VUES ULTÉRIEURES
sua LA FÉLICITÉ PUBLIQUE.
Sans doute lorsqu'un auteur traite une matière aussi intéressante que la félicité publique , il doit lui être permis de revenir sur ses pas , et de jeter un regard sur l'objet agréable et fugitif qu'il a su fixer pour quelques instans; mais, en cédant au penchant qui m'entraîne , il est consolant et flatteur pour moi d'obéir au public, et de rendre du moins un hommage de reconnaissance aux lecteurs indulgens, dont les suffrages m'ont encouragé, et dont les conseils m'ont aidé à rendre cette légère esquisse un peu plus digne d'eux. Après m'avoir vu parcourir tant de siècles , et poursuivre , pour ainsi dire , avec mes réflexions, les révolutions rapides et successives que le monde a éprouvées , ils ont désiré que j'étendisse l'horizon de mes idées, et que j'ajoutasse quelques vues générales aux observations particulières répandues dans mon ouvrage. En effet, s'occuper des malheurs de l'humanité , et se contenter d'en développer les causes et les progrès, n'est-ce pas imiter les médecins qui décrivent soigneusement les mala-
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dies, sans définir l'état de santé? Mais si dans l'étude des êtres inanimés, où le but de la nature est si aisé à apercevoir, où les moyens qu'elle emploie pour l'atteindre sont si uniformes et si sensibles, il est encore difficile de saisir son plan général, et de connaître l'harmonie de ses lois , combien cette connaissance n'est-elle pas plus inaccessible dans l'étude des causes rationnelles, où tout est obscurité, parce que tout dépend d'un principe plus ou moins perfectible , dont nous ne connaissons ni la nature , ni les limites* C'est à la métaphysique à analyser ce principe que nous nous abstenons d'examiner, parce que ft'il existe un art de raisonner, il consiste bien plus à simplifier les questions qu'à les multiplier. U nous suffira donc d'observer que l'homme sauvage , l'homme brut, se rapprochant beaucoup des animaux , nous sommes fondés à croire que son essence particulière ne renferme rien de contraire au plan que la nature parait avoir suivi relativement à tous les êtres vivans , je pourrais même dire à toutes sçs productions organisées. Subsister et se reproduire , c'est la loi générale qu'elle leur a imposée ; et cette loi si simple s'exécute par des moyens aussi simples qu'elle. Le plaisir et la douleur sont les seuls ministres qui la secondent : le plaisir attaché à tous les moyens de conservation et de multiplication ; la douleur annexée à tous les moyens de destruction»
En partant de ce principe , qu'il est impossible de nier, il est aisé de voir que le bonheur de tout ce
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qui existe consiste uniquement à remplir le vœu de la nature. L'individu qui se sera développé , aura subsisté , et se sera reproduit dans la proportion qui lui a été assignée , aura certainement joui de tout le bonheur dont il est susceptible, puisque le plaisir a dû accompagner toutes les fonctions utiles à son être; au lieu que la douleur les aurait interrompues ou contrariées ; et si vous n'êtes pas content de ces considérations générales , et que vous vouliez descendre à des observations particulières , regardez autour de vous : voyez l'herbivore occupé pendant la journée entière à se pourvoir d'une nourriture volumineuse et peu substantielle , dont il est obligé de rassembler une grande quantité pour suffire à sa subsistance : voyez d'un autre côté l'animal carnassier dont la vie est une chasse continuelle , qui le tient sans cesse en activité, et qui ne laisse aucune place à l'ennui. Les désirs sont-ils satisfaits , le repos vient les remplacer; le repos dont les êtres perfectionnés n'ont guère d'idée que par le sommeil , et dont les animaux connaissent plusieurs degrés qui suffisent tous pour les soulager du fardeau de l'existence ; car l'existence en est un véritable, lorsqu'elle est sans intérêt et sans activité. A tous ces avantages dont jouissent les êtres sous la main de la nature, il faut encore ajouter l'uniformité de situation parmi les individus d'une même espèce. Nous savons, il est vrai, qu'il est des animaux qui réussissent mieux dans tel pays ou dans tellps circonstances ; mais partout où ils prospèrent ,
ils prospèrent également ; partout où ils souffrent , ils souffrent tous également : ainsi point de rapprochemens, point de parallèles humilians ou douloureux; car, si l'envie est un sentiment qui n'appartient pas moins aux animaux qu'à l'homme, comme nombre d'expériences le prouvent, il est vraisemblable en même temps qu'elle n'existe pas d'une espèce à l'autre. Ce n'est que dans les Fables de La Fontaine que les loups sont jaloux des chiens , ou les renards des cigognes. D'ailleurs , tous les herbivores n'ont rien à envier les uns aux autres, et la chasse isole naturellement les animaux carnassiers, dont la subsistance dépend plus du hasard. Enfin , dans quelque détail que vous entriez , vous trouverez toujours que 'le bonheur de tous les êtres consiste à remplir exactement le vœu de la nature , et que, sous ce point de vue , le bonheur de l'individu ne peut être différent de celui de l'espèce.
Ne doutons pas que les mêmes observations ne soient applicables à l'homme vraiment sauyage, à l'homme brut ; mais avouons en même temps qu'il est très difficile de trouver l'espèce humaine dans cet état primitif, que je n'appellerai pas l'état de nature, parce que je suis persuadé qu'il est dans la nature de l'homme de perfectionner ses facultés, comme il est dans la nature d'un enfant de devenir un homme fait. Quoi qu'il en soit, quiconque aura voyagé, ou quiconque aura seulement lu des voyages , sera convaincu qu'il existe encore des sauvages presque
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bruts ; et c'est un point sur lequel les relations récentes de M. de Bougainville , de MM. Cook, Wallis et Carteret ne laissent aucun doute : mais comme il en résulte aussi que les hommes ne restent guère dans cet état humiliant , à moins que les inconvéniens du sol et du climat ne s'opposent à leurs progrès , comme sur les bords du détroit de Magellan et dans la terre de Feu , rien ne nous oblige à fixer nos regards sur de si tristes objets , et c'est uniquement des progrès de l'espèce perfectionnée que nous devons nous occuper , si nous voulons apprécier le bonheur dont elle est susceptible.
Or, la première réflexion qui se présente à notre esprit , c'est que l'espèce humaine étant la plus perfectible de toutes , et n'ayant pu exercer cette faculté d'une manière égale et uniforme, il a dû en résulter une grande inégalité dans le sort des individus. Tel peuple , mieux secondé par le climat , par la fertilité de la terre , par les ressources qu'il aura trouvées dans une chasse , dans une pêche abondante , se sera instruit plus tôt que ses voisins : dans ce peuple, quelques hommes auront fait un usage plus utile des connaissances acquises; ils les auront perfectionnées, étendues : mais quel usage l'homme peut-il faire de son industrie comme de sa force , si ce n'est d'augmenter son pouvoir pour multiplier ses jouissances , ou pour les obtenir plus facilement? Peut-être les premières armes furent-elles destinées à faire la guerre aux animaux ; mais on ne tarda pas à s'en
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servir contre ses semblables. Le courage n'est que le sentiment de nos propres forces : or, l'inégalité des forces dut favoriser la violence , et la violence amener enfin la guerre , lorsque les faibles commencèrent à se réunir pour se défendre contre les forts. Laissons les poètes vanter la paix qui règne parmi les animaux , et l'opposer aux guerres cruelles que les hommes se livrent mutuellement. Il est plus important d'observer que la raison pour laquelle les animaux d'une même espèce ne se battent pas entre eux, c'est qu'ils se battraient à armes égales. J'en excepte cependant ceux chez qui la passion de l'amour est une espèce de fureur; encore remarque-t-on que, dans cette crise passagère, les vieux cerfs , les vieux sangliers , qui ont la supériorité des armes, se font respecter des plus jeunes : usurpateurs orgueilleux et tyrans des forêts , ils vivent en paix au milieu de leur sérail , tandis que les plus faibles vont exhaler au loin leur impuissante colère. D'un autre côté , il est impossible de se dissimuler que , si la tranquillité des animaux est troublée par la crainte que les différentes espèces s'inspirent mutuellement, l'homme a ce désavantage particulier d'avoir encore à craindre son semblable: ou du moins sommes-nous obligés d'avouer que cette crainte ayant augmenté à mesure qu'il s'est perfectionné, elle a compensé l'avantage que sa force et son adresse lui donnaient sur les bêtes féroces. L'état de guerre est devenu son état habituel. Il fallait inspirer la terreur,
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ou la ressentir ; être oppresseur ou opprimé. Mais il est arrivé dans l'ordre moral ce qui arrive assez communément dans Tordre physique. De l'excès même du mal est sorti le remède. La nécessité de se combiner , soit pour l'attaque , soit pour la défense , a formé ou resserré les nœuds de la société , et donné naissance au gouvernement , à la législation. Je sais tout ce qu'on a rêvé d'agréable et de spécieux sur le gouvernement patriarcal ; comment on a voulu que celui d'une famille, s'étendant à ses diverses ramifications, devînt le modèle de celui d'un empire; mais je suis persuadé que dans l'étude de la morale, comme dans celle de la nature , il ne faut supposer que le moins qu'il est possible ; et quand je vois partout le gouvernement se perfectionner en raison contraire de la tranquillité publique, les sauvages chasseurs ne choisir des chefs que pour la guerre , tandis que les peuples nomades ou pasteurs ne connaissent ni lois ni magistrats ; quand je viens à examiner encore les constitutions politiques des différentes nations anciennes ou modernes, et que je trouve qu'elles sont toutes sorties d'un état de guerre extérieure ou intérieure , je rejette loin de moi tous ces romans , pour le moins inutiles ; et je dis que la guerre seule, la force et la violence ont donné origine à tout ce qui existe encore parmi nous : de sorte que toutes les constitutions , même celles qui sont en vigueur de nos jours, ne sont à mes yeux que des traités de paix. Qu'était-ce, en effet, que
la constitution de la 'république romaine, sinon le résultat des pactes successifs qui se sont faits entre le peuple et les grands? Quelles sont encore de nos jours les bases du gouvernement germanique , sinon une suite de conventions, de traités de paix, tels que la bulle d'or , qui fut un instrument de pacification ; la paix publique , qui n'eut pour objet que de rétablir Tordre et la police dans le sein de l'empire ; et là paix de Munster, dont la plupart des articles furent des points de législation ? Cette constitution britannique, si vantée et si digne en effet de nos éloges , n'est autre chose qu'une paix assez récente, qu'un accord fait entre les Whigs et les Torys , entre les Anglais et le prince d'Orange ' ; et en France, qui ne reconnaîtra pas dans l'autorité même du roi celle d'un pacificateur que le peuple implora jadis contre la tyrannie des grands? Ainsi , remontez d'époque en époque,. et, à force de parcourir diverses révolutions, vous arriverez à la conquête, à l'usurpation.
Cependant de l'organisation de la société , de l'établissement même du gouvernement sont sortis différens rapports d'inégalité parmi les hommes : inégalité dans le sort de différens peuples, inégalité de fortune et de condition parmi les hommes soumis à une même législation. C'est à la première qu'if faut
1 Si Ton remonte jusqu'à la grande charte , ne trouverat-on pas encore un traité de paix , un accord fait entre Jean* sans-terre et les barons de son royaume ?
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attribuer la fréquence des guerres et tous les événe* mens malheureux , dont l'ambition est le principe , et l'oppression la conséquence. Toutes les fois qu'un peuple sera meilleur navigateur que les autres , il deviendra le tyran des mers; toutes les fois qu'il sera plus habile que ses voisins dans l'art de la guerre, il voudra les conquérir ou les opprimer : enfin , toutes les fois qu'il sera le plus industrieux, et par conséquent le plus riche , il abusera de ses richesses et de son industrie , pour usurper encore le bien d'autrui. Inutilement la politique, par des associations forcées et passagères, s'efForcera-t-elle de maintenir l'équilibre : on peut compenser le nombre des combattans; mais la supériorité de science et de lumière ne connaît pas de contre-poids. Quel est donc le remède à ce malheur de l'espèce humaine ? Si vous voulez le trouver, rappelez-vous l'origine du mal : les hommes sont perfectibles , ils le sont au plus haut degré ; mais la plus grande inégalité règne dans leurs progrès, et ce ne sera jamais qu'au terme de ces progrès qu'ils pourront se rencontrer. Tâchez donc d'accélérer leur marche , de rendre la carrière facile à tous ; et loin de fonder lé bonheur d'un peuple sur la prééminence qu'il conservera sur les autres, ne prétendez plus que votre part de la félicité générale : partage heureux, où , par un effet magique, chaque portion s'augmente à mesure qu'elle est subdivisée ; où l'on s'enrichit de ce qu'on donne ; où le bonheur est le lot de tous.
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Rien de plus simple que cette manière d'envisager un des plus vastes objets que la philosophie * puisse se proposer : cependant, si nous nous y arrêtons un moment, nous serons surpris des conséquences qu'on en peut tirer; nous nous étonnerons surtout de voir quels beaux systèmes de politique et de morale disparaissent à nos yeux , et se dissipent comme les brouillards du matin. Ici , pour rendre les hommes heureux , on veut les ramener à l'état de brute; c'est-à-dire, que pour faire tenir une boule en repos , on la place au haut d'un plan incliné , dont il faut toujours .qu'elle descende : là , on prétend bannir le commerce et l'industrie, parce que le luxe marche sur leurs pas : ailleurs, on défend aux hommes de raisonner, de crainte qu'ils ne diffèrent dans leurs opinions ; un homme seul , ou bien une classe d'hommes se charge de penser pour un peuple entier. Cependant, qu'est-il arrivé jusqu'ici ? Le courant rapide a entraîné avec le vaisseau qui secondait son effort , celui qui s'efforçait en vain d'y résister; mais le premier est arrivé à bon port, et le second s'est brisé contre les écueils. Lycurgue ne veut, dans sa république, que du fer pour monnaie : qu'en résulte-t-il ? c'est qu'il faut moins d'or aux Perses pour corrompre les généraux de Lacédémone. Le sénat romain s'obstine à ne donner que deux arpens de terre à chaque citoyen : quel sera le fruit de cette rigueur? c'est que le premier tribun qui en fera distribuer le double , renversera la cou»
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stitution. Dans des temps plus modernes, l'inquisition poursuit Galilée : et les connaissances utiles passent chez des insulaires, qui deviennent bientôt les plus puissans ennemis des pontifes. Eh ! laissons aller les choses suivant leur pente naturelle; et puisque l'homme est perfectible , soyons bien sûrs qu'il ne sera en repos que lorsqu'il aura atteint le plus haut degré de science et d'industrie auquel il puisse prétendre.
Ce que nous venons de dire sur la disproportion nécessaire établie entre différons peuples y s'applique également à celle qui règne entre les individus qui composent une nation : en effet, avant que la richesse appelât la richesse, avant que le commerce et la finance eussent ouvert à tous les capitalistes des routes faciles pour arriver à la fortune ; la force , l'adresse, les talens et l'industrie furent les seuls moyens de s'enrichir. Or, il est aisé de voir que, plus il y eut de disproportion dans les moyens, plus il y en eut aussi dans le sort des individus. Je n'aurai même pas besoin de remonter bien haut pour en chercher la preuve. Si Jacques Cœur fut le plus riche des négocians qui aient jamais existé , c'est que , de son temps , les Français ignoraient parfaitement tout ce qui a rapport au commerce et à la navigation. Si les Anglais payaient , il y a cinquante ans , un chanteur ou un violon italien beaucoup plus cher qu'ils ne le font maintenant , c'est que l'étude de la musique était bien moins perfectionnée alors qu'elle ne
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Test de nos jours. La finance même, que les revenus et les dépenses immenses de notre monarchie ont rendue si importante et si lucrative , la finance commence à n'être plus une source de richesses très abondante : c'est que l'expérience est le meilleur et peut-être le seul instrument de l'instruction; c'est que toute pratique ne devient un art que long-temps après qu'elle a été établie. Le commerce a existé long-temps avant la science du commerce , et alors il a été très lucratif. La finance a pris naissance , et s'est agrandie long-temps avant qu'on en connût les détails et les principes. Le voile commence à se lever, déjà ses profits sont limités , excepté dans les affaires nouvelles. La banque l'a remplacée depuis peu ; mais la banque , à son tour , éprouve le même sort , et le crédit, dégagé des nuages qui l'environnaient, a laissé apercevoir aux yeux clairvoyans qu'il reposait sur une base qui ne lui appartenait pas '• Enfin , de quelque coté qu'on porte ses regards, on ne verra sur la surface du globe qu'une immense carrière, où les uns courent rapidement, et les autres se traînent avec peine , heurtés , froissés par ceux qui veulent les devancer; et l'on sera conduit à cette réflexion,
1 Ceci se rapporte particulièrement à la France. Antrefois les Bernard , les Paris paraissaient la soutenir de leur propre crédit. Depuis quelque temps, on s'est bien convaincu que, quelques avances que fissent les banquiers, leur crédit n'était jamais que celui du roi , celui de la chose même.
que si la disproportion dans le sort des individus est un inconvénient nécessairement attaché à la perfectibilité de l'espèce humaine, le remède le plus sûr à cet inconvénient est encore la plus grande accélération dans la marche de ses progrès.
Mais à quel point cette disproportion dans le sort des individus est-elle contraire à la félicité publique? C'est une question qu'il ne faut pas passer sous silence ; car cet article seul serait capable de donner un grand avantage aux détracteurs de la société ; et soit que nous les regardions comme des enthousiastes de bonne foi , soit que nous ne les envisagions que comme des sophistes adroits, il faut toujours apprécier leurs argumens. Quoi! me diront-ils, vous plaignez une peuplade de sauvages, parce qu'elle habite sous des huttes , et n'a pour vêtemens que des peaux de bétes : voyez dans les rues de vos superbes cités, voyez un malheureux couvert de haillons, qui porte avec effort un pénible fardeau, tandis que son semblable , traîné rapidement dans un char magnifique , lui ravit jusqu'à l'usage des chemins , et ajoute le danger à ses travaux : quand il serait vrai que la subsistance de ce malheureux serait encore plus assurée que celle d'une grande partie des sauvages , quel poids ne doit pas ajouter à sa misère la comparaison accablante qu'il peut faire à chaque instant? car il n'est donné aux hommes de juger que par comparaison , et ce n'est qu'en voyant des gens plus heureux que soi qu'on se trouve malheureux.
Comment répondre à ces observations ? En avouant ingénument qu'il peut y avoir parmi les nations civilisées un certain nombre d'hommes plus malheureux que ne le sont la plupart des Sauvages ; mais nous ne craignons pas d'avancer que ce nombre n'est pas considérable , et n'excède guère la dixième partie de la population générale. Si l'on entrait même dans quelque détail à ce sujet, on trouverait peutêtre cette quantité beaucoup plus petite. Tous les ouvriers qui travaillent aux arts mécaniques ont non-seulement une subsistance assurée , mais encore une existence assez agréable. Cette classe même, qui vous paraît la plus à plaindre , parce qu'elle remplace , pour ainsi dire, les bêtes de somme, n'échangerait pas son sort contre un travail plus doux, parce qu» les gros salaires qu'elle reçoit la dédommagent des fatigues que la nature et l'habitude l'ont mise en état de .supporter. Tels sont à Londres les coal-heaver, et à Paris lesjbrts de la halle \ Mais, ajoutera-t-on , les laboureurs ne font-ils pas une partie considérable du peuple? Sans doute; mais qu'il me soit permis d'observer ici que la plupart des âmes sensibles et bien intentionnées sont égarées par les déclamateurs et par les poètes. Il y a certainement beaucoup de malheureux dans les campagnes , mais ce ne sont pas en général les labou-
1 Coalrheaver, ceux qui déchargent les bateaux de charbon. Ils gagnent jusqu'à 14 livres par jour. Les forts de la halle gagnent souvent la moitié de cette somme.
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reurs. En effet , ceux-ci sont séparés en deux classes, les fermiers, les métayers avec leurs domestiques, et les petits propriétaires, qui cultivent eux-mêmes leurs champs : or , ce ne sont pas ces deux olasses qui sont le plus à plaindre. Ce sont les paysans sans propriété , qui , ne possédant qu'une chaumière et leurs bras, dépendent, pour leur subsistance , d'un salaire incertain et toujours trop modique. C'est de ces infortunés dont les cœurs bienfaisans doivent être principalement occupés. Condamnés par leurs besoins à subir la loi du riche qui les emploie, ils voient encore leur misère augmentée par les impositions, par les corvées, et surtout par la multiplicité des fêtes. Comment la paresse et le découragement ne gagneraient-ils pas les habitans des campagnes, lorsque, pressés entre l'état qui leur demande'leurs bras , et l'église qui leur ordonne l'oisiveté , ils ont également à souffrir du travail et du repos ?
Tel est le sort des paysans en France et dans quelques autres pays de l'Europe; mais devonsnous le regarder comme un mal nécessaire , comme une conséquence immédiate des progrès de la société ? Non assurément ; c'est un reste de barbarie qui nous révolte , et qui ne durera pas long-temps.
Disons, au contraire, que chez la plupart des peuples éclairés ces inconvéniens n'existent déjà plus : disons que dans une nation commerçante , industrieuse et policée , tous les hommes trouvent un
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emploi , que la concurrence dans les objets de travail hausse le prix des salaires, et établit une balance juste entre le riche qui consomme , et le mercenaire qui sait se faire payer; enfin, que si la politique intérieure est une science, elle doit se perfectionner comme les autres. Or, l'objet et l'intérêt de tous les gouvernemens , même du gouvernement despotique , est de rendre les hommes heureux : et c'est ici l'occasion de faire une remarque à laquelle le lecteur aura été conduit par différentes observations répandues dans cet ouvrage ; les mœurs, les opinions modernes ont cet avantage sur les anciennes , que toute l'humanité doit profiter des progrès de la législation. En effet, supposant, ce qui est assurément très faux, que de nos jours le nombre des hommes vivant dans la misère et accablés de travail , égale la quantité d'esclaves qu'avaient les anciens , l'état des choses actuelles ne serait-il pas de beaucoup préférable à celui des temps passés, puisque la prospérité de chaque nation qui se perfectionnera, s'étendra sur tous les individus, au lieu qu'Athènes , Rome et Carthage pouvaient devenir les plus florissantes républiques du monde , sans que le sort des esclaves fût jamais amélioré. L'erreur de la plupart des écrivains politiques ou moralistes vient de ce que dans les parallèles qu'ils font des anciens et des modernes, ils comparent toujours nos plus pauvres ouvriers avec les citoyens Grecs ou Romains. Je sais que le Spartiate avait tous les
jours un souper assuré, assez mauvais à la vérité; je sais aussi que dans les derniers temps de la république romaine , quelque valeur qu'eussent le blé et l'huile , chaque citoyen en recevait tous les ans une quantité à peu près suffisante pour sa subsistance; ,mais ces ilotes opprimés dans tous les temps, et égorgés quand ils devenaient trop nombreux ; mais ces malheureux esclaves des Romains, enchaînés par milliers dans des souterrains, battus, mutilés dans leur jeunesse, et abandonnés dans leur vieillesse; mais ces domestiques fustigés , livrés aux bêtes pour un plat renversé ou pour un verre mal nettoyé ; croyez-vous qu'ils n'eussent pas envié le sort de notre mercenaire qui vit avec peine, mais qui ne vit que pour lui , et qui jouit au moins du privilège d'être libre dans sa misère? Or, c'était une conséquence des mœurs et des opinions anciennes, que plus les citoyens- d'un état devenaient riches et puissans, plus ils étaient injustes et cruels envers tout ce qui dépendait d'eux. Qui sait même si l'obligation où est le pauvre parmi nous de concourir aux dépenses publiques n'est pas une égide contre l'oppression ? Chez les anciens , l'esclave était hors de l'état , et c'est précisément ce qui devait perpétuer son infortune. l
1 C'est une chose extraordinaire que l'esprit chagrin et satirique de quelques auteurs modernes les ait égarés au point de leur faire avancer ce paradoxe singulier : que les esclaves des anciens étaient plus heureux que nos paysans
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Mais veut-on un exemple encore plus frappant pour juger à quel point l'homme non perfectionné
et que la plus grande partie de nos journaliers. La plus légère connaissance de l'antiquité aurait suffi pour les convaincre du contraire. Chez les Grecs et surtout chez le Romains, il y avait trois sortes d'esclaves : les esclaves domestiques, les esclaves artisans et même artistes, et les esclaves ruraux ou cultivateurs. De ces trois classes la première était , sans contredit, la mieux traitée, puisqu'on voit, à chaque instant, dans Plaute et dans Térence, les esclaves domestiques trembler qu'on ne les renvoie aux travaux de la campagne. Cependant quelle destinée que celle même qu'ils s'efforçaient de conserver! Nous avons rapporté plus haut le fait de Vedius Pollio, qui voulut faire jeter un esclave dans son vivier pour un verre cassé. Nous avons observé que Pedanius Secundus ayant été assassiné dans sa propre maison , quatre cents esclaves , qui s'y trouvèrent* alors, furent condamnés au supplice. On sait aussi que lorsqu'un citoyen était accusé, où même soupçonné, tous ses esclaves pouvaient être mis à la torture; encore n'était-ce rien pour ces misérables d'être exposés à la rigueur des lois publiques, lorsque leurs maîtres avaient droit de vie et de mort sur eux ; droit barbare dont ils abusèrent très long-temps , puisqu' Auguste , Claude , et ensuite Adrien furent les premiers qui songèrent à y mettre des bornes. (Voyez Heinkccius, Antiq. Bom,, L. i, tom. vu.) Voilà pour la justice qu'on exerçait envers eux. Quant au traitement habituel, on en peut juger par les traits suivans : Sénèque , dans une de ses épitres ( cxxu ) censure quelques Romains du bel air, qui, dédaignant de suivre les usages communs, et n'ayant pas d'heures réglées, faisaient pendant la nuit ce que les autres avaient coutume de faire dans la journée. J'entends, dit~il, vers la troisième heure de la
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est enclin à abuser de ses forces; on le trouvera
dans l'empire absolu qu'il a toujours exercé sur la
nuit , retentir des coups de fouet ; je demande ce que fait mon voisin. On me répond qu'il se fait rendre compte de son domestique , qu'il met l'ordre dans sa maison : Audio circa horam iertiam noctis flagellorum sonos , quœro quid faciat? Dicitur rationes accipere. Or, cette expression rationés accipere était un mot d'usage. Il désignait le petit travail qu'un maître de maison faisait journellement pour se faire rendre compte de ce qui s'était passé chez lui , et pour punir les esclaves qui avaient commis quelque faute. C'est à cette coutume que Juvénal fait allusion dans la satire des femmes. Il en est , dit-il , qui tiennent des bourreaux à gage pour battre leurs esclaves : il en est qui tandis qu'on fait en leur présence ces horribles exécutions , s'amusent à regarder des étoffes , à régler leurs comptes , ou à causer avec leurs favorites, jusqu'à ce que leurs bourreaux tombant de lassitude, elles disent d'un air terrible : C'en est assez :
.... Sunt quœ tortoribus annua prœstent. Wcrbcrat, atque obiter faciem linit ; audit arnicas, Aut latum pictœ vestis considérât aurum ; Et cœdit : longi rtlegit transacta diurni , Et cœdit; donec iassis cœtUntibus : Exi Intonat horrendum , jam cognuïone peractd.
On trouve encore dans la xvni* épftre de Sénèque ces paroles remarquables : Nous en sommes venus à tel point que ce mot a passé en proverbe : Tout esclave est notre ennemi : Deinde cjusdem arrogantiœ proverbium jactatur totidem esse hostes quot servos. Je ne parlerai pas des humiliations qu'on leur faisait essuyer, ni des choses indigne» et criminelles qu'on exigeait d'eux, parce que ces excès ne pou* vaient appartenir qu'à la corruption des mœurs. Mais la nature même de leur service n'était-elle pas révoltante? Que
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plus belle moitié de son espèce. Chez les sauvages , ou la force et l'adresse sont les seuls avantages de
dirait un Français ou un Anglais , si en entrant chez un grand seigneur 9 au lieu de trouver un Suisse de bonne mine , bien logé et superbement vêtu, il voyait un esclave attaché par le pied à une borne ; et obligé de garder la porte comme un dogue qu'on enchaîne dans sa loge?
Quant à la seconde classe, qui était composée des artisans et des artistes , son sort n'était pas meilleur. Ces esclaves étaient renfermés et attachés comme les autres. D'ailleurs rien ne prouve mieux combien leur situation était cruelle que les efforts qu'ils faisaient pour se mettre en état d'acheter leur liberté. Nul service assez grand pour n'être pas suffisamment payé par l'affranchissement. (Voyez à ce sujet S^nàque, de Beneficiis y Lib. ni, cap. xxin etseq.)
Restent donc les esclaves ruraux. Or c'étaient certainement les plus malheureux. Traités exactement comme les animaux , on ne les nourrissait qu'a proportion de l'utilité qu'on en pouvait tirer. Personne n'ignore que Caton le censeur, le vertueux Caton , conseille dans son livre sur l'économie rustique de ne jamais garder un vieil esclave , comme on pourrait conseillera un laboureur de se défaire des chevaux dont le service ne pourrait payer l'entretien. D'autres poussaient la cruauté jusqu'à leur vendre la permission de coucher avec leurs femmes. Partout ils étaient conduits aux travaux dès le matin , et ne rentraient le soir que pour être enfermés dans des espèces des cachots. Pline ne nous laisse aucun doute sur ce point, lorsqu'il dit, Liv. xviii, ch. 111 , que les mêmes travaux dont s'honoraient jadis des hommes consulaires, étaient livrés de son temps à des malheureux chargés de fers, et qui portaient sur leur front la marque honteuse de leur esclavage : Nunc eadem Ma, vincti pedes , damnatœ rnanus , inscripù vultus exercent. Mais il n'est pas
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l'individu , rien de si malheureux que les femmes ; obligées de se traîner à la suite des chasseurs, de préparer leurs alimens , de suffire à tous les travaux, domestiques , elles sont les esclaves et non les com-
nécessaire de recourir à ces autorités , quelque respectables qu'elles soient; la preuve de ce que nous avançons existe encore de nos jours. En Italie , les Ciceroni qui vous promènent dans les ruines des palais et des maisons de campagne antiques , ne manquent pas de vous montrer des souterrains immenses qu'ils appellent le cento camere, parce que ce sont différentes chambres qui communiquent toutes à une seule galerie ; et lorsqu'on leur demande à quoi servaient ces cento camere, ils répondent que c'étaient des prisons , ou plutôt ils ne savent c]ue dire. Or , il est clair que c'était la demeure des esclaves, qu'on y faisait rentrer tous les soirs, et qu'on y gardait d'autant plus aisément que ces chambres n'avaient qu'une seule issue. L'antiquité nous ' offre partout l'exemple des précautions que le petit nombre d'hommes qui avaient part au gouvernement était obligé de prendre contre la multitude. Le prétoire de Pompéia qui est encore parfaitement conservé en est une preuve. Les portes qui conduisent aux chambres des soldats sont excessivement basses, de façon qu'on est obligé de se baisser .pour entrer et pour sortir. Or , la seule explication qu'on ait pu donner de cette bizarrerie , c'est que les officiers qui craignaient la mutinerie des soldats avaient pris cette précaution, afin qu'en cas d'émeute, il fut plus difficile à ceux-ci de se rassembler et de prendre les armes. Esclave ou soldat, tout ce qui était gouverné était régi par une verge de fer , et c'est ainsi qu'on verra l'antiquité toutes les fois qu'on voudra en juger par ses propres réflexions et par ses propres yeux.
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pagnes de leurs maris. Chez les Orientaux , où leur prématurité les met, dès Fenfance, c'est-à-dire dans l'âge de la faiblesse , au pouvoir de leurs époux , leurs chaînes sont plus pesantes qu'ailleurs. Enfin , ce sexe trop encensé par quelques hommes , mais certainement trop tyrannisé par le plus grand nombre , a tout gagné aux progrès des lumières et de la société. La raison en est bien simple. Quand la force régnait sur la terre , et que toute la perfectibilité du genre humain était uniquement dirigée de ce côtéJà , les femmes ne pouvaient prendre aucune part à ced progrès, et la supériorité que les hommes avaient sur elles s'en était encore augmentée; au lieu qu'elles ont pu réclamer une part considérable dans les progrès de l'esprit, et surtout dans toutes les choses qui dépendent de l'adresse, de la pénétration et de l'industrie. Comment ce peuplé sensible et enthousiaste, qui offrait de l'encens aux neuf Muses, qui écoutait avec transport les chants de Sapho , et qui consultait journellement la Pythie , aurait-il pu mépriser les femmes ? Bientôt le gouvernement s'étant perfectionné, et la loi de l'hérédité, qui ne peut être fondée que sur l'expérience et là réflexion, ayant prévalu parmi quelques nations éclairées, les femmes se trouvèrent placées sur le trône. Ce fut un triomphe d'autant plus éclatant, qu'elles ne s'en laissèrent pas éblouir, et qu'elles ne parurent faire usage de la supériorité que pour justifier les droits qu'elles avaient à l'égalité. Cependant le crédit qu'elles
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acquirent par les arts et les talens fut encore plus solide et plus durable. La poésie , la peinture , la sculpture , l'érudition même , se perfectionnèrent dans leurs mains ; mais c'est surtout l'art du raisonnement et de l'observation qui leur assurera à jamais la liberté , je dirais presque l'empire, parmi les peuples civilisés. En effet, il est aisé d'apercevoir que pour les femmes, être libres et souveraines n'est qu'une même chose, parce qu'elles ne peuvent être libres sans avoir en leur pouvoir ce que les hommes désirent le plus, et dans ce commerce, moins égal qu'on ne pense entre deux, sexes différens, celui qui demande doit toujours dépendre de celui qui peut refuser.
Telle est donc, nous osons le dire, la vérité, la certitude des principes que nous avons adoptés, que plus nous supposons d'objections, plus nous trouvons à nous confirmer dans notre opinion. C'est ainsi que les réflexions affligeantes que nous avons faites sur le malheur attaché à certaine classe du peuple dans certain pays, nous ont conduits à ce résultat consolant , que le progrès des lumières avait affranchi de l'esclavage non-seulement les dernières classes du peuple , mais même la moitié de l'espèce humaine; de sorte qu'en examinant si la perfectibilité des hommes n'était pas la source de leurs maux, nous avons trouvé qu'elle en était le remède général. Continuons avec la même impartialité , et tâchons d'apprécier encore l'efficacité de ce remède ;
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car il fa,ut l'avouer, quelque rapprochement qu'une bonne législation puisse opérer entre les différentes conditions des hommes, il régnera toujours une grande inégalité dans leur sort, d'où il suit que si cette inégalité était un si grand mal qu'on le pense, elle suffirait seule pour opposer un obstacle insurmontable à la félicité publique.
Ici nous -avons besoin de remonter encore aux premiers principes , et de considérer le plan de la nature relativement à tous les êtres» Nous avons vu plus haut qu'elle avait attaché leur bonheur à leur conservation, et que leur existence n'était que la succession d'un travail nécessaire, qui a pour objet de satisfaire leurs besoins , et du repos salutaire qui suit les besoins satisfaits. Or , si nous venons à examiner l'homme en société, nous trouverons qu'il ne s'est point entièrement dérobé à ce plan général de la nature, et que son bonheur consiste encore dans l'alternative de l'activité et de la jouissance. Supposons qu'un philosophe, pénétré des mêmes idées qui nous occupent au moment présent, se réveille avant le jour, et monte sur une des tours les plus élevées de nos cités pour y contempler le réveil de la nature. Si, dès l'instant où les premiers rayons du jour se seront fait apercevoir , il veut porter ses regards jusque dans la campagne , il verra les animaux commencer à se remuer et à s'agiter, puis courir chercher leur subsistance; les pigeons s'échappent du colombier, et vont par troupes se ré-
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pandre dans les champs; les troupeaux sortent de l'étable et s'acheminent lentement vers la prairie : tout obéit à la voix de la nature , et chaque animal n'a d'autre objet le matin que de trouver à vivre dans la journée. Mais si notre observateur ramène ses regards sur la cité, n'y verra-t-il pas à peu près le même spectacle ? Les maisons , les boutiques s'ouvrent ; le menuisier , le serrurier, le tourneur , prennent leurs outils ; le marchand prépare , étale ses denrées ; F avocat , le juge , courent au palais ; le médecin vers le Ut de son malade ; tout est en mouvement : et pour quel objet ? toujours pour le même. La différence n'est que dans les moyens de l'obtenir. Le menuisier, qui travaille dès le matin, trouvera à midi un dîner tout préparé. Dans une heure , dans une demi-heure de temps, il aura pourvu à sa subsistance , mais jusque-là il aura travaillé pour se la procurer. Le bœuf n'a cessé de manger depuis l'aube du jour; mais de ces deux êtres, l'un a travaillé à rassembler sa nourriture, l'autre à la gagner: voilà toute la différence que j'aperçois entre eux. Il peut cependant en exister une autre, et il faut convenir qu'elle serait à l'avantage des animaux. On doit supposer que l'occupation de se nourrir est accompagnée d'une sensation agréable; mais il y a apparence aussi que cette sensation est d'autant moins agréable , qu'elle est plus répétée , et que la nourriture est plus légère ou sous un plus grand volume , de sorte qu'il pourrait se faire que l'homme
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jouît autant dans un repas d'une heure que l'herbivore dans un repas qui dure toute la journée , et c'est assez pour son bonheur que d'avoir une occupation continuelle jusqu'à ce moment-là. '
Mais prévenons une autre objection. On me demandera peut-être d'engager mon observateur à rester plus long-temps à sa place ; on voudra qu'il attende l'heure où le riche oisif sorte enfin de chez lui pour aller chercher des plaisirs. Eh bien! j'y consens; mais voici comment je raisonne. Si ces plaisirs sont toujours faciles, toujours habituels, ils ne seront pas long-temps des plaisirs ; et s'il est un être qui désire sans un sentiment actif et même un peu inquiet, les faveurs de la gloire ou celles de l'amour , ou l'éclat des honneurs , ou l'opinion publique, ce sera un être fourvoyé, écarté du chemin de 1# nature, qu'il faut bien se garder d'envier, parce qu'il sera sans activité , et par conséquent malheureux; car remarquez bien que si les progrès de la société ont amené un tel état de choses, que les hommes n'aient aucune inquiétude pour leur subsistance , cet état de choses entraîne nécessairement
1 II est inutile d'énoncer que dans la subsistance de l'homme il faut faire entrer non-seulement sa nourriture , mais encore son vêtement , son logement , etc. ; mais n'estil pas des animaux qui ont à peu près les mêmes besoins ? Les fourmis , les abeilles, les oiseaux, les quadrupèdes même se construisent des demeures et rassemblent des provisions.
de nouveaux objets de désirs, tels que l'aisance, le luxe, les plaisirs factices, etc. Or, ce sont dé pareils objets qui entretiennent cette activité si nécessaire à l'homme. Il ne faut pas être bien avancé dans la morale pour savoir que le bonheur se compense assez dans les différentes classes de la société ; que les courtisans, les ministres ne sont pas plus heureux que les cultivateurs et les artisans. Mais ces différens états ont du moins des avantages apparens, et le désir, l'espérance de passer de l'un à l'autre servent à entretenir l'activité parmi tous les hommes, qu'une subsistance assurée plongerait bientôt dans l'ennui et dans le dégoût. Le Spartiate nourri, entretenu par la république , également étranger à la crainte et à l'espérance, avait pour divertissement de lutter sur les bords de l'Eurotas , et de laver dans ce fleuve ses membres couverts de poussière. J'ai peine à croire que cet exercice, quelque piquant qu'il puisse être, fut plus amusant que la paume et la chasse dont on s'ennuie à la longue ; son sort ne devait donc pas être plus heureux que celui des moines , parce qu'il était également opposé au plan de la nature. L'Athénien, plus actif, livré au commerce et à l'industrie, était sans doute le plus heureux des habitans de la Grèce.
Que si ces considérations paraissaient frivoles ou de simple spéculation , on pourrait en montrer tout d'un coup l'importance, en disant que les gouvernemens, après avoir fait tous leurs efforts pour
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diminuer la disproportion qui existe entre les différentes classes des citoyens, doivent s'occuper de nourrir l'émulation et l'espérance, en facilitant le passage de l'une à l'autre. Rien de plus contraire au bonheur public que cette loi des Indiens, qui, séparant le peuple en plusieurs castes, condamne l'homme, ainsi que ses descendans , à être toujours ce qu'il a été : rien de plus favorable en même temps à la félicité des peuples que la législation de l'Angleterre , qui rend tout accessible au mérite et même à la richesse ; car qui est-ce qui peut exciter l'industrie , si ce n'est le désir de la richesse ? et à quoi servent les richesses, sinon à nous procurer l'honneur et le crédit ? Sous ce point de vue , nos lois , ou plutôt nos opinions sur la noblesse sont contraires à la félicité publique, du moins dans leur exagération ; car il est aisé de prouver que le respect pour les anciennes familles est une chose naturelle , et qui s'établira toujours , même dans les gouvernemens démocratiques.
La société étant un champ immense où non-seulement les richesses et les jouissances , mais aussi les désirs et l'espérance doivent circuler librement , toute ligne de démarcation , toute barrière insurmontable devient un obstacle à la félicité du plus grand nombre. Ce n'est donc pas toujours, comme on le croit , le besoin d'argent ou la corruption du gouvernement qui a rendu la noblesse accessible à la richesse. Rome la première en donna l'exemple ,
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et l'antique et sage république de Venise n'a pas craint de le suivre. Elle a senti que le sujet opulent se découragerait bientôt, ou deviendrait l'ennemi du gouvernement, s'il n'avait l'espérance d'y être admis un jour. C'est cet espoir qui maintient dans l'obéissance et dans l'activité le propriétaire de Terre- Ferme et le négociant de l'Archipel. Gênes, plus riche que puissante , mais qui figurerait encore dans l'Italie , si elle ne se laissait pas gouverner par les moines, Gênes a recruté souvent son sénat des plus opulens de ses citoyens, et le nom de Cambiaso n'y est pas moins honoré que celui de Doria'1. Observons , en passant , que cette politique lest peut-être le seul point où le gouvernement républicain et le gouvernement despotique se rencontrent. L'intérêt du despote est de donner le plus grand prix possible à la faveur , et de joindre à l'effet d'une crainte générale celui d'une espérance que tous les sujets partagent également; car la crainte a toujours besoin d'être compensée par l'espérance. Il n'en est pas de même dans les monarchies. Comme l'honneur en est un des principaux mobiles , toute distinction qui dépendrait uniquement de la faveur ne tarderait pas à perdre de son prix. Moins les droits des différentes classes y sont définis et assurés, plus elles
1 M. Cambiaso a fait construire récemment , à ses frais , une grande partie du chemin de la Polihevera. Cet ouvrage entrepris dans la seule vue du bien public lui a coûté plus de 600,000 livres.
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ont besoin de s'appuyer sur une longue possession , sur une ancienne origine. Dans plusieurs états, si la noblesse n'est pas tout-à-fait esclave , c'est qu'elle se souvient d'avoir été libre. Cette idée plaît encore lors même qu'elle cesse d'être utile ; il semble voir le Nil se consoler de couler sous les lois des soudans, parce que sa source est hors de leur empire.
Une autre manière , plus sûre encore , d'apprécier le pouvoir de l'espérance sur le bonheur des hommes, c'est d'examiner l'influence de la religion sur différens peuples et à différentes époques. Il ne s'agit pas ici du dogme en lui-même, parce qu^il ne peut en exister de bon que celui qui est vrai ,.et que celuilà doit être vrai en tous temps et en tous lieux ; mais seulement de la disposition particulière que les hommes ont eue à se livrer à certaines . opinions religieuses , soit qu'ils les aient exagérées , soit qu'ils les aient adoucies. Or , on trouvera toujours une certaine proportion entre le sort des peuples et la doctrine qui prévaut parmi eux. On verra, par exemple , que les religions qui menacent et promettent beaucoup, conviennent particulièrement aux peuples opprimés; parce que les malheureux gardent l'espérance pour eux , et renvoient les menaces aux oppresseurs dont ils se flattent que le ciel fera justice. Dans les temps heureux de la Grèce y et tant que la république romaine fut florissante , le dogme de immortalité de l'âme n'était guère qu'une simple
opinion plus ou moins accréditée parmi quelques sectes de philosophes; mais lorsque la tyrannie des empereurs eut répandu la consternation dans le monde entier, le stoïcisme s'étendit et s'épura; le dégoût de la vie présente porta toutes les espérances vers l'immortalité. Ce fut alors que le christianisme fit ses rapides progrès : les consolations qu'il offrait adoucirent le malheur des peuples. Ils y trouvaient les espérances les plus flatteuses , et ils voyaient en même temps la vengeance la plus sévère dénoncée à leurs tyrans. Cette heureuse influence de l'opinion continua de produire le meilleur .effet, jusqu'à ce que le sacerdoce, usurpant l'empire temporel, replongea les hommes dans de nouveaux malheurs. Alors tout changea sur la . surface de la terre. Les nations qui profitèrent de ces révolutions, telles que les Italiens et les Espagnols , ne portèrent dans les matières de religion d'autres dispositions que celles qui tenaient à leur climat. Ces nations, naturellement sensibles et exaltées , multiplièrent les pratiques, et se livrèrent à la superstition; mais en même temps elles surent concilier leurs opinions avec leurs passions : leur morale fut relâchée, et la dévotion leur tint lieu de piété. Les peuples septentrionaux, qui les premiers s'étaient séparés de l'Église, suivirent une route tout opposée. Naturellement sombres et portés à la méditation , révoltés surtout par l'impression encore récente des chaînes qu'ils avaient portées , ils donnèrent dans le rigo-
risme. L'esprit de controverse , si puissant chez les hommes, les discussions, les guerres civiles entretinrent long-temps cette disposition parmi eux. Mais lorsque l'Angleterre, après l'expulsion des Stuart, eut joui d'une tranquillité, d'une prospérité durable; lorsque la Hollande eut goûtç en paix les fruits de son industrie, que l'Allemagne et le Nord furent pacifiés, alors la* doctrine devint plus douce et plus modérée, et les hommes, trouvant plus de bonheur et d'espérance dans les choses temporelles, commencèrent à s'occuper beaucoup moins des choses spirituelles. L'esprit de tolérance s'établit non-seulement entre les différentes religions , mais encore entre les différentes sectes d'une même religion. La France même suivit , quoique la dernière , cette pente générale, et du moins elle n'eut plus à rougir du jansénisme et du molinisme.
Il résulte de ces réflexions, qu'à ne considérer cet objet que du coté politique, les opinions religieuses les plus modérées conviennent plus aux gouvernemens libres et prospères , et que les plus exagérées s'accordent mieux avec les gouvernemens despotiques ; car ce qui est obstacle dans un cas , devient remède dans l'autre. Au reste, il serait inutile de pousser nos recherches plus loin , parce que la religion ne doit pas venir des hommes , et qu'il serait absurde à un législateur de composer des dogmes. Nous nous contenterons d'observer que si l'on voulait les diriger vers l'objet de la félicité publique, il
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faudrait qu'il y eût plus à espérer qu'à craindre. Ajoutez à cela que sans parler du danger qu'il y aurait à faire de la religion un moyen de gouvernement, cet instrument serait toujours faible et insuffisant La raison en est , que les hommes n'ont jamais une idée assez sensible , assez immédiate de ce qu'on leur fait craindre ou espérer dans une autre vie. A peine en trouve-t-on un sur mille qui ait voulu s'exposer à la peine des galères; à peine en trouve-t-on un sur mille qui n'ait pas craint de s'exposer à des supplices éternels. En général, tou^ gouvernement sage ne doit employer le pouvoir de l'imagination que dans des temps de crise , dans des cas pressés , et lorsque son effet doit être prompt et rapide. Qr, tout ce qui est opinion est presque toujours du ressort de l'imagination. Voyez comme en matière de religion elle agit différemment sur les deux sexes. L'homme plus attaché aux impressions physiques se laisse gouverner par elles. Les femmes, plus sensibles, plus exaltées, sont plus portées à la dévotion. Mais cette dévotion n'a-t-elle pas été souvent contraire à la tranquillité publique , à la religion même ? Heureux lés peuples , hfeureùx auçsi les ministres de la religion , si les gouvernemens , pénétrés de ces principes , n'entreprenaient de pourvoir au bonheur des sujets qu'autant qu'ils sont sous leur puissance , et se contentaient de ne jamais mettre d'obstacles à la vérité éternelle qui seule a droit d'éclairer les hommes ! * 1 On peut observer encore que lorsque les opinions des
Ainsi, de quelque côté que nous portions nos regards, nous retrouvons toujours ce grand principe, qu'il ne faut jamais mettre d'obstacles à la perfectibilité de l'espèce humaine. Je suppose, en effet, qu'il s'élève un législateur fortement pénétré de ce désir si louable en lui-même de rendre les hommes heureux; ne pourrait-il pas faire le raisonnement suivant : « Si je veux approcher le plus près possible « de mon but , il faut que je m'empare dç tout ce qui « peut agir sur les hommes , et que je me rende maître « surtout de ces deux grands moyens de gouverne- « ment, la crainte et Y espérance. J'ai pour objet
tommes sont fondées sur des choses sensibles et auxquelles on accorde une croyance de sentiment, les mœurs publiques s'en -ressentent toujours. Les lois ne punissent pas la lâcheté dans les affaires particulières, non plus que les manquemens en matière de religion : or, personne ne veut vivre avec des hommes déshonorés , tandis qu'il n'est aucun particulier , quelque dévot qu'il soit , qui ne vive avec Un mauvais chrétien, avec un hérétique. Je me rappelle à cette occasion que Thomas Morus, dans son Utopie (Liv. I.), s'étonne qu'on ne puisse contredire les princes et les grands sur leur administration, et qu'il soit permis de censurer leur conduite religieuse. La solution de cette difficulté , c'est que les espérances ou les craintes en matière de religion sont dans un certain lointain qui ne permet de les voir que d'une manière vague et confuse. Si vous ne faites pénitence, dites-vous à un roi, vous serez brûlé éternellement: un autre vient , et dit : Si vous ne gouvernez pas avec plus de justice, vos peuples se révolteront, et cet autre est rais en prison.
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voir, avec quelque exactitude, quelles sont les constitutions politiques qui tendent plus directement à cette fin si désirable ? Les monarchies sont ordinairement plus .paisibles au dedans et plus actives au dehors ; le contraire arrive dans les républiques : obligés d'opter entre deux tendances opposées , pour laquelle pencheriez- vous ? Pour la paix extérieure : de la guerre faite au dehors , on ne peut jamais attendre de meilleure issue que la cessation des maux qu'elle a fait naître : de la guerre intérieure sortent souvent des choses vraiment utiles ; les esprits ont fermenté , le pour et le contre a été soutenu et discuté ; et lorsque les hommes ont consumé ce qu'ils avaient d'entêtement , de préjugés, de personnalité , la vérité vient enfin s'asseoir sur les ruines de la controverse. Mais tranchons d'un mot la difficulté, ou plutôt essayons de nous en délivrer , en disant que rien n'est plus frivole que tous ces efforts pour trouver la meilleure forme de gouvernement dont les hommes soient susceptibles. Il ne suffirait pas de l'avoir trouvée ; il faudrait, pour la mettre en exécution, disposer de toutes les circonstances; il faudrait être maître du monde entier pour former un état à son gré. Que dis-je! il faudrait plus encore : il faudrait étendre son empire sur les temps passés , effacer les souvenirs et les habitudes; enfin, tout détruire et tout créer. J'ai vu préconiser l'ancienne constitution de la Suède ; encore quelques lois de la façon de nos politiques spéculateurs, et c'était un
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gouvernement parfait : ils n'avaient oublié qu'une chose , c'est que la Suède était voisine de la Russie. Tous les regards s'étaient tournés vers les Polonais ; ceux-là , du moins , étaient restés attachés à leur ancienne constitution. Tout le monde sait ce qui est arrivé. Quelle aristocratie barbare que celle de Venise ! elle est proscrite dans tous les livres , dans toutes les conversations ; mais depuis douze cents ans elle subsiste, et le peuple est heureux sous son gouvernement. Non , il n'est pas donné aux hommes de concevoir , de réaliser une idée aussi belle que celle d'un gouvernement parfait! lie succès justifie souvent celui qu'on avait le plus censuré , et condamne celui qu'on avait le plus préconisé. Dans ce système si compliqué que forment les différens états de l'Europe, leurs forcés, leurs situations, leurs intérêts relatifs, de quoi devons-nous nous occuper? D'améliorer , plutôt que de renverser pour réédifier. Nous osons le dire; le bonheur des hommes n'est pa* si dépendant qu'on le croit de telle ou telle constitution. Il est des bases essentielles de la félicité publique qui sont communes à toutes ; et de même que toutes les religions s'accordent sur la morale , et qu'il n'y en a aucune qui permette le vol et l'assassinat, de même tous les gouvernemens s'accordent à maintenir la propriété des biens et des personnes. C'est là la fin , l'objet de toute législation ; c'est là le terme où l'on doit tendre de toutes parts; et pourvu qu'on y soit arrivé, il n'importe guère quel chemin on a pris.