OBSERVATION XX
Accès de folie à double forme au premier degré pendant plusieurs années ; excitation pendant l'hiver, dépression pendant l'été. A plusieurs reprises, accès de folie à double forme au second degré, avec délire monomaniaque varié; congestions cérébrales ; kyste de l’ovaire gauche. Mort.
M me de R., d’une constitution forte, quoique rachitique, d’un tempérament
sanguin, d’une imagination ardente, éprouva les revers de la révolution et beaucoup de chagrins domestiques. Restée veuve avec les débris d’une grande fortune, elle s’enferme dans une terre pour vivre plus économiquement et surveiller l’éducation de ses enfants. Vers l’âge de 50 ans, après la cessation de la menstruation, M me de R...., passe l’hiver très-active, occupée de ses intérêts, aimant la société, recherchant le monde et faisant beaucoup d’exercice. Au printemps et pendant l’été, M 1 ” 6 de R..... est calme, paresseuse, vivant seule, négligeant les soins de sa fortune et ne se décidant à riën. Dans cès deux états, qui se sont renouvelés
alternativement pendant plusieurs années , M rae de R. remplissait ses devoirs
d excellente mère et ne manquait à aucuùë des convenances sociales ; il fallait vivre dans son intimité pour s’apercevoir de la différence de sa manière d’être pendant l’hiver et pendant l’été. A l’àge de 55 ans, M me de R.s’afflige profon¬
dément du départ de son fils pour Gaud. Bientôt elle se persuade que les plus grands malheurs vont fondre sur Paris, qu’elle en sera accablée plus que les autres ; elle s’agite, Va racontant partout ses craintes, perd le sommeil ; enfin une congestion cérébrale a lieu. 30 sangsues sont appliquées aux jambes, l’embonpoint de M me de R..... n’ayant point permis de la saigner. Les piqûres de sangsues provoquent un érysipèle à chaque jambe; cet accident fait croire à la malade
qu’on s’est servi de sangsues empoisonnées , que son existence est gravement compromise, et qu’elle en mourra. Cette crainte succède à un accès de manie. M me de R.guérit promptement, et part pour la campagne.
En 1817, nouvel accès qui persiste pendant ùn an. Pendant trois ans, M me de R..,., paraissait guérie sans retour, lorsqu’au mois de septembre 1820, pendant une fête qu’elle donnait à ses amis et aux habitants de sa terre, le feu est mis aux gerbes qui appartenaient à une ferme voisine du château. Aussitôt M m8 de R.... se croit environnée de flammes, entourée d’ennemis et de soldats. Le lendemain elle est conduite à Paris , et pendant la route elle voit des soldats qui se battent et les flammes qui dévorent les récoltes et les habitants ; elle est dans un délire affreux, elle ne cesse de pousser des cris de terreur. Confiée de nouveau à mes. soins, après quelques jours de repos, des bains avec des affusions d’eau froide,
des boissons laxatives, rétablissent le calme, mais le délire persiste. M ,ne de R.
parle sans cesse, même pendant la nuit; elle s’entretient avec des princes, des. rois, qui sont ses ancêtres ; les plus grands monarques lui rendent des visités, les. morts les plus illustres lui apparaissent; elle cause avec eux tantôt avec emportement, leur faisant des reproches, tantôt avec tranquillité, leur donnant des conseils et leur annonçant de grands événements, etc. M u,e de R.se pose en sou¬
veraine, porte la tête haute, proclame sa puissance, sa force, ordonne avec fierté; cent fois par jour, quelque froid qu’il fasse, elle ouvre une croisée de son appartement et jette au vent des accusations ou des justifications, paraissant entendre des personnes qui lui parlent. Dans les moments d’exaspéraliou, la face est colorée, le teint plus jaune; l’insomnie et la constipation sont opiniâtres. L’hiver se
passe dans cet état d’excitation ; néanmoins M me de R. distingue les choses et
les personnes, cause d’une manière suivie sur tout autre objet que sur celui de sa grandeur çt de,ses ancêtres, et des dangers que ses ennemis lui ont fait courir.
Au printemps, M me de R.est plus paisible ; tout en conservant sou délire va¬
niteux, elle a moins d’activité, marche moins, parle peu; elle dort mieux, elle peut s'occuper à lire des journaux et des livres de voyages. Après huit ans passés par 4gfjpériodes alternatives d’excitation et de calme, M me de R..... est habituellement plps paisible; elle parle souvent à voix basse , quelquefois avec emportement; elle articule des plaintes ou rit convulsivement ; elle est toujours excitée par des hallucinations de l’ouïe. Malgré l’incohérence des idées et des paroles, devenue habituelle, M me de R..... conserve la connaissance des objets extérieurs, et est affectueuse pour ceux qui l’entourent. A l’âge de 68 ans, elle avait pris beaucoup d’embonpoint; elle eut une congesliou cérébrale qui se dissipa subitement dèa que les sangsues furent appliquées au cou. Pendant la durée de cette attaque,, qui persista une heure, M me de R. voyait autour d’elle tous les objets noirs.
même les personnes qui lui parlaient et dont elle reconnaissait la voix. Depuis cette époque, l’abdomen se développa peu à peu ; il était tendu et rénitent, saus fluctuation. A l’âge de 72 ans, l’abdomen, très-volumineux, gêna la respiration et
la marche. M me de R. avait souvent de la somnolence pendant le jour, elle se
plaignait de soif; elle eut des alternatives de constipation et de dévoiement. A 73 ans, la dyspnée faisant craindre pour sa vie, on pratiqua la ponction; mais il ne sortit de l’abdomen qu’une substance gélatiniforme de couleur citrine. On ne put obtenir que quelques onces de cette substance. Six semaines après, M mo de R.succomba, le 1 er juillet 1834.
A Xautopsie on trouva l’arachnoïde épaissie, la pie-mère injectée, sans adhérence; le lobe droit du cerveau plus injecté, et le ventricule du même côté d’un tiers plus développé que celui du côté opposé. Dans l’abdomen on découvrit un kyste de l’ovaire gauche, multiloculaire, une tumeur kystique dans le cœur, et la rate friable, présentant également dans son épaisseur cinq petits kystes semblables. (Esquirol, loc. cit., t. II, p. 23. )