CHAPITRE IV
CONCLUSIONS ÉTÏOLOGIQUES IT P1ÔPHTLACTIQCK8.
Article 1 • — Conclusions écologiques.
Depuis longtemps nous professons l'opinion que Pédologie de la fièvre typhoïde, au lieu de se résumer en une cause unique, déterminée, spécifique, comporte, au contraire, un ensemble de facteurs susceptibles de se réunir dans leur action pathogénique, d'entraîner, par leur intensité respective ou par leur accumulation, l'explosion d'épidémies exceptionnellement graves, tandis que l'amoindrissèment de chacun d'eux ou leur dissociation aura pour conséquence l'atténuation rapide de ces épidémies.
Si la régularité de sa marche, la nature spéciale de sa lésion, sa contagiosité, l'immunité créée par une première atteinte confèrent à cette affection quelques attributs des maladies virulentes, les faits nous empêchent d'accepter l'exclusivisme de sa cause (1).
(1) Pour ia fièvre typhoïde, on n'a pu encore circonscrire que trèsvaguement les conditions qui en favorisent le développement. Aujourd'hui, le cercle où se trouve celte inconnue est encore assez vaste pour que nous entendions invoquer les causes les plus variées, depuis les impressions morales jusqu'aux émanations des foyers putrides. Preuve
hit LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS L'ARMÉE, 167
Rien ne serait plus satisfaisant, pour l'esprit et pour la science, que l'existence d'un germe morbide aussi nettement caraotérisé que celui des maladies virulentes, et substitué h cette masse d'influences souvent incohérentes invoquées dans l'étiologie de l'affection. Et cependant, chaque jour, on revient de l'enthousiasme qui avait accueilli la prétendue découverte, soit dans l'atmosphère, soit dans l ; eau de consommation, de germes organisés provenant des malades et devant rendre compte de la généralisation de l'épidémie. Ges doctrines des germes animés ont eu pour principaux défenseurs des. savants éminents, mais auxquels manquait l'habitude de l'observation médicale. Le clinicien, qui assiste aux évolutions d'un milieu morbide, aux modifications lentes et graduelles des affections qu'il observe, qui voit notamment la fièvre typhoïde apparaître, pour ainsi dire, petit à petit, à la suite d'autres affections gastro-intestinales, relativement bénignes, admet difficilement la pensée de germes parasitaires qui, introduits les uns après les autres en ce milieu, en feraient varier beaucoup plus brusquement les types pathologiques; le chimiste, ai* contraire, le naturaliste, habitués à constater les différences fondamentales, soit des substances minérales, soit des espèces physiologiques, seront, en médecine, partisans, à priori, de la préexistence des germes. Dans plus d'une épidémie, la fièvre
nouvelle que la spécificité d'évolution d'une maladie n'en établit pas d'une manière absolue la spécificité étiologique. (Art. Miasmes, du Dioi. encycl des se. tnéd. Paris, 1873).
168 DE LA 'FIÈVRE TYPHOÏDE DANS l'aAMÊE.
typhoïde est l'aboutissant de cette série d'affections regardées, à bon droit, comme prémonitoires et si communes dans les casernes : embarras gastrique, fièvre gastrique, courbature fébrile, qui se terminent habituellement par rétrocession, mais au milieu desquelles on voit parfois le malade s'engager graduellement dans le décours de la maladie qui nous occupe.
Une autre condition pathologique plus favorable encore, suivant nous, à l'enfantement de la fièvre typhoïde, c'est la fièvre rémittente, soit palustre, soit climatérique. Ici l'intensité et la durée des symptômes fébriles, l'altération considérable des sécrétions gastriques, augmentent les chances de transformation, d'autant plus que les malades atteints sont, en général, des sujets jeunes, vigoureux, dont la santé antérieure étaitàntacte. Voilà pourquoi les émigra-
tions du nord vers les pays chauds entraînent des explosions et de fièvre rémittente et de fièvre typhoïde qui ne trouvaient pas un terrain suffisamment favorable, chez les indigènes et les anciens résidents, plus ou moins anémiés par les influences du sel et du climat.
C'est même par une déviation analogue des fonctions organiques que je m'explique la fréquence de la fièvre typhoïde à la suite de la nostalgie ; dans cette dernière affection, il y a presque toujours une altération des fonctions digestives, caractérisée par de l'embarras gastrique, de la dyspepsie, etc.; d'où suspension ou perversion des sécrétions muqueuses chargées de l'élimination rapide, à l'état normal, des matériaux de décomposition putride, renfermés dans le tube
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS i/ ARMÉE. 469
digestif; d'où véritable auto-infection dont j'ai indiqué le processus à l'article Miasme du Dictionnaire encyclopédie que des sciences médicales (p. 829) (i).
Ces faits de genèse indirecte de la fièvre typhoïde sont peu favorables à F hypothèse de la pénétration, dans l'économie, de germes spécifiques pré for mes.
Lors même que l'origine de l'affection semble plus directe, plus extérieure à l'organisme, il ne paraît pas qu'elle se résume en une cause spécifiquement déterminée; les foyers générateurs ne sont, pas identiques : les miasmes de l'encombrement, les émanations putrides d'origine diverse (égouts, latrines, etc.), agissent dans un môme sens; quand la soudaineté et la gravité insolite d'une épidémie paraissent indiquer l'action d'une cause plus nette et plus efficace que d'habitude, c'est le plus souvent à la suite de l'association de ces divers facteurs, comme si tout ce qui vient de l'homme pouvait indifféremment concourir à l'élaboration de la maladie.
La fréquence de la fièvre typhoïde, dans les grands centres de population, tient surtout à ce que l'atmosphère de ces villes, simultanément imprégnée de toutes les variétés d'émanations (humaines et putrides), susceptibles de s'associer dans leur action typhoïgène, résume, pour ainsi dire, l'étiologie de l'affection (V. page 98).
(1) Le développement de la fièvre typhoïde par auto-infection est admis, on le sait, par nombre d'auteurs français, notamment par MM. les professeurs Jaccoud et Michel Peter.
170 DS LA FIÈVRE TTPUOlDK DAM l'àRMÉK,
L'organisme humain ne possède pas la faculté de varier à l'infini ses manifestations pathologiques, et de réagir d'une manière différente pour chaque impression morbide qu'il subit; la fièvre typhoïde est un des modes qui lui sont familiers, dans les circonstances spéciales de réceptivité que nous avons indiquées plus haut (chap u), et qui sont à leur maximum chez les jeunes soldats.
La contagion, elle-même, au lieu de conserver ici son indépendance et sa netteté d'action, s'associe le plus habituellement aux influences qui créent spontanément la maladie. Çïon-seulement la contagion n'a point, comme dans les affections virulentes, le monopole de l'acte patbogénique ; mais, dans les cas même où son action est incontestable, elle demande, pour se produire, une durée assex longue du voisinage de l'organisme atteint, comme si ellemême consistait bien plus en l'accumulation incessante et prolongée de matériaux toxiques qu'en une impression unique, comparable à celle qui reproduit la maladie virulente.
Des faits certains de contagion nous imposent cependant le maintien de cette affection dans le cadre des maladies infectio-contagieuses (1).
{1) Ce terme d'infectio-contagieuse, qui explique si bien la double origine de la fièvre typhoïde, est un terme parfaitement net, consacré par la tradition, et nous ne voyons pas la nécessité de loi substituer, comme on le fait depuis quelque temps, celui de miasmatique-contagieuse, qui signifie absolument la même chose, mais qui vient de l'étranger.
Ia multiplicité des influences typhoïgènes, leur accumulation dans les épidémies à évolution rapide et à mortalité considérable, et enfin ( comme va nous le prouver l'article suivant), leur dissociation et leur atténuation dans les régiments soustraits au milieu morbifique, semblent indiquer que la cause de la maladie est elle-même inconsistante, décomposable, et ne se résume pas en un agent unique* préformé, offrant les attributs des causes exclusives et spécifiques.
L'immunité acquise par l'assuétude aux personnes nées et vivant dans les grandes villes (voir chap. n, p. 68) parait même indiquer la possibilité d'une action pathogénique bien plus lente que celle de ces dernières causes. Dès 1873, je disais :
« Un fait remarquable, c'est que, pour certaines maladies infectieuses, surtout pour la fièvre intermittente et pour la fièvre jaune, l'organisme puisse payer son tribut, arrivant, d'une part, directement à l'anémie palustre; de l'autre, à l'immunité des acclimatés, sans avoir eu la maladie môme ébauchée, comme si ces affections, pourtant si spécifiques, pouvaient se réduire à quelques modifications silencieuses de l'organisme, et que la cause morbifique perdit la cohésion nécessaire à la violence de son action habituelle* » (Art. Miasmes, p, 519).
C'est la même opinion que je professe pour la fièvre typhoïde, opinion conforme à celle qu'a exprimée M. Guéneau de Mussy :
a II ne répugnerait pas à la raison d'admettre que, dani
172 DK LA F1ÈVBK TTPHOÏDI DANS l'àAMÉE.
quelques cas, l'action lente, graduelle du poison, puisse produire dans l'organisme une modification analogue à celle qui résulte d'une brusque attaque et qui rend inapte à concevoir une seconde fois l'impression de l'agent morbifique. » Bulletin de t Académie de médecine, t. vi, 1877, p. 230).
Faut-il admettre, vu ce manque de précision, vu le rôle que nous attribuons à l'organisme dans la détermination du mouvement morbide, que cette affection trouve, en l'économie elle-même, toutes ses conditions de production?
Si les faits nous amènent à plaider de nouveau la complexité des causes de la fièvre typhoïde, et à faire intervenir un facteur invoqué avec tant d'autorité par M. Chauffard, la spontanéité de l'organisme vivant, nous ne pensons pas cependant, comme notre éminent confrère, que cette maladie soit une forme obligée des perversions de la vie humaine, et qu'elle nous soit fatalement imposée.
Quoique très -nombreuses, les influences typholgènes offrent néanmoins le caractère commun de pouvoir être à peu près constamment rapportées à l'action de l'homme sur l'homme , qu'il y ait auto-infection comme dans les cas de transformation d'une maladie ou d'un malaise antérieur; ou étéro-infection comme dans ceux d'influences miasmatiques extérieures (1). Il y a donc des limites au groupe des sollici-
(i) Dans an des travaux modernes les plus savants et les plus vrais sur l'étiologie de la fièvre typhoïde, notre ami, le professeur J. Àrnould,
a dit : a Le principe de la fièvre typhoïde se révèle à chaque instant comme tellement humain, qu'on ne peut guère le concevoir en dehors et indépendant de l'homme »•
DE LA FIÈVRK TYPHOÏDK DANS l' ARMÉE. 173
tations morbifiques, d'où peut naître la fièvre typhoïde; ce qui indique que l'organisme n'agit, dans la pathogénie de l'affection, qu'à la suite de certaines impressions, et qu'il ne fait pas la maladie de toutes pièces.
L'armée nous fournit, elle-même, une excellente preuve de la nécessité de ces impressions morbifiques, pour la détermination de la maladie. Cette étude démontre, en effet, que, de toutes les classes de la société, c'est l'armée qui offre les conditions de réceptivité les plus considérables. Si cette réceptivité suffisait à elle seule à l'enfantement du mal, si, en un mot, la fièvre typhoïde pouvait être le simple aboutissant de cette réceptivité, pourquoi la maladie serait-elle si rare, en somme, dans les armées en compagne, où les agglomérations de sujets prédisposés atteignent parfois leur extrême limite? Pourquoi est-elle si commune, au contraire, dans les villes de garnison où, relativement, la population militaire est si clair-semée ? Une cause morbide, étrangère aux circonstances normales de la vie, agit donc dans la détermination de la fièvre typhoïde, cause dont la puissance est singulièrement activée par certaines conditions de réceptivité individuelle (jeunesse, santé, non accoutumance, dont l'influence est bien autre que celle des fatigues'antérieures trop souvent incriminées), comme elle l'est aussi par des influences atmosphériques encore mal déterminées (Voir page 437),
En résumé, au point de vue de Pédologie générale, la fièvre typhoïde natt par infection, spontanément, et par contagion, spécifiquement.
Le miasme typholgène originel provient tont aussi bien de l'homme vivant (miasmes humains, miasmes de l'encombrement), que de la putréfaction des matières animales, excrémentitielles ou non (miasmes putrides).
Notre travail démontre que l'imprégnation s'accomplit bien plutôt par les voies respiratoires que par les voies digestives.
L'infection par les voies digestives, consécutivement à l'ingestion d'eau chargée de matières organiques, a été, en effet, extrêmement rare ; et, dans ces cas, l'eau, simplement putride, ne renfermait pas, à notre avis, le principe spécifique de l'affection.
L'infection s'est accomplie presque toujours par les voies respiratoires, dépendant, surtout en été et en automne, de miasmes putrides ; en hiver, dépendant plutôt des miasmes de l'encombrement (miasmes humains) •
Ce rapport établit, une fois de- plus, la prédilection de la maladie pour la période automnale, tout en prouvant combien cependant elle est encore fréquente dans les autres saisons*
11 établit, en outre, ce que l'on sait moins, l'affinité plus grande, en France, de l'affection pour les régions méridionales, que cette affinité résulte simplement de l'action climatérique ou qu'elle dépende aussi des influences du sol.
L'influence de la chaleur semble prouvée, en somme, par cette prédominance de l'affection durant la saison chaude et dans les climats chauds.
Qu'on accepte,, ou non, notre opinion sur le rôle typhoï-
gène du miasme téllurique, c'est dans les villes de garnison où les fièvres intermittentes sont le pins fréquentes (au sud : littoral de la Méditerranée; au nord : C^en, Provins, La Fère) que la fièvre typhoïde est le plus commune.
Tous ces faits, comme ceux de la fréquence de la fièvre typhoïde en Algérie et aux Indes, sont absolument contraires à la doctrine de l'antagonisme entre cette affection et les fièvres intermittentes.
Parmi les conditions de localité, il en est qui équivalent aux influences climatiques, téllurique s et hygiéniques : c'est, d'une part, le chiffre de l'agglomération humaine en chacune d'elles; c'est, d'autre part, le mouvement de renouvellement de la population; plus ces deux conditions atteignent un degré élevé, plus la maladie est commune.
Ainsi, la prédisposition des populations dépend non-seulement des conditions hygiéniques qu'elles subissent , mais encore du chiffre qu'elles atteignent et du renouvellement plus ou moins actif qu'y entretiennent les immigrations. Là se trouvent les principales raisons de l'inégalitéde répartition de la fièvre typhoïde, et de son affinité pour telle ou telle localité.
Cette inégalité est donc surtout factice, et ne peut nous empêcher de considérer la fièvre typhoïde comme possible en tous lieux et en tout temps ; cette affection constitue, parmi les maladies infectio-contagieuses graves, celle qui$ d'une partj est le plus universellement répartie, et quij d'autre part, offre le moins d 'intermission dans ses manifestations ; elle est, de toutes, la plus susceptible de dévelop-
176 DE Là FIÈVRE TYPHOÏDE DAMS l' ARMÉE.
pement, dans les conditions les plus diverses de temps et de lieux, la plus ubiquitaire, la plus permanente.
Tous les faits que nous venons d'analyser nous prouvent d'ailleurs, qu'il est à peu près au pouvoir de l'homme de créer des épidémies de fièvre typhoïde, en soumettant à des conditions connues des individus susceptibles de l'affection (notamment par l'agglomération dans des locaux insuffisants, au centre des grandes villes, d'individus jeunes et originaires de la campagne), et en réalisant ces conditions à certaines époques de l'année, spécialement en automne.
Cette puissance de création du mal implique celle de le combattre, et nous empêche de reconnaître en cette maladie une affection naturelle à l'homme, et devant laquelle nous serions pleinement désarmé.
Quant à son étiologie parmi nos soldats , nous pensons avoir établi que cette affection était loin de leur être spéciale et de se rattacher toujours à des conditions particulières d'insalubrité de leur installation ou de leur métier.
L'analyse étiologique de cette maladie est l'objet des études et des préoccupations constantes du médecin militaire.
S'associant aux exigences et aux espérances de la science moderne, plusieurs de nos collègues de l'armée assurent et dirigent la récolte des poussières atmosphériques dont l'étude est à Tordre du jour. Toute cause d'infection locale est immédiatement signalée.
Peut-être est-il advenu de cette notoriété même la conviction trop générale que chaque caserne peut et doit rendre
compte de l'origine de l'épidémie dont estirappé son effectif. Or notre travail démontre que les épidémies dites de caserne, et dont cette dernière appellation éveille l'idée de conditions d'insalubrité intrinsèques, résultent fréquemment d'influences morbifiques nées en dehors de ces casernes.
La prédominance de la fièvre typhoïde dans l'armée dépend surtout de l'excès de réceptivité spécial aux agglomérations d'hommes jeunes, robustes, non accoutumés au séjour des grandes villes.
Retranchez, de la population d'une petite localité, les enfants, les vieillards, les cachectiques, toutes les personnes en un mot qui, par âge ou par santé, sont relativement moins accessibles à l'affection, vous augmenterez évidemment les chances d'atteinte parmi ceux qui constitueront le noyau de cette sélection.
Ces chances atteindront leur maximum, si vous soumettez cette population ainsi réduite aux influences de la vie en commun et de la résidence dans un grand centre de population.
L'accroissement actuel de mortalité de l'armée française par fièvre typhoïde est le résultat non pas d'une augmentation d'insalubrité du milieu militaire, mais d'une proportion aujourd'hui plus considérable de jeunes soldats, plus enclins à cette affection.
D'autres considérations encore nous ont démontré que la fréquence de ce mal dans l'armée était surtout le résultat
de causes morbifiques nées en dehors d'elle.
i78 DE LÀ FIÈVRÇ TYPHOÏDE DAMS ^ARMÉE.
Ainsi, quand elle est réduite fc elle-môjne et soustraite aq s^our des grandes villes, Tannée, en dépit de sa réceptif vite, et alors même qu'elle a été ijnprégqée du germe morbide, semble constituer, nous venons de le dire (p. 173), un terrain peu favorable au développement de cette affec-i tion; à tel point que la fièvre typhoïde, qui pèse si lourdement sur la mortalité du soldat dans nos villes de garnison, est peu commune en temps de guerre, et même en temps de paix, quand les troupes sont installées dans (les camps. Il importe cependant de préciser, autant que possible, les chances de développement de la fièvre typhoïde dans ces dernières circonstances.
Les épidémies nées dans les camps, surtout dans les camps temporaires, sont, en somme, relativement rares ; on va voir que le moyen prophylactique le plus certain et le plus rationnellement employé contre les épidémies de caserne, c'est l'installation sous tente des régiments atteints ; preuve que la ténacité de la fièvre typhoïde, dans certains corps de troupes, tient plus aux conditions de résidence qui leur sont imposées qu'à sa reproduction par ceux qu'elle atteint.
La salubrité des camps à cet égard paraît augmenter à mesure que du suà on remonte Vers le nord ; c'est à la suite d'un été exceptionnellement chaud, en 1874, et dans des conditions locales toutes particulières qu'ont pris naissance les graves épidémies. du camp de Pontgouin.
11 ne faut pas oublier néanmoins que la vie des camps, aujourd'hui beaucoup plus commune pour notre armée,
même en temps de paix, s'est notablement modifiée ; devenus permanents, ces camps accumulent, en eux et autour d'eux, quelques-uns des inconvénients des demeures fixes de la cité; privé de tout pavage, rarement drainé, le sol s'imprègne, plus complètement que celui des villes, de cette masse de détritus organiques engendrés par les agglomérations humaines.
D'autre part, les recrues sont aujourd'hui envoyées directement dans ces camps, y arrivant ainsi avec leurs prédispositions initiales à la fièvre typhoïde.
De tels milieux offriront certainement plus de réceptivité à cette affection que les camps temporaires d'autrefois, dont les demeures, inhabitées pendant les deux tiers de l'année, redevenaient salubres d'une occupation à l'autre, et sur les* quels on ne dirigeait que les fractions de régiment (bataillons ou escadrons de guerre), dont l'instruction était assez avancés pour l'exécution des grandes manœuvres ; c'est-à-dire que les hommes qui les composaient n'offraient plus les conditions d'âge et de non-acclimatement favorables au développement de la fièvre typhoïde.
On conçoit donc, a priori, combien il y aurait d'exagération à prétendre que la fièvre typhoïde ne naîtra pas dans les camps. Il y aurait également erreur à nier la possibilité de son développement pendant la guerre.
Il est certain que cette maladie est bien plus rare en campagne qu'en temps de paix. Mais la fréquence et la gravité de la fièvre typhoïde dans nos hôpitaux de Gonstantinople pendant la guerre d'Orient (1854-1885), sa fréquence égale-
ment et 6a gravité dans l'armée allemande, pendant la campagne de 1870-1871, suffiraient à prouver quelle a été, en certains cas, l'affinité de ce fléau pour les grands rassemblements de troupes même durant la guerre.
Si l'on observe avec soin, on reconnaîtra, ici encore, que c'est parmi les nouveaux venus, parmi ceux qui sont jeunes, non acclimatés, et n'ont point souffert encore des fatigues de la guerre, que le mal se développera ; les nombreuses recrues envoyées de France en Orient, en 18S4 et 1855, les masses innombrables de jeunes soldats dont l'Allemagne a inondé notre territoire, en 1870, ont créé de part et d'autre un terrain éminemment propre au développement de cette affection. La maladie sera relativement rare parmi les hommes plus âgés ou ayant subi un certain degré d'épuisement sous l'influence d'autres affections ; ainsi, parmi les troupes qui séjournent en Algérie depuis quelque temps, les agglomérations entraînées par l'état de guerre occasionnent moins facilement l'explosion de la fièvre typhoïde, qui ne trouvera pas un terrain favorable à son expansion épidémique dans ces groupes d'organismes acclimatés, ou épuisés par l'anémie palustre.
Depuis longtemps on dit et l'on répète que la fièvre typhoïde atteint son maximum dans notre armée; cette affinité paraît s'être établie dès l'origine ; c'est dans la garnison française de la ville de Gœttingue que se manifesta, en 1762, l'une des premières épidémies appartenant incontestablement à cette affection, et qui fut la base du Traité de la maladie muqueuse de Rœderer et Wagler.
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS i/ ARMÉE. 481
Nous reconnaissons donc l'ancienneté de la fièvre typhoïde dans l'armée française, aussi bien que nous en avons reconnu la fréquence. Mais, plus nous étudions cette question, plus nous sentons croître en nous la conviction que cette prédilection du mal est loin d'être exclusive à notre armée, pas plus qu'elle ne l'est à notre climat.
Les travaux de l'Ecole de Paris ont contribué indirectement à faire regarder cette affection comme plus spéciale à nos régions qu'elle ne l'est réellement.
Si l'armée française a été longtemps considérée comme particulièrement sujette à la fièvre typhoïde, notamment dans les garnisons de l'intérieur, une telle opinion indique la lenteur de la diffusion des découvertes de cette Ecole, qui, la première, a su en établir les caractères anatomiques et cliniques. Nous avons démontré (page 7) la fréquence de la maladie dans les autres armées et sous les divers climats.
Art. 2. — Conclusions prophylactiques.
Il est des maladies dont la prophylaxie est aussi nettement déterminée que la genèse : contre la variole, produit exclusif du contage, l'homme possède une arme équivalente à la cause morbide, et spécifique comme elle : la vaccine.
La lutte est moins simple contre les affections à causes multiples, et souvent surajoutées les unes aux autres. Il faut bien, ici, diriger ses efforts en sens différents et tâcher de trouver, dans cette chaîne d'éléments morbifiques,un anneau plus facile à briser que les autres. Telle est la fièvre typhoïde.
C'est en forçant le rapprochement entre cette maladie à étiologie si complexe et les affections virulentes, que des auteurs sont arrivés à donner à tel moyen prophylactique spécial une valeur singulièrement exagérée.
Dans leur enthousiasme pour les travaux de W. Budd sur la propagation de la fièvre typhoïde par l'usage d'eaux renfermant son germe spécifique, des auteurs anglais ont osé comparer le bénéfice d'une telle doctrine et de ses conséquences prophylactiques» au bénéfice et aux conséquences de l'immol'telle découverte de Jenner, la vaccine !
La part relativement minime, suivant nous, qui revient à l'ingestion d'eaux souillées de déjections typhoïdes dans la propagation et l'entretien des épidémies, ne nous permet pas de prendre au sérieux de pareilles prétentions.
Propfiylaxie appliquée aux localités et aux habitats.
L'armée partagera, avec la population civile, te profit de toutes les améliorations hygiéniques, introduites dans l'aménagement des villes de garnison. Le drainage du sol, la pureté des eaux de consommation, la suppression des miasmes putrides, par l'irrigation et l'assainissement des égouts, diminueront, en faveur de tous, l'aptitude des localités à se transformer en foyers typhoïgènes.
Les administrations municipales devront seconder l'autorité militaire dans l'assainissement des quartiers de la ville occupés par les casernes. Les locaux les plus salubres en eux-mêmes sont trop fréquemment compromis, nous l'avons
1)E LA FIÈVRE TYPfrdïbfe DANS L'ARMÉE. 183
vu, par les influences de voisinage, que ces influences s'étendent à toute la population d'une caserne, ou qu'elles se limitent aux militaires soumis âU contact le plus intime avec ies habitants, comme les ordonnâticés. L'armée a droit & la
salubrité des villes dont on lui impose là résidence. lilCôà-
• samment renouvelés par la succession des contingents, les
régiments ne s'acclitaatent pas, comme la population sédentaire, aux foyers typhoigènes qui n'atteignent plus celle-ci. Les rapports des médecins militaires éclaireront utilehaent l'autorité civile elle-même sur l'existence de causes typhoï-
gènes communes à l'armée et à la population, causes dont le soldat ressentira le premier les effets.
Ces rapports, basés sur l'observation en tant de résidences, de sujets identiques , noii^ permettraient même d'échelonner ces différentes villes suivant leurs chances d'épidémie typhoïde (1).
Quant aux moyens prophylactiques plus spécialement applicables à l'armée, cette étude démontre une fois de plus combien doit rester éveillée l'attention de nos collègues sur les conditions originelles de l'affection à l'intérieur môme des casernes, et combien a été utile leur intervention pour obtenir la suppression d'influences morbifiques résultant de l'encombrement ou des émanations putrides ; là même,
(1) Dans un antre travail (De td bariole au poihi âk vue èpidéniiologique et prophylactique), j'ai pa également échelonner nos divers départements au point de vue de la perfection des pratiques vaccinales d'après les atteintes par variole des soldais qui en provenaient.
184 DE LA FIÈVHE TYPHOÏDE DANS i/ ARMÉE.
où ces conditions d'insalubrité intrinsèques ne font que s'ajouter à celles qui prennent naissance en dehors des bâtiments militaires, elles doivent être combattues aussi énergiquement que si elles représentaient, à elles seules, toute l'étiologie du mal.
A. Au point de vue des émanations putrides, et spécialement des miasmes d'origine fécale, nous voyons s'accentuer, chaque jour davantage, la conviction du danger de l'accumulation des résidus excrémentitiels de la population des casernes ; plus nous étudions nous-mêmes la prophylaxie des maladies épidémiques, plus nous sentons croître notre méfiance à l'égard d'une foule de procédés chimiques de désinfection avec lesquels on a prétendu neutraliser, jour par jour, heure par heure, à mesure de leur production, tous ces détritus organiques qu'il vaut bien mieux chercher à éloigner aussi rapidement et aussi complètement que possible des milieux habités.
La plupart de nos grandes casernes n'en sont plus réduites aux fosses d'aisances fixes, où s'accumulaient tant de matières, d'où se dégageaient tant d'émanations infectes, à chaque opération de vidange.
Plusieurs systèmes relativement très-perfectionnés, notamment celui des tinettes filtrantes et mobiles, ont réalisé à cet égard de grands progrès.
Quelques-uns de nos collègues désireraient une modification plus complète encore ; ils réclament la communication complète des latrines avec des égouts chargés de l'évacuation
incessante des matières, de façon à supprimer tout réceptacle fécal au milieu de nos habitations militaires.
Il est certain que si les. égouts sont bien construits, s'ils sont puissamment irrigués, ainsi qu'ils pourraient l'être au dessous de certaines casernes voisines d'un grand cours d'eau, comme la Part-Dieu à Lyon, il y aura avantage incontestable à évacuer ainsi incessamment cette masse de détritus.
En revanche, rien ne serait plus imprudent que d'établir la communication des latrines avec des égouts mal installés, sans pente suffisante, dont le lavage serait à peu près éven-^ tuel, n'ayant d'autre agent que les eaux pluviales; tel est encore malheureusement le cas dans certaines grandes villes, comme Lyon et Nancy.
Il ne faut pas seulement, si l'on adopte ce système pour , les casernes, que l'ensemble du réseau d' égouts, avec lequel on ferait communiquer les fosses, soit établi dans de bonnes conditions d'écoulement et dïrrigation ; il faut, de plus, que chacune de ces casernes soit elle-même assez riche en eau pour que des chasses puissent être établies dans les branchements qui lui sont spéciaux ; c'est dans ces branchements secondaires, situés en dehors de la circulation active des artères centrales, que s'accumulent tant de matériaux putrides, dont les émanations reflueront d'autant plus certainement vers les latrines, qu'il sera bien difficile, dans ces grandes demeures, d'intercepter ce mouvement de reflux par des coupe-air d'un fonctionnement si délicat à surveiller et à maintenir.
B. Contre les miasmes humains,"notarament contre ceux de l'encombrement, on tend chaque jour à augmenter la somme d'air accordée à chacun, non-seulement en espaçant les lits, en ventilant les pièces , mais en éliminant, de la demeure commune, tous les objets susceptibles d'en contaminer l'atmosphère. Beaucoup de nos casernes de cavalerie sont aujourd'hui munies de selleries dont l'installation donnera satisfaction aux justes observations de plusieurs médecins de l'armée (1).
Les épidémies de fièvre typhoïde constituent un argument contraire à l'édification de grandes casernes dont l'aménagement, même le plus irréprochable, ne contre balancera pas toujours les inconvénients (voir pages 81 et 105).
Cet argument aura son utilité, surtout dans les localités où la vie de caserne est peu à peu substituée à la vie des camps ; en Algérie, par exemple, où l'installation progres-
(1) Les cavaliers, dit M. Haro, se trouvent, par leurs fonctions, dans des conditions spéciales d'insalubrité; ils apportent, dans leurs chambres, aved lettre chaussures, toutes les déjections de l'écurie ; boue imprégnée d'urine, crottin, etc., etc., et cela a lieu du matin au soir, car à chaque instant ils sont obligés d'aller de l'écurie à la chambre, soit pour y chercher le harnachement des chevaux, soit pour le riettoyer, le nettoyage de la bride, du mors couvert de la salive, et de la selle pénétrée de sueur du cheval, ayant lieu sur le lit de chaque homme ; il en est de même du nettoyage des bottes, des armes et des diverses pièces d'Habillement ; enfin le lit sert de tablé (Jour manger là soupe. On conçoit, d'après cela, que, la nuit venue, le cavalier s'enveloppe dans une couverture qui, en dépit d'un battage superficiel, reste imprégnée d'une multitude de détritus de toute provenance (Rapport de M. Daga).
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS l'àRMJÊE. 187
sive de notre armée, dans des bâtiments fixes, substitue les dangers des miasmes humains et de la fièvre typhoïde à ceux des miasmes et des fièvres telluriques (Communication de M. l'inspecteur Gueury).
Il faut que, dans l'armée, chacun se pénètre plus complètement encore de la nécessité de combattre toute cause d'insalubrité de la demeure commune. Les officiers et sous-officiers, en particulier, devront veiller à l'aération et à la propreté des locaux aussi scrupuleusement qu'à tous les détails du service (1).
L'installation permanente des troupes dans les camps, considérée au point de vue de la prophylaxie de la fièvre typhoïde, exige aujourd'hui une largeur plus considérable dans la répartition des hommes, vu la réclusion qu'ils s'imposent ou qu'ils subissent forcément pendant la saison froide; elle réclame un aménagement du sol (aplanissement, inclinaison, drainage, quelquefois pavagej, qui s'oppose à son infiltration par les détritus excrémentitiels et autres ; il ne faut point oublier, enfin, qu'après un usage continu de plusieurs années, les planches et les parois des baraques
(1) Partout l'autorité militaire a accueilli avec empressement les conseils des médecins de l'armée. A Lyon* pendant l'épidémie de 18Ï4, le général commandant en chef institua deux commissions d'hygiène, présidées par les deux médecins en chef des hôpitaux militaires de cette ville, MM. Marmy et Dussourt ; toutes les casernes, tous les forts furent l'objet d'une inspection immédiate et complète. Les rapports de ces deux commissions constituent la meilleure preuve de l'excellence de leur institution.
488 DE LA FIÈVRE TYPHOlhE DANS l' ARMÉE.
se convertissent également en réceptacles de produits organiques, de nature typhoïgène, réceptacles aussi dangereux que le sol lui-même, et que ces matériaux doivent être l'objet de renouvellements périodiques et complets ; on maintiendra ainsi les camps permanents dans les conditions de salubrité des camps temporaires.
Nous avons vu que la contagion atteignait surtout les individus simultanément soumis à l'action des foyers typhoïgènes. Aussi les malades seront-ils plus dangereux pour leurs voisins si on les laisse dans une caserne où un tel foyer s'est développé, que si on les envoie à l'hôpital, où cette influence infectieuse ne se surajoute pas ordinairement à celle de la contagion. Donc l'hospitalisation immédiate doit être
la règle.
Nous ne conseillons pas l'isolement, dans des services spéciaux, des malades admis à l'hôpital pour fièvre typhoïde ; et cela pour deux raisons : i° la transmission de l'affection aux malades voisins est un fait extrêmement rare ; 2° la réunion d'un nombre plus ou moins considérable d'individus exclusivement atteints de fièvre typhoïde peut avoir, suivant nous, de sérieux inconvénients et aggraver leur maladie.
C'est encore l'inverse de la variole où les hôpitaux spéciaux trouvent leur raison d'être dans deux circonstances absolument opposées : 1° danger considérable de transmission aux malades voisins; 2° innocuité réciproque des varioleux réunis dans un même. service.
La salubrité de l'hôpital a une importance majeure et
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS i/ARMÉE. 189
toute particulière, dans le pronostic de la fièvre typhoïde. Le rapport de M. Ricque démontre l'heureuse influence exercée sur les malades par les excellentes conditions d'installation de l'hôpital de Gaen. Rien ne serait plus dangereux, on le comprend, qu'un hôpital mal aménagé et situé, en outre, dans un quartier dont l'insalubrité s'ajouterait à la sienne. Je ne cite qu'un exemple, antérieur à la période qui nous occupe : pendant une épidémie qui, en 1864-1 865, sévissait sur la garnison de Lorient, les malades furent admis dans deux hôpitaux : l'hôpital civil et l'hôpital militaire. Dans le premier de ces établissements, entouré de rues étroites et malpropres, la mortalité fut énorme, comparable à celle du choléra (111 décès sur 255 malades; plus de 43 pour 100). Dans le second, situé dans un quartier salubre et aéré, elle fut inférieure à la mortalité moyenne de la fièvre typhoïde (125 décès sur 786 malades, soit 16 sur 100) (1).
Prophylaxie appliquée à l'homme.
La prophylaxie ne s applique pas seulement aux localités et aux habitats ; elle comprend les moyens qui s'adressent plus directement à l'homme pour diminuer sa réceptivité morbide et le soustraire aux influences pathogéniques.
Améliorer, en temps d'épidémie, l'alimentation d'un régi-
(1) Marc, Relation d'une épidémie de fièvre typhoïde qui a régné à Lorient sur les troupes de la marine dam l'hiver 1864-1865; Thèses de Montpellier, 1866.
190 DK LA FIÈVRE 1YPHOÏDE DANS h' ARMÉE.
ment, c'est augmenter la somme de résistance commune.
Appeler le* jeunes soldats à la fin de la période de recrudescence annuelle de la maladie, c'est-à-dire au mois de novembre, c'est leur donner les chances les plus complètes d'acclimatation au séjour des villes, et d'initiation au métier des armes avant la recrudescence de Tannée suivante.
Modérer les fatigues imposées aux recrues, échelonner leurs travaux d'instruction de façon à les assimiler graduellement à la profession militaire, c'est diminuer, à leur profit, les brusques transitions de cette période critique d'accoutumance dont nous avons rappelé les dangers.
Mais, de tous les moyens prophylactiques applicables à l'homme, il en est un, important entre tous, auquel se prête merveilleusement la mobilité de l'armée : c'est l'évacuation du foyer morbifique.
C'est là, d'ailleurs, une des mesures les plus rationnelles, les plus humaines de tout système sanitaire. Eq lui donnant une des premières places parmi les règles à suivre pour l'amélioration des pratiques quaran tain aires, je l'ai cependant recommandée plus spécialement pour quelquesunes des maladies visées par les règlements. De ces maladies, en effet, il en est où le déplacement des masses atteintes entraîne parfois l'aggravation de l'épidémie : tel le choléra. Il en est d'autres, au contraire, comme la peste, la fièvre jaune, où le mouvement d'émigration en suspend habituellement le cours. (Voir Dict. encyclop., art. Quarantaines).
Il en est de môme de la fièvre typhoïde.
Il est d'observation banale que les troupes soustraites au
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS i/ ARMÉE. 191
foyer typhoïgène voient, en général, s'épuiser rapidement l'épidémie. L'évacuation des casernes atteintes est deyenue, en notre armée, une pratique usuelle. Mais jamais^ peutêtre, on n'eut autant cj'occasions qu'en ces trois dernières années de constater l'innocuité presque absolue et les heureux résultats de cette mesure.
Comme exemple de cçtte profonde nidification de l'état sanitaire des régiments, pais e$ route, pendant une épidémie de fièvre typhoïde, nous pouvons citer le 7& e et le 80 e de ligne, tous deux gravement atteints, à Paris, à la caserne du Château-d'Eau, pendant la dernière recrudescence automnale, et recevant tous dei}$ leur prdre de départ, Vuff pour Tulle, l'autre pour Limoges, le 17 noyearture 1$76. Il était intéressant de suivre, étape par étape, ces deux régiments jusqu'à leur lointaine destination, et de savoir si lopr route avait été marquée par la continuation de l'épi déplie qu'ils subissaient à Paria.
Or, d'après le rapport de M. Cret - Du verger, médecinmajor de 1" classe, au 80* de ligne, qui sa rendait à Tulle, quatre cas seulement se sont manifestés durant la route, tou^ les quatre à la deuxième étape, moins de trois jours après leur déport de la caserne du Château-d'Eau.
Quant au 78% dont la destination était Limogea, voici les termes du rapport de M. Duprey, médecin aide-major de 4 te elasse, qui accompagnait ce régiment : « Pendant tout le trajet, l'état sanitaire a été excellent; quatre hommes seulement sont entrés aux hôpitaux : trois à Orléans, un à Ghàteauroux ; or, de ces quatre hommes, deux étaient
192 DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS i/ARMÉE.
atteints d'affections chroniques, le troisième d'orchite, le quatrième d'embarras gastrique fébrile. »
Ces résultats n'ont rien de surprenant, ils avaient été pressentis par ceux qui ont l'habitude de la médecine d'armée.
Les conditions d'aération, de ventilation imposées aux soldats, par le fait de la mise en route du régiment; leur dissémination aux gttes d'étapes, où, pendant la nuit surtout, ils sont soustraits aux influences de la vie en commun, agissent doublement en pareilles circonstances : 1° elles diminuent l'influence nocive de l'homme sur l'homme, et réduisent, pour chacun, les chances d'infection et de contage, d'où atténuation du danger pour ceux qui n'ont pas encore subi l'imprégnation morbifique ; 2° elles exercent, en outre, suivant nous, une influence préservatrice, nous dirions plutôt curative, sur ceux-là môme dont l'organisme , avant le départ du lieu infecté, avait subi cette imprégnation, et chez lesquels la maladie existait peut-être à la période d'incubation.
En effet, lorsqu'un régiment évacue subitement y ne caserne d'où, chaque jour, il envoyait à l'hôpital plusieurs cas de fièvre typhoïde, il semble naturel de penser que, parmi les partants, se trouve un nombre plus ou moins considérable d'individus sur lesquels a agi la cause morbifique. Et si, une fois en route, aucun ou presque aucun de ces partants ne tombe malade, ne faut-il point admettre que, sous des influences hygiéniques nouvelles, l'organisme est en puissance d'éliminer, avant l'explosion de la mala-
die, le principe morbide dont il était pénétré?
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS i/ ARMÉE. 193
L'obscurité étiologique de la fièvre typhoïde ne nous permet pas de pénétrer plus complètement le mécanisme de cette épuration de l'économie; mais il y a là de nouvelles .raisons de considérer le germe de cette affection comme ne présentant pas le caractère de précision et de fatalité de ceux des maladies spécifiques par excellence, des maladies virulentes.
Plusieurs auteurs fort distingués, notamment M. Gendron, ont émis la pensée que les troupes en marche et logeant chez l'habitant constituaient un danger de propagation de la fièvre typhoïde (i). Les observations précédentes, dont nous pourrions facilement grossir le nombre, suffisent à démontrer combien a du être restreint ce danger, même dans les circonstances les plus favorables, en apparence, à une telle contamination.
Est-ce à' dire que les changements de garnison constituent une méthode prophylactique invariablement inoffensive et constamment utile?
Sans sortir de la sphère des rapports que nous analysons, nous sommes en mesure de citer des faits contradictoires des précédents, notamment : 1° le développement , à Compiègne, en septembre 1875, d'une épidémie de fièvre ty-
(1) Voir Gaultier de Claubry, Rapport sur les épidémies qui ont régné en France de 1841 à 1846; in Mémoires de l'Académie de médecine, t. XIV, p. 183; Paris, 1849.
phoïde importée par un régiment parti malade de Paris (voir plus haut, p. 134); 2° l'explosion, au mois d'octobre 1874, dans les garnisons de Chartres, Rambouillet, Laval, le Mans, Versailles, de la grave épidémie importée du camp de Pontgouin.
Le déplacement d'une garnison ne suffît donc pas, en toutes circonstances, à éteindre une épidémie de fièvre typhoïde, et n'est pas constamment sans danger pour les localités sur lesquelles il s'opère. Il serait important de pouvoir discerner les raisons qui, parfois, ont pu s'opposer à la réalisation du bénéfice habituel de l'évacuation de foyers épidémiques. La simple appréciation des faits nous autorise à formuler, à cet égard, les propositions suivantes :
1° L'évacuation des localités et des casernes atteintes de fièvre typhoïde entraînera l'extinction de l'épidémie d'autant plus sûrement que cette évacuation s'accomplira à une date plus éloignée du début de cette épidémie. Il y aurait naïveté à développer la preuve de cette proposition qui s'impose d'elle-même, si parfois on n'omettait de tenir compte d'une pareille influence ; nous devons même, de toute justice, la faire intervenir, à un certain degré, dans l'heureux résultat du déplacement des deux régiments qui évacuèrent, le 17 novembre 4876, la caserne du Chàteau-d'Eau (voir page 191) : à ce moment, par le fait du nombre considérable des atteintes déjà subies, l'épidémie allait sans doute entrer, pour ces régiments, dans une phase de décroissance qu'on
signalait alors dans les autres corps de la garnison de Paris. Les troupes qui, partant du camp de Pontgouin, au mois d'octobre 1874, importèrent de graves épidémies dans les garnisons de Chartres, Laval % Versailles, le Mans, etc., n'en étaient, au contraire, qu'au début de leur atteinte, puisque les premiers cas se manifestaient au moment même où elles se mettaient en route (1).
2° En second lieu, la maladie s'atténuera d'autant plus complètement que la distance à parcourir par étapes sera plus considérable. Ce camp de Pontgouin, d'où tous les régiments partirent infectés, se trouvait très-rapproché des diverses garnisons regagnées par ces régiments, dont quelques-uns arrivèrent à destination après deux ou trois étapes seulement. Il en est de même de l'importation de la maladie à Compiègne, par le 87 a de ligne, au mois de septembre 1875; le régiment, parti de Paris en pleine épidémie, n'avait îait que trois jours de route.
3° Mais la condition la plus importante pour assurer le bénéfice du déplacement, c'est qu'à son arrivée à destination, le régiment n'y retrouve aucune des conditions pro-
(1) De même, les élèves du lycée de Lyon, atteints en si grand nombre dans lénrs familles, après l'évacuation de ce lycée (avril 4874), ne se trouvaient, lors de leur renvoi, qu'au début de l'épidémie ; car on n'avait encore reçu à l'infirmerie que des fièvres éphémères et pas un seul cas de fièvre typhoïde confirmée. (Rapport de M. Rollet).
pices à la reviviscence des germes morbides dont il est encore imprégné. Nous en avons encore la preuve et la contreépreuve dans cette épidémie importée à Compiègne par le 87* de ligne qui, dès son arrivée, fut réparti en deux casernes : Tune, dite caserne d'Orléans, où déjà se trouvaient deux autres régiments; l'autre, dite quartier des Petites- Ecuries qui, pour la première fois, servait au logement des troupes. Or c'est uniquement dans la caserne d'Orléans, dont l'effectif était beaucoup plus considérable, que se continua l'épidémie importée de Paris ; le quartier des Petites- Ecuries demeura aussi indemne que la population civile ; différence motivée, sans doute, comme nous l'avons dit plus haut (page 405), par l'absence, en ce dernier quartier, des conditions d'agglomération imposée à la caserne d'Orléans.
L'influence d'une installation très-large, permettant une véritable dissémination des hommes, est tellement dominante, qu'elle se fait sentir même sur les troupes qui ne viennent pas de bien loin, môme sur celles dont l'épidémie est encore dans toute son intensité. À l'époque où la garnison du château de Brest était si cruellement atteinte (décembre 1876), M. I. Aron constate, à deux reprises, les heureux résultats del'évacuation du local infecté : 1° une première fois sur le 1 er bataillon du 19 e de ligne, quittant la caserne au moment même où l'épidémie y faisait explosion, pour aller prendre garnison à Quelern et à Landerneau ; 2° plus tard, sur le 2° bataillon qui, après avoir subi une grande mortalité, jusqu'au 2 janvier inclus, passe subitement à un état
sanitaire satisfaisant, dès qu'il a abandonné la caserne du Château pour aller occuper celle de Portzic.
M. l'inspecteur Gueury a bien voulu me communiquer des faits analogues recueillis également dans une garnison dont l'atteinte était exceptionnellement grave, à Toulon : le 12 e de ligne occupait en celte ville la caserne du Grand- Couvent, entourée de rues étroites et infectes, rendue insalubre, en outre, par l'encombrement et la disposition vicieuse des latrines. Pendant l'épidémie qui frappe ce régiment, .deux compagnies sont évacuées sur le fort Sainte- Catherine; elles n'y présentent aucun nouveau cas. Peu après, l'arrivée des recrues encombre de nouveau la caserne du Grand-Couvent, où l'épidémie avait diminué considérablement ; nouvelle recrudescence ; nouvelle évacuation de deux compagnies au fort Lamalgue, où pas un homme n'est atteint.
Tons ces détails doivent faire pressentir combien sera relativement avantageuse l'application d'une méthode qui réalise, au plus haut degré, l'indication de la dissémination des troupes atteintes de fièvre typhoïde ; au lieu de les évacuer d'une ville sur une autre, d'un quartier sur un autre quartier, on devra, chaque fois que s'y prêteront les conditions de lieu et de saison, prescrire leur installation sous la tente. Ainsi se trouvent réalisées tout de suite des conditions d'aération et de ventilation aussi complètes que celles que peuvent fournir de longues marches, et n'entraînant pas, comme ces marches, un surcroît des fatigues auquel plu.
sieurs de dos collègues ont attribué l'aggravation du mal, en quelques cas. *
C'est ainsi qu'on a pu arrêter des épidémies graves au moment le plus opportun, c'est-à-dire à leur début.
Pour nous borner aux faits observés dans cette période triennale, nous voyons la cessation brusque ou l'atténuation considérable de l'épidémie signaler l'installation sous la tente des régiments atteints dans les casernes de Vincennes (1874), de Montauban (1874), de Montbéliard (1875), de Compiègne (1875), de Caen (1875), de Givet (1876). De ces faits, le plus probant est celui de l'évacuation du fort de Vincennes, accomplie au moment où l'épidémie venait d'éclater avec une violence inouïe ; aussitôt l'installation des troupes sur le plateau de Gravelle, l'état sanitaire s'améliore considérablement, comme en témoignent les rapports des médecins des corps : MM. Delon, Lepelletier, Cheurlot, Guillemin. M. Lauza le démontre plus complètement encore par l'indication des mouvements d'entrée à l'hôpital militaire de Vincennes : tandis que, du 27 juillet au 8 août, cet hôpital recevait 297 entrants du fait de l'épidémie, ce chiffre tombait à 72, du 8 au 19 août; une telle différence entre ces deux périodes identiques, comme durée (douze jours chacune), dépend avant tout de l'évacuation du fort, qui avait été prescrite le 5 août.
H est superflu de faire observer que, de tous les systèmes d'évacuation, celui-ci sera, à coup sûr, le plus inoffensif pour les autres groupes de la population et de l'armée.
DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE DANS l'àHMÉE, 199
Il serait à désirer que les heureux résultats si fréquemment obtenus dans l'armée fussent le point de départ de mesures analogues pour la population civile. Loin de nous la pensée de conseiller le déplacement de tous les habitants d'une ville ou d'un quartier de cette ville, en cas d'épidémie généralisée de fièvre typhoïde ; il n'y a point alors à songer à un semblable système qui devient, au contraire, parfaitement applicable, lorsque l'affection se circonscrit à un groupe de maisons, ou même à une seule demeure. Rien n'est lamentable comme la lecture de ces relations d'épidémies limitées à la population d'une ferme, d'un hameau, sans que l'on ait la pensée de soustraire les victimes à l'influence d'un milieu meurtrier.
, L'étude de la prophylaxie de la fièvre typhoïde démontre, en somme, que le rôle capital revient à l'aération, que celle-ci agisse, soit physiquement par la dispersion des miasmes, soit chimiquement par l'oxydation des matières organiques. Elle constitue le mode le plus sûr de désinfection, soit des hommes, soit des effets, soit des locaux. Aussi efficace contre le contage né des malades que contre les miasmes provenant de foyers typhoïgènes, elle dispense de l'application d'une mesure formellement réclamée par les affections plus nettement virulentes : l'isolement de ceux qui sont atteints.
Gomme l'air, l'eau devra être abondamment répartie. Nous voudrions qu'elle arrivât à profusion dans tous les
locaux occupés par les troupes, tant pour assurer la propreté corporelle des hommes, que pour enlever incessamment les détritus organiques qui concourent à l'élaboration du miasme typholgène.