OBSERVATION XL
Accès de manie antérieurs ; folie à double forme, dont chaque période a une durée égale de quinze jours ; transition brusque pendant la nuit ; amaigrissement pendant la dépression ; intermittence courte.
M ] 'e X.. âgée aujourd’hui de 28 ans , a eu plusieurs accès de manie de 16 à
18 ans. Après être restée bien portante pendant trois ans, elle éprouve une rechute , et depuis lors sa maladie n’a plus cessé. Cette maladie revient par accès dont la durée est environ d’un mois.
Pendant les quinze premiers jours, on observe tous les symptômes d’une profonde mélancolie; puis tout à coup la manie éclate et dure le même temps.
Quand la période de dépression commence, M lle X.se sent en proie à une
tristesse qu’elle ne peut surmonter. Une sorte d’engourdissement envahit peu à peu son être. La physionomie prend une expression de souffrance, la voix estfaible, les mouvements d’une lenteur extrême; bientôt les symptômes s’aggravent,la malade reste sur sa chaise immobile et muette; tout effort lui devient impossible, la moindre stimulation lui est pénible, la lumière du jour la fatigue. M lle X. ap¬
précie très-bien ce qui se passe autour d’elle ; elle comprend les questions qu’on lui adresse, mais elle n’y répond que lentement, par monosyllabes, et à voix si basse que l’on ne saisit qu’incomplétement ce qu’elle dit. E^même temps que tous les symptômes qui précèdent, il existe de l’insomnie, de l’inappétence, une constipation opiniâtre ; le pouls est petit et lent.
Au bout de trois ou quatre jours, la physionomie a déjà subi une atteinte
profonde; les yeux sont cernés, caves et sans expression; le teint pâle et jaunâtre.
Quand cet état a duré quinze jours, il cesse tout à coup pendant la nuit, et la torpeur générale est remplacée par une excitation tres-vive.
Le lendemain, on retrouve la malade avec les traits animés, le regard brillant, . la parole vive, les mouvements brusques et rapides; elle ne peut rester un instant à la même place, et court çà et là, comme si elle était entraînée par une force irrésistible.
Autant l'intelligence était embarrassée, autant elle a acquis de vivacité.
M ,le X.saisit avec une sagacité remarquable tout ce qui, chez les personnes
qui l’entourent, peut prêter au ridicule. Sa verve est intarissable , et se signale par de continuelles épigrammes ; dans ce nouvel état l’insomnie continue, mais l’appétit est revenu.
Après quinze jours, le calme se rétablit presque subitement. M n e X., qui se
rappelle tout ce qu’elle a dit pendant la période de son second accès, se montre triste et confuse; mais bientôt elle reprend ses habitudes ordinaires.
L’intermittence est malheureusement de peu de durée; rarement elle s’est prolongée de deux à trois mois ; le plus souvent, c’est après quinze à vingt jours qu’un nouvel accès éclate.
La malade, qui pendant la période de dépression ne prend qu’une quantité insuffisante d’aliments, maigrit très-rapidement. Une fois la perte a été de 12 livres en quinze jours.
Dans la période de réaction et pendant les intermittences, l’appétit est trèsgrand, et le retour de l’embonpoint a lieu d’une manière très-rapide. ( Bulletin de 1‘Académie de médecine , t. XIX, 1854, p. 341. Observation l re du mémoire de Al. Baillarger.)