‹ De la fièvre dite bilieuse inflammatoire à la GuyaneChapitre 51 sur 57 · B. HYGIÈNE SOCIALE · texte numérisé non relu

B. HYGIÈNE SOCIALE

Dans cette étude, nous voulons surtout nous occuper de deux questions de la plus haute importance; elles ont trait, l'une

aux relations extérieures et aux quarantaines, l'autre à l'acclimatement et à l'acclimatation des Européens.

Mesures sanitaires.

Il serait intéressant de suivre pas à pas les raisons alléguées tour à tour pour ou contre la contagion de la fièvre jaune depuis la grande épidémie de 1793. La contagion paraissait évidente en Espagne; elle était niée en Amérique. Tandis qu'en Espagne on pouvait souvent remonter au premier cas et suivre l'extension de la maladie, on était étonné aux grandes Antilles de voir la maladie respecter beaucoup d'individus. Le rapport de la commission anglaise adressé au Parlement en 1853, s'appuyait, pour faire rejeter l'idée de la quarantaine sur les faits suivants :

« Que les épidémies de fièvre jaune aux grandes Antilles, sont, ordinairement précédées par des cas individuels ou sporadiques de la maladie, cas qui ne sont pas moins communs pendant les saisons où ne règne aucune épidémie.

« Que bien que les épidémies s'étendent quelquefois sur une grande étendue de pays, elles sont plus fréquemment limitées quant à l'espace sur lequel elles se répandent, n'enveloppent pas, souvent, toute une ville, ni même un district considérable de cette ville.

« Que les épidémies de fièvre jaune ne s'étendent point de district en district d'après une règle de progression graduelle, mais qu'elles ravagent souvent certaines localités, tandis qu'elles épargnent entièrement ou ne visitent que légèrement d'autres localités toutes voisines avec lesquelles les habitants sont en communication constante.

« Que lorsque les épidémies de fièvre jaune envahissent un district, elles ne se répandent point des maisons les premières infectées aux maisons les plus voisines, mais que souvent elles se restreignent rigoureusement à certaines maisons d'une rue, à certaines chambres de la même maison et souvent même à certaines chambres d'un même étage.

« Que lorsque la fièvre jaune règne dans une localité, l'isolement le plus sévère dans cette localité n'assure aucune protection contre la maladie.

« Que, d'un autre côté, tel est le succès qui suit la transla-

TRAITEMENT

tion d'une localité infectée, et la dispersion des malades dans un district saluble, que par cette mesure seule la marche ultérieure d'une épidémie est souvent arrêtée tout d'un coup.

« Que cette dispersion des malades n'est suivie d'aucune tran>uîi=siou de la maladie, pas même lorsque les malados sont plaa s dans les salles d'un hôpital au milieu d'individus souffrant d'autres affections.

«. Qu'il faut admettre des causes localisantes et en outre une cause constitutionnelle prédisposante, la non-acclimatalion. »

Les membres de la commission croyaient pouvoir conclure contre les restrictions de la quarantaine et les cordons sanitaires.

Aujourd'hui, non seulement la contagion de la fièvre jaune est bien établie, par l'épidémie de Saint-Nazaire, celle du Sénégal et tant d'autres, mais encore il nous est presque facile d'expliquer ces contradictions.

Eu effet, dans les pays où règne habituellement la Gèvre jaun e, il est souvent difficile de trouver le premier cas qui se confond intimement dans les maladies du pays. Nous savons qu'il faut aux germes une puissance extraordinaire pour produire une épidémie frappant spécialement sur tous ceux qui ne présentent pas l'immunité; elle passe sur ceux qui sont dans cette période d'immuuité sans les atteindre. Nous savons aussi que cette immunité peut être conférée par une atteinte de fièvre inflammatoire, car ceux qui ont été pris, dès leur arrivée, d'une fièvre continue, résistent souvent à l'épidémie future.

Dans ces conditions nous devons nous demander quelles sont les précautions sanitaires à prendre. Si nous consultons l'histoire des épidémies, nous voyons qu'elles sont précédées par l'aggravation des maladies régnantes et surtout des fièvres dites rémittentes bilieuses. Un exemple peut être tiré de la fièvre jauue du Sénégal. L'anuée qui a précédé l'épidémie de 1878 avait été très mauvaise et on avait constaté une grande mortalité, de sorte qu'il a suffi, en 1879 d'une importation pour faire éclater la maladie sur un terrain si bien préparé.

Aussi nous pensons que dans les pays susceptibles d être envahi.- par la fièvre jaune, il est nécessaire, après une mauvaise année, de faire comme si l'épidémie avait existé, c'est-à-dire de tout désinfecter. On remarque aux Antilles et au Sénégal, une certaine régularité dans l'apparition des épidémies de fièvre

jaune, et la raison en est simple. Quand l'épidémie sévit elle frappe tous les individus susceptibles d'être atteints et après l'épidémie, on fait une désinfection générale. Le poison a donc épuisé son action, mais bientôt il reprend un peu d'activité, au fur et à mesure qu'il arrive de nouveaux aliments, mais il lui faut du temps pour acquérir une certaine puissance et il n'atteint son maximum d'activité que sous l'influence de causes nombreuses et encore inconnues.

C'est ainsi du reste qu'on explique l'apparition de certaines épidémies en France qui sont pour ainsi dire prévues; c'est ainsi que M. Bouchardat avait annoncé l'épidémie de variole qui sévit à Paris aujourd'hui.

Dans ces conditions, les mesures quarantenaires sont utiles, car on prévoit pour ainsi dire que la fièvre jaune est. imminente. Mais elles ne sont pas suffisantes, parce qu'elles sont toujours incomplètes. Il vaut mieux tâcher de diminuer le foyer qui cherche à s'allumer, par des mesures hygiéniques sérieuses, en détruisant les causes localisantes, comme on le disait autrefois.

La question des quarantaines est bien sérieuse et bien complexe. Elles sont inefficaces à la Guyane, car le lazaret de Larivot est complètement insuffisant. Il faudrait un lazaret convenable, bien situé où l'on pourrait désinfecter les objets et laisser en libre pratique les individus qui paraissent bien portants. Tel qu'il est constitué aujourd'hui, le lazaret est plutôt une source de contagion. Il n'est point suffisant de mettre des hommes dans un local mal disposé, pendant trois, cinq ou huit jours, sans s'assurer que les objets qu'ils portent avec eux ne recèlent point des germes. Il vaudrait mieux laisser la libre pratique en prenant soin de fumiger les objets de la première catégorie qui débarquent que de mettre un bateau en quarantaine pendant plusieurs jours, parfois avec un personnel nombreux et dans de mauvaises conditions. Je ne fais que signaler les desiderata de la quarantaine à la Guyane, et je n'ai point l'intention d'en faire une étude complète qui, du reste, ne pourra être sérieuse que le jour ou on connaîtra la nature des fièvres des pays chauds. Cette étude ne pourra être faite définitivement que le jour où l'on sera convaincu de la nature des fièvres à la Guyane. J'ai essayé dans ce travail de faire partager mes idées

TRAITEMENT-

sur les rapports de la fièvre jaune et de la lièvre inflammatoire dont j'ai pu constater la contagion, parce que j'ai eu l'occasion de l'étudier dans une petite localité. Je ne veux point laisser croire que je pense appliquer des mesures quarantenaires à la fièvre inflammatoire, mais que je pense qu'il faut être plus circonspect quaud les cas sont plus intenses et se mi-.ttre en garde contre les importations du dehors par des mesures plus efficaces.

Je dois rappeler que Chervin, qui n'était point contagioniste, avait remarqué que dans les villes espagnoles où dévissait la fièvre jaune, la naissance de l'épidémie a constamment eu lieu dans les localités où la population était la plus dense ; souvent, dit-il, la maladie s'y restreint exclusivement, et il cite, comme exemple, l'invasion de l'épidémie de 1804 àCordoue; celle de 1808, à Xérès; et celle de 1818 à Cadix. Gela prouve au moins l'influence de la densité des populations et de l'encombrement.

Les Anglais ont si bien compris le danger qu'il y a pour les militaires à être au contact des habitants civils aux Antilles qu'ils ont eu grand soin d'isoler les garnisons.

Je ne terminerai par cette question de mesures sanitaires, sans remercier M. le médecin en chef Martialis, chef du service de santé à la Guyane, de l'appui qu'il m'a donné, quand il s'est agi de mettre le Maroni en quarantaine, pour me permettre de faire la désinfection complète du pénitencier, en évitant de donner de nouveau la fièvre jaune à Cayenne où elle venait de finir. L'autorité supérieure avait donné des ordres précis et formels pour l'exécution de tout ce qui était demandé. Le Gouverneur, M. Huart, n'a pas hésité, sur ma demande, à prescrire la condamnation de peaux de bœufs et d'objets de toutes sortes qui encombraient le magasin général et qui étaient une source d'infection; aussi c'est avec joie qu'il a vu un pays jouissant d'une très mauvaise réputation, présenter un état sanitaire très satisfaisant.

Acclimatement.

Jourdanet et Grouillebois, dans leurs études sur la fièvre jaune au Mexique, prétendent que ceux qui ont eu la fièvre

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inflammatoire, qu'ils appellent fièvre jaune bénigne, sont préservés de la fièvre jaune proprement dite, et il découlerait même de leur dire que l'on devrait favoriser l'atteinte de la première maladie chez les individus que l'on veut garantir de la seconde.

M. Bérenger Féraud a cherché à élucider la question; il n'a pas trouvé de fait d'individu, atteint une première fois de fièvre in flammatoire intense qui, ayant continué à vivre dans la colonie, ait été pris deux, trois, quatre ans après de la fièvre jaune au cas où une épidémie de typhus amaril est survenue.

Il me semble prouvé que l'individu ayant été atteint une première fois de fièvre inflammatoire intense est dans le cas des acclimatés; quand survient une épidémie de fièvre jaune, il n'est point atteint brusquement et la maladie n'est pas rapide, mais il est atteint comme les créoles et il meurt à leur manière. En un mot, il est exempt de la fièvre jaune véritable à marche rapide, mais il n'est pas exempt de sa forme plus lente, plus insidieuse, à caractères moins sévères, c'est-à-dire la fièvre bilieuse inflammatoire.

On comprend tous les développements que demanderait un pareil sujet qui ne tend à rien moins qu'à résoudre le grave problème de la colonisation. Un fait se dégage de tout ce travail, c'est que ce qu'il y a de plus à redouter et ce que l'on peut vaincre, par des règles hygiéniques sérieuses et de tous les instants , c'est l'empoisonnement de l'homme par l'homme Qu'on choisisse la montagne d'argent, les Iles-du-Salut, Kourou ou le Maroni pour coloniser ou établir la transporlation, le sort sera toujours et partout le même, si l'on ne veut pas se soumettre aux leçons de l'expérience. Il serait intéressant aussi d'étudier la question de l'alimentation et de certaines conditions permettant d'acquérir une résistance au climat.

Les conditions du sol dans leurs rapports avec l'humidité atmosphérique seraient aussi une question du plus haut intérêt.

En terminant, je rappellerai ce que disait M. Ghapuis : « Dans une réunion d'hommes qui se renouvellent sans cesse, il semble que le premier noyau accumule chaque année les effets délétères du climat. »

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