‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 60 sur 63 · TOME H. IQ · texte numérisé non relu

TOME H. IQ

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travail. Si le plus riche propriétaire veut avoir des meubles, des pendules , des tableaux i il faut qu'il paie des tapissiers, des horlogers, des peintres; et c'est à quoi il emploiera l'excédant des subsistances que ses cultivateurs auront fait naître ; car il importe peu que ces ouvriers ou artistes reçoivent le prix de leurs ouvrages à mesure qu'ils les fournissent, ou qu'ils soient payés annuellement par celui qui les fait travailler. Supposons donc qu'un riche propriétaire ait confié à cent cultivateurs le soin de préparer la subsistance de 900 personnes qu'il destine à lui procurer toute sorte de jouissances de pur agrément : si ce propriétaire , si cet homme riche vient à avoir une querelle avec un de ses voisins; s'il est obligé de lui déclarer la guerre, que pensezvous qu'il fasse ? Rien de plus simple , me répondrez- vous : il laissera les cultivateurs à leurs ouvrages habituels, et il choisira parmi les autres personnes qu'il tient à ses gages un certain nombre d'hommes qu'il emp'oiera , soit à défendre ses possessions, soit à attaquer celles de son ennemi. Tant que cette guerre durera , il se privera de quelque plaisir , de quelque jouissance ; mais elle ne sera pas plus tôt terminée , qu'il se trouvera dans le même état où il était auparavant ; c'est-à-dire tout aussi riche , tout aussi à portée de se procurer des jouissances par le travail d'autrui.

Supposons maintenant que notre riche possesseur se soit conduit tout autrement , et que tenant , par erreur ou par faiblesse , à tous ses amusemens qu'il aura pris pour du bonheur, ou à son faste qu'il aura pris pour de la jouissance, il ait préféré d'envoyer à la guerre ces hommes mêmes dont le travail servait à le nourrir : supposons qu'il ait choisi cinquante laboureurs pour en former sa garde, qu'il ait employé les attelages de ses charrues à traîner son artillerie , qu'il ait fait de ses fermes des châteaux forts, etc. voici , selon toute apparence , ce qui sera arrivé : la première

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année il aura conservé ses chevaux de chasse , ses officiers de bouche, ses artistes, parce que les cinquante cultivateurs qui seront restés à leurs travaux , auront fait tous leurs efforts pour suffire à leur tâche et à celle de leurs camarades qu'on leur a enlevés 'r la seconde année , ces efforts ne pouvant plus se répéter, et ayant même épuisé leurs forces , bien loin de pouvoir suffire à ce travail excessif, chaque homme ne sera même plus en état de faire ce qu'il faisait autrefois : la culture sera négligée , les terres mal labourées, mal soignées ; de sorte que la troisième année les subsistances ne se trouvant plus les mêmes, le propriétaire n'aura plus de quoi entretenir les ministres de son luxe ou de ses plaisirs , lesquels ne tarderont pas à être mécontens et à s'éloigner : enfin, pour peu que la guerre dure encore , il ne lui restera plus ni' richesses , ni jouissances, et les maux qu'elle aura entraînés seront irréparables.

Âpres avoir ainsi placé les choses sous le point de vue le plus clair et le plus sensible, que nous reste-t-il 41 faire désormais , sinon à étendre nos idées , en appliquant cette hypothèse à deux- nations, de forces à peu près égales, qui se trouveraient engagées dans une guerre indispensable? Voici , n'en doutons pas, le raisonnement -que la plus éclairée des deux pourrait faire : « Les choses sont arrangées de * telle façon, qu'un petit nombre d'entre nous, un dixième « à peu près, suffit pour nourrir tout le reste. Les neuf « autres dixièmes n'ont guère de moyens d'obtenir leur part « de ces subsistances, qu'en offrant des objets d'échange, « qu'en provoquant les désirs du cultivateur et du proprié- « taire. Ce sont donc les dépenses de cette classe qui nour- « rissent l'autre , il n'importe lesquelles : ce qui est très vrai « et très important , c'est que dans l'état où sont les choses , « il faut pour que tout le monde subsiste , qu'il y ait tou- « jours la même quantité de dépenses. Or, c'est ce qui arri-

« vera pendant la guerre : car si nous allons disposer d'une « partie des subsistances, c'est aussi pour les répandre, et « au lieu que vous aviez coutume de les donner à des hom- « mes qui tous brodaient des habits , qui lambrissaient y os « appartenions , qui tous amusaient par leurs talens (c) , « nous les distribuerons parmi des hommes qui garderont « nos frontières, qui fortifieront nos places, qui fabrique- « ront nos armes, etc. Soyez donc bien tranquilles : la même a quantité de dépenses existera toujours , les mêmes source ces de travail seront ouvertes ; ainsi tous ceux qui n'auront « plus d'ouvrage dans leur profession trouveront un non- « vel emploi (d) dans les différentes ressources qu'on vient « d'offrir à la force et à l'industrie. »

J'avoue que d'après un pareil exposé il serait difficile de penser que la guerre fût ruineuse pour le peuple. Elle serait pourtant un mal : car les habits, les meubles, les lambris font plaisir à ceux qui les paient , et la guerre est une dépense qui ne fait plaisir à personne. Mais enfin elle ne priverait personne des moyens de subsistance (e) , et si elle était momentanée, la circulation du travail reprendrait bientôt ses premières routes, et la nation aurait pu dépenser sans s'obérer. Mais il en arrive autrement. Cette possession d'un bien-fonds, cette faculté d'employer indifféremment le travail de ceux qu'on fait subsister , à toutes les choses qui nous sont agréables , a reçu depuis long- temps le nom de propriété. Nous n'examinerons pas ici comment l'idée de propriété s'est formée ; nous dirons seulement qu'en général , et surtout dans l'état présent de la société , elle a été très utile au genre humain. Nous sommes donc bien loin de la décréditer; mais nous observerons que le luxe, n'étant

(c) Oui; mais le peintre pourra-t-U faire un fusil?

(d) Non.

(<?) Il faudra donc que Us tailleurs se fassent soldats f

PUBLIQUE. ao3

que l'usage (/) de la propriété, est devenu propriété luimême , ou , pour mieux dire , une sorte de droit ; de façon que lorsqu'il a fallu subvenir aux besoins de la guerre , on n'a pas osé déplacer les richesses en changeant les objets de travail. Il est arrivé de là qu'en même temps qu'on était obligé d'employer un grand nombre d'hommes à de nouvelles professions , les* riches ont conservé le privilège d'acheter le travail du peuple concurremment avec l'état. Le luxe, la magnificence, le plaisir, ont également conservé la plus grande partie de leurs agens , et le gouvernement ayant été obligé d'acheter, le travail des petits , aux dépens des petits, ee travail a 'été reporté en surcharge sur les cultivateurs et sur tous les artisans qui concourent avec eux à la production ou à la préparation des subsistances. Ainsi les nations ont été écrasées , parce que le poids qui devait être partagé entre tous , n'a été supporté que par les classes de citoyens les plus utiles à l'état. Ainsi la guerre a augmenté le travail général , ce qui est déjà un mal ; et elle l'a augmenté d'une manière inégale et oppressive , ce qui est un plus grand mal encore. Peut-être cet inconvénient aurait-il toujours été difficile à prévenir; car il faut observer que dans toutes les sociétés industrieuses ou commerçantes, chaque homme n'a guère qu'une manière de subsister; c'est ce qu'on appelle son art , sa profession. Chaque métier fait une classe à part, une société particulière dans la société générale , un état dans l'état; Or , les hommes ne peuvent pas aisément changer de profession ; ce sont des chenilles attachées à une feuille ; si l'arbre sèche , elles meurent avec lui. Voilà ce qui fait que dans les guerres malheureuses on voit souvent vingt mille manufacturiers mourir de faim, tandis que vingt mille soldats manquent au complet des armées, que les arsenaux sont déserts, et que les arméniens

(/) Usage de propriété y ou plutôt obus.

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languissent faute de bras (g). Ajoutez à cela que le droit de propriété et l'inégalité des fortunes ayant établi une grande concurrence en tue ceux qui demandent des subsistances pour prix de leur industrie, concurrence d'autant plus grande de leur part, que le besoin de subsister est plus pressant que celui de jouir et de s'amuser j il est arrivé que le travail a toujours approché de trop près le niveau des forces de l'ouvrier; de manière que cette classe laborieuse n'a' presque point de travail disponible, et que l'état ne peut lui en demander sans l'écraser. Considérez encore la disproportion des résistances, la patience du pauvre, le crédit du/ riche, la disposition de tout administrateur à préférer les moyens faciles aux moyens utiles , et vous vous expliquerez bientôt comment les guerres ruinent aisément les états qu'elles ne devraient seulement pas affaiblir, (h)

Voyons maintenant comment les emprunts diminuent un peu cet inconvénient : je suppose qu'un état ait besoin d'une quantité de travail représentée par la -somme de 3oo millions : je dis une quantité de travail, parce qu'il ne faut pas perdre de vue que toute dépense représente un travail imposé sur une nation, puisqu'il est égal de lever une somme considérable ou d'exiger des recrues, des remontes, des vivres , des armes et des ouvriers de toute espèce pour le service d'une armée ; or , nous venons d'observer qu'une pareille somme ne peut pas être levée uniquement sur les gens riches , ni le travail qu'elle représente imposé uniquement sur les agens du luxe , sans attaquer la propriété et sans causer les plus grandes convulsions par des change* mens subits dans les moyens de subsister : on cherche donc

(g) Mauvaise administration, car tout homme peut être pionnier, awturier, vivandier.

(h) Elles les affaiblissent nécessairement par Us maladies, morts, désertions , dévastations.

à adoucir toutes ces crises, en imposant pour le moment une somme modique , qui ne représente que l'intérêt d'une somme plus considérable qu'on emprunte. Mais tout emprunt représente une dépense ; si l'état a emprunté 3oo millions, il a dépensé 3oo millions en travaux (i), et s'il a assez bien payé ses agens pour que les autres classes aient reflué sur celle-là, le désordre n'a pas été très grand. La même quantité de travail a distribué la même quantité de subsistances ; tout le monde a vécu. Le mal est donc bien moins considérable que si tout le travail nécessaire au soutien de la guerre avait été exigé avec rigueur, et réparti avec inégalité : ajoutez à ces considérations que l'emprunt dans le cas des grandes dépenses , a cet avantage sur l'imposition , qu'il n'attire à lui que les sommes dont chacun peut disposer, sans retrancher de ses dépenses habituelles; au lieu que l'imposition s'empare souvent du nécessaire. Que dans un cas urgent on exige un quart du revenu net , ou si l'on veut, cinq vingtièmes, que je suppose monter à 200 millions , il est sûr que chaque propriétaire sera obligé de diminuer sa dépense d'un quart; et c'est autant de moyen de subsistance enlevé au peuple. Cette diminution excéderait même la proportion avec les sommes exigées; car des impôts si exorbitans ne manquent pas de jeter la consternation dans tous les esprits, et de resserrer l'argent dans toutes les bourses. Il n'en est pas de même de l'emprunt , qui ne prenant rien, ou du moins très peu de chose sur les dépenses habituelles, met encore en mouvement l'argent que les capitalistes tenaient en réserve.

Maintenant , supposons que la guerre s'étant prolongée , le gouvernement se soit vu oblige de multiplier ses ressources , et qu'enfin la paix n'ait été conclue qu'après qu'il aura emprunté un milliard. U s'agit d'apprécier quel est

(*) Oui; mais si les ennemis ont pris vos travaux !

désormais l'état de la nation : car alors elle est chargée d'air arrérage de cinquante millions, et il faut en conséquence que la contribution annuelle soit augmentée d'une pareille somme. Mais si toute imposition doit représenter un travail fourni par les particuliers à l'état , je demande à présent si la quantité de ce travail est augmentée? si dans le fait cette contribution n'est pas idéale (A)? et enfin, si lorsque le gouvernement reçoit d'une main pour rendre de l'autre , la surcharge est plus réelle qu'elle ne l'est à Amsterdam , lorsque la banque fait une navette perpétuelle de paiement et de recette? Mais, me direz- vous, si dans l'obligation de payer l'arrérage de la dette, l'état prend le dixième du revenu des propriétaires , ce dixième ne représente-t-il pas le travail qu'ils auraient pu payer avec une certaine quantité de subsistances, dont leurs mercenaires se trouvent frustrés à leur tour ? Je répondrai que dans cette hypothèse il n'y a point de diminution réelle, mais seulement un déplacement de revenu net : que s'il arrive que mille propriétaires aient cent millions de revenu net, moins dix; mille autres propriétaires qui possèdent encore des contrats, ont cent millions de revenu , plus dix; que ceux-ci commandent plus de tra-^ vaux qu'ils ne feraient s'ils n'avaient point d'effets en papier (/), de même que les autres en commandent moins qu'ils ne feraient s'ils n'étaient pas obligés de payer le dixième; enfin, que suivant ce calcul, la quantité de travail reste toujours la même, puisque les besoins de l'état n'en réclament pas plus que par le passé ; et voilà la véritable raison pour laquelle les nations bien gouvernées restent encore dans l'état le plus florissant (m) en sortant d'une

(k) Non, sans doute. Le cultivateur paye davantage, le munitionmaire, l'entrepreneur, le trésorier, jouissent ; le corps de V état souffre.

(/) Et ceux qui se bornent à amasser!

{m) Ah! le plus!

PUBLIQUE. • ay:

guerre longue et dispendieuse. Voilà pourquoi les Anglais sont encore riches et puissans , et continuent de dépenser ou de consommer autant qu'ayant la guerre. * (n)

Avant que d'étendre plus loin l'application de cesprincipes, il ne faut pas se dissimuler qu'il est des circonstances qui les rendent susceptibles de quelque restriction. Nous ayons . supposé jusqu'ici que l'état n'a emprunté que des sujets ; mais quoique la plus grande partie des richesses se trouve chez les nations qui ont coutume de recourir à ces eipédiens» on ne peut disconvenir qu'au moment où elles ouvrent des emprunts , il ne leur vienne des sommes considérables de la part de l'étranger. C'est encore pis si ces nations riches et puissantes ne sont pas toutes en guerre dans le même moment. Car celle qui aura conservé la neutralité aura certainement beaucoup de richesses , et manquera de débouchés pour en faire usage. Elle versera donc de grandes sommes dans les fonds des nations belligérantes8. Or, comme nous avons déjà établi que tout argent monnayé est une créance sur le. travail d'autrui, et que toute dépense réprésente un travail , il n'est pas douteux que l'argent exporté tous les ans chez l'étranger peur le paiement de ces arrérages , représente un travail annuel dans la nation qui emprunte , travail stérile et tributaire de sa part.

1 II faut avouer que dans le cas où le renversement des arrérages compenserait la somme levée par l'imposition sur tous les propriétaires d'un état , il en résulterait encore qu'ils auraient de moins les capitaux qu'ils avaient placés dans les fonds publics.. Maïs qu'est-ce que cela prouverait, sinon qu'ils auraient fourni aux dé* penses de l'état, ce qui est juste et naturel?

(n) C'est qu'Us ont augmenté leur commerce à nos dépens.

■ C'est ce qui est arrivé aux Hollandais, qui possèdent a pré* sent une grande partie de nos meilleurs fonds, et surtout de no» rentes viagères.

ajj8 . DE LA FÉLICITÉ

Éclaircissons encore cette matière par un exemple. Hambourg fait la guerre à Dantzig ; Hambourg a soixante mille habitans, dont les uns vivent dans l'aisance, et dont les autres cherchent leur subsistance dans le travail. Le conseil de cette république pourrait annoncer que la classe de citoyens qui travaillent aux choses de nécessité absolue serait la seule qui continuerait ses ouvrages ; que tous Les autres ouvriers , artisans , etc. etc. qui ne sont que les agens du plaisir ou du luxe, seraient employés au service de l'armée; mais que pour les faire subsister on s'emparerait de tout le superflu des riches, c'est-à-dire de tout ce qu'ils dépenseraient pour des objets de luxe et d'amusement; ce qui serait encore plus simplifié sous la dénomination d'une taxe générale sur l'aisance. Mais que d'obstacles s'opposent à, une pareille résolution ? L'union ne règne guère dans les républiques que lorsque les périls sont pressans. La forme du gouvernement , les magistrats actuels ont toujours des ennemis. A quels dangers ne s'expose ra-t-on pas, si l'on renverse ainsi toutes les fortunes , si l'on attaque toutes les propriétés ? Et puis ce luxe, cette aisance, encourageaient certaines classes d'artisans nécessaires à la prospérité de ce petit état. Suspendre tout à coup leurs occupations, les priver de leurs profits habituels , c'est rompre les liens qui les attachent à la patrie. D'un autre côté , si l'on partage le poids entre tous lés sujets , une imposition générale causera, à la vérité', moins de murmures, et d'ailleurs les plaintes des foibles ne seront pas inquiétantes; mais ces dernières classes que vous imposez n'ont ni travail , ni subsistances disponibles ; et lorsque vous leur demandez de l'argent , vous exigez qu'elles fassent une épargne sur leur travail ou sur leurs subsistances. Cependant l'ennemi approche, le moment presse ! On imagine un expédient. On s'est convaincu qu'on ne pouvait guère épargner qu'un sixième sur

le travail général, ce. qui peut représenter la solde de dix mille hommes de troupes : mais il en faut le triple au moins.... Eh bien 1 la somme nécessaire à l'entretien de cet excédant , on l'empruntera de la ville de Brème , et soit qu'elle prête de l'argent qui représente des subsistances , ou des subsistances qui représentent un travail , les subsides n'ayant pas changé de nature , les magistrats de Hambourg raisonneront ainsi : « Si nous pouvons faire la paix après la campagne , nous « conserverons encore trois ans l'état de gène où nous nous « sommes mis cette année-ci : nous continuerons d'épargner « le sixième du travail public , ou la solde de dix mille hom- « mes, pour nous acquitter envers nos voisins. Cette charge « sera plus longue ; mais moins pesante , elle sera portée sans « murmure : nous aurons sauvé l'état , le gouvernement et « nous-mêmes, ce qui est encore plus intéressant. » ' (o)

Je ne parle pas de l'avantage qu'on fait au préteur; avantage qui augmente ou prolonge encore un peu l'embarras du débiteur , mais qui est compensé par ceux que ce dernier a été à portée d'obtenir à la guerre ; le lecteur a dû me prévenir sur cette circonstance : mais si les riches particuliers de la ville, voyant que leur fortune a été épargnée, et que l'état accorde un avantage considérable à ceux dont il emprunte les secours, se décident, par intérêt, à ce qu'ils auraient dû faire par esprit de patriotisme j s'ils économisent sur leurs jouissances actuelles, c'est-à-dire sur le travail qu'ils soudoyent , pour prêter eux-mêmes ce travail au gouvernement; si les sommes qui le représentent sont égales à la moitié de celles que nous avons supposé avoir été four-

1 Une proposition à peu près pareille fut faite aux Athéniens par Xénophon. Voyez Discours sur P amélioration des revenus de la république.

(o) Songez que tous parlez de villes qui subsistent uniquement par le commerce. Il y* ici peu de travail des mains.

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nies par la ville de Brème , Hambourg n'est plus redevable à l'étranger que du travail de dix mille hommes. Enfin , si les citoyens de cette ville ont fourni les quatre cinquièmes de la somme empruntée , l'état ne reste plus débiteur que du travail de quatre mille hommes. Quant à l'intérêt et aux remboursemens qu'il doit à ses propres sujets, on voit bien que cette charge n'est qu'idéale ; car il faut bien qu'il s'en procure la valeur d'une façon ou. de l'autre. Or, il se trouve qu'il la reprend à peu près sur ceux même qui la reçoivent 5 je dis à peu près , parce que tous les gens aisés n'ont pas prêté des fonds; mais cette petite inégalité est bien moins importante pour le public que le bonheur du peuple , lequel ne perdra rien toutes les fois qu'on n'augmentera pas son travail , et qu'on ne diminuera point ses subsistances. Que serait-ce si les plus riches Hambourgeois avaient dans leurs coffres une certaine quantité d'argent comptant , c'està-dire des créances sur le travail des étrangers ' ? Alors ces citoyens , en portant leur argent au gouvernement , lui donneraient les moyens de soutenir la guerre, sans rien prendre sur le travail du peuple , soit qu'on employât cette somme à louer des soldats , soit qu'on s'en servit pour acheter des armes, des subsistances, etc. Il est vrai que l'état aurait toujours fait des dépenses , mais il aurait fait un bon

1 Je répéterai ici qu'on ne doit pas être surpris si j'emploie l'expression de travail, de préférence à celle de denrée ou d'argent. C'est le travail qui met seul le prix aux denrées. L'eau du ciel et des fleuves ne se vend pas , parce qu'elle ne représente aucun travail. Ainsi, toute chose vénale représente un travail, et n'a de valeur que celle du travail qu'elle a exigé. Il n'est pas besoin d'avertir que toutes les fois qu'il sera question du travail de mille hommes, du travail de dix mille hommes, c'est le travail annuel de mille hommes ou de dix mille hommes qu'il faut entendre. (/>)

(p) Non pat dans les pays ou Ut principale richesse vient du commerça.

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m arche; et si toutes les fois que la république se serait cotisée pour payer une indemnité aux riches, c'est-à-dire l'intérêt de leur argent , ceux-ci , en le recevant par petites sommes et successivement , devenaient plus enclins à le dépenser, l'état aurait fait la guerre, sans que dans le fait il lui en eût rien coûté. Il est vrai qu'il aurait aussi une ressource de moins ; mais que ne peut pas reproduire une longue paix , un commerce florissant et une bonne administration ?

J'insiste sur ces réflexions, parce qu'il me paraît que cette matière n'a jamais été bien débrouillée , et qu'on a toujours confondu les effets de la dette avec ceux de la dépense. M. Hume 1 , ce philosophe si inaccessible à tous les préjugés , cet auteur à qui j'offre avec tant de plaisir l'hommage de l'estime et de l'amitié , me paraît avoir condamné avec trop de sévérité tes argumens par lesquels on s'efforça de rassurer l'Angleterre, lorsque les Davenant et les Pulteney(<7) attaquèrent le gouvernement des Whigs. Peut-être un penchant naturel pour les Torys , cette espèce d'attrait qui trahit quelquefois le philosophe sceptique en décelant son opinion secrète, a-t-il altéré pour un moment l'exactitude de sa balance. Il se contente de réduire les choses à l'absurde, en supposant qu'il n'y a point de terme aux emprunts , et que l'état doit tout le revenu des particuliers ; mais j'observerai d'abord qu'en Angleterre, le revenu des terres étant de plus de 400 millions (r), et cette puissance ne devant à présent que 120 millions d'arrérages, il faudrait pour que pareille chose arrivât, qu'elle eût trois fois autant de guerre à soutenir qu'elle eut a éprouvé depuis 1688.

1 Voyez Essays on crédit public t on taxes, etc. (q) Davenant ni Puiteney n'étaient torys. (r) De nos livres.

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Je demanderai ensuite contre quelles nations ces guerres auront lieu. Si c'est contre des états qui n'ont point de dettes, et qui ne sont pas obligés d'emprunter, je Conviens que le cas sera très embarrassant. Mais si c'était contre la France et contre la Hollande , il me semble que les choses seraient pour le moins au pair , et je comparerais volontiers ces puissances à des joueurs de paume qui auraient une jambe attachée ; la partie serait moins vive , mais toujours égale. Si l'on m'objectait l'embarras réel où se trouvent les puissances obérées; sans repéter encore que cet embarras est dû en grande partie à la situation critique où ceux qui gouvernent se sont trouvés relativement à ceux qui sont gouvernés, je répondrais seulement que* toute nation qui fait la guerre avec de grandes armées , de grandes flottes, et , pour tout dire en un mot, avec de grandes dépenses, sera bientôt ruinée, si elle n'en* est dédommagée par le pillage. Or, le pillage n'a plus lieu depuis que tous les pays qu'on subjugue se soumettent par capitulation, depuis qu'on n'enlève plus les bestiaux, et qu'on ne réduit plus les peuples en captivité. (*) N

Loin donc d'attribuer la situation critique de plusieurs puissances aux dettes qu'elles ont contractées, je regarderai cqmme un problème l'état florissant où elles se trouvent encore après les guerres opiniâtres ou ridicules qu'elles soutiennent depuis long-temps. Et pourquoi s'en prendre à la dette de ce qu'on peut mettre sur le compte de la dépense (t) ? Ce jeune homme n'est point ruiné pour avoir emprunté cent mille écus , c'est pour les avoir dissipés. L'Angleterre , en 80 ans , a dépensé trois milliards au delà de ses revenus ; ces trois milliards représentent un travail (u) qui

(s) Les prises de vaisseaux et les succès dans les Indes ont valu plus que des pillages.

(/) Dites des pertes. («) Et un commerce.

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aurait pu être employé plus utilement au défrichement d'une grande quantité de landes , ou à l'encouragement de l'agriculture en Ecosse et en Irlande. J'avoue que je trouverais difficilement d'autres objets que, la guerre ait fait négliger ; car cette heureuse contrée offre partout l'image de la prospérité : population , agriculture , manufactures , grands chemins , établissemens magnifiques , rien ne parait y manquer, et c'est un argument terrible entre les mains des sceptiques en politique. Mais il faut observer: i°. Que la situation de ce pays est très favorable en tout point; a0, que l'excellence de son gouvernement et la sagesse de son administration ont dû triompher de beaucoup d'obstacles : car telles sont nos erreurs en politique, telles sont les suites d'une mauvaise morale et d'une mauvaise législation , que toutes les nations du monde , si l'on excepte les Chinois , sont infiniment an dessous du degré de prospérité auquel elles peuvent atteindre; 3°. que cette prospérité de nos voisins ne doit pas être regardée comme le partage de tout l'empire britannique, mais de la seule Angleterre , l'Ecosse étant encore, en grande partie, inculte ou déserte, et les Irlandais (jr) n'ayant guère été jusqu'ici que les ilotes des Anglais. Je sais que cette politique est mauvaise , de fonder ses richesses sur l'exclusion , et de prétendre soutenir un peuple aux dépens de l'autre ; mais elle peut offrir quelques avantages illusoires et momentanés. Enfin , puisqu'il faut trouver chez les Anglais les traces de leurs erreurs , et les suites de leurs dépenses excessives , je pense que c'est en Ecosse et en Irlande qu'il faut les chercher. Si les taxes eussent été moins fortes , on n'eût pas été obligé de gêner l'importation des denrées irlandaises pour soutenir les fermages en Angleterre ; et si le commerce eût été moins chargé par les

(x) Les Irlandais commencent à prospérer et à travailler, les Écossais

aussi.

3o4 DE LA FÉLICITÉ

douanes et les droits de consommation , on n'aurait eu aucune raison de redouter la concurrence de cette île voisine. On eût aussi donné plus d'attention à l'Ecosse , et les richesses également répandues dans les trois royaumes auraient multiplié le commerce à Cork comme à Londres, à Edimbourg comme à Cork.... Mais , si pendant la dernière guerre l'Irlande a prospéré ; si son agriculture , son commerce, sa population, ont augmenté.... Alors il faudra répondre que les expéditions maritimes ont enrichi ce pays , qui fournit aux arméniens des vaisseaux et au commerce de l'Amérique. Mais si l'Angleterre n'a pas souffert de cette préférence locale, si.... Hâtons-nous de revenir à nos principes, car nous nous sommes embarqués dans une discussion un peu ingrate, et répétons qu'une bonne administration répare bien des malheurs et couvre bien des inconvéniens.

Les faits sont toujours bien génans, bien incommodes pour les gens à système, pour les politiques métaphysiciens : en voici qui peuvent former une nouvelle objection contre leurs principes. Un grand prince , un héros couronné , en commençant son règne glorieux a trouvé une économie tout établie, et une épargne considérable, qu'il a encore augmentée depuis; ses nombreuse victoires n'ont jamais été achetées par des impositions exorbitantes ; il n'a point emprunté; on assure méine qu'il n'a pas dissipé dans la dernière guerre tout l'argent qu'il avait en réserve; la • paix étant rétablie, il a rétabli aussi l'économie dans ses dépenses ; il s'est occupé à remplacer les sommes qu'il avait tirées de son épargne; il a complété son trésor, et cependant ses sujets sont tombés dans la misère (y); l'argent a disparu , le commerce a langui (?) , la circulation s'est ar-

( y) Ils y ont toujours été.

(z) // n 'y a jamais eu de commerce.

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rétée, et la paix a été plus désastreuse que la guerre. Sans doute que le génie puissant qui préside à cet état , n'a besoin que de ses propres ressources pour remédier à ces inconvéniens passagers ; mais ne pouvons-nous pas profiter de cette occasion pour nous excuser de n'être point de l'avis de M. Hume, qui parait pencher pour l'établissement d'un trésor public? Nous croyons qu'il n'est point de sommes •disponibles pour l'état qui n'en augmentassent les richesses , ai elles étaient dépensées utilement. Un canal , un port de mer, un grand chemin, un défrichement, valent cent fois mieux que 10 millions dans un coffre (aa). Et puis, l'expérience nous apprend que les trésors amassés par une administration économe sont bientôt dissipés par une administration prodigue. Charles v avait un trésor considérable : il devint la prbie du duc d'Anjou. Henri iv avait amassé plus de 20 millions, qui en feraient plus de 5o de nos jours : ils ne servirent qu'à enrichir des Italiens et quelques seigneurs <avares et factieux.

Or , si les trésors ne sont pas avantageux pour les nations , il faut donc qu'il arrive de deux choses Tune : ou qu'elles fassent la guerre sur une légère augmentation de leurs impositions , ou que les besoins devenant trop pressans , elles soient obligées d'emprunter. Mais dans le premier cas, la guerre n'est pas fort ruineuse; et dans le second , ce sont les besoins réels et l'importance de la guerre elle-même qu'il faut consulter. Ainsi il résulte de toutes ces réflexions que le* guerres qui se font avec des dépenses modérées, sont beaucoup moins fâcheuses pour les peuples que celles dont les frais excèdent leurs moyens , ce qui se réduit encore à dire que la guerre est plus ruineuse quand on est battu , ou qu'on fait une partie inégale ; toutes choses

(aa) Mais si ces dix millions produisent, on pourra faire deux canaux. TOME II. 20

3o6 DE LA. FÉLICITÉ

qui n'ont rien de commun avec la question de la dette et des emprunts, (bb)

Maintenant que nous avons développé la nature de la dette et son influence sur la (ce) félicité des peuples , il est temps d'avertir le lecteur que nous avons placé les choses dans leur jour le plus favorable. Nous croyons , il est vrai, avoir prouvé que les inconvéniens de l'emprunt sont les mêmes que ceux de la dépense (dd) ; mais nous ne devons pas dissimuler que la nécessité de suivre, sans interruption, la chaîne de nos idées nous a fait omettre quelques particularités assez importantes. Par exemple , nous avons supposé que le gouvernement, devant rendre annuellement à différons particuliers ce qu'il a levé pour payer les arrérages de la dette , la somme des revenus n'avait pas changé, et que par la même raison > la somme des dépenses, ainsi que celle du travail , étaient toujours restées les mêmes (es). Nous ne désavouons pas cette assertion ; mais noms devons considérer que ce déplacement de revenus et de dépenses est sujet à plusieurs inconvéniens. i°. Il suppose des recouvremens et des payemens qui demandent toujours quelques frais, soit qu'il s'agisse de lever des contributions, soit qu'il faille remplir des caisses , les garder et les ouvrir. Or, tous ces frais sont une dépense qui représente un travail et un travail stérile, puisqu'il ne produit ni subsistance ni jouissance. 2°. En admettant même que ces dépenses , étant imposées sur un revenu territorial et en particulier sur le revenu net des propriétaires , n'exigent que peu de frais de perception, et ne portent aucun dommage à l'agriculture

(bb) Que sont donc les dettes contractées dans une guerre malheureuse? (ce) Avant le mot félicité est écrit in (infélicité), (dd) Mais non pas que ceux de la perte. (ee) Et Us pertes , les pertes!

et an commerce , il restera toujours un grand inconvénient : c'est la séparation du revenu et de la propriété foncière.

Je suppose que tous les préteurs ayant été propriétaires, les fonds publics , les contrats soient également partagés entre ces derniers, en sorte que quiconque payerait annuellement mille livres de plus pour l'arrérage de la dette, serait possesseur d'un contrat portant mille livres de rente (jTV H en résulterait toujours un mal, parce que toute diminution sur le produit d'une propriété tend à diminuer, à son tour, l'affection du propriétaire, et a éloigner les entreprises dispendieuses , mais utiles , comme les bàtimens , les défrichemens, etc. D'un autre côté , il arrive qu'on s'attache naturellement à la source de ses revenus , qu'on abandonne les campagnes pour la capitale , et qu'on se livre plus volontiers à une vie oiseuse et inutile. L'inégalité dans le partage des effets publics redouble tous ces inconvéniens : car tandis qu'un propriétaire de 20 mille livres de rente en fonds de terre , possède encore jusqu'à 5o mille livres de revenus en contrats, tel qui n'a que xo mille livres de rentes également en biens-fonds, paie le cinquième de son revenu, et ne possède point de papiers. Je ne dirai pas que la facilité de placer son capital dans les* fonds publics détourne l'argent du commerce , et l'éloigné de tous les emplois utiles : car ceux qui ont tant répété ce lieu commun , n'ont pas fait attention que lorsqu'un homme achète un contrat , il y en a un autre qui vend un contrat , et que si l'acheteur ne plaoe pas son argent dans le commerce , le vendeur n'a peut-être aliéné son effet que pour en faire cet usage (gg). Si l'état ouvre un nouvel emprunt , le cas sera différent ; mais alors

(ff) Au contraire , il aurait mille livres de moins.

(gg) Oui, mais c'est probablement pour payer ses dettes.

3o6 DE LA FÉLICITÉ

cet inconvénient est une suite de la dépense actuelle du gouvernement, et non pas une conséquence de la dette anciennement contractée. Ce que j'oserai assurer r c'est que le peuple , ou plutôt les propriétaires , qui dans les sociétés modernes doivent seuls représenter la nation , ne peuvent manquer de s'affoiblir- considérablement toutes les fois qu'ils troqueront des propriétés foncières contre ces possessions incertaines, toujours dans la main du gouvernement (M). Soit que ce gouvernement porte le nom de monarchie on d'aristocratie , ils doivent tomber tôt ou tard dans la dépendance. Ce que je dirai encore, c'est que si malheureusement les effets publics sont tellement multipliés, que connaître leur valeur, suivre leurs changemens, gouverner soi-même ces variations , soit devenu un art obscur et difficile , il s'établira une espèce de commerce stérile , appelé agiotage; commerce qui ne réussit jamais qu'aux dépens des propriétaires,* toujours dupes des gens à argent; mais j'observerai aussi que tous ces nouveaux incomréniens doivent être plutôt imputés aux fautes du gouvernement qu'à la dette en elle-même , et je répéterai encore que si on veut remonter à leur source, on les attribuera encore moins à l'ignorance qu'à la foiblesse deê ministres , de façon qu'en dernière analyse on trouvera, au lieu des vices inhérens aux emprunts, ceux qui naissent des guerres entreprises contre le vœu des peuples, ou qui sont la suite nécessaire de toute prévarication dans l'exercice de l'autorité publique.

Entraînés dans ces longues discussions, peut-être trop sèches et trop ennuyeuses pour la plupart de nos lecteurs , nous ne devons pas oublier que notre objet principal est d'examiner quelle est l'influence d'une dette publique sur le

(hh) Vrai.

PUBLIQUE. 3o<>

bonheur («) des peuples. Nous avons essayé de diminuer l'opinion effrayante qu'on en conçoit assez généralement : yoici une nouvelle façon de l'apprécier. Si la dette est essentiellement un mal comme dette, et non pas seulement comme représentant une dépense , le premier soin de tout gouvernement doit être de la rembourser le plu» tôt qu'il pourra. Tâchons donc de nous assurer si une pareille opération est toujours la plus avantageuse ; et, pour y parvenir plus tôt , imaginons un état qui ait emprunté précédemment une somme égale au travail de cent mille hommes, pour l'arrérage de laquelle il' rend annuellement celui de cinq mille hommes : supposons encore qu'une sage économie, soit dans l'entretien des troupes, soit dans les dépenses de la cour , lui permette d'épargner annuellement une somme représentant le travail de dix mille individus : quel usage ferat-il de cette épargue? S'en servira-t-il pour diminuer le fardeau général du peuple , en remettant annuellement sur les impositions une somme correspondante à cette épargne , ou bien l'emploiera-t-il au remboursement progressif de la dette publique? D'un côté, la dette, en diminuant peu à peu, finira par s'éteindre entièrement, et le peuple se trouvera à la fin libéré de toute la contribution qui fournissait aux arrérages de cette dette. De l'autre il peut se faire que, les taxes étant excessives ou mal réparties , la nation ait un besoin plus pressant d'un prompt soulagement : il peut se faire encore que les frais de certaines impositions étant beau* conp trop considérables, l'anéantissement. de ces impositions soit l'opération la plus nécessaire ; ce qui réduit le problème à ces deux questions : Le peuple a-tril besoin d'un allégement immédiat? Le remboursement ne sera-tM pas plus onéreux que la dette?

Première question. Le peuple a-t-il besoin d'un allège-

(i«) Malheur.

3io DE LA FÉLICITÉ

ment immédiat? c'est ce qu'il est important de considérer: car en supposant qu'un état chargé d'une dette de deux cents millions (kk) , pour laquelle il paie cinq pour cent d'arrérages , veuille rembourser annuellement le dixième de cette somme , il est clair que dans la première année il n'allégerait le fardeau public que d'un million; diminution bien légère , et qui serait à peine aperçue. Mais si la contribution est trop forte pour le peuple , si elle excède ses moyens , si elle le détourne des travaux d'amélioration; si elle le prive du repos qui lui est nécessaire , etc. etc. ne vaut- il pas mieux lui remettre annuellement la somme entière de vingt millions , que de se contenter d'en remettre seulement l'arrérage, qui n'en fait que la vingtième partie? Vous me direz que les sommes remboursées cessant de représenter un travail stérile , comme celui qui sert à l'entretien des armées ou au faste des cours , elles passent bientôt des propriétaires des fonds à la classe laborieuse qui pourra augmenter le prix de son travail , ou diminuer quelques heures de ses journées : mais ces retours sont-ils assez rapides et assez immédiats , surtout lorsqu'ils doivent avoir pour véhicules l'argent monnayé ou les papiers - monnaies qui prêtent è tant de spéculations et de manœuvres différentes ? D'ailleurs , si en allégeant le fardeau du peuple , en facilitant le commerce , en perfectionnant l'agriculture , vous parvenez à donner aux denrées la plus grande valeur possible, vous diminuerez véritablement le capital de votre dette; car alors l'argent n'aura plus le même prix qu'il avait auparavant : cent millions que vous devrez encore dans un temps de prospérité, ne représenteront plus la même somme que vous aurez empruntée dans un temps de détresse. Nouvelle manière d'envisager cet objet dont il résulte également que

(kk) Dans la première édition U calcul était tout autre, et Foltaère avait écrit en marge : Le calcul me parait faux.

PUBLIQUE. 3n

si le peuple est surchargé , il faut mieux remettre des impositions que rembourser la dette.

Seconde question. Le remboursement ne sera-t-il pas plus onéreux que la dette? Cet examen est très intéressant; car si pour rembourser annuellement une somme de dii millions tous êtes obligé d'en lever une de douce sur le peuple , tous ferez certainement un très mauvais marché. Prenons un exemple à portée de nous. On lève en France un impôt sur les boissons qui porte le nom d'aides. Cet impôt coûte ao pour cent de perception , et rapport au roi autour de 3o millions. Or, je demande si lorsqu'en 17.64 on forma un fonds d'amortissement de ao millions , il n'aurait pas mieux valu diminuer les droits d'aides , ou , pour mieux dire , les changer en un simple impôt territorial , qui, produisant encore un certain revenu, aurait facilité la conversion de la gabelle (U) dans une taxe répartie au marc la livre de la taille ou du vingtième? Je sais qu'on peut difficilement raisonner d'après ce remboursement illusoire qui exigeait d'autres ressources ; mais ces ressources ne les aurait-on pas trouvée» plus aisément en améliorant le sort des campagnes ,' qu'en se bornant à un simple virement de parties , plus digne d'un agioteur que d'un ministre? Enfin , j'ajouterai à ces différentes considérations , que dans la supposition même que les impositions sont réparties avec sagesse et perçues avec économie, il faudrait encore , avant de songer à rembourser, s'informer bien exactement, s'il n'existe pas d'emploi d'argent plus pressé. Quand la France aurait aboli les droits d'aides et de gabelle, je regarderais encore les canaux de communication entre la Somme et l'Escaut y entre la Moselle, la Meuse et la Marne, entre la Saône et la Seine , comme des opérations plus utiles qu'un remboup-

(11) Après les avoir supprimés on Us aurait rétablis.

3ia DE LA FÉLICITÉ

sèment de 60 millions (mm). J'en dirais autant de la perfection des grands chemins, de la construction des ponts, du dessèchement des marais, du défrichement des landes , etc. Il ne faut pas oublier non plus que le remboursement de» dettes dispose tous les gouvernemens à la guerre, tandis que les dépenses utiles rendent la paix avantageuse , sans en abréger la durée.

Après avoir envisagé l'objet par tant de faces différentes, tout lecteur impartial doit convenir avec nous qu'à quelques inconvéniens près, que nous avons énoncés, la dette publique n'est pas une plaie si grande qu'on se l'imagine ; qu'elle n'est un mal réel qu'autant qu'elle représente des dépenses excessives; enfin, que son remboursement n'est pas d'une nécessité absolue , ni même l'objet le plus important d'une bonne administration. Peut-être n'aura-t-il pas regret à l'application qu'il aura été obligé de nous donner, s'il peut se convaincre que les malheurs de ses concitoyens, je dis plus , ceux de ses semblables ( car l'humanité ne connaît pas les limites des empires ) , ne sont pas proportionnels à ces dettes énormes dont la masse parait si accablante au premier coup d'œil. L'emploi de panégyriste des rois a été justement avili; mais celui de consolateur des peuples doit être chéri et estimé , surtout si en leur montrant leurs espérances , on ne leur dissimule pas leurs dangers ; si Ton ne cherche point à leur inspirer une fausse sécurité, et si toutes les fois qu'on veut diminuer l'opinion qu'ils ont de leurs maux, on a soin de leur prouver en même temps qu'ils peuvent être beaucoup mieux. Une telle persuasion , une pareille disposition des esprits me parait la plus favorable à toutes sortes de progrès. Elle est également éloignée du mécontentement chagrin qui désespère de tout, et de la

(mm) Oui; mais ces canaux produiront à coup sûr des dettes nowettes, et seront abandonnés.

PUBLIQUE. 3i3

vaine confiance qui ne doute de rien. Laissons à ceux qui sont appelés aux soins pénibles du gouvernement à calculer toutes les circonstances morales qui doivent modifier les principes généraux; mais puisque dans notre loisir nous avons cru pouvoir développer ces principes , essayons du moins de fournir toute notre carrière en montrant leurs conséquences ; et soit qu'on veuille nous réfuter ou nous applaudir, épargnons à nos censeurs et à nos approbateurs la peine de chercher le résultat de nos opinions.

Ce n'est pas inutilement que nous avons apprécié en travail public toutes les contributions des peuples, toutes les dépenses du gouvernement. Il en résulte, %pe dans la forme actuelle des sociétés , tout travail représente des subsistances pour une partie des citoyens , et des jouissances pour l'autre; que toute disposition qui trouble ce commerce , attaque directement le bonheur des nations ; que toute dépense publique est absolument dans ce cas-là, et que, par conséquent, elle doit toujours être regardée comme un minimum fn/i), c'est-à-dire qu'elle doit toujours être la plus petite qu'il est possible. Nous avons dit plus haut que la sûreté et la conservation servaient de limites naturelles à cette économie : c'est donc à ceux qui gouvernent à bien connaître ces limites , et à prendre toutes leurs précautions pour n'être jamais en-deçà ni au-delà. Le nombre des sol* dats et des forteresses est de toutes les dépeuses celle qui frappe (oo) le plus les habitans des capitales. Cependant s'ils pensaient que les puissances ne peuvent guère désarmer que de concert , et s'ils se rappelaient les conséquences terribles qui ont suivi quelquefois la perte d'une bataille ou la prise d'une ville, ils seraient plus modérés dans leur

(/ut) Elle peut être de plusieurs millions ; cela n 'est pas minime, fK) Alarme, %

3i4 DE LA FÉLICITÉ

censure , et ils ne voudraient pas qu'un père du famille, obligé de faire quelques retranchemens dans sa maison , commençât par renvoyer son portier. Ces erreurs , si communes parmi nous , ne peuvent venir que.de l'habitude que nous avons prise de distinguer le souverain d'avec l'état. C'est le souverain qui paie les troupes : on en conclut que cette dépensé vient de lui, et c'est celle-là qu'on veut attaquer la première. Mais je demande si 3e mille moines sont moins à charge ou plus utiles à l'état que 3o mille soldats '. Arrangez-vous comme vous voudrez , il faut pour entretenir les uns et les autres, ou qu'il y ait une augmentation de travail dans la classe cultivatrice et industrieuse, ou une diminution de jouissances dans celle qui fournit les subsistances. < Sans entrer dans aucune discussion théologique, on peut assurer qu'il est des peuples chez lesquels le clergé se trouve réduit aux évêques , aux curés et aux vicaires. Il en est même qui n'ont d'autres ecclésiastiques que des pasteurs. Ces peuples peuvent errer sur le dogme; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a parmi eux autant de foi et plus de mœurs que chez- quelques nations inondées de prêtres et de moines. Si dans quelqu'une de ces nations le nombre de ces bommes inutiles montait encore à 3o mille personnes , je dis que la réforme de 3o mille moines , ou celle de 3o mille soldats soulagerait également le peuple relativement aux contributions, c'est-à-dire aux épargnes à faire sur les jouissances et sur les subsistances. Je laisse maintenant à décider quelle est la pins utile : mais je crois pouvoir , à tout hasard, rassurer les militaires.

Je ne répéterai pas ici ce qui a été dit si souvent sur le

1 On a yu plus haut que le nombre des moines ne monte pas à présent à 3o mille ; mais les religieuses qui ne sont ni hospitalières ni chargées de l'éducation sont un fardeau public commlÉe* moines. *

PUBLIQUE. . 3i5

célibat des ecclésiastiques , et surtout sur celui des moines. J'écris pour des lecteurs instruits, et plus instruits que moi. J'offre mes idées à la plupart d'entre eux, comme je le ferais en conversant avec des gens d'esprit ; et je ne me sers de la y oie de l'impression que pour étendre un commerce qui a toujours fait le bonheur de ma vie : dans ce commerce, chacun ne doit offrir que celles de ses idées qui doivent être neuves pour les autres. En voici une qui me parait être de ce genre. Je crois que de tous les religieux , les moins onéreux à l'état , ce sont ceux contre lesquels on a le plus crié, c'est-à-dire les plus riches d'entre eux. Les Bénédictins (j>p) , les Prémontrés , les Bernardins sont en bien plus petit nombre que les Franciscains et tous les mendians. On peut les regarder comme une société de propriétaires qui, usant modérément de leur revenu net, en reversent une partie en avances et en améliorations. Un auteur célèbre a déjà fait l'éloge de la culture des moines ; mais nous différons beaucoup dans nos résultats , parce qu'il a regardé comme une justification de tous les moines ce «fui n'était que l'excuse de quelques-uns. M. Hume a pensé aussi qu'on avait peut-être trop exagéré le déficit que ces religieux avaient causé dans la population. A la place des grosses abbayes , il suppose des châteaux habités par des seigneurs riches et fastueux, et il voit ces propriétaires prodigues dépenser leurs revenus en chiens, en chevaux, en valets inutiles. Mais qui pourra comparer le faste des châteaux à celui des abbayes {qq) ? D'ailleurs , c'est bien plus par leur nombre que par leurs richesses que les moines nuisent à la société. On connaît et l'on méprise assez ces mendians qui n'ont pour ressources que leur impudence , et pour capital

(jtp) Les Chartreux.

(qq) Le faste des châteaux est bien plus solide. Tout grand couvent a un trésor; Us grands seigneurs empruntent.

3x6 DE LA FÉLICITÉ

que la superstition ; mais on ne se fait pas une idée de la contribution immense qu'ils lèvent dans les campagnes. Qu'un souverain embarrassé de payer ses troupes envoie trente mille hommes dans le plat pays, en ordonnant aux chefs de cette milice de la faire entretenir par le peuple, de la manière la plus douce qui soit possible : quel cri ne s'élèvera pas contre cet arrangement, très vicieux en effet, mais beaucoup moins encore que la permission qu'on laisse aux moines d'abuser de la crédulité publique! Tolérance pernicieuse qui ne leur donne, à la vérité, aucune force coactive, mais qui leur laissant une arme terrible contre le simple et l'ignorant, équivaut à un ordre d'opprimer le faible , et de respecter le fort.

Maintenant revenons sur nos pas, et voyons si tout le mérite des riches abbayes. ne se borne pas à être moins pernicieuses à l'état que cette fourmilière de mendians dont il est infecté. On a dit que les moines étaient meilleurs propriétaires que les gentilshommes : mais pourquoi les gentilshommes sont -ils pauvres ? C'est que le clergé et les moines se sont emparés de toutes les richesses. Il vaudrait autant dire que les financier» sont plus utiles à l'état que les petits tenanciers , car leurs terres sont certainement mieux cultivées. On fait beaucoup de bruit de cette portion de revenus que les religieux emploient à l'amélioration' de leurs fonds : mais a-b*on bien calculé si toutes ces améliorations ont été le fruit de leurs épargnes? A-t-on tenu compte de toutes ces oblatiom,.de tous ces legs en argent comptant qui dépouillaient la succession des particuliers , et dégradaient ainsi leurs propriétés, pour fournir aux abbayes de quoi faire des murs , des fossés et des plantations ? Je suis persuadé que si mes pères avaient distribué des pardons et reçu des offrandes , les terres de ma famille seraient aussi bien cultivées que celles d'aucune abbaye.

Voici une objection qui n'a pas de réplique. Voulez-vous opposer les abus aux abus, mettez en parallèle avec les dépenses de quelques particuliers dissipateurs , les capitaux immenses que les abbayes ont employés en bàtimens , et qu'elles dépensent encore journellement dans l'entretien de ces édifices. Que de fermes n'aurait-on pas bâties autrefois avec les sommes qu'ont coûté et qu'exigent encore les bàtimens de Citeaux, de Clairvaux, de Prémontré, et de Saint- Berlin, de Saint-Éloi , de Saint-Denis, etc. J Vous êtes étonnés de la pauvreté que vos ancêtres tous ont transmise : esclaves plus abjects que les Égyptiens, tous avez employé votre labeur à construire des pyramides , tandis que le Nil ne fertilisait pas vos terres : vous vous êtes fabriqué de pauvres cabanes , vous avez dormi sous le chaume , tandis que vous éleviez jusqu'aux nues les asiles d'un Dieu qui voulut naître dans une é table, et que vous logiez sous des voûtes dorées les successeurs d'un pécheur et d'un changeur, ou plutôt ceux de quelques solitaires qui vivaient dans des antres sauvages, et habitaient le creux des rochers....

On allègue en faveur des moines la volonté du fondateur, la longue possession , la prescription : mais qui d'entre nous ne peut pas se regarder comme un héritier spolié par les ecclésiastiques? Vous parlez de prescription : il y en a, sans doute , de particulier à particulier ; mais peut-il y en avoir d'une classe de citoyens à une autre ? peut-il en exister contre le bien public ?

Dans le- développement de nos principes abstraits , nous avons vu que nulle épargne ne peut être vraiment avantageuse à l'état , que celle qui diminue le nombre des hommes inutiles entretenus aux dépens des hommes productifs et industrieux. Si nous faisons l'application de ces principes à quelques nations modernes , à la France , par exemple ,

3i& DE LA FÉLICITÉ

nous trouverons que sa situation actuelle et ses besoins pressans obligent journellement d'attaquer la propriété. Or, laquelle sera la plus sacrée de celle qui est alléguée par l'homme oisif et inutile qui a renoncé au monde , qui ne donne point d'enfans à l'état, qui n'entre dans aucune catégorie de Tordre civil, et qui disparaît, enfin, de dessus la terre , sans y laisser de vestige , ou de celle que réclame ce citoyen cultivateur et industrieux qui servit le prince et l'état, et qui, comptant sur la foi publique, prit une femme et éleva des enfans sur cette confiance qui ne doit jamais être déçue ? Je suppose que la diminution des revenus ecclésiastiques puisse être regardée comme une banqueroute; mais toute imposition qui consomme une trop grande partie des revenus, qui avilit, qui fait tomber les fonds, n'estelle pas une banqueroute faite aux citoyens? Et ces papiers, ces contrats garantis par les enregistremens, ne sont-ils pas aussi des propriétés? Voilà ce qu'il faut respecter. Vous craignes d'attaquer les moines ? Et qui dépouillerez-vous? Des hommes qui n'ont jamais usé des richesses (rr) qu'ils s'efforcent de conserver; des hommes qui préfèrent la liberté à ces vaines propriétés dont ils ne peuvent disposer , et qu'ils voient tous les jours convertir en un faste inutile, (as)

N'en doutons point , nos opinions ont changé. Ne luttons plus contre un courant qui nous entraîne , mais qui nous conduit au port. Ce ne sera pas l'irréligion , mais la saine politique qui ouvrira les cloîtres. Ce ne sera pas la cupidité qui profitera de leurs dépouilles , mais le pauvre peuple , les cultivateurs , les artisans ; et loin que les moeurs perdent à la ruine des préjugés, le clergé, les évéques, les curés,

(rr) Un peu obscur.

(ss) Nos moines n'ont point tant de faste; Us vont au solide*

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les vrais ministres de la morale et de la vertu reprendront le rang et la considération qui leur sont dus. Tous les fanatiques , qui soutiennent d'anciennes superstitions , tous les hypocrites , qui cherchent la considération en défendant de vieilles maximes , se dévouent donc inutilement à l'exécration des gens de bien, en s'efforçant de retarder une révolution qui arrivera malgré leurs efforts. Amen.

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