‹ De la fièvre typhoïde et de sa guérisonChapitre 1 sur 3 · De la fièvre typhoïde et de sa guérison · texte numérisé non relu

De la fièvre typhoïde et de sa guérison

Par une belle journée d’octobre dernier, les enfants jouaient, pétulants et joyeux, dans le jardin des Tuileries; deux jeunes dames , assises en face d’un des riants tapis de gazon qui le décorent, deux mères, contemplaient avec bonheur ces jeux bruyants de l’enfance.

— Voilà déjà plusieurs jours, dit l’une d’elles, que je ne vois plus paraître une charmante petite fille , à la taille élancée, à la figure d’ange, dont l’adresse et la légèreté au jeu de la corde faisaient l’admiration des promeneurs. Serait-elle malade ?

En ce moment passa devant elles un homme aux joues creuses, au front pâle et soucieux. Deux enfants l’ayant aperçu, quittèrent leurs jeux et l’arrêtèrent par ces mots :

— Monsieur, où est votre petite demoiselle?

L’homme les regarda tristement et leur répondit par un profond soupir.

— Pourquoi ne pas l’avoir amenée jouer avec nous? le soleil est si beau !...

— Oui, bien beau pour vous, jolis enfants, pleins de joie et de santé, mais pour elle... pour moi... hélas! Jouez, jouez, profitez du soleil; celle que vous demandez reviendra dans quelques jours... peutêtre... si Dieu le veut!

Une grosse larme tomba de sa paupière: et il s’éloigna en s’efforçant de leur sourire.

Les deux dames , émues par ce langage et celte physionomie empreinte d’une si profonde tristesse, le suivirent des yeux et le virent s’arrêter près de la grille avec un jeune homme qui vint lui serrer affectueusement la main ; puis il sortit du jardin la tête basse, l’œil morne, et le jeune homme se dirigea pensif vers l’allée où jouaient les enfants.

Les deux dames se levèrent simultanément ; elles venaient de reconnaître dans ce jeune homme un artiste distingué de leurs amis. Pressées de satisfaire leur curiosité, elles s’avancèrent vers lui et l'abordèrent avec cette question :

— L’homme au teint pâle, aux joues creuses, à qui vous venez de serrer la main , cache assurément dans son sein une grande douleur?

— Oh! oui, mesdames, répondit l’artiste ; une douleur immense , une de ces douleurs qui dévorent le sang et dessèchent les sources de la vie.

« — La perte d’un enfant adoré, peut-être?...

— Hélas! vous avez presque deviné... Une jolie petite fille , semblable à ces figures d’ange qu’on voit sourire sur les toiles de Raphaël ; une charmante créa-

ture s’éleint 5 cette heure sur un lit d’agonie.,. Et pourtant , il y a quelques jours elle jouait à cette place, heureuse et rayonnante de santé.

— C’est peut-être l’enfant dont nous parlions toutàd’heure, dirent les dames ; une petite fille aux veux bleus , au gracieux sourire , délicate et mignonne , svelte et légère , qui se balançait coquettement dans son corsage de velours, qui faisait plaisir à voir, et que tout le monde admirait.

— Oui, c’est bien là son portrait.

— Et le monsieur que vous venez de quitter.

— Est son père.

— Son père!... s’écrièrent en même temps les deux dames.

— Oui, son malheureux père, menacé d’une perte irréparable... hélas!... De retour de ses pérégrinations lointaines , après dix années d’absence , il revoyait à peine son enfant, qu’une affreuse maladie vient l’arracher de ses bras pour la précipiter dans la tombe... Pauvre garçon, c’était son seul bonheur, sa seule richesse ; il n’avait qu’elle au monde pour calmer les chagrins d’une vie tourmentée , et la mort la lui enlève... Sa mort tranchera deux existences; carie père, déjà profondément affecté, ne pourra survivre à sa fille.

— Il n’y a donc plus d’espoir?

L’artiste hocha la tête.

— De quelle maladie est-elle donc atteinte ?

— La fièvre typhoïde î répétèrent les jeunes mères en pâlissant.

— Gui, la fièvre typhoïde, cette longue et terrible maladie qui moissonne tant de jeunes existences , la fièvre typhoïde s’est abattue sur cette chère enfant et lui brûle les entrailles. Je viens de passer quelques instants auprès d'elle , et je m’en suis allé l’âme et le cœur navrés. Figurez-vous un cadavre dont les paupières à demi entr ouvertes laissent apercevoir de vitreuses prunelles, une langue sèche et semblable à un morceau de charbon , des lèvres recouvertes d'un enduit noirâtre, un visage livide et glacé... Figurezvous un malheureux père à genoux au lit de sa fille , les traits convulsés par le désespoir, tantôt s’arrachant les cheveux, tantôt se tordant les mains et les levant au ciel avec un regard suppliant; car, dans ces moments de grandes souffrances , l’homme s’adresse instinctivement à un être inconnu, à une puissance suprême pour lui demander assistance, pour implorer sa pitié.

D’autres fois, il se promenait à grands pas dans l’appartement , se frappait la poitrine en murmurant : Mon Dieu! je la perdrai... le mal ne cède point ; toujours les mêmes signes alarmants,.... ô mon Dieu, sauvez-la !...

Puis il revenait près du lit , et cherchait avidement à lire sur ce visage inanimé si le principe vital n’avait point abandonné le cœur. Elle vivait encore... mais la vie apparaissait semblable 'a cette flamme indécise qui

erre pendant quelques instants sur un tison à demiconsumé, et qui, après s’être éteinte et rallumée alternativement, jette une dernière lueur et s’éteint pour jamais.

Tout-à-coup il saisit le bras de l’enfant et, l’agitant avec force, l’appela plusieurs fois par son nom. Ce fut en vain ; le pouls ne battait plus, la face était verdâtre, le corps ne donnait plus aucun signe de vie... Alors, il s’écria d’une voix déchirante :

— Morte ! c’en est fait ; je n’ai plus d’enfant. ..

Ses genoux faiblirent, il tomba sur le carreau, privé de connaissance ; on s’empressa autour de lui, on lui prodigua des secours et après un quart d’heure, lorsqu’il r’ouvrit les yeux :

— Morte ! murmura-t-il , en se cachant le visage dans ses mains, morte... une tombe entre elle et moi... l’éternité... J’ai invoqué le ciel, mais il est resté sourd à mes ardentes prières ; j’avais appelé l’art à son secours , et l’art fut impuissant ; ô douleur ! et je vis encore...

Je voulus essayer de verser quelques consolations dans son âme navrée , il les refusa ; je voulus faire appel 'a sa raison , a sa philosophie : tout fut inutile ; l’amitié n’avait aucun baume pour calmer cette profonde souffrance.

— Hélas ! mon pauvre ami , me répondait-il d’une voix entrecoupée de sanglots , tous les raisonnements, toutes les consolations , tous les généreux efforts de l’amitié tombent devant une douleur comme celle qui

m’écrase. Quand on est jeune, les chagrins s’effacent à l’âge où je suis , jamais ! On peut perdre une fortune, on peut perdre les yeux et se consoler, mais un enfant unique... Oh ! qui me rendra ma fille tant aimée!... morte!.. .je ne la verrai plus me sourire, je ne recevrai plus ses tendres caresses qui me faisaient oublier tant de peines et m'aidaient à supporter le fardeau de la vie... morte!... et moi qui ne vivais que par elle... Que faire maintenant sur la terre; vers quel but diriger mes pas? Le phare qui m’éclairait s’est éteint; autour de moi et partout un vide affreux et d’épaisses ténèbres... Oh! laissez-moi la pleurer... Le coup que j’ai reçu est mortel... dites au fossoyeur de ne point combler la tombe de l’enfant, demain le père y descendra.

Ainsi parlait cet homme désolé , et il s’évanouit de nouveau dans mes bras. Oh ! ce fut pour moi une scène déchirante ; mon âme en portera longtemps la tristesse et le deuil.

Les deux jeunes dames essuyèrent une larme prête à tomber, et dirent tristement :

— Pauvre père... à cette heure sans doute il pleure son enfant.

— Hier, quand je l’ai quittée, l’enfant respirait encore ; l’oreille du médecin appliquée sur la région du cœur avait pu saisir un faible battement. On éloigna le père de ce lieu de douleur, ou plutôt on l’emporta ; car ses forces étaient entièrement épuisées.

— Elle respire donc encore, répétèrent les deux

jeunes dames avec empressement , oh ! nous avons de l’espoir; la nature est si forte à cet âge; elle en reviendra.

— C’est vrai, la vitalité est si grande à dix ans qu’on doit espérer. Demain je retournerai la voir.

— Promettez-nous de venir nous donner de ses nouvelles, nous vous attendrons ici, à la même place.

— Oui, je viendrai et ce sera pour vous apporter d’heureuses nouvelles; espérons!

Le lendemain les jeunes femmes étaient assises dans la même allée, deux enfants jouaient à leurs côtés; elles attendirent longtemps, l’artiste ne revint pas. Le jour commençait à tomber lorsqu’elles aperçurent l’homme aux joues creuses de la veille traverser lentement le jardin ; il penchait la tête sur sa poitrine, ses yeux étaient rouges et il se couvrait le visage d’un mouchoir pour étouffer ses sanglots... Elles éprouvèrent un affreux serrement de cœur.... elles le virent s’éloigner comme un fantôme, et, sans le vouloir, prononcèrent à voix basse : Morte !... Soudain elles prirent dans leurs bras les deux enfants qui jouaient, les serrèrent contre leur sein et dirent en regardant le ciel : O mon Dieu ! préservez-les de la fièvre typhoïde. .. Elles étaient mères... l’immense douleur de cet homme qui venait de passer leur faisait encore sentir plus vivement le trésor inappréciable de la vie d’un enfant.

À un mois de l'a, dans un salon de la capitale, plusieurs dames, groupées en cercle, se questionnaient

avec une sorte d’anxiété, et la consternation était peinte sur tous les visages ; on parlait de la fièvre typhoïde qui, en ce moment , exerçait de nombreux ravages. Une des jeunes dames des Tuileries figurait dans cette réunion, l’autre était absente. La conversation roulait toujours sur le même sujet, lorsque l’artiste entra. A peine s’était-il approché du groupe que la jeune femme lui dit avec tristesse :

— Elle est morte... hélas!... vous ne la verrez plus...

— Consolez-vous, ma chère dame, reprit vivement l’artiste, le ciel a eu pitié du malheureux père, et sa fille lui a été rendue ; elle est aujourd’hui en pleine convalescence.

La* jeune femme secoua la tête et ajouta :

— Ce n’est point de cette enfant que je veux vous parler, c’est de la fille de Mme Ch***, de la petite Léa.. .

— Que m’apprenez- vous là! s’écria l’artiste attéré...

— Hélas ! une semaine après notre rencontre aux Tuileries, la fièvre typhoïde a saisi cette pauvre enfant et après vingt jours d’un délire effrayant, elle s’est endormie du long sommeil.

— Ciel! quelle affreuse nouvelle !...

— Léa n’est plus , hier le glas a sonné pour elle ; aujourd’hui la terre la recouvre, et sa mère désolée est en deuil.

— Moi, qui venais avec empressement vous apporter une heureuse nouvelle et me réjouir avec vous du

bonheur démon ami, je devais, hélas! me heurter contre un cercueil.,, oh! la vie... à peine une douleur s’efface qu’une autre plus amère la remplace aussitôt; et, si nos larmes tarissent aujourd’hui, demain elles commencent à couler de nouveau ! toujours pleurs et deuil... oh! la vie...

L’artiste resta un moment plongé dans un morne silence et reprit :

— Mais, encore, il lui reste une autre enfant pour la consoler, une autre tête sur laquelle elle peut verser toute sa tendresse, concentrer toutes ses affections; tandis que mon ami est seul dans cette vallée de larmes ; il n’a que son enfant ; c’est toute sa richesse , tout son bonheur , c’est son seul espoir dans !a vie ; qui aurait pu le consoler de sa perte? Et puis, elle est si délicatement jolie, si bonne, si caressante, cette chère enfant; vous la connaissez?...

Et tout-à-coup songeant à la petite Léa qu’avait moissonnée le fléau typhoïde :

— Pauvre mère, soupira-t-il, d’un accent qui révélait une âme sensible partagée entre une joie et uné souffrance. Pauvre mère ! hier si heureuse de sourire à son enfant, et aujourd’hui versant d’amères larmes sur sa tombe, ô destinée humaine!...

— La petite fille de votre ami est donc sauvée, demanda timidement la jeune dame ?

— Oui, ma chère dame, elle est hors de danger; une lutte terrible s’est livrée dans ce corps si frêle, entre la vie qui se rallumait et la mort qui s’efforcait

de l’éteindre ; l’art est venu en aide à la nature , et la fièvre typhoïde a été vaincue , son venin a été expulsé du sang qu’il empoisonnait. Oh ! il fallait voir le rayon de bonheur qui illumina la pâle figure de ce père transporté , lorsque son enfant ouvrit les yeux ; il fallait voir les tendres caresses qu’il lui prodiguait ; tantôt c’étaient les yeux, puis les joues fanées qu’il baisait; tantôt il lui prenait les mains osseuses et les réchauffait de ses lèvres. Ce n’était plus qu’un squelette, mais ce squelette vivait: c’était sa fille chérie, adorée, qui sortait de la tombe pour rentrer dans la vie. Oh ! il fallait être témoin de ses transports de joie délirants pour savoir combien ce père l’affectionnait , l’idolâtrait! Et l’enfant le regardait d’un air hébété , car la maladie avait affaibli son cerveau ; elle ne pouvait pas comprendre encore combien de tortures atroces avaient sillonné le cœur de cet homme agenouillé au bord de son lit. Cependant, après quelques heures, la mémoire lui revint , elle reconnut son père et l’appela par son nom.

A cette voix si chère , l’être entier du père tressaillit, famé et le corps éprouvèrent une puissante commotion. Alors , plein d’une sainte reconnaissance, * i! joignit les mains et s’écria :

— Merci au ciel, merci à l’art, elle est sauvée!

Depuis le commencement de ce récit , les dames avaient cessé leur conversation, les bouches étaient restées muettes ; tons les regards s’étaient fixés sur l’artiste dont la narration animée inspirait le plus vif

intérêt ; et lorsqu’il eut fini de parler , plusieurs voix demandèrent :

— Et cette enfant chérie comment la nommezvous ?

Son nom , aussi harmonieux que les lignes de sa jolie figure , est le diminutif du nom de la plus belle déesse de l’Olympe. Elle se nomme YÉNULIE. Lorsque, toul-à-fait rétablie, vous la verrez jouer, folâtre et légère, dans le jardin des Tuileries, vous serez forcées d’avouer que jamais plus mignonne créature ne mérita mieux un si beau nom.

— Et le nom du médecin qui l’a sauvée ? Pour nous qui sommes mères , il est important que nous le connaissions afin d’avoir recours à ses lumières si pareil malheur nous arrivait.

— Vous le connaîtrez bientôt, mesdames, mon ami vient de livrer à la publicité le nom et le traitement de l’homme instruit et modeste qui lui a rendu sa fille.

La fièvre typhoïde est cette maladie qu’on appelait autrefois fièvre pestilente , fièvre putride, maligne , adynamique , etc. ; le nom de typhoïde lui a été donné à cause de l’analogie de ses symptômes avec ceux du typhus ou peste d'Europe , maladie essentiellement contagieuse et qui se développe dans les hôpitaux et les lieux encombrés d’hommes.

Nature et siège de la fièvre typhoïde. — La plupart

des médecins de l’époque regardent cette fièvre comme une maladie aiguë, ayant son siège dans certaines portions de l’intestin grêle; d’autres la considèrent comme une altération du sang; d’autres, enfin, l’envisagent comme une affection grave des centres nerveux ou comme une maladie spéciale s’écartant , par son caractère, de toutes les maladies connues.

Il résulte des nombreuses autopsies cadavériques de sujets morts de fièvre typhoïde , que la lésion la plus constante existe dans les follicules de l’intestin grêle et les ganglions du mésentère. C’est généralement du neuvième au douzième jour de la maladie que commence l’ulcération des follicules phlogosés; cette ulcération se termine, ou par la cicatrisation et le retour à la santé, ou par la perforation de l’intestin, presque toujours mortelle. — Les autres organes , le foie, la rate, le cœur, les poumons, les reins, la vessie et les centres nerveux sont plus ou moins altérés, en raison de la violence et de la durée de la maladie, depuis le jour de l’invasion jusqu’à celui de la mort.

Cependant, plusieurs autopsies de sujets , emportés par ce terrible fléau , ont offert des traces si légères de lésions organiques, des signes si obscurs, que les explorateurs n’ont point osé leur attribuer la cause du décès , et l’ont cherchée dans l’altération du sang ou des centres nerveux.

Causes . — On a longtemps accusé la mauvaise nourriture, les privations, la misère, l’habitation dans des lieux malsains de débiliter la constitution et de développer cette grave maladie. Mais on la voit sévir indistinctement sur les enfants du riche et du pauvre, et frapper les sujets robustes comme les faibles , ce qui prouverait qu’il existe d’autres causes cachées que les hommes de l’art n’ont encore pu saisir.

Cependant, si la fièvre typhoïde se rattache au typhus par certains groupes de symptômes, par la profondeur et la gravité de l’atteinte, on peut en découvrir une des causes principales dans les effluves des

corps humains vivants, et dans les émanations qui s’échappent des matières animales en putréfaction. En effet, il est incontestable que , toutes choses égales d’ailleurs , il se développe un plus grand nombre de fièvres typhoïdes dans les lieux étroits, mal aérés, exposés à des miasmes ou encombrés d’individus^ que dans les lieux spacieux où l’air circule en pleine liberté.

L’observation a prouvé que la fièvre typhoïde était commune chez les enfants; elle l’est moins de 15 à 30 ans, mais, c’est à cet âge de la vie qu’elle se montre plus violente et plus dangereuse. A AO ans, on n’a presque plus à la craindre, et les individus parvenus à leur 50e année en seraient tout- à-fait exempts.

Il paraîtrait que la fièvre typhoïde n’atteint le même sujet qu’une seule fois dans le cours de son existence; celui qui a lè bonheur d’en guérir jouirait désormais de l’immunité. Elle se comporterait, en cela, comme la variole, la rougeole, la fièvre jaune, etc., qui ne frappent, en général, qu’une seule fois le même individu. C’est d’après ce phénomène et quelques autres, que beaucoup de médecins regardent la fièvre typhoïde comme contagieuse ; d’autres médecins sont d’un avis contraire , et fournissent également des preuves en faveur de leur opinion. Au milieu de cette incertitude, il vaut mieux pécher par excès de prudence.

Invasion . — La fièvre typhoïde commence presque toujours sourdement : le sujet perd peu à peu l’appétit; il devient triste, rêveur, ses forces l’abandonnent; il est porté à la somnolence, des frissons et des inquiétudes se font sentir dans les membres. Cet état peut durer d’un à quinze jours (1). À ces signes précurseurs succèdent les signes d’invasion , dont les plus constants sont un violent mal de tête, des frissons longs et répétés, une grande faiblesse, des coliques, de la diarrhée et souvent le saignement de nez ( épistaxis ).

(1) Plusieurs praticiens assurent qu’un éméto-catarctique, donné le premier jour de l’invasion1 typhoïde peut prévenir la maladie, ou du moins en modifier là violence et la durée.

ta maladie est alors tout-à-fait déclarée. Bientôt de nouveaux symptômes paraissent et se succèdent plus ou moins alarmants, sans que l’homme de l’art puisse les prévenir : heureux quand il peut en modérer l’intensité !

On ne saurait mieux faire , pour se diriger dans le traitement de cette grave maladie que de suivre les traces des savants professeurs, et des praticiens qui en ont fait une étude spéciale.

Selon eux la fièvre typhoïde présente trois périodes :

1re période . — Le malade éprouve une vive céphalalgie , sa physionomie exprime l’abattement, ou l’inquiétude, les yeux sont larmoyants et les paupières tombantes ; l’intelligence s’obscurcit , il y a désordre dans les idées et quelquefois délire ; les mains tremblent, des frissons courent sur les jambes et se renouvellent incessamment ; l’haleine est chaude, fétide ; le malade éprouve des lassitudes, la faiblesse s’accroît, envahit tout le corps et l’oblige à se mettre au lit ; il y reste constamment couché sur le dos, n’ayant pas la force de se tourner ; indifférent à tout ce qui l’entoure, il répond avec peine aux questions qu’on lui adresse; les oreilles bourdonnent, l’ouie devient dure; la bouche est empâtée, amère, la langue blanchâtre, rouge et sèche, la soif est ardente, l’appétit nul. Il y a des nausées, puis des vomissements de matières verdâtres ; des coliques se font sentir, la diarrhée arrive, les selles sont jaunâtres, fétides, le ventre est tendu, douloureux, la rate augmente de volume. Le cœur précipite ses battements ; le pouls, ample, résistant chez certains sujets, est au contraire mou, dépressible chez d’autres et donne 30 à 40 pulsations au delà ou audessous de l’état normal. La peau est sèche, brûlante; des matières visqueuses s’accumulent dans les fosses nasales et l’arrière-bouche ; la respiration et la déglutition sont plus ou moins gênées; il survient de la toux, de l’oppression, une anxiété qui fait craindre l’affection du poumon ; alors, si le saignement de nez a lieu, il

amène un calme momentané. Le sommeil est presque nul, ou bien le sujet est plongé dans une somnolence continuelle dont il n’est pas possible de le tirer ; enfin la chaleur augmente, et l’éruption typhoïde a lieu, sur la peau , sous forme de taches rosées , variables en nombre et en dimension ; sa durée est, terme moyen, de deux jours et dépasse rarement le quatrième. Pendant la première période qui dure sept jours, la marche de la fièvre typhoïde est continue , progressive et s’accompagne de légers redoublements aux approches de la nuit.

2e période . — Elle commence vers le huitième jour de la maladie. Alors tous les symptômes s’aggravent; l’adynamie, la stupeur sont plus profondes; la face reste immobile ; l’ouie est frappée de surdité plus ou moins complète. Pendant cette période le délire se déclare tantôt calme, tantôt agité, furieux(/2eVrc ataxique ; on est obligé de maintenir, de lier le malade : le symptôme d’ataxie est ordinairement très-grave. Dans d’autres cas, au contraire , le sujet est tranquille ; i! tombe dans une somnolence, offrant quelques rapports avec le coma vigil; il entend confusément tout ce qui se dit et se fait autour de lui. Bientôt les lèvres et les dents se recouvrent d’un enduit épais, brunâtre ( fuliginosités ; ces fuliginosités s’épaississent de plus en plus; la langue devient sèche et dure comme du bois, elle se couvre également d’une croûte fuligineuse et se fendille sur sa face supérieure ; la soif est toujours brûlante, mais la déglutition est gênée; on avale difficilement. La tension du ventre ( météorisme ) et la diarrhée augmentent; souvent les selles sont involontaires et toujours d’une fétidité repoussante. Le pouls est petit , faible , très rapide ; la peau conserve sa sécheresse, sa chaleur, et se couvre de petites vésicules, remplies d’un liquide transparent, que l’on a nommées sudamina. C’est surtout au voisinage des aisselles, dés aines et au cou qu’elles se développent plus nombreuses. Ces vésicules se dessèchent au bout de quelques

jours et l’épiderme s’exfolie, tombe en pellicules blanchâtres. Les mouvements involontaires se manifestent par des soubresauts dans les tendons : la mussitation ouvre la scène, c’est-à-dire que les malades marmottent entre leurs dents des paroles inintelligibles; les uns s’entretiennent avec inquiétude de leurs affaires; les autres semblent prier avec ferveur. Puis, la car phologie , espèce de délire, succède à la mussitation; les malades rêvent, sans dormir, agitent les bras et s’efforcent de ramasser sur leur lit des objets qui n’existent pas ; ils ont des hallucinations; ils parlent et divaguent d’une manière étrange. Souvent une idée fantastique et bizarre les tourmente sans relâche et constitue ce qu’on appelle la typhomanie. La chaleur de la peau s’accroît, devient mordicanle , la gorge se prend, les bronches s’engouent, la respiration gênée s’accompagne de râle stertoreux, enfin une profonde anxiété complète ce groupe de symptômes alarmants.

Vers le 11e jour il survient une rémission sensible, mais vers le soir les symptômes nerveux reprennent leur marche jusqu’à la fin du treizième.

3e période . — C’est généralement vers la fin de cette période que des excoriations frappent certaines parties dn corps , déjà très-amaigri ; bientôt elles se convertissent en escharres qui assez souvent revêtent la forme gangréneuse et entraînent la mortification de la peau. C’est aussi à cette époque de la maladie que se décide la vie ou la mort du sujet. Si la fièvre typhoïde doit avoir une issue funeste, tous les symptômes précédents s’aggravent; une sueur visqueuse se répand sur le visage qui revêt une teinte cadavéreuse ; les yeux caves, à demi-ouverts, ont un aspect vitreux; les traits éprouvent une effrayante altération ; les battements du cœur deviennent d’autant plus rapides et d’autant plus faibles que le terme fatal approche ; la respiration s’arrête, les extrémités se glacent et le malade succombe.

Lorsque la terminaison doit être heureuse , tous les

symptômes diminuent d’intensité; le délire ou la somnolence cessent, la stupeur s’évanouit; les fuliginosités qui recouvraient les lèvres et encroûtaient la langue se détachent, la bouche se nettoie. La langue , jusque là sèche et grippée, s’humecte et s’élargit; la muqueuse des fosses nasales sécrète; le ventre tendu s’affaisse; les selles ne sont plus involontaires ; l’urine, de pâle qu’elle était, devient trouble et colorée ; le pouls perd de sa fréquence et la peau de sa sécheresse ; à mesure qu’une légère transpiration s’établit, la chaleur brûlante disparaît; enfin , le malade ouvre les yeux et les promène autour de lui, comme s’il sortait d’un songe. Les bourdonnements et la surdité se dissipent ; les fonctions des sens se rétablissent, les idées se régularisent, la soif tombe, l’appétit se fait sentir et la convalescence commence.

Page 1