‹ De la folie à double formeChapitre 24 sur 37 · OBSERVATION XIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIII

Accès très-courts (le folie à double forme ; durée des périodes égales ; mélancolie pendant sept joursj avec hallucinations de l’ouïe et de la vue, et délire religieux ; manie violente pendant huit jours, transition brusque pendant la nuit. Menstruation normale et apparaissant toujours pendant l’intermittence, qui est régulière et d’une durée de huit à douze jours. Guérison par le sulfate de quinine, à la dose progressive de 2 grammes par jour.

M me M.a 34 ans; elle est de petite taille, d’un tempérament lymphatique,

d’une bonne santé habituelle; élevée dans la dévotion par une mère trèspieuse, elle a conservé depuis son mariage (il y a huit ans de cela) des croyances religieuses qu’elle met fidèlement en pratique, et -qu’elle enseigne à ses deux enfants.

Son caractère est bon, doux, affectueux ; ses goûts sont simples et son genre de vie modeste.

La menstruation a toujours été très-régulière; la durée du flux menstruel est ordinairement de sept à huit jours.

L’hérédité est tout à fait étrangère aux causes qui ont pu déterminer la maladie de M me M.... Il paraîtrait qu’à l’époque de sa première communion elle aurait caché une faute à confesse, et que, depuis cette époque, elle est quelquefois tourmentée en s’arrêtant à l’idée que la damnation serait la peine de son sacrilège.

Le 25 janvier 1852, M me M.entre, comme pensionnaire, à l’asile public des

aliénés de la Côte-d’Or, en proie à une mélancolie profonde; sa pâleur est cada-

vérique, sa faiblesse très-grande. Depuis trois jours, elle a refusé de prendre des aliments substantiels; elle a entendu uuevoix qui lui a dit: «Jeûnes, et tu seras pardonnée;» et depuis ce moment, elle n’a accepté que quelques cuillerées de bouillon.

A peine est-elle entrée dans la petite infirmerie du pensionnat de l’asile, et recommandée d’une manière toute spéciale aux soins éclairés de la sœur de service,

que M me M.cherche à s’isoler, et que, se cachant derrière les rideaux d’un lit,

on la voit s’agenouiller, puis pleurer et sangloter.

Le lendemain, à la visite du médecin en chef, elle paraît un peu plus calme ; elle a mangé avec assez d’appétit, mais elle est visiblement tourmentée par des idées fixes ayant pour objet la religiosité; la mémoire et l’affectivité sont intactes; il n’y a pas de tendance au suicide. Cet état se continue pendant quatre jours,

quand tout à coup, dans la nuit du 29 au 30 janvier, M me M se mit à tenir les

propos les plus incohérents, à chanter, à rire, à pousser des cris, à aller remuer les malades dans leur lit, à casser les objets qui lui tombaient sous la main ; camisolée, conduite sur mon ordre, dès la pointe du jour, au quartier des cellules,

M me M.nous présente tous les signes d’un délire aigu, quand nous la voyons

à la visite.

La veille au soir, elle était mélancolique, obsédée par des idées religieuses ; ce matin elle est maniaque, jure et tempête! Mon chef de service prescrit un bain de trois heures avec affusions froides sur la tête, et une portion de 0,02 d’acétate de morphine.

31 janvier. La malade a passé une nuit fort agitée. — Bain de quatre heures ; potion avec 0,05 d’acétate de morphine.

1 er février. Quoique fort bruyante, M me M.... n’avait pas la camisole, à la vérité, mais force a été de la lui remettre, car elle a souffleté deux filles de service. — Potion d’acétate de morphine, 0,07.

Les 2 et 3. La malade ne sort pas de sa cellule, tant elle est violente; elle est de plus fixée sur un grand fauteuil ad hoc. — Elle prend des bains prolongés, et continue sa potion.

Le 4. Nous trouvons M me M.au lit, elle n’a pas voulu se lever: «Je suis bien

malade, dit-elle, je vais mourir; faites venir mes enfants, que je leur donne ma bénédiction.» A ces mots , de grosses larmes vinrent mouiller sa paupière, elle poussa de profonds soupirs, plaça sa tête entre ses deux mains, et ne répondit plus. La journée fut calme, la malade se leva de son plein gré vers midi, et fit de la tapisserie pendant une heure.

5 février. M me M.a été conduite, à l’heure de la visite, au salon de travail,

c’est là que nous la trouvons. Sa physionomie est franche et ouverte, elle sourît

timidement quand on lui adresse la parole, affirme se trouver très-bien et n’avoir besoin de rien.

Le 6, calme parfait, raison très-saine, gaieté ; les règles ont reparu dans la nuit.

Le 11, notre malade est tout à fait métamorphosée, elle est douce et prévenante pour les dames de sa division, affectueuse envers les religieuses, pleine de respect et de soumission vis-à-vis des médecins.

Le 12. Le flux menstruel s’est arrêté ce matin.

Le 15. M me M.continue de bien aller, elle fait en ce moment usage de pré¬

parations ferrugineuses.

Le 16. Il s’est opéré un grand changement depuis hier dans l’état mental de notre intéressante malade; elle est fort triste, son faciès exprime le trouble, l’inquiétude. «Que je suis malheureuse, dit-elle, tout le monde me repousse ! Oh ! je le vois bien, j’irai en enfer, car j’y ai rêvé pendant la nuit ! Mais non, je n’y ai pas rêvé, je ne dormais pas; mais j’ai vu des morts sortant de leurs cercueils; j’ai entendu les trompettes du jugement dernieri, u et c’est évidemment pour me condamner que le bon Dieu envoie la fin du monde aussitôt que cela!» Les paroles les mieux senties, les plus appropriées que mon chef de service oppose à tant de divagations ne peuvent sortir la malade de son état d’abattement et de découragement.

Les 17 et 21. M ,ne M.est aussi profondément mélancolique qu’à l’époque de

son entrée dans la maison ; elle mange peu, dort à peine, se refusé à prendre tout médicament de peur qu’on ne l’empoisonne, et est en proie à de fréquentes hallucinations de la vue et de l’ouïe. Elle se soumet avec la plus grande difficulté aux affusions froides sur la tête, pousse des cris perçants et appelle au secours quand la sœur vient la chercher pour la conduire au bain.

Le 22. Nous sommes de nouveau en présence d’un accès de manie très-aigu que nous essayons de combattre par les bains prolongés, les affusions froides et une potion opiacée.

Le 23. M me M.cause à la visite avec une grande volubilité ; elle accompagne

ses paroles de gestes et d’éclats de rires. Dans la soirée, la trouvant dans un violent état d’excitation, je la fis conduire aux éellules.

1 er mars. L’agitation tend à décroître.

Le 2, M nle M,.... est calme, les facultés de l’intelligence paraissent un peu déprimées, les. forces sont prostrées.

Le 3. La malade est déjà remise, elle est au salon et occupée à un petit travail de broderie. Mon chef de service prescrit 0 gr. 20 de poudre de sulfate de quinine à prendre en deux doses.

Le 4 et le, 5 M me M.est tout à fait revenue à son état normal de santé.

Du 6 au 12. La malade a été menstruée pendant toute la semaine, elle continue à aller très-bien. Le sulfate da quinine a été continué; la dose a été élevée jusqu’à 0 gr. 60.

Les journées des 13, 14 et 15 mars se passent très-bien; mais le 16 M me M.

est devenue triste et morose. Elle s’est plainte d’un peu de céphalalgie pendant quatre ou cinq jours; puis, au moment redouté pour la période d’excitation, la malade n’a présenté qu’un peu d’animation dans le regard, et a prononcé une fois seulement quelques paroles incisives et méchantes sur un ton très-élevé.

La menstruation a suivi son cours habituel.

10 avril. Le sulfate de quinine, dont on a continué l’usage et dont la malade & pris jusqu’à 2 grammes par jour, vient d’être supprimé.

Pendant les mois d’avril et de mai, aucun accident n’a reparu et la convalescence s’est bien assise.

Les époques auxquelles se développaient les accès de mélancolie et de manie

sont passées inaperçues. Dans les derniers temps M mc M.a vu souvent son mari

et ses enfants ; Tira pression de ces visites était très-profitable; elles lui faisaient oublier le passé, la rendaient gaie et joyeuse pour le présent et la pénétraient de confiance pour l’avenir.

Dans un état complet de guérison et que nous savons ne pas s’être démenti depuis, M me M..... quille l’asile public d’aliénés de la Côte-d’Or le 31 mai 1852:. (Observation rapportée par M. Legrand du Saulle, in Annales mèdico-psyckol ., 1855, p. 53 à 60.)

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