‹ De la fièvre dite bilieuse inflammatoire à la GuyaneChapitre 49 sur 57 · A. HYGIÈNE INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

A. HYGIÈNE INDIVIDUELLE

Nous pourrions faire ici quelques emprunts au remarquable rapport de M. J. Rochard, sur les recherches qu'il reste encore à faire pour élucider les points encore obscurs que présente l'étude de la peste. Ce rapport, lu à l'Académie de médecine, dans les séances du 13, 20 et 27 avril 1880, fait l'étude des mesures prophylactiques qui pourraient être proposées contre toutes ces grandes maladies contagieuses. Nous ne devons pas oublier cependant que nous ne faisons pas l'histoire de la fièvre jaune véritablement épidémique, mais bien celle d'une maladie épidémique et moins contagieuse. Mais il est certains points qui conviennent parfaitement à notre sujet, puisque nous nous proposons surtout d'étudier les mesures hygiéniques quand on est dans la période d'imminence épidémique et cette étude est d'autant plus importante qu'elle est le plus sûrement efficace. Les mesures de voirie doivent être l'objet d'une sollicitude toute particulière. Les rues, les impasses, les cloaques, dit M. Jules Rochard, doivent être nettoyés avec le plus grand soin, et cela avant que l'épidémie n'éclate; car ces travaux ne sont pas sans danger pour ceux qui les exécutent lorsque le fléau est en

pleine activité. Les quartiers les plus pauvres, les plus peuplés et par conséquent les plus malsains, doivent être l'objet d'une surveillance spéciale. Des visites sanitaires y sont indispensables, pour faire nettoyer les cours, les couloirs, les fosses d'aisance, pour évacuer sur-le-champ les logements manifestement insalubres. Les portes de l'hôpital doivent être rigoureusement fermées aux parents et aux visiteurs. M. Talmy, médecin de première classe de la marine, propose de brûler les morts ou de les jeter à la mer en cas d'épidémie de fièvre jaune.

Nous aurons à nous occuper tout spécialement des conditions que devraient remplir les hôpitaux, les casernes et les maisons particulières.

1 . Hôpitaux. — On peut concevoir que les miasmes sont plus efficaces quand ils sont concentrés, en sorte que l'accumulation d'un grand nombre de malades dans un local relativement étroit produit la cause toxique que la dissémination aurait pu éviter. On devra autant que possible prévenir l'encombrement et isoler les malades ; nous pourrions montrer les avantages que réunissent les petits hôpitaux, en comparaison de ces vastes bâtiments où l'on entasse de grandes quantités de malades; les meilleurs hôpitaux sont ceux qui sont situés à la campagne et qui ne comprennent qu'un petit nombre de lits.

Il semble que chaque hôpital ait son atmosphère à part, qui réserve son action pernicieuse à une zone limitée. L'air n'est pas seul à conserver les miasmes ; on a pensé que les murs, les planchers, les meubles, les tentures et les rideaux surtout, s'imprégnaient des éléments morbides que l'air répandait ensuite.

A Paris, lorsqu'une épidémie de fièvre puerpérale sévit dans une salle d'accouchées, on est obligé, pour sauver les femmes d'une mort presque certaine, de faire évacuer la salle et de la laisser vide quelques mois, pendant lesquels on procède à un nettoyage complet.

A Genève, on n'utilise à la fois que la moitié des salles du bâtiment hospitalier; dans la partie qui est inoccupée, les murs sont repeints, les parquets grattés et les tentures entièrement changées chaque année.

En Amérique, les services hospitaliers militaires sont installés dans des hôpitaux de 12, 24 ou 48 lits, que l'on détruit complètement tous les dix ans et que l'on rebâtit à neuf.

TRAITEMENT

Dans nos hôpitaux coloniaux qui ne peuvent être détruits, il taut, quand les germes se sont développés, s'attacher à les faire disparaître, soit dans le lieu même où ils existent, soit dans les véhicules qui servent à les propager, et c'est au moyen des désinfectants, tels que le chlorure de chaux, le sulfate de fer, le permaganate de potasse et l'acide phénique. On désinfectera ainsi les fosses d'aisances, les salles des malades, le linge, les pièces de pansement et les instruments qu'on lavera ensuite à Feau bouillante. Dans les chambres qui auront été habitées parles malades, on les emploiera pour laver le sol, les murs, et on pourra les laisser exposées à l'air durant un certain temps.

II faut, dans tous les cas, que l'aération des salles domine avant tout l'hygiène des hôpitaux et le meilleur moyen de remplir cette indication, est d'ouvrir les fenêtres à certaines heures de la journée, en prenant du reste toutes les précautions pour que les malades ne se refroidissent pas.

En consultant mes rapports, on peut voir que c'est par l'observance scrupuleuse de toutes ces règles d'hygiène, que je suis arrivé à modifier l'état sanitaire du Maroni. C'est un résultat bien évident qui nous montre encore une fois la nature des maladies qui y régnent. La contagion n'est pas soupçonnée, parcequ'on n'a pas comme dans la variole une véritable pierre de touche, mais elle n'en existe pas moins et est d'autant plus dangereuse qu'elle est plus souvent ignorée. Mais il faut que ces mesures soient complètes et rigoureuses, car sans cela on serait dérouté en manquant le but et on risquerait de délaisser un moyen difficile et ennuyeux mais très efficace.

Pendant l'épidémie de 1 877, à Cayenne, on voyait se développer à l'hôpital de la Transportation des fièvres pernicieuses; on cherchait partout la cause, on accusait les palétuviers et on ne voyait pas assez que ces salles infestées qui n'avaient pas été blanchies et nettoyées depuis très longtemps, avec des latrines mal disposées, étaient la cause du mal. Les fièvres que l'on observait n'étaient que des fièvres inflammatoires et des fièvres jaunes portant sur des individus acclimatés.

L'année suivante, j'ai eu l'occasion, comme chef de service de la Transportation, de faire nettoyer ces salles et j'ai remarqué tout de suite une amélioration sensible dans l'état sanitaire ; les fièvres étaient moins graves et les plaies guérissaient mieux.

C11APITHE Xil.

Au Maroni, il y avait encore plus à faire. D'abord l'hôpital était ouvert aux familles de transportés qui séjournaient une partie de la journée dans les salles et ce n'était pas là la moindre cause de contagion.

Les latrines n'étaient pas surveillées et tous les matins on sentait une odeur désagréable, les puits situés au milieu de la cour recevaient souvent les immondices et les égouts et l'eau était infecte. La cour de la Transportation laissait beaucoup à désirer; elle était parsemée de monticules et de dépressions, aussi pendant les nuits obscures et pluvieuses, les malades se heurtaient à chaque instant et au lieu de continuer leur route s'arrêtaient en chemin. Je ne parlerai pas de tous les objets entassés en différents endroits sans avoir été suffisamment désinfectés.

J'ai fait nettoyer l'hôpital de fond en comble ; chaque salle a été fumigée au chlore, lavée à l'acide phénique, les murs grattés et blanchis; l'entrée et la sortie à l'hôpital ont été un peu plus surveillées; la cour de la Transportation aplanie; les moindres objets désinfectés; et depuis ce moment l'état sanitaire est excellent et les soldats ne meurent plus.

Pour des mesures aussi rigoureuses et aussi difficiles à prendre, il faut avoir la foi et être convaincu du résultat. Il faut être persuadé au moins que ces moyens sont assez puissants pour empêcher les maladies à forme grave de se développer, en nous rappelant les expériences de M. Pasteur que les vibrions adultes sont faciles à détruire en se transformant en corpuscules-germes. Depuis que le pansement de Lister est en honneur, on a cherché à se rendre compte si les vibrions disparaissaient. Demarquay et Ranke ont trouvé des vibrions- sous le pansement. Cheyne [The Lancet, 1879), a constaté que le pus est sans odeur, ne contient que des micrococcus, mais point de bactéries, qui sont, pour Cheyne et Lister, les éléments actifs ; les premiers, d'après les expériences de Yeo, seraient sans action chez le lapin. Cheyne et Yeo admettent donc que si le pansement de Lister, ne prévient point la production de vibrions, il détruit certainement ceux qui sont nuisibles. Quoi qu'il en soit, depuis son emploi méthodique en chirurgie, on peut dire que la septicémie et la pyohémie ont diminué considérablement.

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