TOME II
5o DE LA FÉLICITÉ
et qui donne au peuple le privilège singulier de s'assimiler ses maîtres. Il est inutile de dire que dans ce rapprochement de deux nations si différentes, ce ne sont que les effets qu'on prétend comparer. Ce que la Chine ne doit qu'à la supériorité qu'elle a sur ses voisins dans les sciences et dans sa police, l'Espagne le tient d'une noblesse dans les sentimens , qui peut n'être pas toujours agréable, parce qu'elle approche de la fierté, mais qui doit toujours attirer l'estime, lors même qu'elle ne peut concilier la bienveillance. Tout te qu'on peut assurer, c'est que si cette nation est celle qui a le plus conservé son caractère , c'est en même temps celle dont le gouvernement a le plus changé , et a changé de la manière la plus brusque et la plus rapide. Trois causes principales y ont contribué , et suffisent même pour en rendre raison: i°. L'expulsion des Maures, qui rétablit la tranquillité la plus parfaite dans un pays où les guerres extérieures n'étaient pas à craindre; a°. la réunion des couronnes de Castille et d'Aragon par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle ; 3°. enfin , une circonstance particulière dont nous avons déjà fait voir l'importance, en parlant du gouvernement romain , c'est que les deux premiers monarques qui ont réuni les provinces de cette vaste monarchie se sont trouvés des princes très puissans et d'une politique profonde, dont les règnes longs et glorieux ont assuré à leur trône l'autorité qu'on n'avait cru abandonner qu'à leur personne. Quelle que soit ce*
PUBLIQUE. GH. L 5s
pendant la révolution qui s'est opérée dam cette nation , la distinction de ces divers royaumes , qui tous conservent un caractère et un esprit particulier, le privilège de certaines villes et de certains peuples , l'exorbitance des richesses et du pouvoir ecclésiastique, le mépris du commerce et de l'industrie, restes du gouvernement féodal, et nombre de détails qu'il serait trop long de déduire , décèlent encore une nation dont le repos prépare une espèce de crise, et qu'on peut considérer, s'il est permis de parler ainsi , comme dans un état de chrysalide. Maintenant faisons nous cette question : Quelle a été l'origine de tout ce qui existe de nos jours ? que pouvait -on élever sur les bases qui nous restaient? Nos gouvernemens , nos constitutions ont pris leur source dans la barbarie même , et se sont formés dans l'ignorance. Nos monarchies sont vieilles , mais notre raison est bien jeune (#). Qu'on pense aux ténèbres qui ont couvert la terre depuis Constantin jusqu'aux Médicis : une nuit de douze cents ans a succédé aux jours brillaâs d'Athènes et de Rome ; mais le réveil de la philosophie n'a pas ressemblé à celui d'Épiménide. A peine leà arts agréables l'eurent-ils arrachée au sommeil ; à peine eutelle ouvert les yeux , qu'elle trouva les choses à peu près au point où elle les avait laissées. Du temps de Constantin, les sciences rationnelles étaient négligées, et l'étude de la nature avait fait place à celle
(Jf) Bravo !
sont «ils réunis sous un même chef, que ce chef s'avilit; et, comme en Pologne, après que l'ordre équestre a terminé ses débats , les valets des magnats se livrent entre eux des combats subalternes, de même en France , après s'être battu pour les rois , on s'égorge pour leurs domestiques. Ce n'est pas tout : tandis qu'une nation épuisée et des maires ambitieux se disputent encore le pouvoir , des brigands viennent des contrées hyperboréennes enlever les richesses qui en font tout le prix. Les moines, les prêtres , toujours d'autant plus fins que les peuples sont plus grossiers , avaient eu le temps d'amasser toutes les richesses , tandis que les soldats se battaient. Cette facilité de trouver de gros trésors rassemblés , et de faire d'heureux coups de main , provoqua l'invasion , et causa la ruine de la France , toujours destinée à être la victime de la religion. C'est en vain qu'un grand prince s'élève : la gloire de Charlemagfte qui embellit les fastes de la nation, sans rendre les peuples plus heureux, est cruellement payée par les règnes suivans. Bientôt la monarchie , divisée en mille morceaux , reproduit la guerre et le désastre sous mille formes différentes. L'anarchie se modère enfin , et semble sous les premiers Capétiens prendre une sorte de système. On commence à reconnaître un état, une nation; mais la many des croisades vient arrêter tout progrès , et rejeter l'humanité dâhs des malheurs nouveaux. L'élite des peuples occidentaux va porter ses richesses et cher-