OBSERVATION X
Alternative de manie et de mélancolie avec stupeur, d'une durée de six semaines pour chaque période; intermittence très-courte. Quatre fois sortie, en apparenceguérie, la malade rentre, un mois après, avec tous les symptômes de la manie.
M.(Élisa), âgée de 20 ans, est entrée à la Salpêtrière, le 19 septembre 1850,
dans un état de mélancolie assez prononcée. Celte jeune fille a de tristes anté-
cédents héréditaires : sa grand’mère paternelle est morte aliénée, à la Salpêtrière, à 64 ans, en 1829 (elle était atteinte de mélancolie avec agitation); sa mère est morte aussi dans le même hospice, à 40 ans, en 1839, atteinte de lypémanie suicide ; une tante paternelle est sujette à des accès de congestion cérébrale', et un frère est d’un caractère excessivement faible. M.,.., a toujours été triste et mélancolique, et parlait souvent de mourir. Elle est tombée malade vers le 20 mai, à la suite d’émotions morales ; en effet, elle s’était trouvée mal dans la rue à la vue d’une rixe sanglante, alors qu’elle avait ses règles, dans les premiers jours de mai; en même temps, sa maîtresse d’atelier fut obligée de la renvoyer faute
d’ouvrage, ce qui augmenta encore son chagrin. Peu après la jeune M.fut prise
de frayeurs, de craintes imaginaires, et eut des hallucinations terrifiantes : ellç croyait qu’on voulait l’arrêter, qu’on l’avait dénoncée; elle voyait des soldats entrer chez elle et entourer son lit pour venir la prendre, ou bien elle se croyait morte ou dans la bière, voyait des fantômes, des revenants, sentait des odeurs pestilentielles autour d’elle. La plupart de ces phénomènes avaient lieu pendant la nuit et venaient la troubler dans son sommeil. Depuis lors les règles ne se sont pas montrées.
Lors de sou entrée à l’hospice, la malade est très-triste, passe ses journées immobile sur une chaise, ne demandant jamais rien, n’adressant la parole à personne ; les yeux sont largement ouverts, la physionomie a un air d’hébétude et de stupeur. On a beaucoup de peine à obtenir une réponse de la malade ; il faut l’exciter pour parvenir à savoir qu’elle a des hallucinations de la vue et de l’ouïe, et qu’elle prend l’hospice pour une prison où elle se croit renfermée ; elle se plaint de céphalalgie et gâte un peu ; le pouls est lent et petit, les mains sont froides. Après un traitement suivi (purgatifs, vésicatoire à la nuque, sangsues aux cuisses), la malade redevient gaie, travaille, et sort au bout de trois mois (27 décembre), sans que les règles aient apparu une seule fois, et présentant par moments une certaine apathie.
Elle rentre un mois après (janvier 1851 ) dans un état d’agitation prononcée, elle est alors difficile, querelleuse, impérieuse, se tient mal, parle avec loquacité,
a le regard animé. Cet état cesse graduellement, et la jeune M.sort de nouveau
six mois après (juillet 1851).
L’année suivante (avril 1852), elle est ramenée pour la troisième fois dans le même état maniaque, et après avoir tenu dans Paris la conduite la plus scandaleuse, se livrant à une véritable prostitution, vendant tous ses effets, tenant un langage obscène, troublant l’ordre public. A cette période de manie succède peu à peu une période de mélancolie avec stupeur, qui dure près de deux mois ; après quoi la malade sort guérie en apparence (février 1853).
Mais elle est réintégrée à la Salpêtrière un mois après (15 mars), pour la quatrième fois, toujours avec la même excitation ; et pendant six semaines que cela dure,-elle est très-agitée, crie, court après les ouvriers qu’elle rencontre dans sa division, tient des paroles obscènes, vole tout le monde, et cherche même à s’étrangler avec un lacet. A cette période d’agitation succède une période de
calme complet. M.cause raisonnablement, est tranquille, soumise, travaille,
mange et dort bien. Au bout de six semaines, nouvelle période de dépression; immobilité, hébétude, abattement, stupeur, mutisme, extrémités froides. La malade n’aime pas qu’on s’occupe d’elle, et paraît anxieuse quand on s’approche de sa place; cependant la mélancolie paraît moins profonde que lors des autres accès.
Telles sont les alternatives dans lesquelles a vécu cette jeune fille pendant plusieurs années. (Observation communiquée par M. Baillarger.)