‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 59 sur 63 · LA DETTE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA DETTE PUBLIQUE

Il y a déjà près d'un siècle que la France , l'Angleterre et la Hollande s' étant opiniâtrées à des guerres dispendieuses, ceux qui gouvernaient ces nations ont été obligés de recourir à des emprunts considérables. Je dis ceux qui les gouvernaient, parce que si elles avaient discuté elles-mêmes leurs intérêts, elles n'auraient eu aucune raison de contracter des dettes. Eu effet, comme elles possédaient presque toutes les richesses de l'Europe, elles jouaient en même temps les rôles de préteurs et d'emprunteurs; de sorte que tout ce mouvement d'argent n'était qu'un mouvement intestin. 11 leur eût donc été facile de s'imposer sur ellesmêmes une contribution égale aux sommes qu'elles ne le* vaient que par emprunt. Mais, d'un côté, Guillaume 11 1 aurait eu trop de peine à persuader aux Anglais (et surtout aux Tory s) de sacrifier la plus grande partie de leur fortune à l'abaissement de Louis xiv ; et de l'autre, Louis xiv , tout absolu qu'il était, n'aurait jamais pu disposer arbitrairement du bien de ses sujets pour soutenir des guerres que son ambition seule lui avait attirées (*). Pour les Hollandais, quoiqu'une vengeance particulière , un intérêt plus immédiat les animât, il était encore difficile d'en obtenir

(a) // n'avait qu'à imposer la moitié des ta**s qu'on a payées depuis lui.

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des subsides considérables. Ces riches commerçans, qui formaient la meilleure partie de la république , voyaient avec trop de regret les fruits d'une longue et pénible industrie dévorés par des Allemands et des Espagnols. Nous lisons même dans les négociations du comte d'Avaux que la province de Hollande fut long-temps opposée à la guerre , et qu'elle inclinait plutôt pour la France, qu'elle ne craignait que comme uu voisin dangereux, que pour le prince d'Orange, qu'elle redoutait comme un maître ambitieux. Ces situations embarrassantes obligèrent de chercher les moyens les plus doux; il fallait éviter de faire sentir aux peuples le fardeau qu'on leur imposait : on appela , pour ainsi dire , la postérité à son secours, et on la chargea de tout le poids qu'on voulait épargner à la génération présente. Les emprunts furent donc le fruit de la faiblesse du gouvernement, ou d'un certain respect pour les propriétés , qui sera tonjours nécessaire, tant que les guerres n'auront pas pour objet ou la défense des foyers , ou la vengeance de ces insultes cruelles qui , élevant un cri général , précipitent les peuples dans la guerre. .'

Qu'il soit ruineux de faire avec de grands frais des gueres inutiles, c'est ce que personne ne révoquera en doute. Toute nation qui emprunte pour faire la guerre travaille donc à sa propre ruine (6). Mais de quelle façon cette ruine

1 Lors de la ligue de Cambrai , la république de Venise ne fut pas obligée de recourir à des emprunts , quoiqu'elle eût à se défendre contre tant de puissances réunies. On se soumit à une espèce de taxe d'aisés , et chacun contribua selon ses moyens. C'est que le danger était réel et pressant ; c'est que les Vénitiens aimaient leur gouvernement , et que chaque citoyen aurait tout sacrifié pour le conserver. De même, en 1672 , la Hollande n'eut pas recours à des emprunts pour mettre des armées sur pied. Us n'eurent lieu que lorsque d'autres intérêts furent compromis , et que la guerre devint opiniâtre et inutile.

(b) Bravo!

PUBLIQUE. a$9

s'opère-t-elle ? Les emprunts sont-ils onéreux , seulement en ce qu'Us représentent une dépense excessive, ou sont-ils pernicieux par eux-mêmes en ce qu'ils perpétuent les charges de l'état? C'est ce que nous ne pouvons approfondir qu'en remontant à un principe général, que nous avons énoncé au commencement de cet ouvrage.

Toutes les richesses , celles des états comme celles des particuliers , ne sont fondées que sur nn bienfait de la nature, qui a permis à l'homme d'obtenir, par un travail modique, une quantité de productions fort au dessus de ses besoins personnels. Un seul homme, en labourant un champ , peut se procurer assez de blé pour nourrir dix de «es semblables; un seul homme, en cultivant une vigne peut en tirer dix muids de vin , et ainsi du reste : de sorte que si la terre avait été abandonnée à l'industrie humaine, il serait arrivé que chaque individu, après s'étrevassuré sa propre subsistance, aurait encore cherché dans l'agriculture des commodités et des jouissances ; soit qu'il eût ajouté à la culture des blés celle du chanvre , des légumes , des arbres fruitiers , etc. ; soit que , ne consultant que la nature du sol et la facilité des échanges, il se fut efforcé d'obtenir la plus grande production possible d'une seule denrée,, dans l'espérance de s'en procurer d'autres par le débit de son superflu. Dans ce cas, les jouissances des hommes n'auraient trouvé de limites que dans l'accroissement de la population. Mais l'étendue du droit de propriété a bientôt interverti cet ordre naturel : celui qui a pu réunir de vastes possessions s'est trouvé, il est vrai , dans l'obligation d'alimenter les ouvriers qu'il employait à y faire naître différentes productions; mais tout ce que ce travail a produit d'excédant est resté à sa disposition ; de façon que ses efforts réunis ont servi à la subsistance de tous et à la jouissance d'un seul. Cependant cette jouissance ne peut encore s'obtenir qu'à la faveur du

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