‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 9 sur 63 · tome i · texte numérisé non relu

tome i

bout dé subjuguer les Athéniens , leurs anciens alliésr (g). Mais quand il serait prouvé que c'est à sa constitution seule que Sparte a dû sa splendeur et

* sa durée , s'ensuit-il de là qu'une telle constitution ait dû mériter les éloges d'un siècle philosophe et

• éclairé ? Quoi ! si elle n'a rendu les hommes ni plus ▼ertueux , ni plus heureux (A) , ce qui revient au même; si elle n'a fait' le bonheur ni de Sparte ellemême , ni de ses voisins , serons-nous encore assez aveugles pour lui prodiguer notre enthousiasme sur la foi de Xinophon et de Plutarque ?

Que si on m'allègue que les Spartiates étaient heureux malgré leur pauvreté et leur austérité , je répondrai que le penchant qu'ont eu la plupart de leurs magistrats pour les richesses et les honneurs y prouve

•«le paradoxe nous a fait placer plusieurs pièces justificatives , par une observation qui peut avoir quelque importance ; c'est que , malgré la sagesse si vantée des lois de Lycurgue et de celles de Solon, tout l'effet qui en a résulté pour les deux plus célèbres républiques de la Grèce, a été de donner à la première un esprit de rapine et de domination, et à la seconde un caractère de vanité et de légèreté qui ne se sont jamais démentis ; de sorte que Sénèque les a peintes en deux jjnots, lorsque , reprochant à Alexandre d'avoir tout fait plier sous ses caprices , il s'exprime ainsi : Lacedœmona servirejubet, Athenas tacere.

(g) Ils se vendaient aux Perses, témoin la retraite des dix mille*

(h) Ah! plût à Dieu qu'heureux et vertueux fussent synonymes!

assez qu'ils ne les méprisaient qu'autant qu'ils ne les connaissaient pas (*"). Voyez un Pausanias dans l'ivresse même des succès de Platée vendre sa patrie au tyran dont il vient de triompher ; un Lysandre marchandant avec des Satrapes le sort de Sparte et d'Athènes ; un Gylippe qui pillé sou général et fait connaître à ses compatriotes le vôl en même temps

que les richesses Citoyens humbles et soumis

dans leurs foyers , tyrans altiers et ambitieux lorsqu'ils s'en éloignent (A) , ils ressemblent à ces moines hardis et intrigans , qui après avoir bouleversé des provinces et même des états, se trouvent contraints de rentrer dans leurs cloîtres, où ils se soumettent avec une indignation muette aux lois de l'obéissance et de l'austérité.

Quant à la vertu des Lacédémoniens, ce qui vient d'être dit peut servir à la faire connoître. J'en appelle à leurs admirateurs mêmes qui n'ont pu nous déguiser l'inhumanité qui caractérisa ce peuple , et qui n'a jamais eu d'exemple dans aucune autre contrée.

Nous voudrions pouvoir dissimuler qu'il y ait jamais eu un gouvernement assez féroce pour se conduire avec les hommes comme l'on a coutume de faire avec les bêtes sauvages qu'on veut détruire lorsqu'elles viennent à se trop multiplier. De même que nous faisons des battues de cerfs ou de sangliers , les Spartiates envoyaient leurs jeunes gens à la chasse

(i) Bravo I {k) Bravo!

des Ilotes. Dès que ces malheureux devenaient assez nombreux pour donner de l'inquiétude à leurs maîtres, on leur tendait toutes sortes d'embûches, on se cachait derrière les broussailles, on courait les campagnes pendant la nuit, et tous les infortunés qui se présentaient sans défense , étaient aussitôt égorgés (/). Ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'il ne faut pas regarder cette atrocité comme une fureur passagère ; elle était passée en usage , et portait le nom de Kruplia, du rîiot grec KpuV7a> qui veut dire se cacher. La plume m'échappe des mains en racontant de pareilles horreurs, mais mon indignation tombe bien moins sur les Spartiates que sur les auteurs qui nous transmettent froidement ces faits épouvantables, et s'étendent avec tant de complaisance sur les louanges du peuple barbare qui s'en est rendu coupable (m). C'est ce qui m'a fait penser que l'histoire, telle qu'elle est écrite , pourrait bien être une lecture très dangereuse pour les jeunes gens , et sur* tout pour les jeunes princes. Il me semble que c'est un crime de lèse-humanité que de raconter un fait atroce sans le dévouer à l'horreur de la postérité.

Après de pareils traits , il serait inutile de parler de l'injuste et basse jalousie , qui dès la fin de la guerre Médique porta les Spartiates à empêcher les Athéniens de rebâtir leurs murailles, ni desembû* ches qu'ils tendirent à l'immortel Thémistocle ; ni ' des Grecs , Athéniens ou alliés d'Athènes qu'i|f firent

(/) Bravo! [m) Bravo!

égorger au commencement de la guerre du Péloponnèse ; ni du conseil qu'ils donnèrent aux Syracusains de faire mourir toute l'armée athénienne qui avait été forcée de se rendre prisonnière; atrocité dont ils donnèrent eux-mêmes l'exemple , lorsqu'après la bataille d'jEgos-Potamos , Lysandre non content de feire égorger quatre mille Athéniens qui s'étaient rendus à discrétion , défendit qu'on leur donnât la sépulture; sur quoi Pausanias remarque qu'il fut plus cruel envers les Grecs, que ceux-ci ne l'avaient été envers les Perses.

Voilà les vertus de Sparte , voilà la morale de cette république qui fut l'exemple de la Grèce , qui a été même tant de fois proposée pour exemple à nos siècles corrompus. O philosophie ! ô raison ! 6 humanité ! ne vous introduirez-vous jamais parmi les érudits et les politiques?

Il eût été du moins à souhaiter que la conduite des autres Grecs eût contrasté avec celle des Lacédémonîens; mais nous ne pouvons dissimuler que l'humanité fut une vertu presque généralement ignorée parmi ees peuples. Inutilement les arts et les lettres vinrent-ils fixer leur séjour dans Athènes ; les décrets portés contre Mitylène et contre les habitans de Sicyone sont des monumens de cruauté qui prou» vent assez la supériorité de notre philosophie mo» dénie (»} sur celle qui a pu s'accommoder de telles abominations : car il est impossible de. nier que te («) Moderne depuis la Fronde*

massacre des prisonniers était regardé alors comme une chose permise par là loi de la guerre. Les Corinthiens , les Corcyréens et les autres peuples de la Grèce, pour être moins célèbres , ne furent pas moins cruels que Sparte et Athènes \ Enfin nous sommes contraints d'avouer que ce qu'on appelle le bel âge de la Grèce fut un temps de torture et de supplice pour l'humanité. (•)

Hâtons-nous de prévenir les mauvaise» conséquences qu'on pourrait tirer d'un pareil aveu. Eh quoi ! me dira-t-on , cette époque dont vous parlez avec tant d'horreur , n'est-elle pas celle des premiers progrès des beaux-arts et des belles-lettres? Si les hommes en s'éclairant n'en sont devenus que plus médians, qu'espérez- vous pour les temps présens et pour lçs siècles à venir ? quel rapport a donc le progrès des lumières avec la félicité publique ?

Peut-être n'est-ce pas encore ici le moment de répondre à ces objections que le lecteur sera en état de réfuter lui-même, s'il se donne la peine d'aller jusqu'à la fin de cet ouvrage. J'observerai pourtant que l'éducation de l'esprit humain en général a toujours une marche lente et graduelle. Les arts agréables , tels que la peinture , la sculpture , l'architecture ; les

1 Au commencement de la guerre d'Épidaurc , les Corcyrien$, après un avantage remporté sur les Corinthiens leurs alliés , firent égorger tons ceux de leurs prisonniers qui ne se trouvaient pas nés en Grèce»

(o) Quoi! sous Périclès?

talens frivoles, tels que la poésie et, la musique (/>), en occupent r enfance : le goût de la discussion vient ensuite, et fait régner avec soi la subtilité, la controverse, et cet art dangereux de disputer, que les Grecs appelaient èristique l; jusqu'à ce que les opinions étant devenues toutes égajemept fausses et également spécieuses, la raison, lasse de flotter dans l'incertitude , se jette du côté du doute et de l'expérience : ce qui forme petit à petit la véritable , et , si on peut parler ainsi, la dernière philosophie.

Je fais ensuite l'application de ce principe, et j'examine quels progrès la philosophie et h politique ont faits parmi les Grecs. Quant à la-philosophie, jTai deux manières d'en juger : en l'examinant en ellemême, et en observant les effets quelle a produits sur les peuples.

On sait assez qu'avant Socrate * la philosophie

(/>) Jhl je vois que vous n'êtes ni musicien ni poète.

1 Cette subtilité de dialectique est très plaisamment tournée en ridicule par Lucien, lorsque , après avoir dît que les sophistes soutenaient si bien leurs opinions, qu'il était perpétuellement à dire tantôt oui, tantôt non, suivant qu'ils avançaient le poux et le contre , il se compare à ceux qui donnent en voiture , et dont la tête vacillante fait perpétuellement des signes de négation -et d'approbation.

* Socrate se vantait d'avoir fait descendre la philosophie du ciel , où elle était reléguée , pour la ramener sur la terre. U faut convenir que , pour celte fois-là , elle ne fit pas bon ▼ojage. Je crois qu'elle aurait été beaucoup plus utile , nonseulement dans le ciel, où elle aurait pu découvrir le sys-

tomk 1.

avait absolument négligé la morale pour ne Se repaître que de vains systèmes , de cosmogonie ' el de théogonie; que lors même que le goût de l'école se fut tourné vert la morale , cette science participa encore beaucoup de l'esprit dominant, et ne put jamais parvenir à s'asseoir sur une base solide. Mais si nous jugeons des causes par les effets, comment pourrons-nous qualifier de philosophe un peuple livré à la superstition la plus extravagante ' ; un peuple cruel envers ses ennemis , plus cruel encore

tème planétaire, mais encore sur là surface de la terre, où, à force d'observer , elle serait parvenue sans doute à apprendre quelques vérités physiques, lesquelles auraient été bien plus utiles aux Hommes que toute la morale de Platon (?). Observons en passant qu'un bien plus grand nom. bre d'erreurs qu'on ne pense a pris sa source dans l'igno-

rance de la physique , et qu'il est impossible qu'à la longue une bonne physique n'amène pas une bonne philosophie.

1 Les Grecs ont eu plusieurs guerres de religion (r) avant la guerre du Péloponnèse. Il y en eut une qui eut a peu près" le même objet que celle de la Perse par Philippe de Macédoine.

* Rien n'est plus ridicule que de voir, au commencement de la guerre du Péloponnèse, Sparte et Athènes , prêtes à se combattre pour le premier rang et la domination de la Grèce , débuter par se faire mutuellement des reproches puérils sur de prétendues profanations.

Eschine, dans sa harangue contre Gtésiphon, rapporte

(q) Cela peut se combattre.

(r) Ce ne sont point guerres de dogmes ni de culte : il s'agissait de prés et de champs.

PUBLIQUE. CH. IV. S«j

envers ceux que le sort lui a soumis ; un peuple enfin , qui, méconnaissant les bienfaits de la nature, et la manière d'en jouir , cherche tout son bonheur dans sa gloire , et toute sa gloire dans la guerre ? Non , si la sagesse est Fart de vivre heureux ; si la philosophie est vraiment Pamour de la sagesse , comme son nom seul le fait entendre , les Grecs n'ont jamais été des philosophes.

U ne reste donc plus que la science de la politique : il paraît difficile au premier coup d'oeil de la refuser à ces républicains célèbres. Mais dût-on nous accuser de témérité , nous n'hésiterons point à dire qu'ils n'en ont jamais eu qu'une connaissance très imparfaite, assez semblable à celle qu'ils avaient de la morale et de la philosophie. C'est ce qu'il sera facile de prouver, soit qu'on envisage la politique dans le rapport des nations entre elles , soit qu'on la considère dans le gouvernement particulier de chaque peuple. Sous le premier point de vue , nous verrons les Grecs téméraires et inconsidérés , abandonner le projet d'une confédération nécessaire, presque aussitôt après l'avoir formée : l'esprit de tyrannie et d'usurpation s'établir dans les deux principales républiques, sans que celui de l'équilibre soit

aussi que, du temps de Solon, les Acrogallides et les Syriens ayant profané le temple de Delphes , l'oracle ordonna qu'on fit la guerre à ces peuples , qu'on les réduisit en servitude , et qu'on consacrât leurs terres à Apollon , Diane , Latone et Minerve ; ce qui fut exécuté par le conseil de Solon.

<>o DE LA FÉLICITÉ

adopté par les autres ; Sparte et Athènes , ambitieuses sans principes , borner toute leur politique à établir à main armée chez leurs voisins , Tune l'oligarchie % l'autre la démocratie ; la première enfin oublier assez et la justice et ses propres intérêts , pour avoir recours au roi de Perse , et se servir ainsi de ses ennemis pour nuire à ses alliés. W

Si nous examinons ensuite cette politique intérieure qui décide de la forme du gouvernement, nous verrons que les Grecs y ont mis , comme dans toutes les autres choses , beaucoup plus d'esprit que de raison. Cependant quelque liberté que nous nous soyons donnée en parlant des Spartiates , nous ne

1 Sparte ne s'est pas contentée d'établir l'oligarchie de préférence à la démocratie , elle a encouru à jamais le reproche odieux d'avoir favorisé la tyrannie ; témoin les trente tyrans d'Athènes et la protection qu'elle accorda à Oenys le tyran contre les Syracusains.

Nous observerons encore qu'il s'en faut bien que nous soyons les seuls qui accusent ces deux républiques d'avoir donné les premiers principes d'une politique pernicieuse à l'humanité. Il y a long-temps que Salluste Ta dit expressément (t) : Posteà verà quant in Asie Cjrrus , in Grœcid Lacedœmonii atque Athenienses cœperc urbes atque nationes subigère, libidineux dominandi caussam habere , maximam gloriam in imperio putare , etc. in Catil.

(s) Il semble qu'il prenne à tâche de dénigrer tous les Grecs.

Trouve donc un peuple qui vaille mieux!

(4) Salluste ne dit point cela expressément.

PUBLIQUE. CH. IV. «ji

pouvons prononcer le nom de Lycurgue sans payer un tribut d'admiration à la sagacité de son esprit et à rétendue de son génie. Nous ne nierons pas non plus que ses lois ne soient profondément pensées, et qu'il ne règne surtout une unité rare dans toutes les parties de son plan. Mais son projet était-il raisonnable ? Je passe sous silence la singulière idée de rendre tout un peuple soldat, et j'accorde que le Spartiate soit élevé uniquement pour les combats, comme Emile pour être charpentier (») ; mais s'il ne fait que des guerres défensives pour maintenir sa liberté, ne doit-il pas arriver tôt ou tard que, n'ayant ni murailles, ni défenses locales, il soit subjugué, comme effectivement il pensa l'être après la bataille de Leuctres? Si son courage et sa discipline lui donnent un avantage décidé, n'est-il pas certain que ses conquêtes changeront son esprit, et que peu à peu il prendra les mœurs et les vices des peuples qu'il soumettra '? Ne devoit-on pas prévoir aussi qu'un

(m) Emile vient Ut bien mal, car il est ridicule de ne faire d'un gentilhomme qu'un charpentier ; mais il ne l'est pas de rendre un peuple tout guerrier,

1 J'aurai plus d'une fois occasion de répéter qu'un état d'aisance et de tranquillité, une riche agriculture et une industrie active sont le terme auquel tendent tous les états : ce qui me fait comparer la plupart des législateurs à des gens d'esprit qui ayant rencontré une troupe d'hommes sur les chemins, leur ont donné d'excellentes règles pour se conduire en route ; mais comme ils n'ont rien prévu pour le jour de l'arrivée, et encore moins pour l'établissement,

jour l'art militaire se perfectionnerait, et que l'argent serait aussi nécessaire à la guerre que le courage? Dans ce cas était-il naturel que Lycurgue comptât que sa république serait soudoyée par des tyrans ennemis de la Grèce? D'ailleurs cette différence enlre l'austérité de la discipline à Sparte , et l'aisance dont on jouissait à l'armée ; ces rois qui n'étaient rien en temps de paix et qui étaient tout en temps de guerre, ne devaient-ils pas être cause que la république serait engagée dans des guerres difficiles et périlleuses, qui finiraient par la ruiner ou l'asservir? Si l'on m'objecte que les lois de Lycurgue ont été en vigueur pendant plus de six cents ans, je répondrai que les voisins de Sparte ont été pendant très long -temps des peuples peu instruits et mal policés, et que cet exemple n'est pas plus singulier que celui des Iroquois et de beaucoup d'autres nations américaines , qui ont vécu très long - temps £ous les mêmes lois. Athènes n'a commencé à être vraiment florissante qu'après la guerre Médique; et de cette époque à la

cette multitude , parvenue au tennis de son voyage, s'est trouvée toute déconcertée, et n'a su ni s'y fixer, ni retourner sur ses pas.

Tel est peut-être à présent le sort des colonies anglaises.... Dans ce cas , Locke a été le plus sage des législateurs , comme Lycurgue le plus téméraire. Le premier a stipulé que ses lois pour la Pensylvanie (*) n'auraient de force que pour cent ans; l'autre a, dit-on, sacrifié sa vie pour rendre les siennes éternelles.

(x) Locke a fait des bois pour la Caroline, et non pour la Pensylvanie.

bataille de Leuctres il n'y a guère plus de cent ans. Les Thébains , qui dans cette action pensèrent renverser Sparte de fond en comble, n'étaient connus au commencement des guerres antérieures de la Grèce que par le mépris qu'ils s'étaient attiré dans la guerre Médique. Vingt ans se sont» à peine écoulés entre la bataille de Mantipée et l'asservissement général de la Grèce par Philippe et par Alexandre son successeur; ainsi l'événement condamne la constitution lacédémonienne plutôt qu'il ne la justifie ; en cela, il se trouve d'accord avec la nature qu'elle effraie , et la raison qu'elle ne persuade pas. l

Pour Athènes, il est inutile de se mettre en, frais pour prouver que son gouvernement était vicieux. Tout le monde a lu Démosthène et Thucydide, deux Athéniens célèbres, qui ont pris tant de soin de nous peindre les mœurs de leur patrie , et qui ont également excellé , l'un par la force , et l'autre par la vérité de son coloris.

1 II faut voir ce que dit Polybe (Liv. vi) sur les républiques de Sparte et de Rome. Il prouve que les lois de Lycurgue ne pouvaient s'accorder avec l'agrandissement de la république, quoiqu'elles parussent toutes dirigées vers ce but ; au lieu que les Romains pouvaient s'agrandir par les principes mêmes de leur constitution. Or, voilà la seule façon de juger les gouvernemens anciens : si aucun d'eux n'a eu en vue le bonheur des hommes , mais seulement leur puissance 9 il faut les condamner toutes les fois qu'on les voit renfermer en eux-mêmes un principe contradictoire a la fin qu'ils se proposent. .

En général, il paraît que le gouvernement d'Athènes n'a jamais été eh grande considération. Qu'est-ce en effet que ce sénat de quatre cents personnes, et ce mélange d'aristocratie et de démocratie, qui établit des distinctions dans les propriétés, sans mesurer l'influence (S) dans les affaires à ces mêmes propriétés? Tout était porté en dernier ressort à une populace, qu'on pouvait assembler et haranguer sans forme et sans précaution.

Il serait inutile de parler des autres peuples de la Grèce; il snffira de dire que leur gouvernement se réduisait à une oligarchie tyrannique, ou à une démocratie tumùltuaire ,• lesquelles dégénéraient, toujours en deux factions , celle des grands et des petits , du peuple et des riches.

Si nous ne craignions d'anticiper sur les réflexions que nous devons rejeter à la fin de cet onvrage, il nous serait bien doux de nous arrêter ici à la comparaison des républiques modernes avec celles des anciens. Quels sujets d'admiration ne trouverionsnous pas dans la sagesse qui préside aux gouvernemens fédératifs de la Suisse et de la Hollande (2); dans la permanence de ces gouvernemens, et surtout dans l'héroïsme qui les a fondés; héroïsme fait pour exciter l'intérêt en même temps que l'admiration , puisqu'il porte sur des sentimens naturels , je veux

(y) Mesurer une influence!

(s) Frai et beau ; mais l'assassinat des De Wit ! et le cou de Barncvcldt!

dire l'amour de la propriété ou le désir de vivre avec sa femme, d'élever ses enfans, de cultiver son champ et de louer son Dieu de la manière qui plaît et qui convient le plus ! (**)

Mais, diront les admirateurs de l'antiquité, nous vous laissons librement nous conduire de raisonnement en raisonnement jusqu'à enlever aux Grecs les deux choses sur lesquelles ils ont été jusqu'ici le plus en possession d'être loués ; mais il n'est pas de sophisme assez spécieux pour nous persuader que ces peuples n'ont pas excellé dans la poésie, l'éloquence, la peinture et l'architecture. Or, si vous ne pouvez leur ravir cette louange , êtes-vous fondés à croire qu'ils n'ont pas excellé pareillement dans les parties sur lesquelles vous les condamnez si légèrement?

Cet argument aurait, sans doute, quelque force, s'il fallait juger sur un seul aperçu ; mais il tombera de lui-même si nous trouvons la raison pourquoi la perfection des beaux-arts a dû précéder de beaucoup celle des sciences rationnelles (**). Cet objet pourrait seul fournir la matière d'une dissertation; mais il nous suffira d'observer ici : i°. Que moins les peuples sont instruits, plus ils sont susceptibles d'avoir l'imagination poétique , et que vraisemblablement il n'a manqué qu'une belle langue et une plus grande célébrité à nombre de peuples barbares pour nous transmettre des. ouvrages de poésie semblables à

(aa) Bravo !

(J>b) Tout cela peut être combattu.

ceux des Grecs ; témoin les poésies Erses ' (<*), celles des Scandinaves, etc. a°. Qu'il est tout naturel que l'éloquence fleurisse chez un peuple qui est gouverné par des orateurs. En effet, cet art tenait tellement à la nature du gouvernement, qu'il fut poussé à sa perfection à Athènes , et absolument inconnu à Sparte. 3°. Que la grande superstition des Grecs les ayant engagés à bâtir beaucoup de temples, et à ne rien épargner pour ce seul objet, l'architecture de décoration dut faire beaucoup de progrès parmi eux; je dis l'architecture de décoration (<#), car on ne voit pas qu'ils aient approché de nos architectes modernes dans l'entente des intérieurs; nouvelle preuve que c'est à la fureur de bâtir des temples .qu'ils ont dû leurs progrès dans l'architecture. Quant à la sculpture , on sait assez que la gymnastique seule a suffi pour former d'habiles sculpteurs. Des hommes qui devaient paraître en public tout nus (««), ne pou*

/ Voici un problème à résoudre pour les littérateurs philosophes. Pourquoi tous les sentimens exprimés dans les poésies Erses sont-ils des sentimens nobles et sublimes, tels que l'amour, la gloire, l'honneur, le respect pour les ancêtres ,1e patriotisme , etc. ; tandis que ceux que nous trouvons dans V Iliade sont bas et vils , comme , par exemple , le désir du butin, la plate ambition d'avoir une meilleure part dans les festins, F acharnement à une vengeance lâche et cruelle, etc.?

• (ce) Eh , Fingal! supposé par un Écossais ! \dd) Faible.

(ee) Et les Indiens vont tout nus*

vaient manquer d'avoir le plus grand soin de leurs tailles , et d'en connaître exactement les beautés et les défauts. Il fallait dans les jeux publics , au milieu de la lutte, du pugilat, Au pancrace, étudier ses attitudes, et donner autant à la grâce qu'à la force. Quelle école pour les peintres et les sculpteurs 1 Les modernes n'ont que des visages pour inspirer les arts , je dirais presque les sentimens. Aussi , .voyez ce qu'on fait pour eux. Que de peintres de portraits, en bustes, en bracelets, en tabatières, etc. ! Imaginez donc ce que devaient être les sci^tfeurs Grecs, eux pour qui le visage n'était qu'un chQP subalterne et secondaire. Uf)

Que le lecteur juge maintenant. Nous nous soumettrons sans peine ; car nous assurons que nous ne sommes ni enthousiastes , ni détracteurs de l'antiquité. La seule grâce que nous lui demandons fo), c'est de ne pas regarder ces réflexions comme un hors d'oeuvre, et de se rappeler que notra çbjet étant de considérer les progrès de l'esprit humain relativement à la morale et à la politique, il était d'autant plus important d'arrêter nos regards sur ce peuple célèbre, qu'il nous offre au premier coup d'oeil cette triste observation ; Que les progrès de l'esprit humain n'ont tourné en aucune façon au profit des peuples (AA)# Combien ne nous était-il pas nécessaire,

(Jf) Le visage fut toujours le. premier objet*

Çgg) Grâce difficile à obtenir.

(hti) A-t-on été plus heureux sous Richelieu que sous Périclês?

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