HISTORIQUE
Avant d'exposer le résultat de nos recherches sur la fièvre typhoïde des enfants , il est nécessaire d'établir l'état actuel de la science, et de rechercher si les auteurs anciens et modernes ont dirigé leur attention sur une maladie aussi grave et aussi importante. Depuis Hippocrate jusqu’au commencement du xIx° siècle, un grand nombre d’auteurs, parmi lesquels nous citerons Celse, Arétée, Galien, Cœlius Aurelianus, Alexandre de Tralles, Ætius, Hollerus, Jacob Fontanus, Bonetus Tulpius, Fantonus, Morgagni (1), ont décrit les ulcérations des voies digestives , qu'ils regardent comme la cause d’une foule de maladies différentes : ils ont aussi donné dans leurs ouvrages, et sous des noms très-
(1) Lesser, ‘p. 1 à 22; Die Entzündung und Verschwärung der Schleimhaut des
Verdauungskanales.
ÿ 5 Tr 8 rer Lin ES !
divers, de sommaires indications sur la fièvre typhoïde; mais dans toutes à. ces descriptions nous ne trouvons rien qui soit spécial au jeune âge. — Rœderer et Wagler, dans leur traité De morbo mucoso, ne font pas mention de l'existence de la maladie chez les enfants. — MM. Petit et Serres, qui les premiers décrivirent la fièvre typhoide sous le nom de fièvre entéro-mésentérique, la regardèrent comme spéciale à l’âge adulte, et signalèrent même cette époque de la vie comme une cause prédisposante efficace de son développement, et depuis lors, cette maladie si souvent et si savamment décrite sous les noms de gastro-entérite, dothinentérie, entérite folliculeuse, fièvre typhoïde, n’a été étudiée que chez l'adulte. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les quelques lignes dans lesquelles l’auteur de la dernière monographie publiée en France sur la fièvre typhoide, M. le professeur Chomel, parle de l'existence de cette maladie chez l'enfant : « Nous ne craignons pas de nous tromper, dit le célèbre professeur de l’Hôtel-Dieu, en avançant qu'à partir de quinze ans, le nombre des enfants atteints de fièvre typhoiïde va continuellement en diminuant jusqu’à l’âge de dix ans, audessous duquel il paraît que les enfants ne sont que très-rarement atteints de cette affection. » C'est à dessein que nous avons cité ces paroles, parce qu'elles indiquent d’une manière positive combien peu, même en 1834, on connaissait ce qui est relatif à la pathologie du jeune âge.
Il ne faudrait pas croire , toutefois, que la maladie dont nous nous occupons ait passé Inaperçue, et que les nombreux auteurs qui ont spécialement étudié les maladies des premières années de la vie aient complétement négligé son histoire. Nous allons voir, en effet, que, dès l'année 1820, elle a été signalée à l'attention des pathologistes, et que depuis lors elle a été décrite à plusieurs reprises, et sous des noms divers par les médecins les plus distingués d'Angleterre et d’Allemagne.
En 1820, le docteur Abercrombie publia, dans le Journal de médecine et de chirurgie d'Edimbourg, une monographie assez étendue sur les maladies du canal intestinal. Il consacra un paragraphe particu-
9 ire
Hs à l'inflammation aiguë de la membrane muqueuse chez les enfants: maisil confondit, sous cette dénomination, toutes les espèces de phlegmasies simples ou spécifiques. Cependant on retrouve dans la description de la forme la plus grave de la maladie plusieurs des
symptômes de la fièvre typhoïde. « Dans quelques cas, dit l'auteur, la fièvre s'allume, la langue est sèche et croûteuse, la soif vive; dans d’autres cas, on de un épuisement soudain, rapide et inattendu des forces v'tales, dont la fréquence des évacuations ne peut rendre compte; puis survient le coma accompagné de l’enfoncement et de Vétat languissant des yeux, etc. À l'autopsie, dans différents points de la muqueuse intestinale, particulièrement dans l’iléon, on observe des traces irrégulières d'inflammation, un peu élevées au-dessus des parties environnantes, et souvent couvertes de petites vésicules ou de petits ulcères. »
Certes, cette description est bien incomplète, et des observateurs scrupuleux pourraient contester que l’auteur ait eu en vue la fièvre typhoide des enfants, si l’on ne trouvait à la fin de son mémoire quelques observations assez détaillées pour ne laisser aucun doute sur la nature de l'affection qu'il a voulu décrire. Quelques-unes de ces observations sont même beaucoup plus claires et plus complètes que la description générale de la maladie. Nous allons citer textuellement l’une des plus remarquables : il s’agit d’une jeune fille de trois ans, qui suceomba , au bout de trois semaines, d’une maladie caractérisée par des vomissements, de la diarrhée, une soif vive, une fièvre intense, et des symptômes cérébraux dans les derniers jours. À l’autopsie, on trouva l'intestin dans l’état suivant : «l’iléon, depuis la valvale de Bauhin jusqu’au jéjunum, est très-injecté; la membrane muqueuse est couverte de nombreuses plaques enflammées, irrégulières, saillantes au-dessus des parties saines, d'apparence fongueuse, couvertes de petites ulcérations. Quelques-unes de ces plaques avaient l'étendue d’un schelling, d’autres étaient plus petites; elles étaient généralement à un pouce on deux de distance l’une de l'autre, et dans leur inter-
Pal valle, la membrane muqueuse était saine, les glandes mésentériques étaient très-tuméfiées et injectées. »
Quoique cette description soit loin de valoir celles de MM. Louis et Chomel, personne, toutefois, ne pourra contester dans ce cas l’existence d’une fièvre typhoïde, caractérisée anatomiquement par des ulcérations sur des plaques saillantes, par du gonflement et de l'injection des ganglions mésentériques.
Deux années plus tard, Vendt, dans son Traité sur les maladies des enfants (1), décrivit, sous le nom de fébris mesaraïca , une maladie qui présente quelque analogie avec la fièvre typhoide. Voici le résumé de sa description :
« Après quelques courts prodromes qui consistent dans de l'abattement et de l’anorexie, les enfants sont pris de frissons suivis de chaleur, de nausées ; la soif augmente, la partie supérieure de l'abdomen est développée, tendue; la langue , couverte d’un enduit au centre, est rouge aux bords; les selles sont pénibles, peu abondantes. La fièvre a le type rémittent, les exacerbations ont lieu le soir ; la peau est alors brülante, il y a du délire. La fièvre marche jusqu’au onzième, dixseptième ou vingt-unième jour : alors elle se juge par des selles abondantes, spontanées, et par un dépôt dans les urines. Dans les cas malheureux, il se joint aux autressymptômes de l’assoupissement, de la céphalalgie et du délire continu, des crampes, des taches de mauvaise couleur, un dévoiement colliquatif, La langue est couverte d’un enduit noirâtre, les yeux perdent de leur éclat, la respiration exhale une odeur cadavérique, et le malade meurt avec tous les signes de la fièvre putride
maligne. À l'ouverture du cadavre, on trouve des traces de gangrène et
un amas] de mucus visqueux grisâtre ou jaunâtre sur la muqueuse de l'intestin grêle. Les ganglions mésentériques sont volumineux, entourés d’un cercle rouge inflammatoire, et remplis de mucus grisâtre. En