TOME II
Cependant on peut insister et demander comment avec une intention si louable de la part de tous les gouvernemens , il s'en trouve encore de tyranniques et d'oppressifs. On n'alléguera pas les états despotiques, parce que le despotisme n'est pas un gouvernement; mais on me citera des monarchies, des républiques même, qui , par système , tiennent dans l'abaissement et l'oppression les peuples qu'elles ont soumis. Pourquoi , me dira-t-on , les Irlandais n ontils pas les mêmes privilèges que les Anglais ; les habitans du Brabant hollandais, que ceux des Provinces-Unies? Pourquoi voit-on en Allemagne, en France, l'obligation du service militaire, le travail pénible* des corvées, l'abjection, l'avilissement de différentes classes de citoyens altérer cette propriété
si nécessaire des biens et des personnes ? Eh! ne
voyez-vous pas que tout gouvernement vient de la force ? que tous les peuples du monde ayant été en proie à des guerres extérieures ou à des guerres civiles , la force a seule terminé ces débats ? Lorsque les efforts ont été balancés , il en est résulté de véritables traités de paix , c'est-à-dire des arrangemens faits à l'avantage de toutes les parties contractantes , qu'elles ont toutes intérêt de maintenir; telles sont les bonnes et sages constitutions : mais quand la force, ne trouvant pas d'obstacles , ou les ayant tous surmontés, a voulu s'assurer ses propres succès, il à'est fait des espèces de pacifications, que je n'appellerai pas des traités , et qui ressemblent plutôt à
des capitulations , parce qu'elles ont été dictées par le vainqueur : c'est ainsi que les Anglais après avoir conquis l'Irlande , et après y avoir apaisé plusieurs révoltes , n'ont eu pour objet que d'y dicter des lois conformes à leurs intérêts, et propres à perpétuer l'avantage qu'ils avaient sur elle au moment de la pacification. Il en est arrivé de même à l'égard du Btabant hollandais , du pays de Vaux , etc. Un. long intervalle de calme et de tranquillité, une soumission éprouvée, ont changé l'état des choses, sans changer les lois et les constitutions; et tel est le grand obstacle à la félicité publique, que tout ce qui est participe de ce qui a été.
C'est une vérité dont les auteurs , tant moralistes que politiques , n'ont pas été assez convaincus. Que de lumières elle eût répandues sur leurs ouvrages! Sans doute ils auraient absous la raison humaine de bien des erreurs qui lui ont été imputées ; ils auraient résolu bien des problèmes qui leur ont paru insolubles. J'en citerai quelques exemples, seulement pour avertir le lecteur , et le mettre sur la voie1; car on ne peut pas tout dire , et il arrive assez communément que celui qui ne devine rien , n'entend rien non plus.
Pourquoi dans les états purement militaires le peuple est-il plus opprimé qu'ailleurs? C'est que la force conservatrice ayant toujours été dirigée vers l'extérieur , la liberté , la propriété du citoyen , ont consisté en un seul point capital, qui était de ne pas
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tomber au pouvoir d'une nation voisine ; de sorte que cet intérêt habituel a fait taire tous les autres , et qu'il n'y a eu nuls différends , nuls débats intérieurs, d'où pût sortir une constitution raisonnable, un gouvernement défini et balancé. C'est ainsi qu'un malade ne craint pas la douleur, tant qu'il craint la mort.
Pourquoi les peuples malheureux qui vivent depuis long-temps sous un gouvernement despotique, n'ont-ils pu jusqu'à présent, je ne dis pas obtenir, mais même réclamer Ur liberté? C'est que les nations esclaves sont toujours timides et ignorantes ; c'est que plus les peuples sont bruts , moins il faut d'individus pour représenter la force qui les régit. Une petite armée , un petit nombre de satellites suffisent pour les contenir. Or , les révolutions de ces états s'étant toujours concentrées dans ces satellites , et la force n'alternant jamais que d'un prince à un autre, ou d'un corps de troupes à un autre, il n'en peut ' résulter assez d'équilibre pour donner lieu à un traité de paix, ou, si l'on veut, à une constitution.
Pourquoi le pouvoir des rois de France s'est-il toujours augmenté jusqu'à nos jours? c'est que le gouvernement féodal ayant établi une aristocratie barbare, le peuple opprimé eut recours aux rois pour le délivrer de la tyrannie des grands, et qu'alors la couronne représenta cette force nécessaire qui pacifie , qui maintient l'ordre et la police ; c'est encore parce que les plaignans, qui n'étaient que la dernière
classe du peuple, se contentèrent de demander défense et protection 9 et ne stipulèrent rien pour eux. D'un autre côté, pourquoi le bas peuple en France est-il plus pauvre , plus malheureux qu'ailleurs? c'est que nos paysans ne sont que des serfs affranchis; c'est qu'ils ont la plus grande part possible aux charges publiques et la plus petite dans l'administration ; c'est qu'il existe parmi nous des privilèges odieux , des distinctions funestes entre propriétaire et propriétaire, qui font retomber sur eux seuls l'obligation de la milice, la confection des chemins, et toutes les dépenses publiques, comme logement de gens de guerre, maréchaussées, haras, etc. On a raison, sans doute, dé se récrier contre le poids des impôts et l'arbitraire de leur répartition; cependant tout cela ne fait pas qu'en France un journalier se contente de gagner quihze sous par jour , tandis qu'il en demande quarante en Angleterre. La véritable raison est que le premier se fait payer comme un homme, et le second comme un citoyen. Ainsi les malheurs publics viennent bien moins des erreurs présentes que des erreurs anciennes , et c'est injustement qu'on se défie de la raison humaine, dont les progrès auraient un effet plus rapide , s'ils n'avaient à combattre des habitudes et des préventions , toutes nées , toutes formées dans des temps d'ignorance. l
1 Dans le Ferrarois et dans l'état de Venise, le journalier ne gagne qu'un /wzo/o par jour, c'est-à-dire, à peu près
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Que résulte -t- il de toutes ces considérations? c'est que les hommes pour être heureux ont encore plus besoin d'oublier que d'apprendre; qu'il faut, pour accélérer leurs progrès, laisser s'eflacer, s'oblitérer, autant qu'il est possible , toutes les idées anciennes, et s'empresser d'élever l'édifice de la raison sur les ruines de l'opinion. Le seul écueil qui nous reste à éviter , c'est la subtilité , l'abus de la métaphysique en matière de droit public, et même sur toutes sortes d'objets. De nos jours , les questions les plus importantes sur la nature du gouvernement, sur les droits des rois et des peuples ont été agitées. Ici on a voulu faire dériver le gouvernement de l'autorité paternelle, comme si, après la mort du père de famille, il y avait dans la nature une loi qui sçumît les frères et les enfans des frères à l'un d'entre eux.* Ailleurs , on a imaginé un contrat social; comme si cet acte supposé pouvait obliger les femmes qui n'y ont aucune part, et les enfans pour qui on a stipulé. Que ne disait-on plutôt que le gouvernement est la fonce qui maintient la paix
ii sou*. En Hollande, où le gouvernement est démocratique , il .gagne trois fois autant. Voulez-vous une autre preuve de l'influence que l'opinion exerce sur le prix des salaires? À Naples, où l'état de domestique est plus méprisé qu'ailleurs , un valet est payé beaucoup moins cher qu'un ouvrier. C'est le contraire à Paris , où les domestiques sont bien traités, et ne sont pas même condamnés à rester toute leur vie dans le même état.
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dans la société ? qu'il est bon et juste , lorsqu'agissant dans cette vue unique , il n'est que l'expression de la volonté générale , ou du moins de celle du plus grand nombre ? En effet, qu'est-ce qu'un contrat s'il n'existe une force pour le faire exécuter, et quelle sera cette force qui décidera entre le gouvernement et le peuple ?
Toute constitution ne peut se maintenir que par l'équilibre des forces darfs les différentes parties qui la composent , ou par l'intérêt général qu'on trouve à la conserver. Au moment présent r, tous les jurisconsultes, tous les politiques lès plus habiles se perdent dans la discussion des droits que réclament les Américains. On dit, on répète à ceux-ci : a Vous « êtes établis en vertu de chartes particulières éma- « nées de la couronne, et ces établissemens n'ont « jamais été regardés que comme une émigration « tolérée, quelquefois même encouragée pour l'avance tage de la métropole ; » mais ils répondent : «Nous « sommes des Anglais , des citoyens ; nous avonp « porté cette qualité avec nous en passant les mers , « et nous n'avons pas perdu nos premiers droits en « devenant des citoyens plus utiles. » Nul tribunal qui ne fût embarrassé de décider cette question. Mais quoi ! la force est en action ; elle se compense et se partage; tôt ou tard un traité de paix suivra, et alors les Américains auront une constitution. Dans toute constitution mixte le gouvernement n'est donc que Te résultat de l'équilibre des forces. Dans tout
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autre cas , c'est l'impression d'une force prépondérante, ce qui constitue plutôt un état de guerre qu'un gouvernement, ou bien c'est encore l'effet de l'opinion générale que l'autorité agit pour le bien de tous. Hobbes avait entrevu ces vérités ; mais quoiqu'il fut penseur et raisonneur profond , son esprit avait fermenté avec son siècle. Frappé des malheurs publics et fatigué des guerres civiles, il s'était égaré dans les conséquences de ses principes. En cherchant toujours l'origine d'une puissance qui ne consiste que dans là force , il crut qu'elle devait être illimitée, et ne résider que dans les mains d'un seul '. Harrington , qui le combattit, raisonna mieux. Il crut pouvoir placer la force de son gouvernement dans la multitude, et pénétré de cette idée, que les lois ne sont rien sans les armes , il imagina une république toute guerrière, où les propriétaires étaient des soldats, les membres du parlement des capi- ' taines, des colonels *. Pour nous, moins systématiques et moins subtils , nous pensons qu'il existe une véritable puissance dans la raison, et que le meilleur gouvernement sera celui où elle aura plus d'influence; de sorte que si dans la démocratie le peuple est sujet à agir par saillie et avec autant d'inconséquence que d'enthousiasme, nous n'hésiterons pas à lui préférer l'aristocratie ou la monarchie ; et d'un autre côté , s'il est vrai que Paristo-
1 Voyez Lkviathaïi et Tract, de Cive.
* Voyez rOcKAïf a.
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cratie soit sujette à dégénérer dans une oligarchie tyrannique, et que la monarchie penche toujours vers le despotisme, nous aurons une nouvelle justification de nos principes, et nous dirons que les constitutions mixtes n'ont tant davantage sur les autres, quelque complexes qu'elles paraissent, que par cette seule raison, que, réunissant plus d'équilibres et de contrastes, elles ressemblent plus à un traité de paix , qui est le véritable exemplaire du gouvernement.
* Combien nos opinions ne sont-elles donc pas éloignées de celles qu'ont avancées , avec peu de succès à la vérité, certains demi-politiques modernes, qui, séduits comme le philosophe anglais , par de vains sophismes sur l'unité et la plénitude de la puissance, ont osé décrier tous les contre-poids et tous tes pouvoirs intermédiaires que le sage Montesquieu avait préconisés? Nous croyons au contraire que l'impression immédiate d'une volonté instantanée , fut-ce celle d'un peuple entier, n'est jamais conforme à la nature essentielle de la législation. Il est inutile sans doute de discuter les idées frivoles sur lesquelles ces systèmes singuliers ont été appuyés. Un despotisme légal dans un individu soumis à toutes les passions , ou dans une multitude plus passionnée encore ! La force de l'évidence , parmi des nations qui ont discuté depuis cent ans les questions les plus importantes, sans qu'il en soit encore résulté une opinion général? ! Croira-ton jamais que
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de pareilles illusions aient été débitées avec les formes les plus minutieuses et les plus didactiques? Qui ne sait au contraire que la législation ne change presque jamais qu'à l'occasion de quelque crise , de quelques situations forcées ; qu'alors les craintes et les espérances sont trop prochaines pour laisser place à la maturité et à. la. délibération, de sorte que l'emploi de la raison est de venir, au bout d'un long espace de temps, réclamer contre des erreurs qui ne cessent d'être invincibles que. parce quelles cessent d'être intéressantes. Nous ajouterons même* que telle est l'importance^ la nécessité des contre-.* poids dans le gouvernement, que nous aimerions mieux vivre dans une monarchie où ils seraient bien ménagés et toujours en activité, que sous un gouvernement démocratique, où la 'volonté du plus grand nombre aurait un effet prompt et immédiat. En effet, si vous supposez une démocratie où les rangs et les fortunes soient rigoureusement pareils, il n'y a pas besoin de gouvernement, chaque citoyen n'ayant rien à envier ni à prendre à son voisin. Mais comme cet état de choses est impossible, ou peut ne pas durer , il arrivera que la propriété sera bientôt attaquée, que les riches seront à la merci de la multitude jusqu'à ce qu'ils se soient attaché des clients, et qu'ils puissent partager le pouvoir; mais alors il y aura déjà un contraste, un équilibre, ce sera du moins une espèce d'oligarchie oud optimatie opposée à la multitude ; ^jt si l'on vient à faire quel-
que convention, quelque compromis, il y aura dèslors mélange d'aristocratie et de démocratie, équilibre de pouvoir, surveillance mutuelle ; enfin , un gouvernement mixte. Or , comme il est bien sûr qu'aucun homme raisonnable et éclairé ne préférera jamais le despotisme , quand même il s'intitulerait despotisme légal ou despotisme de l'évidence, il nous paraît suffisamment prouvé que la plénitude du pouvoir, soit dans un seul homme , soit dans l'assemblée du peuple, ne peut jamais former une constitution politique, et que tout bon gouvernement représentera toujours un traité de paix , avec un équilibre de forces nécessaire pour en maintenir l'exécution. Que s'il arrive quelquefois que les forces de contrepoids ne soient pas sensibles et apparentes, elles n'en existent pas moins, dans le fait. Souvent elles ne consistent que dans les opinions , dans les habitudes, dans les richesses, dans les besoins mutuels. Souvent même elles paraissent en plus grand nombre d'un côté que de l'autre; mais, en moral tomme en physique, un équilibre rigoureux est difficile' à trouver; et jusqu'à ce que les balances soient parfaitement compensées, elles doivent toujours osciller.
Peut-être ai-je trop insisté sur ces réflexions; peutêtre paraîtrai-je avoir encore échappé cette fois-ci à ces lecteurs empressés de trouver des opinions toutes faites, des opinions bien tranchantes, bien prononcées, qu'on puisse rejeter ou adopter d'une façop péremptoire. Ils se plaindront sans doute de
ce que, dans un ouvrage intitulé De la Félicité publique , je n'ai pas indiqué les moyens de rendre les peuples heureux dans toutes les situations , dans tous les cas. Hélas ! j'avoue que je n'ai pas rempli leur attente ; mais j'ai dît ce que je sais , peut-être même plus que je ne sais; car, penser, conjecturer, croire même, ce n'est pas encore là savoir. Cependant si Ton veut résumer les idées que j'ai plutôt semées que déduites dans ce chapitre, on y trouvera :
i°. Que la nature semble avoir placé le bonheur de tous les êtres dans les principes de leur conservation et de leur multiplication.
2°. Que l'homme par sa perfectibilité naturelle s'est dérobé à cette loi commune , et qu'ayant bientôt trouvé trop de facilité à contenter ses appétits , il a été exposé à l'ennui et aux besoins factices.
3°. Qu'il paraît cependant que le meilleur moyen de le rendre heureux est de restituer à son égard le plan général de la nature, et de rétablir l'équilibre entre l'activité et la jouissance.
4°. Qu'une autre conséquence de la perfectibilité de l'espèce humaine a été l'inégalité des progrès , qui a établi une grande différence d'homme à homme , de peuple à peuple , et qui a donné naissance à la guerre et à l'oppression.
5°. Que le remède à cet inconvénient n'est pas de ramener l'homme à un état d'ignorance et de simplicité dont il sortira toujours, mais de hâter ses
progrès le plus «Ju'il est possible ; parce que c'est au terme seul que peut se trouver l'égalité.
6°. Que la guerre ayant été le premier effet de l'inégalité des forces , elle a été le principe de tous les établissemens politiques , jet que c'est à elle qu'il faut rapporter les premiers rudimens des sociétés et des gouvernemens.
70. Que si l'attaque et la défense ont été l'objet des premières associations , et la pacification intérieure et extérieure, celui des premières lois, il en résulte que toutes les constitutions politiques doivent «tre regardées comme des traités de paix.
8. Que les meilleurs gouvernemens sont ceux qui , offrant le plus de contre-poids, peuvent être comparés à des traités entre puissances égales, après lesquels il reste des forces et des intérêts suffisans pour les maintenir. *'
9°. Que le gouvernement des peuples subjugués et opprimés ne représente qu'une espèce de capitula* tion que le plus fort a accordée au plus faible ; que ce gouvernement devient vicieux , lorsque les circonstances ont changé, et qu'il est à propos que la législation change avec elles.
io°. Que c'est une vérité importante, que tout ce qui est participe de ce qui a été : de sorte que la plupart de nos régimes modernes rapportant leur origine à des siècles barbares et à des époques malheureuses , où la violence et l'usurpation exerçaient leur empire , il est nécessaire que les idées anciennes
s'effacent , et que la raison prévale enfin sur les préjugés et les habitudes.
ii°. Que les malheurs de l'humanité doivent bien moins être imputés à l'insuffisance ou à l'abus de la raison, qu'à l'ignorance des siècles passés, dans lesquels se sont formés la plupart des habitudes et des principes qui nous gouvernent encore.
i a0. Qu'il y a donc tout à espérer du progrès des lumières; qu'elles ont amélioré et qu'elles améliorent journellement le sort des hommes penfin, que loin d'avoir à envier les siècles passés , nous devons nous regarder comme beaucoup plus heureux que les anciens, vérité qui a été l'objet de cet ouvrage , dont le véritable titre est, nous le répétons : Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de V Histoire.