne brillant, mais pénible, n'est-il pas suivi? Il me semble que le siècle présent n'est guère disposé à recevoir pour excuse des crimes de Louis xi, que ce prince ait mis les rois hors de page. Son avarice , sa fourberie et sa cruauté ne trouvèrent que trop d'imitateurs parmi ses sujets. Aussi lorsque Charles vin marche à une conquête assez légitime, si quelque conquête peut l'être , voyez quelle opinion on a des Français dans cette Italie , déjà si corrompue. Vos auteurs vous peignent les Italiens comme des traîtres , et ils n'ont pas tort ; les auteurs italiens vous peignent comme des hommes féroces, avides et débauchés, et ils n'ont pas tort non plus. Lisez surtout Guicchardin , et vous verrez ce qu'il pense des barbari France sL Nous admirons François Ier : et parce qu'il a dit à Charles - Quint qu'*7 avait menti par sa gorge , nous croyons qu'il était plus brave et plus généreux
TOMS II. 5
que cet empereur. Des auteurs modernes plus impartiaux * ont prouvé que François iw, quoique très brave , était bien plus étourdi , mais non pas plus valeureux que Charles-Quint ; qu'à la vérité il combattit copime un chevalier, mais qu'il faussa sa parole , et employa ta subtilité pour éluder les engagemens qu'il avait pris. D'ailleurs, on sait assez que ce prince ne fit pas régner la justice. Des commissions iniques et arbitraires jugèrent les princes et les hommes d'état. Le fanatisme se réveilla. On se souvient des terribles exécutions faites par d'Oppède et Guérin, à Cabrières et à Mérindol. Les hérétiques furent poursuivis, les gibets furent dressés et les bûchers allumés, tandis que François s'alliait avec les Turcs , et conversait avec Clément Marot.
Je ne parlerai des guerres civiles qui ont rempli l'intervalle de ce prince à Henri iv, que pour faire une seule observation : c'est que bien des gens croient mal à propos que ce sont les Italiens introduits par les Médicis qui ont corrompu les mœurs de la nation et détruit l'ancien esprit de chevalerie. Quant aux moeurs, ceux qui savent de quelle maladie sont morts François i" et Louis xii; ceux qui ne s étant pas même donné la peine de s'instruire des anecdotes de ce temps -là, se sont contentés de lire les épigrammes de Clément Marot, et le charmant, mais très obscène ouvrage du curé de Meudon , ouvrage
1 Voyez Essai sur l'Histoire générale , et la Vie de Frw+ çois j#r, par M. Gaillard.
dédié à un cardinal ; ceux-là , dis-je , pourront se faire une idée de la peine qu'il en aura coûté aux Médicis pour rendre les Français libertins. Les bon* nés mœurs , comme nous aurons occasion de le prouve/ dans la suite , ne sont pas les fruits de 1 opinion , mais du travail : elles ne se trouvent pas parmi les gens riches et oisifs ; elles fuient surtout ceux qui vivent dans les dangers et dans l'agitation. Vie périlleuse et vie licencieuse, sont synonymes. La chevalerie ne dut pas être plus exempte de libertinage que le métier des contrebandiers et des matelots. «
Un savant académicien s'est plu à parer des grâces attiques le portrait de nos anciens chevaliers; comme s'il eût voulu faire passer dans leur caractère la douceur de ses mœurs et l'aménité de son style : mais sa candeur, vraiment digne de son sujet , ne lui a pas permis de soutenir trop long - temps notre enthousiasme ; et , semblable à cet orateur attendri des larmes de son auditoire , il nous avertit, dans son dernier mémoire, qu'il n'y a peut-être pas un mot de vrai dans tout ce qu'il nous a conté de la vertu des chevaliers. Je m'en tiens à son dernier mot, et je crois avec lui que « la chevalerie n'était qu'une société « pédante et cérémonieuse d'hommes ignorans et « querelleurs. Que la religion ne fut pas mieux servie « que l'état par la plupart d'entre eux. Qu'ayant fait « vœu d'exalter et de défendre l'un et l'autre, ils « avaient été revêtus par les églises des titres
a d'avoués , de vicomtes , etc. ; et que cependant ils « n'avaient cessé d'abuser de leurs pouvoirs, au prête judice de ceux même qui s'étaient mis sous leur « sauve-garde. Que protecteurs de nom et oppres- « seurs réels, ils s'étaient emparés des biens qu'ils de- « vaient défendre, ce qui avait même donné origine ce aux dîmes inféodées. Qu'astreints particulièrement « à des obligations journalières, ils croyaient avoir « acheté , par quelques pratiques , le droit de violer « toutes les lois du christianisme. Que si leur relia gion n'était qu'un amas confus de superstitions, on « ne doit pas se former une autre idée de leur gaa lanterie et de l'innocence de leur commerce avec a les dames. Que de même qu'il n'y avait qu'un pas « de leur dévotion à l'irréligion , il n'y avait aussi « qu'un pas à faire de leur fanatisme en amour au « plus affreux libertinage. Que jamais on ne vit des « mœurs plus corrompues , et que jamais le règne « de la débauche ne fut plus universel. Qu'elle avait « des rues et des quartiers dans la ville de Paris ; et « que Saint-Louis même* s'était plaint qu'à l'armée « on avait établi un mauvais lieu derrière sa tente. « Qu'il faut se- défier des éloges qu'on donne aux « siècles passés , et que deux ou trois cents ans avant « Macot,on avait regretté comme lui le train d'amour « qui régnait au bon vieux temps. Que l'ignorance ce profonde des chevaliers, et la confiance qu'ils fu- « rent obligés de donner aux gens de justice , devint « la source de toutes sortes de pçocès : enfin , que
« ces nouveaux tyrans du peuple en trouvèrent à « leur tour de plus dangereux encore dans les cleres « et les ecclésiastiques , qui étaient devenus les offi- « ciers de justice, hommes ignorans et sans mœurs, « qui ne connaissaient que les calculs des finances « et les subtilités de la chicane. » '
Que pourrait-on ajouter au témoignage de ce savant auteur, auquel on n'aurait à reprocher qu'une prévention trop favorable? Concluons, et disons que pour regretter le bon vieux temps , il faut en avoir l'ignorance. Il est vrai que cela n'est pas encore fort rare de nos jours.
1 Voyez cinq Mémoires sur la chevalerie , par M. de La Carne de SAite-Palaye. ( Mémoires de t Académie des Inscriptions, tome xx.)
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