PREMIERE CLASSE LES INDIFFÉRENTS
Dominus de eœlo prospexit super filios hominum, ut videat si est intelligens, aut requirens Deum.
Le Seigneur, du haut des cieux, a jeté ses regards sur les enfants des hommes, pour voir s'il y en a de sages et qui cherchent Dieu. (Ps. xni, 2.)
Jusqu'à présent nous n'avons encore étudié cette triste maladie, et les caraclères de la folie que dans la vie des incroyants, ou des incrédules, ennemis de la foi catholique, hélas ! et nous avons vu que trop souvent les enfants de lumière se ressentaient du même délire. Nous avons demandé à Dieu qui connaît nos ignorances de nous les pardonner et de nous guérir... Tu sois insipientiam meam. . . et ignorantias meas.. . (Ps.) Mais il est temps de poursuivre plus avant les recherches, et d'entrer plus sérieusement dans une étude si
importante pour nous. Nous allons désormais examiner la conduite de ceux qui se disent croyants, Chrétiens; et nous trouverons encore parmi ces hommes un nombre infini de fous : Stultorum wfinitmt est numerus. — Oui, je l'ai dit, ce monde ressemble à un asile immense d'aliénés ; il nous resle encore une foule de galeries à parcourir, et bien des classes à étudier. — La première catégorie, et sans contredit la plus nombreuse, est celle des indifférents.
Après la folie de l'incrédulité, il n'y en a point de plus triste et de plus commune que celle de l'indifférence, qui n'est pas autre chose qu'une sorte de maladie ou plutôt de mort de toutes les plus nobles facultés de l'homme; je veux dire la mort de son intelligence et de son cœur: Mortuusa corde. (Ps. xxx, 15.) C'est l'insouciance, l'insensibilité pour tout ce qui est de Dieu, ou bien le mépris, l'abandon de tout ce qui est éternel. On peut signaler dans ce cas une double folie : l'une qui affecte l'esprit humain, il ne comprend plus, il ne voit plus; et l'autre qui affecte le cœur, il n'est plus capable de sentir, ni d'aimer : c'est donc une de ces maladies que les hommes de science appellent idiotisme ou crélinisme. — Ces pauvres insensés ressemblent aux crétins, aux idiots : il n'y a rien de plus insouciant en effet, de plus indifférent que ces êtres dégradés et déchus de l'humanité, rien de plus triste que cet état. La vue de leurs traits émoussés, de leurs regards stupidement arrêtés ou vaguement mobiles, suffit pour flétrir le cœur et assombrir l'âme.
Il y a deux sortes d'indifférence, l'une de système, c'est l'indifférence spéculative ou de principe, et l'autre qu'on appelle ordinairement indifférence pratique, ou de ceux qui, sans cesser de croire, vivent comme s'ils ne croyaient pas, comme s'ils avaient les principes insensés du système. Je vais prouver que ce sont des fous, lous des fous; et je ne sais môme s'il n'est pas plus difficile de guérir ceux de la seconde espèce.
I. L'indifférence systématique ou spéculative est une véritable folie. Pour le prouver, il suffira de montrer que ce crime est rationnellement impossible, ou autrement que ce système est formellement opposé à la raison humaine, en contradiction manifeste avec toutes les puissances et la nature même de notre âme. Pourquoi? Parce qu'il faudrait pour être vraiment et systématiquement indifférent en religion, il faudrait, dis-je, renoncer absolument à sa raison et à son cœur * à sa raison, parce qu'il y a trop de lumière dans les vérités de la religion pour ne pas voir; et a son cœur, parce qu'il y a dans ces vérités trop de crainte et trop d'amour, pour ne pas en être louché.
Et d'abord l'indifférence répugne à la raison, parce qu'il y a bien trop de lumières. Nous en sommes tout environnés; et il est impossible de se dérober à ce divin éclat de la vérité. Ses splendeurs immortelles sont en nous et hors de nous, comme Dieu même, qui habite en notre sein, et qui vit cependant au plus haut des cieux qu'il remplit avec toute la terre de l'immensité de son être. Car Dieu, c'est la vérité, dit l'Écriture,
Deus veritas est. Or, je le demande, comment l'intelligence de l'homme, qui n'a et ne peut avoir d'autre nourriture, d'autre vie que la lumière même de la vérité, pourrait-elle, sans renoncer à sa nature, à sa noble essence, demeurer insensible et indifférente au milieu de ces torrents de lumière qui la pénètrent et l'investissent de toutes parts? Si elle ne voit pas, notre âme, elle s'agite, elle cherche partout avec impatience; si elle a trouvé, elle contemple, elle embrasse avec amour, elle possède avec bonheur. Mais demeurer dans le repos, dans l'indifférence, loin de la lumière, et surtout en présence de la vérité, c'est impossible, encore une fois, et le prétendre, c'est vouloir renoncer à la raison, dont pourtant nous sommes si fiers et si jaloux! Efforts malheureux sans doute, mais inutiles après tout, désirs honteux, mais toujours impuissants! Car, enfin, comment espérer de pouvoir jamais repousser ou éteindre celte divine clarté, qui est en nous dès le commencement, et que nous appelons pour cela même, une loi essentielle des natures intelligentes, je veux dire cette pensée nécessaire d'un être nécessaire et au-dessus de l'homme, d'un être infiniment grand, infiniment parfait, d'un être tout-puissant et éternel, la pensée immuable de Dieu enfin, trait sacré, rayon sublime de la lumière céleste et qui éclaire tout esprit venant en ce monde, parce qu'en créant l'àme, le Seigneur y laisse tomber un regard de ses yeux et un souffle de sa bouche sainte: llluminet vultum snmn super nos (Ps. lxvi, 2), dit le Prophète. Or une fois
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que l'homme a conçu cette flamme immortelle, il ne saurait, quoi qu'il fasse, l'étouffer ni l'éteindre. — Voyez au contraire comme aussitôt que, dégagée de ses liens et libre de ses premières entraves, cette âme commence à chercher ce qu'elle désire naturellement, voyez comme elle se porte vers cette lumière, comme elle s'agite jusqu'à ce qu'on lui parle de celte vérité, comme elle s'ouvre et se dilate, pour ainsi dire, comme elle vit enfin, sitôt qu'elle apprend à connaître ce Dieu que déjà elle possède et qui l'anime ! — Vous vous rappelez sans doute ces premiers transports de votre àme pure et innocente; et il n'y avait pas alors d'indifférence possible pour vous! Mais bientôt, hélas! sont venues des passions malheureuses, des soins misérables, des vanités, des mensonges et des scandales qui ont arrêté ce beau mouvement, cet élan du cœur vers son Dieu ; le souffle impur des passions a presque éteint cette lumière sacrée : votre âme elle-même embarrassée peut-être, mais surtout effrayée, tourmentée de cette flamme importune au vice, a voulu l'étouffer dans la boue.... Mais c'était en vain, elle n'a pu même l'oublier; elle reportait toujours en haut un regard impatient, parce que son intelligence essentiellement active, ne peut trouver hors de Dieu que ténèbres et mensonges, et qu'elle est faite pour la lumière et la vérité. Plus elle fera d'efforts pour éteindre ce divin flambeau, plus son éclat souvent en deviendra vif et animé. On a beau se jeter au milieu des embarras et des affaires du monde, se plonger dans la fange de
ses plaisirs, se précipiter dans le torrent de toutes ses passions, on ne pourra jamais anéantir celte flamme du ciel. Un instant peut-être elle disparaîtra cachée dans la nuit des orages et puis tout à coup, plus vive, plus rapide que l'éclair et plus épouvantable aussi, car elle est suivie d'une voix plus forte que le tonnerre, elle reparait, elle éclate au milieu de ces ténèbres volontaires, et l'àme se dit, environnée de ces feux : Où suis-je donc? ô mon Dieu, où êtes-vous? et que cherchai-je loin de vous? Elle détourne aussitôt ses yeux effrayés ou humides de larmes, mais elle a vu !.. et elle ne peut plus être indifférente à cette vérité intime, profonde, essentielle, à la pensée de Dieu qui l'a créée, et qui ne l'a créée que pour lui. Il lui faut nécessairement aimer ou haïr cette vérité, ce Dieu qu'il lui faut nécessairement chercher et voir, et rien ne ressemble moins à l'indifférence que l'amour ou la crainte!
Cette preuve paraîtra plus évidente encore, si nous l'appliquons aux lumières qui sont hors de nous et qui environnant l'àme intelligente et, la pressant, pour ainsi dire, de toutes parts, ne lui permettront jamais de fermer les yeux à la vérité. En effet, le Dieu créateur se montre partout à l'homme clans ce monde visible; nous le rencontrons à chaque pas, et comme nous ne pouvons nous soustraire à son regard infini, soit que nous plongions dans les abîmes, soit que nous nous élevions dans les hauteurs des cieux, ainsi faut-il le voir lui-même, soit que nous considérions le ciel, soit que nous abaissions nos regards sur la terre. 11 y est, il est
partout; partout brille sa lumière essentielle de vérité. Où parait-elle plus éclatante que dans l'astre du jour, c'est le tabernacle de sa divinité : la sole posuit tabernaculum suum. (Ps. xvm, 16.) Il va couvrir cette tente du voile de la nuit, nous ne verrons plus ses feux, mais aussitôt les étoiles viendront à son ordre pour nous le montrer encore dans son immensité : la terre ellemême réfléchit aussi pour nous quelques rayons de sa puissance et de sa grandeur, quelques traits de sa gloire ; on le voit dans les abîmes des mers profondes, sur la cime des monts et dans la riche parure des fleurs au printemps. L'homme voit cette Lumière, l'homme entend ce langage ; son «âme ne peut rester insensible, indifférente ; il faut qu'elle mêle sa voix à celle de la nature entière, ou pour louer son auteur, ou pour le blasphémer.
Mais voici quelque chose de bien plus fort contre le vœu de l'homme insensé qui travaillerait à devenir indifférent : touché de la misère de ses créatures tombées, et voyant de quelles épaisses ténèbres nous étions parvenus à nous envelopper dans l'ombre de la mort, ce grand Dieu a daigné descendre de son trône immortel ; la lumière a brillé au milieu de la nuit, le Verbe lui-môme s'est montré à la terre, il y a paru plein de grâce et de vérité : sa parole a été comme un feu sacré qu'il est venu jeter dans le monde, et il veut que celte flamme prenne partout. Vous ne pourrez vous y soustraire, malheureux, et comment, environnés de ces traits éblouissants d'une clarté si pure, votre âme
pourrait-elle demeurer indifférente? Vous comprenez que c'est de la Révélation que je parle maintenant, fait divin, fait éclatant de lumière et que tout rappelle au souvenir de l'homme, qui n'a pas perdu la raison.
Et qui donc pourrait être assez aveugle pour ne pas voir cette religion de Jésus-Christ partout établie, partout reconnue, partout combattue, partout triomphante? Assez aveugle pour ne pas voir l'Église de Jésus-Christ, ses temples et ses autels, ses ministres, ses enfants et ses ennemis même? Et qui pourrait être assez ignorant pour n'avoir pas entendu parler, quelquefois au moins, des dogmes sacrés qu'elle enseigne aux hommes, et des lois saintes qu'elle nous donne, et de la morale toute céleste que ses enfants ne cessent de pratiquer avec gloire?. Et qui pourrait être assez ignorant pour ne pas savoir comment cette Eglise de Jésus-Christ a été fondée, par quels combats et par quels triomphes elle a marché jusqu'à nos jours! Et qui pourrait être assez stupide pour ne pas comprendre qu'il a fallu bien des miracles à tant de témoins ou de martyrs de Jésus- Christ, et que tous ces martyrs sont déjà un des plus grands et des plus éclatants miracles de la droite du Très-Haut? Et qui dès lors serait assez stupide pour ne pas comprendre que cette œuvre est toute de Dieu, et que l'homme ne saurait être pour rien dans une merveille qui surpasse tout pouvoir humain et toutes les pensées de la terre? Qui pourrait croire enfin que Jésus-Christ, dont le nom retentit partout, n'est qu'un imposteur? Qui pourrait croire vaines et ridicules les
menaces qu'il fait au crime, vaines et trompeuses les promesses qu'il fait à la vertu, les espérances qu'il donne à ses enfants? Qui pourrait être assez hardi pour dire que tous ses disciples sont des insensés, que tout le monde chrétien est dans Terreur ou le délire? Mais qui peut se moquer de tout cela ? demeurer indifférent à tout cela? Personne, je Je dis, personne de raisonnable, et voilà pourquoi j'affirme qu'il n'y a pas plus d'indifférents que d'incrédules et de vrais athées; je prétends que c'est impossible, vous n'en avez pas vu, ou c'étaient des fous... Ce crime est impossible autrement... Il faudrait cesser de vouloir la vérité; et l'intelligence ne peut vouloir que la vérité; il faudrait cesser de voir la lumière, et vous êtes dans la lumière même qui vous montre Dieu : In lumine tuo videbimus lumen. (Ps. xxxv, 10.)
Vous pourrez donc bien rencontrer des ennemis de la vérité et de la lumière. Hélas ! il n'y en a que trop, il faut le dire avec larmes, comme l'Apôtre, mais des indifférents, il n'y en a pas, non, il n'y en a pas, ou, encore une fois, ce sont des fous. Et quand j'entends un homme qui se vante de l'être et qui dit : Qu'importe qu'il y ait un Dieu, que j'aie une âme ou non, immortelle ou non, qu'il y ait une religion naturelle ou révélée, une Eglise catholique ou protestante? Qu'importe? Je vous déclare que je ne crois pas h cette parole d'insouciance et d'apparente insensibilité, à celte indifférence prétendue; mais je m'imagine entendre un lâche qui déguise sa peur, comme il peut, ou bien
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un cruel ennemi qui cache sa haine profonde et sa fureur, pour porter plus sûrement un coup de mort. C'est ainsi, dis-je, que le haineux Caïn, un jour, interrogé par le Seigneur où était son frère, répondait froidement et avec un air d'indifférence : « Je n'en sais rien ; est-ce que je suis chargé d'Abel ? je ne m'occupe pas de lui. » Num custos fratrismei stim ego? (Gen., îv, 9.) Et le monstre pourtant devait bien penser à son frère, il savait bien où il était, il venait de lui donner la mort, il élail couvert de son sang!... Eh bien! tel est l'homme qui se dit indifférent par rapport à son éternité, à son Dieu, à la religion. Est-ce que je songe à tout cela? dit-il, quand on le prie d'avoir pitié de son âme ; je n'ai pas le temps d'y penser ; il le dit et dans son cœur il voudrait qu'il n'y eût pas de Dieu, il voudrait pouvoir l'anéantir; et, pour son âme souvent, il est réduit à désirer le néant, le sort de la brute, sans espérance, sans immortalité. 0 mon Dieu ! n'est-ce pas la vérité même que je dis? Mais pourquoi donc cette haine de la lumière dans une intelligence qui est faite pour la vérité? Ah ! c'est que ces hommes l'ont abandonnée, c'est qu'ils l'ont trahie, et que, par conséquent, celte lumière et celle vérité les condamne. Chaque rayon qui, partant du ciel, vient donner sur leur cœur découvre devant eux l'abîme dans lequel ils se plongent, les force devoir ce qu'ils ont perdu et soulève en eux un sentiment do honte et de désespoir. Ainsi le malheureux qui, sur un lit de douleur, voit venir la triste nuit de la mort prèle à l'envelopper pour toujours de son ombre, jette un
dernier regard sur le ciel, ouvre pour la dernière lois les yeux à la douce lumière du jour; il l'a vue, liélns! el il pousse un soupir profond en songeant qu'elle va s'éteindre, qu'il ne la verra plus jamais :
Qmcsivit cœlo lucem, ingemuitque reporta ;
qu'il me soit permis de citer celle parole du poêle païen, qui rend si bien loule ma pensée. Mais est-ce donc là de l'indifférence? Non, mille fois non ! et, je le répète, c'est ainsi que tout souvenir de religion réveillera dans l'âme de ces hommes un sentiment de regret ou de haine, leur fera pousser un cri de rage, ou leur arrachera une plainte amère, un triste et long gémissement du cœur, ingemuitque reperla.
El maintenant je suis tout naturellement amené par ces pensées à prouver que, pour être indifférent, il faudrait renoncer à celte autre puissance de l'âme qui aime et qui sent; en un mot, il faudrait renoncera son cœur, parce qu'il y a, dans ces vérités proposées à l'intelligence, trop de crainte et trop d'amour pour qu'on puisse y demeurer insensible.
Le cœur de l'homme est fait pour aimer, comme son intelligence est faite pour voir; le cœur aime le bien, comme l'intelligence cherche le vrai ; et il est aussi impossible à ce cœur avide et toujours agité de rester indifférent a l'aspect du bien ou du mal, qu'à notre intelligence à la vue des ténèbres ou de la lumière. Il faut qu'il aime ou qu'il craigne, qu'il s'approche ou qu'il fuie, qu'il se resserre ou se dilate. Pour lui, l'indifférence serait la mort. Ces principes incontestables
posés et bien compris, pourriez-vous concevoir l'indifférence du cœur en matière de religion? Est-ce que les vérités qu'elle enseigne sont stériles et sans conséquences? Ne sont-elles pas, en un mot, pleines de terreur et pleines d'amour?...
Commençons par ce sentiment nécessaire de la crainte. Il s'élève en nous avec la pensée de Dieu, tel que nous le font connaître les lumières de la simple raison et les lumières encore plus vives de la foi. La raison d'abord nous montre un Dieu infiniment grand, infiniment juste. Grand, il exige l'hommage de sa créature; souverainement juste, il lui réservera sans doute des châtiments proportionnés à son crime, s'il la trouve orgueilleuse et rebelle. A cette conséquence inévitable, l'àme est saisie d'épouvante, et d'autant plus qu'elle se sent faite pour l'immortalité. Il attend, se dira-t-elle tout alarmée, il attend, ce grand Dieu, qui m'a vue; il est patient, mais c'est qu'il est éternel, et elle n'a pas la force de rester indifférente à la pensée de cette éternité de supplice; elle croit et elle tremble.
Ajoutez que ce Dieu puissant, qui a dû mettre une sanction à sa loi sainte, et qui lui a réellement donné celte sanction inviolable de l'éternité, a voulu encore qu'elle trouvât, même ici-bas et dans la vie du temps, une autre sanction à laquelle il est impossible aussi de se soustraire : je veux dire le remords, qui éclate dans le cœur aussitôt qu'il s'est écarté de la roule du devoir, de ce qu'exigeait de lui cette lumière natu-
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relie et sacrée de la raison ou de la eonscience. Jl s'élève donc en nous un cri puissant et terrible, c'est une voix de témoin ou d'accusateur, déjuge même et de bourreau : Ipsa testis, ipsa judex, ipsa tortor, dit un saint Père. C'est une vraie condamnation, une sentence et un commencement de supplice ; on ne peut l'éviter, l'âme ne peut être indifférente à ce reproche, à cette torture. Ne croyez pas ceux qui disent qu'ils n'ont pas de remords ; Dieu est trop bon et trop juste, et il frappe à la porte de ces cœurs, qu'il aime toujours, malgré tant d'ingratitudes ; il y jette des flèches aiguës, il y plonge son glaive acéré, il y fait des blessures profondes ; et voilà pour tout pécheur, pour ces indifférents prétendus une première cause de larmes et de crainte, la menace d'une peine éternelle, sanction de la loi divine, et le remords, sanction présente de cette même loi. Voilà ce qui nous empêche de croire à leur indifférence, à moins qu'ils ne soient fous.
Mais que dire des terreurs dont la parole révélée vient environner l'âme coupable, et de toutes les malédictions qui pèsent sur un cœur rebelle? Je veux parler ici des grandes menaces que le Seigneur a faites et qu'il est impossible d'ignorer, d'oublier ou de mépriser. La mort d'abord, la mort, qui doit surprendre les indifférents comme les autres, au moment où ils y penseront le moins. Comment oublier la mort? elle est partout, en nous aussi et hors de nous ; elle frappe chaque jour à nos côtés, aujourd'hui à la porte de votre voisin, et demain à la vôtre! Ne la voyez-vous pas
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venir? Oh! qu'elle est terrible la mort au pécheur indifférent ! que son souvenir est amer! Mais peut-être que je me trompe; il y a des insensés qui ont dit : Qu'importe la mort? Ajouteront-ils donc : Le ciel ou l'enfer, qu'importe? Une éternité de supplices ou le néant, qu'importe?... Ah! l'indifférence n'ira pas jusque-là, et si elle tenait ce langage impie, croyez qu'elle ne sera pas longtemps aussi audacieuse : elle ne se soutiendra pas au jugement de ce grand Dieu qui l'attend, ni dans les abîmes qui s'ouvrent déjà, ni dans l'éternité qui va l'engloutir. L'homme qui croit à Dieu, à l'enfer, à l'éternité, et c'est à cet homme que je parle, il faut qu'il tremble à la pensée de la mort ; et il est bien obligé d'y penser quelquefois, quand , par exemple, elle vient si près de lui, qu'elle semble le toucher en passant. Elle ne peut frapper de victimes tant soit peu marquantes dans la cité, qu'il n'en soit officiellement informé; il ne peut sortir sans rencontrer des convois dans la rue, ou des hommes que la mort a plongés dans le deuil, et d'autres qu'elle a enrichis. 11 y pense donc malgré lui ; mais, an souvenir de la mort se rattache nécessairement celui de l'enfer et de l'éternité, et ces pensées sont toujours pleines de terreurs et d'incertitudes. . . Ajoutez encore tant d'autres occasions auxquelles il ne peut échapper, et qui le reportent sans cesse vers ces idées sombres et lugubres. Tout ce qui parle de Dieu réveille cette âme et l'agile, la vue d'un prêtre ou d'une église suffit. La piière d'un pauvre, qu'on aura demandée à cette intention, percera
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les nues et attirera sur ce cœur infidèle des grâces nouvelles de lumière et de remords. Enfin, et par-dessus tout, la miséricorde du Seigneur, qui aime ses créatures et ne les abandonne jamais, ne réveillera-t-elle pas clans cette âme des pensées qui troublent sa fausse paix, ou plutôt qui rendent impossible pour elle cet état d'indifférence et de mort, qui, de toutes les vengeances de Dieu, serait la plus épouvantable? — Je le répète donc, ne croyez pas à l'indifférence, l'homme ne peut être si méchant, et Dieu surtout est trop bon ; il a trop d'amour.
Il a trop d'amour! quelle parole et quelle preuve pour un cœur ! Oui, Dieu est trop bon pour que l'on puisse être indifférent! Notre cœur n'est-il pas fait pour aimer? et il ne peut aimer que ce qui est beau et ce qui est bon. Mais la beauté, la bonté, la gloire ne se trouvent qu'en Dieu; Dieu seul peut le ravir, le captiver et le remplir. Ce pauvre cœur de l'homme, il l'éprouve chaque jour, ne peut aimer assez ici-bas ; rien de ce qu'il voit sur la terre ne saurait combler ce besoin qu'il a d'aimer, car ce besoin est infini : il cherche donc partout, il se jette sur tout ce qu'il rencontre, et toujours il est trompé dans son plus cher désir cl dans ses espérances de pouvoir aimer enfin comme il veut ! Et puis il voudrait aussi être aimé comme il aime, infiniment, et il ne trouve pas, il ne peut espérer longtemps du moins pouvoir trouver cet amour dans tout ce qui l'environne. Alors, toute inquiète, l'âme s'élève au-dessus de ce monde et se porte vers Dieu qui l'a
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créée; elle le voit seul infiniment beau; infiniment grand, infiniment bon ! ... Ah ! le voilà, se dit-elle avec transport, celui qu'il faut que j'aime; c'est mon Dieu ! . . . 11 m'a tant aimée aussi. . . c'est lui qui a fait mon cœur, lui qui m'a tout donné; c'est lui qui pour moi a créé le ciel et la terre ; le ciel avec ses lumières, la terre avec ses fleurs! C'est mon Dieu, c'est mon père... c'est lui que je dois aimer. — Voilà le cri naturel du cœur humain, le mouvement nécessaire qui lui a été imprimé dès le commencement... Et dites-moi, pourriez-vous concevoir l'indifférence au cœur d'Adam, au moment où il sortit plein de grâce et de majesté des mains de son Créateur ?
Que serait-ce donc si je pouvais indiquer ici la plus solennelle de toutes les preuves, et rappeler ce que la foi nous révèle de l'amour de ce Dieu, les mystères mêmes et les inventions de son infinie charité !... Je voudrais mener à Bethléem cet homme ingrat, au cœur indifférent. .. Ne sera-t-il pas touché des larmes de ce petit enfant de la crèche? pourra-t-il voir son Dieu sur la paille sans l'aimer ?. . . Je voudrais le conduire au Calvaire... Restera-t-il insensible au cri de mort que son Dieu jetle sur la croix? N'aura-t-il pas une larme à mêler à son sang' qui coule, et qui coule par amour!... Je voudrais le mettre au pied d'un autel seulement et près d'un tabernacle sacré. Sera-t il donc encore indifférent à cette dernière preuve d'amour, et le feu que Jésus-Christ est venu jeter partout, ne pourra-t-il enfin prendre au cœur de cet homme?
— Sic nos amantem quis posset non redamare? Je le dis avec vérité, il est impossible de demeurer dans l'indifférence, quand on sait toutes ces choses... et il est impossible de les ignorer, de les oublier même. Tout rappelle ces grands mystères d'amour au cœur infidèle de l'homme qui travaillerait h l'indifférence?. . . Dans quelles affreuses solitudes pourrait-il jamais se réfugier, où il ne trouve au moins une croix ! ... Il y en a partout! Il ne peut faire un pas dans la cité sans voir une église, et s'il y entre, quels coups seront frappés à son cœur ! ïl verra la victime d'amour qui est son Dieu ! Pourra-l-il s'empêcher de verser des larmes, en contemplant des enfants couronnés d'innocence qui s'unissent pour la première fois à ce Dieu Sauveur ! Oh! souvenir plein de douceur, ô jour le plus beau de nos jours !.. . qui me rendra cette innocence et ce bonheur, et mon Dieu et mon amour?... Que je suis malheureux de ne plus aimer ! . . . mais aussi que je suis coupable ! . . . Mon Dieu n'a pas changé, il m'aimerait encore, c'est moi qui l'ai oublié, ingrat ! Et ses yeux s'empliront de larmes... Encore une fois, c'est impossible d'être indifférent, il faudrait n'avoir plus d'âme, être sans cœur ; Mortum a corde.
Mais quoi donc, direz-vous, est-ce qu'on veut nous prouver ici qu'il n'y a pas d'indifférents du tout, et que tous aiment Dieu? — Non certainement, cette parole ne serait pas vraie, et je vais bien tout à l'heure dire qu'il y a des indifférents pratiques ; mais je soutiens en ce moment qu'à moins d'être fou, on ne peut
être vraiment indifférent de système ou d'esprit. En religion, ou l'on aime ou l'on craint; tranchons le mot: ou l'on aime ou l'on hait. L'amour ou la haine, voilà les deux sentiments que produit la foi dans l'âme, l'indifférence, jamais! Donc, et il ne faut pas reculer devant celle conséquence déjà indiquée, donc lous ceux qui veulent être indifférents n'aiment pas ; eh Lien, c'est la crainte ou la haine qui sont dans leur cœur. Vous en serez bientôt convaincu, si vous voulez y faire attention. C'est d'abord un soin étonnant pour tâcher d'éloigner d'eux tout souvenir de religion... ou bien c'est une parole de sarcasme et de blasphème que vous surprendrez sur leurs lèvres. On voit que la vérité les blesse ; ils ne la peuvent souffrir. Us voudraient bien faire disparaître, anéantir tout ce que nous avons appelé sujet de crainte ou motif d'amour ; mais c'est impossible. La mort, par exemple, comment la faire disparaître entièrement ? On peut bien la dissimuler un peu, emporterai! plus vite et enterrer bien loin ceux qu'elle a frappés; mais la tenir si cachée dans le monde qu'on ne la voie plus, l'exiler et la bannir elle-même, jamais on ne le pourra. 11 en faut dire autant de la Croix de Jésus-Christ ; on peut bien en faire tomber quelquesunes, sans doufe ; il n'y en aura pas dons la maison qu'habitent les indifférents prétendus, je le veux bien, mais pourront-ils les abattre toutes des hauts lieux où les éleva la piété de nos pères? pourront-ils l'arracher des mains de tant de pauvres qu'elle console ? Jamais ! et la croix demeurera debout pour le supplice de ceux
qui ne veulent pas aimer, comme pour la houle de ceux qui ne veulent pas croire.
Et cependant, vous me répondrez peut-être encore, qu'il y a de vrais indifférents; c'est certain, direz-vous, j'en ai vus, j'en connais. J'ai quelque peine à le croire encore, mais enfin... peut-être même, que lisant celle page, un homme dira : Eh bien ! moi, pourtant, je suis indifférent, et dans la force du terme ; je suis sans amour comme sans crainte et sans haine, je me moque de toutes ces vérités-là, de toutes les religions, et je n'ai pas de remords ; la mort ne me fait pas peur, l'enfer non plus, ni l'éternité. Je passe auprès d'une croix, j'entre dans une église, cela ne me fait rien. — Ah ! malheureux! c'est assez, taisez-vous!... Je vois bien que vous n'êtes pas fou, vous, mais vous êtes mort ; vous êtes au fond de l'abîme et votre cœur gâté n'est plus que de la cendre impure: Cinis est enim cor ejusl (Sap., xv, 10) .Voyez un cadavre : il n'y a pas d'indifférence plus grande; il ne sent rien, pas même la pourriture qui le consume, ni les vers qui le dévorent... Ah ! je ne parlerai pas plus longtemps à cet homme de la mort, Mortuus a corde, mais qu'il me soit au moins permis de le plaindre, d'arroser sa tombe de mes larmes et de prier pour son âme, ■. . prier le Dieu infiniment bon, et qui rappelle les morts cà la vie ! — Je l'avais donc bien dit: l'indifférence c'est une folie ou la mort .. Mortuus a corde, et voilà pour l'indifférence systématique ou spéculative.
iU FOLIE DES CHOYANTS.
II. Maintenant je no dirai qu'un mol de l'indifférence pratique ; assurément il y a beaucoup d'hommes, beaucoup de chrétiens même qui vivent dans cet état, comme s'ils ne croyaient rien de tout ce que nous avons dit, et qui, à force de se répéter ce mot fatal: Qu'importe! finissent .par y habituer tellement leur âme qu'ils peuvent se persuader qu'ils sont vraiment indifférents, comme l'athée qui, répétant sans cesse dans sa folie le blasphème : Dieu n'est pas, parvient à s'imaginer qu'il ne croit plus à Dieu, et vit comme s'il n'y en avait réellement pas. Mais c'est une folie, une folie encore plus triste que celle qui ne frapperait que l'esprit de ces infortunés. Car ce n'est plus seulement un malheur, c'est un crime; ce délire étant volontaire est bien plus affreux et plus coupable. — Malheureux! vous avez vu et vous vous obstinez à fermer les yeux ! Vous avez vu la lumière et vous ne voulez plus voir ! . . . Vous savez bien qu'il y a un Dieu juste et bon, que vous avez une âme, et une âme immortelle, vous croyez à l'éternité et vous vivez sans penser à ce Dieu ; vous ne lui parlez jamais, vous ne l'invoquez plus, et vous ne faites rien pour votre âme, vous ne songez pas à votre éternité ! Mais c'est une folie inconcevable : qu'importe, dites-vous, mon Dieu, mon âme, mon éternité, qu'importe!... plus tard, nous verrons!... et en attendant toutes vos pensées sont au monde et à ses plaisirs ; vous ne vous occupez que des intérêts de la terre, vous ne songez qu'aux affaires du temps... Mais il y a dans cette conduite un défaut absolu de réflexion, une im-
prévoyance incroyable, une inconséquence inouïe, une confusion d'idées que l'on ne trouve jamais que dans la maladie ; c'est une folie véritable, encore une fois. Réfléchissez donc un instant et vous comprendrez, j'espère. Et en effet, que vous pensiez à Dieu ou que vous n'y pensiez pas, il n'en est pas moins vrai et certain qu'il est, et que c'est de lui que vous avez reçu la vie, et qu'il vous attend à la mort pour vous juger, pour vous condamner, si vous avez été rebelle à sa loi. Que vous pensiez ou non à votre âme, vous en avez une pourtant, et si vous la perdez ! . . . Que vous pensiez ou non à votre éternité, elle approche cependant et vous allez bientôt la voir commencer, vous allez y entrer : mais si vous entrez par la porte des abîmes, quel malheur!... et en attendant vivre dans l'indifférence!... borner tout à cette vie de cinquante ou soixante ans ! . . . ne s'occuper que de ce corps de boue ! . . . C'est une folie, mais de toutes les folies, c'est la plus terrible et la plus malheureuse, la plus criminelle !
Or, il peut être important d'apprendre comment cette maladie s'empare d'une âme, et défaire connaître les signes et symptômes de ce mal, qui flétrit quelquefois les plus belles intelligences et dévore les plus nobles cœurs. D'abord ce sont les illusions du monde qui séduisent la jeunesse ; la vanité, les plaisirs, les vains spectacles qui peu à peu la détachent et la dégoûtent même des charmes de la vertu et du bonheur de l'innocence. Bientôt on néglige la prière, on s'éloigne des sacrements ; on se lasse, on se décourage, on se déses-
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père. Il ne reste plus qu'un vague souvenir du Dieu qu'on avait aimé, et puis ce n'est plus qu'un remords qu'on s'efforce d'étouffer. On commence à devenir indifférent.
D'autres ont été conduits à ce triste état de délire par la préoccupation incessante des affaires, par les soucis, les inquiétudes excessives d'intérêts matériels, qui ont comme absorbé toutes les forces de leur esprit. Il ne leur reste plus de pensées possibles pour les choses éternelles, ils n'ont plus le temps de travailler à leur salut, ils n'ont plus même le sentiment de la foi, ni le goût de la piété; ils s'ennuient auprès de Dieu, ils l'abandonnent sans regrets. C'est de l'indifférence.
Mais le caractère principal de ce genre de folie, c'est que, si on ne se hâte de traiter la maladie avec énergie, elle peut devenir en peu de temps terrible et une des plus incurables, parce que l'âme qui en est frappée devient réellement comme insensible et insouciante à tout. J'aimerais mieux un fou à lier, qui se débat et qui crie dans sa fureur impuissante, que ces malades affectés d'une sorte de léthargie, et que rien ne peut réveiller de ce long assoupissement. On dirait qu'ils ont perdu absolument le sens religieux, et on en a vu qui sont restés dans ce triste état jusqu'à la mort... Sans doute cela est rare, et tous les fous, ceux surtout dont j'ai parlé dans ce traité, reviennent ordinairement à la raison avant de mourir; mais les indifférents semblent taire une exception à cette règle des miséricordes célestes, et il y en a qui sont morts dans cet état déplo-
rable, sans crainte comme sans espérance. Pauvres idiots, pour me servir de cette expression de la science médicale, ils entraient dans leur éternité, sans savoir où ils allaient, sans s'inquiéter, semblables à ces insensés, aux vrais crétins, qui se laissent mener comme on veul el où l'on veut, et qui n'ont pas même l'idée de demander où ils vont à ceux qui les gardent.
Mais, u mon Dieu ! à peine ils auront mis le pied sur la rive de leur éternité, qu'ils seront plongés dans le plus affreux désespoir... et alors quel réveil pour ces âmes malheureuses, et quels regrets amers ! ... Ah ! c'est que dans l'éternité il n'y a plus d'indifférence possible, même pour un jour... Il faudra absolument aimer à jamais, ou haïr pour toujours; et à la vue de ce grand Dieu qui les maudira, à la vue du trône et de la couronne qu'ils vont perdre pour l'éternité, ces malheureux ne diront plus: Qu'importe, qu'importe! mais avec des larmes de désespoir ils pousseront ce cri d'adieu éternel, et répéteront la parole que nous ne pouvons nous lasser de citer ici • Nos insensati. — Oh ! malheureux et insensés que nous étions ! Nous nous sommes trompés.