‹ De la folie en matière de religionChapitre 2 sur 46 · RUE DE 1. ' A B B A Y E · texte numérisé non relu

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IDÉE PREMIÈRE ET PLAN DU TRAITÉ. — BUT : ÉCLAIRER, GUÉRIR TOUS CES PAUVRES INSENSÉS.

Stuliorum infinilus est nunierus.

Le nombre des fous est infini .

(EccL, i, 15.)

Je ne pense pas qu'il y ait au monde un fait plus frappant et en môme temps plus avéré que la folie des hommes eu matière de religion et leur aveuglement pour tout ee qui concerne les graves intérêts de l'éternité. Je ne pense pas, non plus, qu'il y ait dans toute l'Ecriture Sainte une vérité aussi souvent répétée que ce déplorable égarement des cœurs insensés qui se laissent séduire par les apparences du monde, tromper par le mensonge et la vanité, en un mot, par le délire des passions.

C'était en janvier 1852 ; j'étais depuis quelques jours dans la solitude, séparé de tout commerce avec les hommes, dans le silence absolu et dans les ténèh«*cs

l2 INTRODUCTION.

où j'aimais à m'ensevclir pour penser plus librement et méditer plus à loisir... Disons simplement : j'étais dans les exercices de ma retraite annuelle, repos d'esprit et de cœur si nécessaire à ma vie... et je me répétais lentement, pour la centième fois peut-être depuis une heure, ees mots sacrés qui ont toujours fait sur mon âme une impression profonde : Quid enim prodest Immini, si mundum universum lucretur, animas vero sux detrimentum patialur? (Mattli., xvi„ 26.) « De quoi pourrait servir à un homme de posséder, de conquérir le monde entier s'il vient à perdre son âme? » Quand tout à coup je me sentis comme frappé d'une lumière surnaturelle. Je ne saurais trouver une autre expression : frappé, car ce fut si soudain, si imprévu et si fort à la fois!... d'une lumière, car j'ai vu!... mais d'une lumière surnaturelle, car elle venait certainement d'en haut ; c'était Dieu qui parlait à mon cœur. A l'éclat de cette lumière, j'ai vu en un instant tout ce que je vais dire dans ce livre, et en ce moment même où j'écris ces lignes, je vois encore tout, et je voudrais pouvoir dire et écrire aussi vite que la pensée, qui possède et contemple ainsi toutes choses dans un regard, et renferme et embrasse toutes les conséquences dans un principe... dans un mot. — Et qu'ai-je vu dans celte lumière? La folie, l'aveuglement des hommes, et j'étais touché jusqu'aux larmes en les voyant s'égarer dans les passions du mal et se perdre pour l'éternité!... Je pleurai véritablement ce malheur pendant un jour entier; j'aurais voulu pouvoir ramener

à la vérité ces malheureuses intelligences et sauver ces pauvres cœurs égarés.

Le lendemain, il ne me restait plus que le souvenir de cette grâce ; le sentiment avait disparu, ou du moins, il avait tant perdu de sa puissance et de sa douceur, que ce n'élait plus qu'une simple pensée, mais gravée profondément dans mon âme. Pour raviver, s'il élait possible, l'action de l'Esprit-Saint, je me mis à prier avec ferveur et a chercher dans la parole extérieure de Dieu, dans sa parole écrite, les témoignages de celte vérité sainte qui avait été comme révélée à mon cœur. Quelle fut ma surprise et en même temps mon bonheur de retrouver facilement dans ma mémoire une foule de lextes qui auraient dû depuis longtemps me faire découvrir ce fait important, je veux dire la folie des hommes en matière de religion et pour tout ce qui concerne le salut, Dieu, l'éternité. C'est incroyable vraiment la multitude des textes sacrés qui peuvent servir à constater ce fait, hélas ! incontestable. Il y en a plus de trois cents dans l'Ancien et le Nouveau Testament, comme il sera facile de s'en convaincre si on veut seulement prendre une Concordance de la Bible, et nous aurons d'ailleurs l'occasion d'en citer un bon nombre dans la suite de cet ouvrage, qui ne sera, à proprement parler, que la preuve et l'interprétation de cette sentence du plus sage des rois : Stultorum infinitmestnumerm. (Eccl., i, 15.)

Quelques semaines après, je devais commencer la station de Carême, à Paris, dans la paroisse des Mis-

i INTRODUCTION.

sions Etrangères, il m'était impossible de chercher, d'avoir même une autre pensée que celle qui avait à ce point frappe mon esprit; c'était devenu comme une idée fixe ; je n'essayai pas de lutter contre ce sentiment qui m'entraînait, et je me mis à étudier sérieusement cette question, pendant les quelques semaines qui restaient encore avant le temps de la Pénitence. Celle époque des plus grandes folies du monde, le carnaval, ne servit pas peu à m'entretenir et à m'encourager dans ce travail, et me persuada qu'il pourrait être vraiment utile pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Je m'adressai à quelques médecins célèbres dans le traitement des aliénations mentales ; je leur communiquai mes pensées; ils en parurent étonnés d'abord, puis satisfaits, et l'un d'eux1, s'offrit à me prêter les ouvrages des auteurs qui ont écrit sur cetle partie de la science médicale, et je me mis avec ardeur à étudier les traités de Pinel, d'Esquirol, etc. \ Rien de plusfrap-

1 Le docteur Mitivié, médecin en chef de la Salpètrière, neveu du célèbre Esquirol, auquel il succéda dans la direction de la maison dTvry. Qu'il veuille bien agréer encore l'expression de ma vive reconnaissance.

3 Parmi tous 1rs docteurs aliénistes, celui que j'ai le plus étudié c'est Pincl, médecin de l'Empereur, membre de l'Institut, etc. ; et ce qui fait que j'aime à le citer surtout, c'est que cet homme, d'ailleurs trèshonnète, parait être, dans ses écrits, tout à fait en dehors des principes religieux; il parle bien avec quelque respect du Christianisme, mais on voit que ce n'est pas son fait et qu'il n'est pas fort. En voici une preuve des plus singulières. Après avoir reconnu et déclaré cent fois dans son admirable Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale (1809), que les passions sont la cause la plus ordinaire de celte triste maladie, l'excellent docteur (on l'appelait le bonhomme Pinel), au lieu d'indiquer le seul remède qui puisse diriger ou guérir ces malheureuses affections de l'àmc, je veux dire la Religion, termine son litre par l'expression du

pant que les analogies entre les diverses sortes de folies dont ils parlent et les tristes égarements des pécheurs. Souvent même les principes de ces maladies sont semblables, identiques; les caractères offrent les mêmes nuances; les symptômes s'accordent, et, ce qui est plus suprenant, il y a des cas où le traitement peut servir aux deux affections, où les remèdes seront également efficaces. Il sera facile de s'en convaincre dans la suite, et lorsque nous serons amenés à parler des différentes classes ou catégories de nos pauvres malades. On verra dans les discours préliminaires ces rapports singuliers et les caractères spéciaux de ces affections si variées. En ce moment, je ne veux plus signaler qu'une observation générale, et qui s'applique également à tous, c'est qu'il n'y a pas un seul fou qui croie l'être. Avouer sa maladie, reconnaître son état, ce serait le signe le plus sur de la guérison immédiate, radicale. Et c'est ainsi que les pauvres pécheurs ne peuvent croire à leur malheur; que dis-je? Ils pensent plutôt que tous les autres se trompent et vivent dans l'erreur; mais il viendra un jour où ils seront tout à

vœu le plus bizarre : « Pour ramener les peuples à la praliquedela morale universelle, dont on a perdu le goût, » ne s'avise-t il pas de proposer sérieusement « de faire revivre les sectes et les diverses écoles de philosophie qui illustrèrent l'ancienne Grèce, et de consacrer les dernières années de l'éducation de la jeunesse à une étude sérieuse et approfondie de la vie des grands hommes par Plutarque! » PUsum teneatis amiri ! Mais non, c'est impossible de ne pas rire... de pitié. Comme si le caléchisme et la vie des saints ne valaient pas mieux que foules ces écoles de philosophie et l'histoire de tous ces grands hommes!... Et voilà pourlant ce que c'est que d'être loin de la vérité, ou de no pas oser la dire ! On 'it devient plaisant quelquefois et ridicule.

coup éclairés, une heure où ils reviendront à la raison ; mais, hélas! il ne sera plus temps. Ce sera le jour des regrets et des désespoirs éternels, l'heure de la mort enfin... Et que diront-ils alors?... Nous étions des insensés!... Nous nous sommes Irompés... Nous pensions que la vie de ceux qui ne marchaient pas comme nous était une folie... et les voilà dans la lumière de la vérité, dans la gloire et la paix de Dieu ; ils sont ses enfants!... C'est nous qui étions des fous!... JSos insemati ! . . . ergo erravimm!... Vitam illorum œstimabamus inmniam... Ecce quomodo compulati suntinter frfios Dei. (Sa p., v, 4-6.)

Heureux si nous pouvions guérir quelques-uns de ces infortunés avant ce grand jour ! Nous l'espérons, nous le demandons au Seigneur, en consacrant ce travail au Cœur de Jésus, au Cœur immaculé de Marie; c'est la seule récompense que nous ayons demandée au ciel. Quand un pécheur se convertit, il arrive précisément ce que l'on remarque dans les guérisons des affections moniales; ils disent tous ce que diront un jour, mais, hélas! trop tard, les âmes perdues pour l'éternité!... Vraiment, que j'étais insensé!... Quelle folie!... Je pensais que c'était si difficile... et voilà que je suis bien plus heureux! Oh! quelle grâce! quel honneur! — J'affirme que je n'ai pas encore vu un homme revenir à la vérité, se convertir à la foi, qui n'ait répété cette parole et exprimé ce sentiment. Et fasse le ciel que la lecture de ces pages ramène quelques-unes de ces fîmes égarées !

Maintenant essayons d'indiquer le plan et le dessein de cet ouvrage. Toute la pensée est clans le texte Stultorum infinitus est numerus et dans le litre : de la Folie des hommes en matière de Religion . — Le but est d'éclairer, de guérir ces pauvres insensés, de les sauver enfin. — Pour cela, après avoir défini ces tristes infirmités de l'esprit humain, et montré dans quelques discours préliminaires les analogies frappantes qui existent entre la folie véritable ou l'aliénation mentale proprement dite et les égarements des pécheurs, ou la folie des passions; après avoir indiqué les principales divisions suivies par les maîtres de la science qui traitent de ces maladies, et retrouvé les mêmes symptômes, les mêmes caractères dans les affections de l'âme, nous n'aurons plus qu'à séparer nos malades pour essayer de les traiter et de les guérir.

Ainsi dans les premiers discours, s'il est permis de donner ce nom à de simples analyses de sermons improvisés à cette première époque, (1851) et une seule fois depuis (1865) à Notre-Dame-de-Lorette, nous commencerons par rappeler les notions générales, les caractères principaux ou les symptômes les plus ordinaires de la folie, et les différences essentielles qui servent de base aux trois grandes divisions définitivement adoptées par les plus célèbres mentalislcs, et puis nous ferons une application directe de ces observations aux pensées, aux sentiments, à la vie des pécheurs et des gens du monde.

Ensuite nous classerons nos malades comme on le

fait dans leurs tristes asiles, appelés maisons de santé. Tout le monde sait qu'une des premières conditions du traitement est d'isoler le malade quelque temps, de le séparer de tout ce qu'il aime, pour calmer d'abord ou surprendre son intelligence, exciter des regrets dans son cœur, et peu à peu le ramener à la raison. — Nous suivrons ce plan, et après avoir vu l'ensemble de ce vaste asile du monde, où la plupart des hommes vivent comme des insensés, nous parcourrons en détail et avec plus d'attention les diverses galeries ou les sections principales réservées à certaines espèces de fous qui exigent à peu près les mêmes soins, et qui demandent le même traitement. Nous commencerons comme ces graves docteurs par Y idiotisme et nous mettrons tous les incroyants dans cette grande division : ainsi les athées, les déistes, les matérialistes, ce sont en effet des espèces de crétins pour la plupart ; mais il y en a de furieux, il y en a parmi eux qui sont, comme on dit, fous à lier ; il faudra prendre garde en passant dans cette cour. — La deuxième section, composée des croyants, renferme une foule de malheureux insensés qui se divisent en trois classes, si nombreuses aussi, que nous serons obligés de les séparer encore pour étudier leur caractère, et. pour les traiter avec plus de succès. — Ce sont donc les indifférents, les pécheurs, les mondains; et dans ces trois catégories, nous aurons encore bien des divisions et subdivisions. 11 y en a que l'on ne peut connaître et guérir si on ne les isole absolument, si on ne les enferme ! Nous serons

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ainsi amenés à étudier la folie de Yorgueil, la folie de la volupté, la folie de la richesse, ou de la cupidité; trois classes assurément bien différentes et bien nombreuses encore !

Puis nous ferons une élude particulière de quelques folies dites spéciales. Il y aura par exemple un vaste compartiment réservé pour la folie de la peur ou du respect humain; nous le visiterons avec attention, mais nous remarquerons qu'il y a moins de malades aujourd'hui : une foule de chambres se trouvent vides, et encore ceux qui sont frappés de la sorte paraisssent moins timides, et ne se cachent plus comme ils faisaient autrefois. — Nous aurons à visiter encore une autre espèce bien singulière, mais peu dangereuse, car il n'y a là que de vrais chrétiens, des dévols même, ce sont les scrupuleux, qui ont d'étranges manies, et qui vivent d'illusions.

Mais il est évident que si nous nous contentions de parcourir ainsi l'édifice et de visiter les malades, l'intérêt que nous pou rions leur témoigner, notre compassion même leur serait bien peu utile. Pour atteindre le but de notre travail, c'est-à-dire pour guérir les uns et pour préserver les autres contre le danger de ces tristes affections, il nous resterait à indiquer les causes les plus ordinaires de la folie des âmes et de tous les égarements de l'esprit. C'est ce que nous ferons dans la seconde partie du traité. Il nous sera facile de démontrer que pour un très-grand nombre c'est le défaut de réflexion, pour plusieurs aussi un vice d'éducation,

on sorte que la folie chez eux est une maladie héréditaire, et c'est un des cas les plus incurables; pour d'autres, enfin, c'est le fruit désolant des mauvaises lectures qui ont mis un trouble incroyable dans les idées et jusque dans les sentiments. Si nous espérons à peine de guérir quelques malades, nous tâcherons au moins de sauver quelques âmes par les conseils que nous donnerons à ceux qui pourraient se trouver exposés aux mêmes dangers. C'est de la médecine préventive comme on parle aujourd'hui...

Mais ce n'est pas assez de connaître la cause d'une maladie, il faut chercher et indiquer les remèdes spécifiques et qui peuvent la guérir. C'est la médecine curalive ou la thérapeutique. Ces remèdes, nous sommes sur de les avoir trouvés, mais c'est l'application qui est difficile, nous avons en effet remarqué, dans tous ces pauvres malades, un caractère général de déiiance, et une sorte d'obstination qui les porte à refuser absolument les remèdes et même la nourriture nécessaire; nous terminerons donc ce petit traité par des considérations directes sur ce caractère particulier, et nous espérons les ramener tout doucement à la raison. Ils seront sauvés si nous parvenons à obtenir d'eux une seule parole, un aveu confidentiel de leur état, si nous pouvons obtenir qu'ils consentent à reprendre un peu de nourriture et qu'ils désirent manger le pain de la vie. C'est-à-dire que le grand et infaillible remède à toutes ces folies des pécheurs serait la confession et la communion; mais, hélas! ils éprouvent comme une

répugnance invincible, une sorte d'horreur pour celle médication salutaire. Ils refusent de parler au prêtre, ce médecin de leur âme qui serait sûr de les guérir; et ils se laissent mourir de faim, en refusant toujours de manger ce pain des anges!... Il y en a pourtant quelques-uns qui en ont connu la douceur autrefois; mais ils ont tout oublié!

Je consacre ce travail au Cœur adorable de Jésus, mon Sauveur, au Cœur Immaculé de Marie, ma mère; et plein de confiance au souvenir des divines miséricordes, mais aussi bien convaincu de l'impuissance absolue de tous mes efforts pour le salut des âmes, je les conjure de bénir ce livre. C'est ici surtout que l'homme doit dire, quand il a eu le bonheur d'en arracher une seule à la mort : Je l'ai soignée; Dieu l'a guérie !

25 juin 1865, fête du Sacré-Cœur.

DE

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