DEUXIEME CLASSE LES PÉCHEURS
Alienati sunl peccatores , errarerunl, locuti sunt fiilua.
Les pécheurs se sont égarés, ils se sont perdus; ils ont dit mille n^jnsonges. (P.ç. i.vii, 4-)
La seconde classe des insensés parmi les croyants est si nombreuse qu'on peut dire qu'elle remplit le monde ; ce sont les pauvres pécheurs. Il a fallu les diviser tous en une foule de catégories particulières, que nous visiterons en détail et que nous étudierons avec soin. Mais avant d'entrer dans la partie de l'asile réservée à cette grande division, pour un examen général et une vue d'ensemble, il est nécessaire de faire quelques observations très-importantes pour la direction même de nos études. Et d'abord, quoiqu'il soit incontestable que tout péché puisse être regardé comme un acte de folie, nous n'entendons parler ici que de l'habitude du péché. Cet état seul constitue la maladie; un acte passager peut être considéré comme une simple erreur, ou une faiblesse de l'intelligence, tput au plus comme un égarement d'esprit ou un moment de délire, mais l'habitude, la vie dans le péché, pour un chrétien surtout, ne peut être que le résultat d'une véritable démence. De
toutes les vérités divines, je ne crains pas de dire que c'est là certainement la plus divine et la plus sûre, en ce sens, qu'il n'y en a pas une seule que l'Esprit saint ait révélée plus souvent et répétée autant de fois. J'ai déjà dit que je pourrais citer plus de trois cents textes de l'Écriture sacrée qui le prouvent. J'invite le lecteur à s'en assurer, en parcourant dans une concordance, les mots qui peuvent exprimer cette pensée, et je me contenterai encore ici de rappeler cette parole que tous les pauvres pécheurs diront au grand jour des jugements de Dieu -.Nosimensati... ergo erravimus ! Nous étions des insensés, nous nous sommes trompés !... Hélas il sera trop tard alors de le reconnaître ! . . . Fasse le ciel que nous puissions aujourd'hui en éclairer et en guérir quelques-uns! Mais combien cela est difficile ! Car ces malheureux ont la prétention d'être seuls sages et raisonnables; c'est la conséquence de leur triste maladie. Comme tous ceux qui sont atteints de folie, ils regardent les autres, ceux qui ne vivent pas comme eux, avec une sorte de compassion ou de mépris. Ils ont l'air de croire que l'homme juste se trompe; ils se moquent de ses vertus, et ils affectent de le plaindre. 0 pauvres pécheurs, gardez donc pour vous cette pitié qu'on ne vous demande pas ; et quant à vos mépris, nous en appelons au tribunal de Dieu où vous nous rendrez justice vous-mêmes, en reconnaissant publiquement, et en répétant que c'était vous qui étiez insensés : Nos insensati l
Dans l'espérance d'en sauver quelques-uns, nous
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allons prouver, par une série de propositions évidentes, que tous les pécheurs sont des fous.
I. Commençons par établir le grand principe de la sagesse, ou de la fin de l'homme : Creatm est homo ad huncfinem utBominumDeumsuum laudet acrevereatur, eiqueserviem tandem salv us fiât. (ferc.) L'homme a été créé pour connaître et honorer le Seigneur son Dieu ; parvenir en le servant à sauver son Ame, voilà sa fin. Paroles sublimes qui ont été révélées un jour au pauvre soldat de Manièze, à saint Ignace de Loyola, el que nous trouvons aussi à la première page des éléments de la doctrine chrétienne, ce livre sublime des enfants de lumière. Que cela est beau en effet! il y a plus de sagesse dans ces deux lignes du catéchisme que dans tous les livres de l'antique et de la moderne philosophie. — Remarquons deux choses dans celte fin glorieuse : l'origine de l'homme, Qui fuit Dei. (Luc, m.) C'est Dieu tout-puissant créateur; et sa destinée finale, c'est le salut de son àme... Ce bonheur éternel dépend du service que nous rendrons à Dieu, ou de la tendance de l'homme à sa fin, qui n'est autre que la gloire de Dieu, fin nécessaire, comme la raison même le prouve indépendamment de la foi. — Voilà l'ordre, la vraie sagesse, c'est évident. Or, maintenant, qu'est-ce que le péché? Le catéchisme dit : Une désobéissance à la loi de Dieu, et la théologie s' exprimant encore d'une manière plus profonde répond : Est aversio a fine. C'est donc résistera Dieu, mépriser sa loi, et c'est s'éloigner, s'écar-
fer de sa fin, la perdre. Ces deux définitions bien comprises nous feront voir aussitôt en quoi consiste la sagesse véritable et nous feront toucher au doigt la folie du péché. La sagesse, en effet, consiste dans la perfection ou l'excellence de la fin, et dans le choix des moyens qui peuvent nous y conduire plus sûrement ; et la folie au contraire consisterait à se tromper dans la lin même, ou dans le choix des moyens. Si au lieu de tendre à cette fin, par exemple, on s'en écartait, ou si l'on prenait des moyens opposés au but. — Or la seule fin de l'homme est de glorifier, servir et aimer Dieu, puisqu'il ne peut arriver à faire son salut autrement ; et le péché étant une révolte contre ce grand Dieu, le détournant de celte fin glorieuse, le jette loin de la voie et lui fait perdre son âme. Donc le péché est une véritable folie. — J'ai désiré présenter ce raisonnement en peu de mots, et le répéter en forme, pour me servir de cette expression de l'école, afin qu'il fût plus facile d'en saisir la force, et arriver ainsi plus sûrement à la conséquence, qui n'est autre que la proposition même de ce discours : le péché est une folie véritable, les pécheurs sont des insensés; et il y en a une multitude infinie !
II. Maintenant prouvons cette vérité désolante plus directement encore et montrons que la folie de ceux qui vivent dans le péché est une des plus tristes et des plus dangereuses. Il y en a en effet de partielles, qui n'attaquent qu'une des facultés de l'âme humaine, et il
yen a de complètes, qui ravagent à la fois toutes ses nobles et essentielles facultés. De là celte expression vulgaire, mais admise également par les hommes de la science pratique et spéciale, ils disent comme le peuple en parlant de certains malades :. . complètement ous; c'est indiquer par un seul mot l'excès du mal, et le peu d'espoir de guérison. Eh bien, tel est l'état des pauvres pécheurs ; ils sont complètement fous; ils sont frappés dans toutes les facultés de l'âme. Us ont tout perdu : la mémoire, l'intelligence, la liberté, le sentiment même ou le cœur. Entrons dans ces preuves avec courage et confiance.
1° Et d'abord le pauvre pécheur a commencé par perdre la mémoire. Il n'y a rien peut-être de plus trisle et de plus frappant que ce premier symptôme. Il oublie tout, son origine, son nom même, ses titres et ses destinées. Il oublie sa parole et ses serments les plus sacrés; il oublie jusqu'à sa propre expérience; il oublie Dieu même, sa loi, ses promesses, ses menaces et ses bienfaits. Toutes ces paroles sont tirées des Saintes Écritures, et elles sont si vraies, qu'il suffit de les énoncer pour qu'un lecteur attentif comprenne, et soil aussitôt frappé de ce caractère de la folie des pécheurs. Aussi je croirais inutile de m 'arrêter longtemps et de chercher à parcourir ces tristes ruines. Je les contemplerai un instant avec larmes.
Il oublie son origine : cet homme vient de Dieu, son âme descend du ciel, et il n'y pense plus, il a les yeux attachés à la terre et ne se souvient plus de rien.
II oublie son nom et ses titres : enfant de Dieu, chrétien, c'est-à-dire disciple de Jésus; et ses destinées : héritier du ciel, fils de l'éternité; et il n'a plus d'amour, il n'a plus d'espérance, ni môme de désirs pour cette patrie. Il est donné à la terre : Homo terrx datus ! 11 oublie ses promesses et ses serments : oui, il avait juré d'être à Dieu au premier jour, il a renouvelé ces engagements sacrés mille fois, et, infidèle, parjure, il n'y pense plus ; il les viole à chaque instant. Il a oublié même sa propre expérience ; il a vu la vanité, le vide, le néant de tous ces plaisirs insensés; il en a été dégoûté mille fois; il se disait lui-mèrnc désillusionné, et il oubliait aussitôt et revenait au mal. Il a senti l'épine du remords dans son cœur ; il se croyait guéri, sauvé pour toujours, et quelques heures après, il avait déjà tout oublié, et il se jetait de nouveau dans le torrent des passions, comme un insensé. Il oublie son Dieu surtout, et sa loi qu'il déchire et foule aux pieds, et ses promesses, auxquelles il renonce si légèrement, et ses menaces qu'il affronte si imprudemment, et ses bienfaits et ses grâces dont il abuse con^ stamment! Je vous le demande, si un homme venait, dans un autre ordre d'idées, à oublier ainsi toutes choses, si ce malheureux en venait à ne plus pouvoir se rappeler son nom, à ne plus savoir reconnaître son propre père ; s'il ne pouvait plus, en un mot, se souvenir de rien, ni de ce qu'il a dit, ni de ce qu'il a fait, ni de ce qu'il doit faire, ne le regarderiez-vous pas comme un pauvre insensé? Et ne sera-ce donc que pour tout
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ce qui louche à Dieu et au ciel, au salut et à l'éternité, quel'on resterait insensible?Croira-t-on toujours, qu'en matière de religion seulement, il ne peut y avoir de fous! Je vous dis que le nombre de ces insensés est incroyable, infini : Staltorum mfmilus esl numerus.
2° Mais voici maintenant d'autres ruines, celles de l'intelligence. L'intelligence est le siège même de la pensée, et de là toutes ces expressions ordinaires pour dire qu'un homme est fou : on dit qu'il a perdu l'intelligence ou l'esprit, quelquefois on dit qu'il a perdu la tête, parce que le front paraît être l'organe de ces opérations de l'âme, de même que le cœur est regardé comme le siège du sentiment. Eh bien ! le péché ravage l'intelligence humaine et lui fait perdre toutes ses lumières... La lumière principale d'abord, qui est la foi, luminaremajns, et la lumière seconde, inférieure, qui est la raison, luminare minus; et, privé de ces deux flambeaux, qui seuls pouvaient le diriger dans le chemin de la vie, ce pauvre insensé ne marche pins que dans les ténèbres, il heurte à chaque pas qu'il fait dans la nuit : Stullusintenebrisambulat. (EccL, u, 14.)
Ce qu'il y a de plus déplorable dans cet étal, c'est que le pécheur aime ses ténèbres, c'est que, loin de regretter la lumière qu'il a perdue, il ne veut plus la voir; il ne veut plus ni consulter sa raison, ni savoir la vérité; enfin, il ne veut plus comprendre, dit l'Esprit-Saint, de peur d'être obligé de faire le bien. Nohit intelligerel comme les fous véritables, qui n'ont nul regret de ce qu'ils ont perdu, parce qu'ils ne savent
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pas, eux, leur malheur: au moins est-il plus probable que leur àme n'en a ordinairement ni l'appréhension, ni le sentiment, puisqu'ils ne peuvent jamais l'exprimer. C'est la seule différence que je trouve entre les aliénés ordinaires et les fous en matière de religion : ISoluit intelligere. Pour ces derniers, c'est volontaire; ils perdent librement l'intelligence, mais enfin ils n'en ont plus !
Aussi écoutez-les : ils appellent bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien. Toutes les idées fondamentales de la vie sont bouleversées dans leur esprit, comme les règles les plus sages de conduite sont brisées à chaque instant par le caprice de leur volonté. Us ne vivent plus que d'illusions et de mensonges ; c'est leur nourriture ordinaire, dit le saint Prophète : Comedisti frugem mendacii. (Ose. x, 11.) Et ils aiment cette vaine pâture qu'ils cherchent avec ardeur. Pourquoi donc, enfants des hommes, fils delà lumière, Filii lucis, pourquoi votre cœur a-t-il aimé ces mensonges? Filii homimim mqaequo gravi corde, ut quid diïigitis vanitatem et quseritis mendacium? (Ps. iv, 5.) Ah! c'est qu'ils ont perdu, avec l'innocence, le goût de la vérité, l'amour du bien.
Suivez les mouvements, éludiez les actions de ces pauvres insensés, vous y trouverez tous les principaux caractères de la folie : l'imprudence, l'inconstance, l'insouciance. — Imprudence : Ce malheureux a déjà si souvent éprouvé sa faiblesse ; il a été vaincu mille fois, mille fois blessé, et il court au même danger, il
s'expose de nouveau à la mort; le sage l'éviterait, niais l'insensé s'y expose : Slultus transiiit et confidil. (Prov., xiv, 16.) — Inconstance : Tandis que le sage de la religion est ferme au milieu de tous ses ennemis, calme au sein du danger, inébranlable dans ses desseins et ses résolutions ; le pécheur est mobile, incertain, il tremble à chaque instant, il abandonne ses projets et laisse tomber ses armes ; il change comme la lune, dit le Sage, et semble soumis à l'influence de cet astre : Stullus sicut luna mutatur (Eccl., xxvn, 12.) ■ — Insouciance : C'est encore un des plus tristes caractères de cette sorte de folie. Ainsi cet homme sait que, pour un moment de ce délire insensé, d'une passion honteuse, il s'expose à perdre tous les trésors et les bonheurs de l'éternité ; il sait qu'il va perdre le ciel pour un peu de boue, et il est indifférent, il est tranquille, et, dans son aveuglement coupable, il n'éprouvera pas le moindre regret. Que dis-je? il joue avec le péché et s'amuse avec la mort. Stultus iliudet peccalum... (Prov., xii, 9), dit le roi Salomon ; et, dans une autre sentence, le fou, dit-il, fait le mal comme en riant: Quasi per risum operatur scehis. (Prov., x, 23.) Absolument comme les imbéciles et les fous : je ne puis me lasser de citer des paroles si frappantes et qui finiront par bien prouver la grande thèse de cet ouvrage et la proposition de chaque discours en particulier : Stuhorum, etc.
5° La liberté est un don sacré de Dieu à l'homme. C'est une des plus saintes et des plus glorieuses préro-
gatives des créatures raisonnables, et l'àme qoi perdrait cette faculté serait atteinte dans sa vie la plus intime; elle descendrait de son rang, et deviendrait semblable aux animaux, qui n'ont d'autre loi que leur instinct, et qui sont déterminés par la nature h faire chaque chose, toujours et partout de la môme manière. L'homme a devant lui le bien et le mal, la vie et la mort, il peut choisir. 11 est si libre, si indépendant qu'il peut même résister a Dieu. Dieu lui donne des lois, il peut ne pas obéir ; Dieu lui demande son cœur, il peut le lui refuser. « Donne-moi ton cœur, » dit le Seigneur : Prdebc, flli mi, cor tuum miki. . . (Prov. xxix, 26.) « Je suis à la porte et je frappe, » Sto ad ostium et pulso. (Apoc, m, 20.) Il pourrait enlever ce cœur de vive force; il pourrait briser cette porte et entrer victorieux; non, il demande, il frappe, il attend et respecte la liberté qu'il nous a donnée. H n'y a qu'une chose qui puisse priver l'homme de cette grande et noble faculté, c'est le péché, c*est la passion qui l'asservit et l'en^ chaîne. Le malheureux qui commet le péché devient esclave du péché : Qui facit peccatum servus est peccclti (Joan., vin, 54) ; et celui-là seul est libre qui sait dominer les mouvements de son cœur : llle soins vere liber est qui cupiditatibus immunis est. (S. Chrys.) Mais l'âme, ainsi dégradée par la perle de sa liberté, tombe dans une sorte d'abrutissement ; et cette servitude n'est autre que la folie même du péché. Cela sera abondamment prouvé dans les discours suivants, lorsque nous traiterons de quelques maladies plus spéciales,
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comme le respect humain et l'impureté, qui privent L'homme de son libre arbitre et le courbent sous la plus honteuse tyrannie. Je me contente, en ce moment, de démontrer la proposition générale, et je dis que tout péché asservit l'âme, que toute passion la captive et l'enchaîne, et qu'il y a ainsi une foule de malheureux pécheurs, qui, en se livrant au mal avec imprudence, sont devenus semblables à ces pauvres insensés qu'on est obligé de lier ou d'enchaîner; ils ne sont plus libres, ils ne savent plus ce qu'ils font : lgnorans qubd ad vincula stultus trahatur. (Prov., vu, ^2.) C'est une vérité terrible, de foi, de raison et d'expérience. Il n'est pas nécessaire de le prouver ici plus longuement : les pauvres pécheurs en conviennent euxmêmes, ils disent simplement que c'est plus fort qu'eux, qu'ils étaient comme fous, qu'ils ne savaient plus ce qu'ils faisaient. Plaignons-les, mais n'oublions pas cet aveu ; ils sont fous, ils ne savent ce qu'ils font ; donc le péché ravit à l'homme cette glorieuse prérogative de la liberté.
4° Il ne nous reste plus qu'une dernière preuve à donner pour démontrer la folie des pécheurs. Ils sont frappés dans la partie la plus vitale et la plus intime de l'âme, je veux dire le sentiment, le cœur. Ils n'en ont plus. Je ne puis indiquer ici que des preuves générales, puisque les études spéciales que nous aurons à faire sur quelques maladies, nous donneront l'occasion de constater ce fait immense de l'insensibilité ou de la dureté des cœurs, séparés de Dieu par le péché, et abandonnés au
mal. Mais n'est-il pas évident que, le péché étant la plus noire des ingratitudes, celui qui le commet et qui surtout vit dans l'habitude du vice, a perdu tout sentiment de reconnaissance et d'amour pour Dieu son père? Il ne le connaît plus, il l'outrage sans cesse, il va, selon le langage du grand Apôtre, jusqu'à lecrucilierdans son cœur, et cela au moment même où ce grand Dieu le comble de ses bienfaits, et en se servant même de ses bienfaits pour l'outrager! Car, enfin, c'est toujours en abusant de la vie que Dieu lui garde, et en tournant contre lui quelqu'une de ses facultés admirables dont il a été doué par son créateur ! « 0 peuple insensé ! dit le Seigneur par la bouche de son prophète; peuple sans cœur!... m Popule tiulte, qui non habes cor! (Jer.,v, 21.) « Que t'ai-je fait pour que tu m'oublies, pour que tu m'abandonnes. » Popule meus, quid feci tibi?... (Mich., vi, 5.) « Que t'ai-je fait pour que tu m'outrages, et que tu me persécutes ainsi? » Quid feci tibi? « Que t'ai-je fait pour que tu me donnes ainsi la mort? » Quid feci tibi? — « Mais leur cœur n'entend pas, dit-il, leur cœur insensé demeure indifférent à ma plainte... » In omnibus his msensatum e$& cor ! (Ere/., xvr, 20.) « Oh ! malheureux ! comprenez donc enfin, et revenez à votre Père. » Intel lipte, stuhi, aliquando cl sa pi te.
III. Nous n'avons plus qu'une simple et dernière considération à faire, pour terminer cet examen général de la division des insensés, auxquels nous avons donné le
nom commun de pécheurs ; et, pour la traiter avec un peu d'ordre, je poserai d'abord trois questions. Ne peuton pas espérer de guérir quelques-uns de ces malheureux? Quels sont les remèdes plus efficaces? et à quels signes, enfin, peut-on reconnaître qu'un pauvre pécheur est réellement guéri ? Car on pourrait s'y tromper ; il y en a qui retombent souvent dans ce triste état, et ces rechutes fréquentes constituent comme une classe distincte et une maladie spéciale, qu'on appelle la folie intermittente.
1° Et d'abord il est certain qu'ils peuvent guérir; on peut l'espérer, on doit y travailler avec ardeur et constance. Dieu même le désire ; n'a-t-il pas dit : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il vive, qu'il comprenne en son cœur, qu'il revienne à moi, et je le guérirai : Corde sud intelligat et converlatur, et sanem eum. (Is., vi, 10.) Il n'oublie jamais ses enfants, il les regarde avec tendresse. ; il leur parle avec bonté; il est toujours prêt h leur pardonner. Non, pauvres pécheurs, vous n'êtes pas abandonnés. Dans vos ténèbres, n'avez-vous pas vu quelquefois briller un éclair? C'était un regard de Dieu. N'avez-vous pas entendu sa voix douce et forte, comme la plainte de la colombe ou l'éclat du tonnerre? au milieu du bruit et des orages de toutes les passions, ne l'avez-vous pas reconnue, cette voix de votre Père? Et, dans quelques instanls lucides, n'avez-vous pas eu une pensée de votre âme, un souvenir de votre Dieu, de votre éternité?... Ah! si vous aviez voulu ! ... que dis-je? si vous vouliez, nu-
jourd'hui même, à celte heure, en lisant ces lignes, vous pourriez encore guérir et vous sauver. Intelhgite, siulti, aliquando et sapite!... Oui, vous le pouvez, si vous voulez.
2° Mais que faut-il faire, quels sont les plus efficaces de tous les remèdes pour guérir ces pauvres insensés?... Ah je le dirais hien ; mais je sais qu'ils ont une extrême répugnance pour les prendre; il faut pour ainsi dire les forcer, comme il sera dit aussi bientôt dans la suite de ce traité. Contentons-nous donc aujourd'hui de les indiquer seulement : c'est la prière d'abord, c'est le sacrement surtout de la pénitence, et la divine Eucharistie. On peut espérer qu'un pécheur sera bientôt guéri, s'il commence à prier ; on peut assurer qu'il est déjà guéri, s'il témoigne de la confiance au médecin de son Ame, parlons plus simplement, s'il va se confesser; on peut lui promettre qu'il ne retombera plus, s'il, va souvent à la table sainte de son Dieu, s'il communie avec ferveur. Mais hélas ! il y en a si peu qui recourent à ces remèdes puissants et salutaires. — Priez donc, ô vous qui lisez cette page, Dms, tu scis imipientiam mearn, ô mon Dieu, qui
voyez ma folie, ayez pitié de moi Dites en votre
cœur: j'irai faire l'aveu de ma faute, Mm : Confitebor advermmme injustitiammeam Domino. (P.s-.xxxi, fi.) Allez, pauvre enfant prodigue, reprenez votre place au banquet de la maison paternelle ; et votre Dieu, votre père vous pardonnera, il vous sauvera.
3° A quels signes peut-on reconnaître qu'un de ces
pauvres insensés va guérir? quels symptômes pourront nous donner cette espérance? La réponse à cette question est toute entière dans la parabole même de l'enfant prodigue, cette page la plus belle de toutes les divines Ecritures. — Tant que le pécheur rira et vous paraîtra dans l'ivresse de la joie ou du bonheur, vous n'avez rien à espérer : Fatum in rim.. Stultitia gaudium stulto . (Prov., xv, 21.) L'insensé est toujours dans les rires; sa folie même lui est une cause de joie. Mais s'il commence à paraître un peu plus sérieux et grave, s'il réfléchit un jour, si vous le voyez pleurer surtout... ah! il est près de guérir. Tant que ce malheureux enfant a été dans les fêtes et les banquets, environné d'amis flatteurs, tant qu'il a pu avec ses trésors vivre dans l'abondance et l'ivresse, sa folie n'a point cessé ; il ne pensait même pas à son père ; mais quand il se vit abandonné de tous, et que, pauvre esclave il menait paître dans les champs un troupeau immonde; quand mourant de faim et réduit à désirer la nourriture dégoûtante de ces vils animaux, il commença à réfléchir un peu, il se souvint toul à coup de son père, et versant des larmes, il dit : (Jue je suis malheureux ! moi ici je meurs de faim, tandis que les serviteurs de mon père ont du pain en abondance! Ah! je me lèverai, j'irai trouver mon père, mon bon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché!... Le voilà guéri, le voilà sauvé; car vous savez comment il a été reçu par son Père, et quel pardon lui fui donné! — Eh bien! c'est ainsi que les pécheurs, ces
pauvres insensés reviennent à la raison et à leur Dieu. C'est par le malheur ordinairement et par les larmes. Alors ils se rappellent les jours de l'innocence et de la paix; ils se souviennent de Dieu et de ses miséricordes, ils réfléchissent, ils comparent et ils reviennent. Ah ! ne craignez donc pas de prier pour ces infortunés, et de demander à Dieu des douleurs, puisque c'est le seul moyen de les sauver. Et vous, pauvres pécheurs, qui souffrez, sachez que c'est une preuve que Dieu vous aime encore, un signe certain qu'il veut vous sauver. Timeo fortunatum peccatorem, dit un saint docteur; je tremble quand je vois un pécheur heureux, je pense qu'il ne guérira jamais de sa folie, qu'il ne sortira point de ses fatales illusions; mais s'il souffre,
s'il pleure, ah! j'espère et je suis sûr que bientôt
il y aura une belle fête dans les cieux, quand la miséricorde et la vie tomberont sur cet enfant. On l'aurait cru perdu pour toujours, et on l'a retrouvé ; on l'aurait cru mort, et on le verra plein de vie et d'amour entre les bras de son père ; on le verra assis à la table de son Dieu.