‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la moyenne antiquité , et principalement des Grecs. '

Je pourrais, en commençant ce chapitré, débuter, comme Mil ton, par saluer la lumière que je retrouve après avoir erré long-temps dans les ténèbres1. S'il faut encore appeler l'histoire à mon secours , si Ton exige que je continue d'exposer le rapport dea,événemens passés avec les principes que j'ai établis , ce ne seront plus les contes puérils d'Hérodote ni les traditions fabuleuses des poètes que je devrai consulter. Je suis muni de l'autorité des auteurs les plus respectables ; je puis citer ces écrivains célèbres qui servent encore de modèles dans ce siècle éclairé. Thucydide, Xénophon, Dio-

besoins de tous les antres. Un passage de Denys sert encore à appuyer cette opinion. Romulus , vainqueur des Antemnates et des Céniniens , en fait passer trois mille à Rome , et se contente d'envoyer six cents hommes pour les remplacer. C'est que six cents hommes pouvaient cultiver la quantité de terres qui suffisaient à la subsistance de trois mille.

Dans la' colonie de Caïenne, les nègres ne sont jamais nourris par leurs maîtres ; on se contente de leur accorder on samedi tous les quinze jours pour cultiver les champs d'où ils tirent leur subsistance.

1 HaiL hofy light! qffspring of heav'n , etc. ( commencement du troisième chant du Paradis perdu).

dore^ Pausanias, Plutarque , se prêtant un jour mu- . tuel, ont suffisamment fait connaître la vérité. En effet , quelques variétés qu'un zèle patriotique , un caractère superstitieux , un esprit dogmatique , aient pu mettre dans leurs récits, Darius, Xerxès, Thémistocle , Aristide , ne passeront pas à la postérité avec des caractères moins reconnaissables et moins certains que Charles -Quint, Gustave, De Witt et Barneweldt. D« moment que nous arrivons à la guerre Médique , et surtout à celle du Péloponnèse , le voile de l'antiquité paraît se lever, et la lumière de l'histoire se répandre tout à coup sur les siècles passés. Au seul nom de la Grèce , l'enthousiasme se réveille , et nous retrace aussitôt les idées de vertu , de courage , de désintéressement et d'austérité, réunies avec celles de la perfection dans les arts , de la délicatesse dans le goût, et du raffinement dans la volupté : tant l'admiration est capable d'allier les choses les plus opposées ! Pour nous , qui ne nous sommes proposé d'autre objet, en commençant cet ouvrage, que le bien de l'humanité , nous nous contenterons de tout rapporter à cette seule considération ; c'est sur elle uniquement que nous mesurerons nos éloges et nos critiques.

Quelques citoyens se réunissent par la persuasion d'un homme courageux et entreprenant ! ; bientôt* des édifices magnifiques s'élèvent, des vaisseaux in-

1 Ce fut Thésée qui le premier rassembla à Athènes les peuples répandus dans l'Attique.

nombrables («) couvrent les mers , le grand roi est insulté, combattu, repoussé. Un grand nombre d'îles

riches et florissantes, une étendue immense de côtes ,

deviennent tributaires ; Athènes , l'aimable et brillante Athènes s'élève sur les ruines de la barbarie , et ses remparts formidables ne paraissent destinés qu'à procurer un asile aux arts et aux talens.

D'un autre côté, un génie ardent, profond, austère , imagine de réformer le gouvernement de son pays. Animé de l'esprit de patriotisme , il forme et exécute le projet extraordinaire d'éterniser l'enthousiasme en le perpétuant de race en race ; l'orgueilleuse Sparte élève un front d'airain sur toute la Grèce , et se couvre de ses armes pour ne les quitter jamais.

Que d'exploits mémorables signalent le berceau de ces républiques! Marathon, Platée, Salamine, Micale, annoncent leur grandeur future. Dix -sept cent mille (*) hommes ont en vain débarqué dans la Grèce. Il reste deux villes : que dis-je ? il n'en reste plus qu'une; car Athènes est anéantie ou n'existe plus que sur les flots ; et cependant Xerxès est mis en fuite et poursuivi jusque sur un autre continent.

De quels liens précieux et sacrés ne seront pas unies ces républiques qui viennent de partager entre elles des travaux si glorieux! Partout la tyrannie va

(a) Ah l innombrables l et du temps de Thémistocle on eut besoin d'un oracle pour les forcer à bâtir des vaisseaux. (6) Tarare!

disparaître ; une sainte association unira tous les membres de la Grèce à ces deux têtes révérées , et

la paix fleurira parmi les défenseurs de la liberté

C'est ici que nous sommes obligés de changer de langage, et.de jeter un second coup d'œil sur les mêmes objets. Peut-être en regardant de plus près , ne verrons-nous dan» la république d'Athènes qu'une populace frai .organisée, vaine, légère, ambitieuse, jalouse, intéressée, incapable de se conduire par elle-même, et ne pouvant souffrir dans ses chefs la fortune qu'elle partage avec eux ; pleine de sagacité lorsqu'il s'agit de discuter, et la perdant lorsqu'il faut résoudre ; enthousiaste .d'une v^ine éloquence, toujours prête à abandonner le fond pour la forme , et les raisons pour des paroles ; un peuple enfin injuste pour ses alliés , ingrat pour ses chefs, et cruel pour ses ennemis. D'un autre cote , si nous revenons sur les Spartiates , et que nous les examinions plus en détail , au lieu d'y voir ce chef-d'œuvre si respectable de la morale et de la politique , nous ne saurons pas seulement comment les qualifier* Estce une nation ? Mais ils ne cultivent pas la terre , ils en méprisent les productions («), et se font unjjnérite de s'en passer, autant qu'il leur est possible. Est-ce une société ? Mais les liens des familles , ceux du mariage , la paternité, l'amour et l'amitié y sont dès choses inconnues. Les femmes ne sont liées à leurs

(c) Et les gerbes de Ljrcurgue 9 qui fut si aise de les voir égales.

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maris que d'une manière précaire et incertaine; les en/ans n'appartiennent point à leurs pères ; la nature est condamnée au silence : une voix impérieuse se fait seule entendre , la patrie possède tout, prétend tout, réclame tout, et* cependant elle ne donne, elle n'offre , elle ne promet rien. Qu'est-ce donc que Sparte? Une armée toujours sous les armes, si ce n'est plutôt un vaste cloître. En effet, si l'on considère d'un coté les exercices continuels , les simukicr.es de guerre , le renoncement absolu aux arts, à l'agriculture (<0 , au commerce ; et de l'autre , la discipline austère , les macérations , les réfectoires, les cérémonies publiques, etc. on se croit tantôt dans la forteresse de Spandaw («) , tantôt aux Camalclules. Quel cœur, à moins qu'il ne soit revêtu du triple airain de 1 érudition , n'est pas saisi de terreur au récit des mœurs lacédémoniennes, comme à celui des austérités des Fakirs ou des Jammabos ? (/)

Je crois entendre déjà des voix nombreuses s'élever contre moi , et m'objecter la puissance et la durée de cette république. On me l'a fait voir triomphante d'abord des Perses et ensuite de tous les Grecs : il est vrai qu'on ne me dit pas que les Athéniens seuls décidèrent le succès de la guerre Médique, par la victoire de Marathon ' ; victoire dont un vain pré-

(d) Non. (f) Ou de la Trappe.

(e) Bravo !

1 On peut objecter qne cette victoire n'empêcha pas la seconde expédition des Perses : mais les Grecs auraient-ils

texte , très suspect en pareille occasion , priva les- Lacédémoniens : on n'ajoute pas qu'ils furent vaincus tour à tour par tous les peuples de la Grèce , et même par les moins renommés, à commencer par les Messéniens, et à finir par les Thébains ' : on se

gagné la bataille de Platée, sans la confiance que ce premier succès leur avait inspirée ?

1 La guerre des Lacédémoniens contre les Ilotes et les Messéniens dnra plus de dix ans avec des avantages balancé» de part et d'autre. Cependant les Messéniens n'étaient pas des moines de la réforme de Lycurgue. Thucydide rapporte (Liv. i ) que les Ilotes s'étant réfugiés à I{home , les Lacédémoniens furent obligés d'emprunter le secours des Athéniens pour prendre cette ville. Dans la fameuse guerre du Péloponnèse , les Spartiates furent battus en même temps sur terre et sur mer par Alcibiade. Dans une autre occasion , quarante-sept de leurs galères furent mises en fuite et dissipées par l'Athénien Phormion , qui n'en commandait que vingt (g). Trasybule battit également Callicratidas, qui commandait la flotte des Spartiates. Personne n'ignore qu'ils furent totalement défaits à Leuctres et à Mantinée, et que si Épaminondas eût survécu à sa dernière victoire, c'était fait de Sparte. Mais ceux qui exaltent tant l'avantage que les Spartiates obtinrent sur les Athéniens à la fin de la guerre du Péloponnèse, se rappellent-ils que, dans le cours de cette guerre , les premiers firent la démarche humiliante d'envoyer des ambassadeurs demander la paix à Athènes, et même qu'un de ses ambassadeurs eut la bassesse d'avouer que ce n'était qu'au moyen des subsides du roi de Perse que ses compatriotes pouvaient soutenir la guerre ? ( Voyez Diodore de Sicile. ) U parait constant que les succès de

(g) Bravo !

garde bien d'avouer encore? que ce ne fut que par les secours et l'argent des Perses qu'ils vinrent à

Sparte dans la guerre du Péloponnèse peuvent être attribuas * à ces trois causes : la contagion d'Athènes, l'expédition "de Sicile, et le secours àè% Perses. Or je ne -vois nul rapport entre ces trois causes et les réfectoires de Lycurgue.

Quant à l'injustice qui régnait dans la politique de Sparte, c'était une chose si notoire parmi les Grecs , que Polybe , en s'efForçant de rendre les Étoliens odieux par leur mauvaise foi , les compare aux Lacédémonieni. 11 cite, en cette occasion deux traits qui peuvent encore servir à les Jaire mieux connaître. Phœbidas , dit-il , étant entré par trahison dans la ville de Thèbes, et s'en étant rendu maître, les Lacédémoniens punirent l'auteur du complot, mais laissèrent garnison dans la ville. Après avoir fait publier qu'ils rendraient la liberté à toutes les villes grecques, ils y laissèrent tous les gouverneurs qu'ils y avaient établis. L'élégant abréviateur de Trogue-Pompée ne parait pas leur avoir été plus favorable. Je citerai , entre plusieurs autres , ce passage (Liv. ni, ch. vu ), où après avoir raconté comment Périclés , ayant eu de grands avantages sur les Spartiates , les força à conclure une trêve de trente ans , il ajoute : Mais la haine de ceux-ci ne put reposer si long-temps , et bientôt, au mépris des hommes et des dieux (cum contemptu deorum hominumque), ils vinrent porter le ravage dans l'Attique* Si l'on consulte Pausanias (Liv. ix; ch. xxxu; liv. x, ch. ix; et liv. iv, ch. xvii ), on verra pour combien la trahison et la corruption sont entrées dans tous les succès des Spartiates, qui y de tous les peuples connus, sont les premiers qui aient donné ce pernicieux exemple de tenter ses ennemis par des présens y et de rendre ainsi la victoire vénale.

Nous terminerons cette note, où la crainte d'être accusés.

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