OBSERVATION XXXIII
(M. Regnard, interne des hôpitaux. Gazette des hôpitaux, 13 sept. 1S61
Délire aigu a la suite d'une pneumonie; âge critique; vociférations; mouvements couvulsits de la léte et du cou; mon ; œdème et congestion del membranes.
Marguerite M , âgée de 52 ans, concierge, est amenée
le 8 mars 1864 dans le service de M. Baillarger,
Celle femme a été prise, il Y a dix jours, d'une pneumonie pour laquelle elle fut soignée par M. le Dr Besnier. Elle commençai! à aller mieux, quand, quatre jours avant son entrée, celle fut atteinte de délire avec agitation, cris, etc. etc.
Sa santé était habituellement bonne, à part de violentes migraines revenant à peu près tous les mois.
Depuis quelque temps elle souffrait beaucoup aux époques œataméniales : les deux dernières ont manqué ; son père et un tide ses frères sont morts fous. Il paraît qu'elle se préoccupait (outre mesure de l'expropriation prochaine de la maison dans 'laquelle elle est concierge.
'Nous la voyons au moment de son arrivée : elle est dans un rétat d'agitation extrême, s'écrie qu'elle n'est pas folle, qu'elle t'est pauvre, mais heureuse, etc. etc.; puis s'accuse de crimes iimaginaires, demande à genoux qu'on la tue, qu'on la cou- (damne, etc.
La peau est chaude : 100 pulsations. La langue sèche, rouge faux bords. Face vullueuse, congestionnée; les pupilles norimales; les yeux hagards et se convulsant dans toutes les directions.
Le 9, même état général ; on parvient cependant à fixer son ^attention et à lui faire tirer la langue. Elle répète obstinément lia fin des phrases qu'on prononce devant elle.
Le 10, la malade a dormi deux heures. Elle boit avec avidité. (Ou ne perçoit pas de battements aortiques. (11 faut noter l'em- Ibonpoint considérable de la malade.)
Le 11, elle a mangé un peu de potage. Pouls à 96.
Le 12, agitation extrême : la malade hurle deux ou trois îmots qu'elle répèle sans cessejusqu'à épuisement, tout en tournant alternativement, avec rapidité, la tète à droite eià gauche. SSensibilité nulle; pouls petit, à 152.
Ces phénomènes persisteut et s'atténuent peu à peu jusqu'à lia mort, qui arriva le 14 au matin.
Le traitement a consisté eu vésicatoires aux cuisses, pnrgattifs, sulfate de quinine et opium.
Autopsie. L'encéphale pèse 1,139 grammes, dont 1,030 pour Iles hémisphères, qui sont à peu près égaux.
On a pu peser 7.') grammes de sérosité légèrement sanguimolente et provenant des espaces sous-araehuoïdiens, lant de lia convexité que de la base,
L'arachnoïde est légèrement opaque par places et notable, ment épaissie: les gros vaisseaux de la pie-mère sont gorgés de sang et les deux membranes s'enlèvent par larges lambeau» les lacis vascolaires qui tapissent les aufractuosités sont é|ra. lement rouges et congestionnés. Aucune altération apparente de la substance cérébrale, dont la consistance est normale, môme un peu augmentée. Les viscères llioraciques et abdominaux sont sains; un noyau volumineux d'bépatisation rouge existe à la base du poumon gauche.
La manie avec hallucinations paraît être la forme délirante la plus fréquente à la suite des pneumonies et pleurésies. Sur les sept observations, en effet, que nous avons citées, se rencontrent cinq fois le délire maniaque cl une fois le délire aig"U.
Dans la vingt-huitième observation, nous retrouvons encore les hallucinations, accompagnées de mélancolie avec stupeur. Le traitement antiphlog'islique employé énergaquement clans ce cas, en raison de l'appauvrissement du sang' qu'il a pu déterminer, justifierait assez la forme dépressive de ce délire.
Quant h la manie consécutive à la pneumonie, nous ne trouvons dans les faits cités par M. Thore, rien, soil du côté des antécédents, soit dans la marche de l'affection, qui puisse l'expliquer. Toutefois on pourrait à la rigueur (dans la deuxième observation de M. Thore) tenir compte de quelques excès alcooliques.
.Mais, si nous nous reportons à sa première observation , n'est-il pas remarquable de voir les deux invasions de pneumonie, séparées par un an d in-
ervalie, provoquer .ohaque fois à leur suite, alors [ue tout phénomène aigu avait disparu, au mourut de la convalescence, les mêmes accès de manie avec hallucinations? 11 s'est probablement uroduit du côté de l'encéphale quelque manifestation congestive qui a survécu à l'affection aiguë. Via seul pourrait donner l'explication de cette nanie consécutive.
Du reste, si nous rapprochons ces faits de délire aaniaque, du délire aigu, observé par M. Regnard, nous voyons que l'autopsie , dans ce dernier cas, évèle l'existence bien confirmée d'une congestion ■cérébrale, ou du premier deg'ré de la méningite.
5 IV. — Rhumatisme articulaire aigu.
Les accidents cérébraux qui viennent compliquer 3S affections rhumatismales ont été déjà indiqués
une manière générale dans quelques auteurs mciens.
Boerhaave et son élève et commentateur Van wieten, partisans des théories humorales deGalien, i rayaient trop fermement à la doctrine des métastases , pour ne pas avoir remarqué promptement | signalé les migTations du rhumatisme vers les parties internes et notamment vers le cerveau. Le premier, dans un de ses aphorismes (1471), exprime très clairement à ce sujet : « Rhumalismus , excruciare aliquandô cerebrum, pulmone, viscera, polest... »
Sloll (ï), Seudamore (2) et Lorry (3), en font mention dans leurs ouvragées. « Le rhumatisme, dit ce dernier, peut, dans un moment donné, subi! et imprévu de L'âme, prendre la forme de l'apoplexie ou de la phrénesie... »
Mais ces complications cérébrales sont plus particulièrement sig'nalées dans quelques mémoires, insérés dans les recueils périodiques. — La Gazette des hôpitaux (année 1845) rapporte un cas douteux de rhumatisme cérébral observé par M. Hervez de Chégoin.
M. le professeur Bouillaud , dans son traité clinique du rhumatisme, faisait pressentir la possibilité des accidents cérébraux, et sans citer de faits particuliers, en établissant la loi de coïncidence entre le rhumatisme articulaire aig'u et l'inflammation des séreuses viscérales, il préparait, suivant l'heureuse expression de M. Gubler, l'avènement du rhumatisme cérébral.
Los laits de M. Hervez de Chégoin étaient à peu prés oubliés, lorsqu'en 4851, M. Gosset publia l'observation d'un cas observé dans le service de M. Requin (4).
Cotte communication fut l'objet d'un rapport de Valleix (5) et d'une note de M. Bourdon (6). Dès
(1) Sloll, Ratio mettendi, 1779.
(2) Traité de la goutte et du rhumatisme (iraduclion française, 1817).
(3) Lorry, Métastases arlhriiiçœ ab animi affectitur.
(4) Actes de la Société des hôpitaux de Paris; 1852, 2e fascicule, p. 79.
(5) Idem, p. 90.
(6) ArclKgén. de méd., t. II, p. 21 (1853).
lors l'élan était donné. L'observation de M. G.osset, et surtout la note de M. Bourdon, furent le point de départ des travaux nombreux qui se sont succédé depuis, et ont jeté une vive lumière sur cette question jusque-là si obscure. — En 1853, M. Vig'ia (1), ayant observé clans le cours d'une seule année six cas de rhumatisme cérébral, publia un travail important sur ce sujet ; considérant les formes variées sous lesquelles se sont présentés les accidents cérébraux, dans les cas qui lui sont personnels et ceux déjà connus, il admet trois formes qui correspondent : la première, au délire sympathique des maladies aiguës; la deuxième, à la méningite ; la troisième, à l'apoplexie (forme apoplectique de Stoll). A ces trois formes, M. Gubler, dans un travail publié en 1857, à l'exemple de Boerhaave et de Van Swieten, en ajoute une quatrième, la moins grave de toutes , et qu'il propose d'appeler céphalée rhumatismale.
M. Thore (2), en 1856, avait déjà cité une observation très - détaillée de rhumatisme articulaire compliqué de délire.
Les recueils scientifiques publiés dans le courant de l'année 1858 contiennent un grand nombre de faits semblables. Nous y trouvons un fait observé par M. Lebert, et deux pris dans le service de .M. Tardieu et publiés par deux de ses élèves.
(1) Arch. gên. de méd., t. Il, p. 21 (18.53). (->) Gazette des hôpitaux (1856).
Mais, parmi les (ails observés jusqu'ici, et établissant positivement la relation du rhumatisme avec l'aliénation mentale , nous ne remarquons inscrits clans les annales de la science que celui de M. Mesmet et surtout le cas intéressant rapporté par M. Délioux, professeur de médecine navale , cas dans lequel le délire est tout à fait consécutif à la maladie.
Nous citons à leur suite une observation non moins intéressante, semblable à celle de M. Délioux, et qui nous est propre.