‹ De la fièvre dite bilieuse inflammatoire à la GuyaneChapitre 46 sur 57 · ÉMISSIONS SANGUINES · texte numérisé non relu

ÉMISSIONS SANGUINES

Les émissions sanguines générales sont peu employées dans les pays chauds. Elles pourraient être indiquées avec succès dans la fièvre inflammatoire tout à fait au début de la maladie, quand la réaction est intense, que l'individu est robuste ou qu'il arrive de France. Je crois que ce sont là les conditions nécessaires pour la saignée dans la fièvre qui nous occupe.

On peut dire que, dans les pays où régnent la fièvre jaune et la fièvre inflammatoire, la méthode des saignées générales a suivi le cours des idées qui régnaient en France sur la méthode des saignées dans les maladies inflammatoires.

Câtel, à la Martinique, pratiquait les saignées avec une vigueur et une insistance presque légendaires.

Amie se déclara résolument contre les saignées générales, et, quand en 1850, la fièvre jaune reparut à la Martinique, il formula très positivement que ces saignées générales étaient un mauvais moyen, plein de dangers et sans avantages.

Nous ne chercherons pas à apprécier la valeur de la méthode des saignées dans la pratique de ces deux observateurs, car nous savonsque, dans beaucoup de maladies, c'est moins par la nature des moyens employés que par celle des cas de la maladie qu'il faut chercher à expliquer les succès ou les revers des médecins.

Nous nous bornerons à rappeler les préceptes que nous avons formulés.

Les émissions sanguines locales sont souvent utiles et nous verrons leurs applications dans le traitement des symptômes.

Evacuants.

Les évacuants doivent tenir une place très importante dans le traitement de la fièvre inflammatoire, mais il faut qu'ils soient bien administrés.

Il ne faut pas surexciter violemment l'organisme; il faut activer les fonctions des organes et favoriser les éliminations.

L'emploi d'un vomitif au début est souvent bien indiqué et il doit être repris même dans le cours de la maladie, surtout si l'on remarque des vomituritions bilieuses.

C'est à l'ipéca, plutôt qu'à l'émétique, qu'il faut s'adresser.

On donne 1 gr. 50 de poudre d'Ipéca et dans le cours de la maladie on peut donner aussi de temps en temps une cuillerée de sirop d'Ipéca. Ce médicament excite légèrement la fonction du foie; il survient des sueurs générales, une hypersécrétion salivaire et bronchique déterminée par l'élimination de l'émétine par les glandes salivaires et par celles des bronches.

Les purgatifs doivent être souvent employés, mais il faut avoir recours aux drastiques le moins souvent possible.

Avec l'idée que nous avons de la maladie, nous attachons une très grande importance aux purgatifs, à la condition qu'ils soient employés à propos. Nous nous proposons de débarrasser l'économie de certaines substances qui l'encombrent et que charrie le liquide sanguin. Les globules se détruisent; les matières qui en résultent incomplètement éliminées restent dans le torrent circulatoire et entravent le jeu des organes ; il est utile de débarrasser l'organisme de ces substances nuisibles par des purgatifs et on évite souvent des accidents graves.

Les purgatifs sont nombreux et il faut savoir choisir.

Les purgatifs salins sont généralement bien indiqués et c'est à eux qu'on a recours fréquemment, mais il faut surveiller la constipation qui en est la conséquence. Les sulfates de soude et de magnésie, le citrate de magnésie sont de bons médicaments.

L'huile de ricin est souvent bien indiquée. Les médecins de la Havane et du Mexique l'administrent couramment. On peut en donner de petites quantités et les renouveler souvent. Ce médicament a l'inconvénient d'être un peu nauséeux, mais on peut l'édulcorer avec un peu d'alcoolé de menthe.

Le calomel est bien employé par les médecins anglais; il Test beaucoup moins chez nous et, pour ma part, je neTai que peu employé.

La casse est un excellent laxatif qui se trouve en abondance aux Antilles et qui est souvent employé par le vulgaire. Malheureusement la casse n'existe pas à la Guyane et je le regrette, car elle peut être utile ; son action est douce et paraît émolliente.

Enfin, je citerai la rhubarbe, la manne et la crème de tartre que l'on peut employer avec avantage pour entretenir les effets purgatifs et conjurer la constipation de la convalescence.

TRAITEMENT

Quinine.

Avec les idées qui dominent aujourd'hui sur les maladies des pays chauds, la quinine joue un grand rôle. Il nous faut donc discuter son action et voir la part qu'il faut lui réserver. M. Bérenger-Féraud qui avait employé la quinine avec tant de succès au Sénégal a vu ses méfaits à la Martinique.

« Aux Antilles et particulièrement à la Martinique, dit-il, on abuse de la quinine de la manière la plus exagérée. Toute indisposition est une fièvre, tout accident est un accès pernicieux et contre tout symptôme morbide, quel qu'il soit, contre tout malaise même, la quinine est l'arme aussi aveuglément que souvent inutilement employée. »

Il a pu acquérir la conviction que souvent il n'aurait dépendu que d'une dose un peu plus massive de quinine pour atteindre les proportions d'un véritable accès pernicieux algide.

Il cite un cas d'accès pernicieux algide développé par la quinine. 11 s'agissait d'un soldat qui avait une fièvre inflammatoire du second degré insidieux, avec un léger état typhoïde et qui était arrivé depuis six semaines de France à une époque où il n'y avait pas d'influence paludéenne. Cet homme avait de temps en temps quelques petits mouvements fébriles que l'on combattait depuis trois ou quatre jours par des doses de 0,40 centig. de quinine en vingt-quatre heures. Un jeune collègue, arrivé depuis peu d'Europe et de service à l'hôpital, trouva le soir en passant dans la salle, le malade un peu plus fatigué que de coutume, se fit présenter la feuille de clinique et voyant qu'on avait prescrit de la quinine, il crut à un accès de fièvre plus fort et donna 1 gr. de quinine. Deux heures après, il était appelé pour ce militaire qu'il trouva dans un état algide inquiétant; il ajouta un nouveau gramme de quinine. Le lendemain matin on trouva le malade dans un état algide très prononcé, on lui prescrivit du malaga alcoolisé et tout danger disparut. La quinine ayant été laissée de côté, les accès ne se reproduisirent plus.

De plus, M. Bérenger-Féraud a remarqué qu'au Sénégal où il ne donnait jamais moins de 1 gr. de quinine par jour, les malades n'accusaient pas une fois sur dix, quelques légers bourdonnements d'oreille à cette dose ; tandis qu'à Fort-de-France,

il a vu les hommes rester, une fois sur dix à peine, exempts de bourdonnements d'oreille, avec 75 centigr.

M. Rufz de Lavison a cherché à réagir contre l'emploi de la quinine dans certaines maladies. Il a acquis la conviction qu'à doses modérées le sulfate de quinine a l'inconvénient d'engourdir les fonctions digestives et de prolonger un peu les convalescences.

Le Dr Lota proscrit la quinine dans la fièvre inflammatoire qu'il a observée à Saint-Pierre.

(i La quinine, dit encore M. Bérenger-Féraud, administrée intempestivement et à dose massive, dans la période fébrile de la fièvre inflammatoire, au lieu d'agir comme dans les fièvres maremmatiques, ne fait que déprimer l'organisme déjà menacé par l'atteinte morbide elle-même, et a pour conséquence de jeter le sujet dans un état de prostration ou, au contraire, d'éréthisme nerveux qui complique fâcheusement la scène au lieu de la simplifier. »

Pendant les trois derniers mois de mon séjour au Maroni, me basant sur des observations de deux années, j'ai tenté une expérience. Je me sentais encouragé à la faire par les observations de M. Bérenger-Féraud à la Martinique et par tout ce que j'avais vu à la Guyane. M. Flagel, un de mes collaborateurs que je ne saurais trop louer, avait observé comme moi que la quinine produisait souvent des accidents et partageait entièrement mes idées sur ce point. Je dois dire que, c'est encouragé et secondé par ce jeune collègue, que j'ai osé suspendre le traitement par la quinine. Pendant les trois mois d'octobre, novembre et décembre de l'année 1878, pas un seul gramme de quinine n'a été dépensé dans tout le pénitencier.Nous avons eu dans ce trimestre la mortalité la plus faible de toute l'année et pas un semblant d'accès pernicieux. L'époque était bien choisie pour cette expérience, puisque nous nous trouvions au commencement de la saison des pluies. Il est vrai de dire que, pour mettre les chances de mon côté, j'avais pris la précaution auparavant de nettoyer de nouveau l'hôpital, en évacuant alternativement les salles, les aérant et en pratiquant quelques fumigations de chlore. Il était facile aussi de réaliser une semblable expérience, car tous les médicaments administrés sur le pénitentier proviennent de la pharmacie de l'hôpital.

TRAITEMENT

Je le répète, nous n'avons jamais eu moins de malades, ni de I mortalité.

Aussi, sans insister davantage sur ce point que j'ai fait ressortir nettement dans l'historique, je partage entièrement l'avis de M. Bérenger-Féraud à ce sujet. Je pense qu'on abuse de la quinine à la Guyane, comme on abuse du paludisme pour expliquer les maladies et je m'efforce de réagir contre cette tendance exagérée, plus nuisible qu'utile.

Mais il ne suffit pas de proscrire un médicament, parce qu'il offre certains dangers, il faut voir s'il ne peut pas être appliqué dans quelques cas. En effet, un médicament employé depuis si longtemps et par des hommes illustres, doit certainement avoir un côté utile qu'il s'agit de dégager.

Je crois donc qu'on peut proscrire la quinine d'une manière générale du traitement de la première période de la fièvre inflammatoire, quand elle est continue ou que les rémissions sont peu marquées. Dans les cas insidieux à forme rémittente ou intermittente, elle peut être employée à petite dose, 0,50 à 0,60 centigr. en vingt-quatre heures, quand les symptômes généraux sont peu intenses et que l'intolérance de l'estomac est peu I marquée. Pendant la convalescence, quand on observe des accès intermittents,on peut l'employer également mais à faible dose. Il faut bien songer que son administration sera difficile et livrée iun peu au hasard, car les accès étant irréguliers, on n'aura aucun point de repère ; l'action du médicament qui doit avoir lieu au moment présumé de l'accès n'aura qu'une efficacité relative. Aussi, il ne faudra lui attribuer qu'une confiance médiocre, et avoir bien soin de consulter l'état des organes. Il est indispensable d'avoir toujours devant les yeux les troubles fonctionnels et c'est par eux qu'il faut se laisser diriger. Il faut savoir que la quinine peut faire baisser la température, mais qu'elle peut aussi contribuer pour une bonne part à la paralysie du système nerveux et à l'inertie des organes.

Aconit et digitale.

L'association de ces deux médicaments m'a donné de bons résultats, en modérant la température, calmant l'état gastrique etlau,nBai,t l'action des organes. Je donne ces médicaments en

potion, à la dose de dix à vingt gouttes de teinture; on produit un effet très salutaire sur l'estomac.

La digitale, à faible dose, excite la contractilité des fibres musculaires lisses. Elle exerce une sédation manifeste sur le système nerveux et ramène le calme et le sommeil là où il n'y avait auparavant qu'agitation et insomnie. Elle semble exciter légère" ment le système nerveux de la vie végétative ; elle augmente la pression vasculaire et active l'excrétion urinaire.

L'aconit semble agir sur l'état de plasticité du sang. C'est un décongestif très utile; le pouls baisse, sa fréquence diminue,., de même que la cbaleur de la peau; les sueurs se présentent. Il ne faut jamais négliger de l'employer dans la première période ou période congestive, c'est un bon auxiliaire surtout associé à la digitale, quand l'albuminurie n'est pas intense.

Arsenic.

L'arsenic a été souvent employé soit sous forme d'acide arsénieux, soit sous forme d'arsénite de potasse ou d'arséniate de soude, pendant la seconde période, quand l'estomac est susceptible d'absorption.

L'action thérapeutique de ce médicament est assez difficile à expliquer. Sous son influence, la circulation se ralentit et la température s'abaisse. Il produit une hypersécrétion de salive et est éliminé par les muqueuses. Il paraît avoir une action spéciale sur les globules rouges.

Alcalins.

Les alcalins paraissent utiles, dès la première période. Nous avons vu que le sang et les humeurs étaient acides; nous avons souvent constaté un état d'acidité tel de l'estomac que même, après l'ingestion d'eau de chaux, on voyait encore le lait se cailler.

Le bicarbonate de soude à petites doses répétées de demiheure en demi-heure et alterné avec le carbonate de magnésie arrête souvent les vomissements blancs, écumeux, acides.

Les alcalins augmentent et fluidifient les sécrétions. On sait, aussi, d'après Virchow, que ces agents exercent sur les épitliéliums vibratiles une excitation remarquable et en ramènent les •

TRAITEMENT

mouvements; il y a peut-être là aussi une condition de milieu favorable à la nutrition.

Nicholson, qui attribue l'anémie à un trouble fonctionnel du foie, conseille les alcalins et spécialement la potasse et la soude qui. grâce à leur action sur le foie, rendent au sang ses qualités normales. Le même auteur insiste sur ce fait que les alcalins n'agissent pas seulement localement en neutralisant les acides, mais d'une façon plus générale sur le sang et par l'intermédiaire du foie. Il y aurait indication à les employer, d'après Nicholson, quand on manque d'un agent capable d'arrêter un processus morbide et que l'on peut aider la nature en augmentant l'appétit, en stimulant le foie et en purifiant ainsi le sang.

Sudorifiques.

Les sudorifiques pourront servir, mais avant d'obtenir un eifet utile, il faut calmer le système nerveux. Des frictions aromatisées sur tout le corps pourront produire des effets salutaires. On peut employer avec succès l'acétate et le chlorhydrate d'ammoniaque.

Le jaborandi est un médicament qui peut être utile, mais dont il faut bien connaître l'action. Grâce à la substance amère qu'il contient, le jaborandi est un sialagogue et un sudorifique, mais il diminue la sécrétion de l'urine. Chose singulière, le jaborandi qui diminue ordinairement les urines, peut être dans certaines conditions un diurétique plus puissant que le lait et la digitale. M. Gubler a observé que si, au lieu de donner le jaborandi d'un seul coup, on en donnait 4 gr. en potion à doses fractionnées, on obtenait des phénomènes diurétiques. Ainsi à doses fractionnées, le jaborandi augmente la sécrétion urinaire; à doses massives, il la diminue, en augmentant la sueur et la salive. Dans son emploi, il faudra chercher l'effet diurétique.

Antiseptiques.

Les antiseptiques seront utilement employés, mais il faut avant de les préconiser s'assurer de leur action par le contrôle clinique. Je n'ai pas eu le temps de les appliquer, car j'ai employé tout mon temps à bien me rendre compte de la nature du mal; c'était là le point important. Une fois, j'ai essayé les injections hypodermiques d'acide phénique et j'ai vu au niveau

des piqûres se manifester très rapidement un développement de gaz. C'était, il est vrai, dans un cas désespéré et c'était plutôt le fait de la maladie que du traitement. En revanche, je me suis souvent servi, surtout dans les derniers temps, des frictions k l'acide pbénique et je m'ensuis toujours bien trouvé.

Nous allons examiner brièvement les différents antiseptiques que l'ou pourrait employer.

Les sulfites et les hyposulûtes peuvent être conseillés. Polli a constaté que ce sont des agents capables d'aunuler les fermentations organiques auxquelles ou rattache diverses maladies, et qui sont déterminées tantôt par l'action de matières putrides ou de ferments venant de l'extérieur, tantôt par l'altération du sang lui-même. Polii a vu résister à l'action du pus, du sang putréfié, ainsi que du mucus morveux, les animaux chez lesquels il avait injecté auparavant, ou peu de temps après, une solution de sulfite ou d'byposulfite de soude, tandis que d'autres animaux inoculés de la même manière, mais qui n'avaient reçu ni l'un ni l'autre des sels antiseptiques succombèrent à une fièvre typhoïde ou à une infection générale marquée par des abcès multiples. L'administration de ces mêmes sels à l'intérieur serait indiquée, suivant Polli, dans les affections où quelque forment pathologique ou quelque organisme inférieur joue un rôle. Kuz et Manuel, dès 1832, avaient déjà administré, à l'intérieur, les sulfites dans le choléra, et plus tard, Burgraeve avait employé ces agents à l'extérieur. Les doses en sont de 10 à 20 gr. par jour, à prendre dans un julep gommeux ou dans uni tisane amère ou aromatique.

M. Dumas en 1872 a mis en évidence les propriétés anti-fermentescibles du borate de soude; ce sel tue les organismes inférieurs et pourrait être utilisé.

Les propriétés antiputrides du phénol doivent attirer l'attention; il empêche le développement des organismes inférieurs. Toutefois il est bon de ne pas perdre de vue que le phénol est toxique, et dans le cas d'eujpoisonnementpar ce corps, le meilleur antidote serait, d'après Huseman, le sucrate de chaux. On a administré Je phénol en solution aqueuse ou en solution alcoolique ; l'une des formules les plus commodes pour l'admis nistration de l'acide phéuique est l'alcool pbénique : pliénol une partie, alcool 9 parties dans un sirop.

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Ou a déjà employé l'acide phénique dans certaines maladies épidémiques ou contagieuses. Le traitement de la variole par des potions contenant 50 cent, à 1 gramme ou plus d'acide phonique dans les 24 heures, conseillé par Chauffard en 1870, a été expérimenté avec quelques succès dans les cas de variole confluente. L'évolution de la maladie a paru dès lors plus simple, plus rapide et beaucoup moins dangereuse, en atténuant ainsi la fièvre secondaire. Déclata proposé, dans la fièvre typhoïde, l'usage de boissons et d'injections sous-cutanées phéniquées pour combattre l'élévation de la température, en détruisant le ferment typhoïde que produirait la chaleur; l'action physiologique de cet acide est de produire l'abaissement de la température.

Des expérimentations sages et bien dirigées nous feront connaître bientôt la valeur de cet acide dans la médication interne.

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