‹ De la folie à double formeChapitre 35 sur 37 · OBSERVATION XXIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXIV

Folie à double forme ; exaltation maniaque avec délire ambitieux, légère hésitation de la parole; forme triste, hésitation plus marquée, convalescence, mise en liberté, rechute; exaltation ambitieuse avec prodromes de la paralysie générale;forme triste, paralysie prononcée; mort.

M. A.. âgé de 45 ans, d’un tempérament sanguin, nerveux, bien constitué,

avait quitté les affaires depuis un an; il se livrait à la poésie et imprimait de mauvais vers que naturellement il trouvait excellents. Retiré dans une ville de province, il apprit les événements de février, et se hâta de se rendre à Paris. Son esprit s’enthousiasma des projets de réforme à l’ordre du jour, jet il écrivit des mémoires pour améliorer le sort des hommes. Désirant propager ses idées le plus promptement possible, il imagina de se mettre sur les rangs pour la députation et de demander au chef de l’Etat une somme de 10,000 francs pour la publication de ses ouvrages. Afin de donner plus d’éclat à sa candidature, il pria le directeur de l’Opéra de lui prêter son orchestre, parce que sa profession de foi, prononcée en chantant et accompagnée de la musique, devait, disait-il, lui gagner toutes les oreilles et produire un effet surprenant et nouveau. L’agitation dans laquelle il était amena son arrestation et il fut conduit dans mon établissement. A son entrée, en 1849, je le trouvai exalté, parlant avec volubilité, se plaignant de ses ennemis qui l’avaient fait arrêter sous prétexte de tapage. M. A.

vantait ses talents, ses vues philanthropiques, ses plans d’amélioration; il avait l’intention de dépenser beaucoup d’argent pour propager ses opinions. Les plus grands personnages étaient ses amis, il aurait les premières places quand il le voudrait. A la maison, il faisait des vers et cherchait sans cesse à les lire ; il s’occupait surtout à fabriquer, avec des petits morceaux de bois , dés pipes d’une forme nouvelle qui seraient, affirmait-il, une excellente spéculation; lés murs de sa chambre en étaient tapissés. Le malade était sans cesse en mouvement, demandait toujours à sortir, n’écoutant pas ce qu’on lui disait et ne répondant qu’à ses propres pensées. Le délire fut considéré comme une exaltation maniaque avec menace de paralysie générale, mais il n’existait aucune gêne des mouvements.

Avant son entrée ici, M. A..... avait été placé une première fois dans une autre maison pour une exaltation semblable qui avait duré trois mois : une seconde fois pour un état apathique qui avait persisté dix-huit mois, et s’était terminé par la convalescence.

Au bout d’un mois de séjour, il était devenu plus tranquille; il avait abandonné

la fabrication des pipes pour colorier de mauvais dessins, qu’il faisait encadrer richement, et mettait ensuite en loterie; il adressait des vers à toutes les personnes de l’établissement, et voulait les envoyer aux journaux. Il se plaignait souvent à moi du tort que je lui faisais en le retenant; c’était par jour une perte de 500 francs qu’il aurait retiré de la vente de ses poésies, de ses dessins, au profit du peuple. Oubliant, un instant après, tout le bien qu’il venait de dire de ceux qu’il appelait ses frères, il s’écriait que le peuple était la réunion d’un tas d’imbéciles auxquels on faisait croire tout ce qu’on voulait, et qu’en le flattant on se mettait à sa tête, on s’emparait des positions. Professant des opinions d’une extrême austérité, il écrivait à des personnages puissants pour leur demander des souscriptions. M. A..... resta environ quatre mois dans cet état; ses discours et ses écrits étaient devenus très-raisonnables ; sa folie consistait dans les actions ; de loin en loin il avait des hésitations très-courtes , mais aucun désordre dans les mouvements. L’exaltation qui était tombée fut remplacée par de l’abattement, de la tristesse ; au lieu de se promener, d’aller et de venir, comme il l’avait fait jusqu’alors, il garda la chambre, disant que sa position était malheureuse, qu’on lui avait brisé sa carrière, et que la mort était préférable à son sort.

L’expression de mélancolie profonde qu’on remarquait sur son visage m’inspira des inquiétudes sur ses projets ; il fut surveillé avec le plus grand soin, son apathie et sa tristesse avaient fait de grands progrès; il ne sortait presque plus de chez lui ; il s’occupait cependant toujours à fabriquer des pipes, à enluminer des dessins et des Heurs qu’il traçait sur le papier ; il répondait peu aux questions qu’on lui adressait, lentement, et hésitant de temps en temps; la démarche ne , présentait rien de particulier.

Huit mois se passèrent ainsi ; M. A.avait beaucoup maigri, il s’affaiblissait,

sans qu’on notât cependant de faiblesse dans les membres inférieurs ; sa parole conservait toujours de la lenteur.

Le quatorzième mois de son séjour, je remarquai un changement dans ses traits; il avait l’air plus gai ; il me reçut mieux qu’il ne l’avait fait pendant sa période d’abattement. Cette amélioration marcha rapidement, et, dans l’espace d’un mois, il avait repris l’usage de la raison, n’avait plus d’hésitation, de lenteur, dans la parole ; ses mouvements étaient naturels, sa conversation convenable ; il ne faisait plus de pipes ni de coloriages. Il écrivit alors aux autorités; un examen eut lieu,

et le médecin préposé pour constater son état mental déclara que M. A.était en

voie de convalescence, et qu’il pouvait être rendu à la liberté. L’arrêté de sortie me fut adressé.

Je ne pouvais que me conformer aux ordres de l’autorité. J’ouvris la porte à M. A.. avec la pensée que le germe de la maladie grave qu’il avait en lui se dé»

clarerait tôt ou tard. M. A., qui semblait avoir le pressentiment de son sort,

me pria de lui conserver sa chambre, et de le nourrir pendant le temps qu’il chercherait un emploi. Quinze jours s’écoulèrent en démarches de sa part, il obtint des promesses, mais il s’aperçut qu’on né faisait rien pour lui. Croyant au mérite de ses poésies, il fut les lire à quelques littérateurs célèbres. Chez l’un d’eux, qui lui dit crûment la vérité , il y eut une scène fâcheuse, on fut obligé de le mettre à la porte. En revenant à la maison, l’exaspération du malade était extrême. Averti de ce qui venait de se passer, je lui annonçai qu’il ne m’était plus possible de lë laisser sortir. La crise fut violente, mais, après quelques jours d’isolement, il reprit ses habitudes premières ; toutes ses idées de talent, de fortune, de confiance en lui-même, étaient revenues; elles avaient été bientôt suivies delà réapparition de l’hésitation, cette fois plus marquée, plus persistante; insensiblement la figuré devint fixe, son exagération de ses talents était toujours plus grande; ainsi il affirmait que ses vers, que ses dessins, étaient parfaits, et que tout ce qu’il faisait et disait était admirable. Celte disposition mentale se maintint pendant près d’un an.

Les changements qui avaient marqué la transition de la première excitation à l’abattement se montrèrent de nouveau vers la fin de l’année 1851. Il retomba dans sa tristesse; l’embarras de la langue se dessina davantage; les mots étaient articulés très-lentement; le regard était morne et sinistre; les mouvements perdirent leur force, le malade trébuchait par moments; on le pinçait sans qu’il parût s’en apercevoir, et il ne serrait plus que médiocrement. M. A. répondait

encore aux questions qu’on lui adressait, mais par monosyllabes; il disait qu’il était mal, se plaignait de tout le monde, ne sortait presque pas de sa chambre, où il travaillait à ses enluminures. Dans les derniers mois de 1852, il ne faisait plus entendre que des sons inintelligibles, et tombait fréquemment. 11 fut obligé de s’aliter, le dévoiement survint; des eschares se manifestèrent, et il expira en novembre 1852, réduit au dernier degré de marasme.

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