‹ De la folie en matière de religionChapitre 27 sur 46 · PREMIERE CLASSE L'ORGUEIL OU LA SOIF DE LA GLOIRE · texte numérisé non relu

PREMIERE CLASSE L'ORGUEIL OU LA SOIF DE LA GLOIRE

Ubi fueril superbia, ibi erit conlumelia; ubi aiitem est luimilitas ibi et sapientia.

Partout où se trouve l'orgueil, il y a folie; partout cù se trouve l'humilité, on voit la sagesse. (Prov. xi, 2.)

Nous commençons par la folie de l'orgueil, parce que celte passion est le principe de tout mal, la source ou la cause de toutes les iniquités : Initium omnis peccati superbia... [Eccl., x, 15.) Au premier regard, les orgueilleux ne paraissent pas fous. On voit bien quelque chose de singulier dans toute leur personne ; ils sont recherchés, prélentieux, vains, fats, comme nous le dirons tout à l'heure dans l'étude de leur caractère. Mais il y a tant d'hommes qui ont et qui affectent cette bonne opinion d'eux- mômes et un certain mépris pour les autres, qu'ils ne se font pas trop remarquer d'abord ; ce n'est qu'après un examen plus sérieux et plus attentif qu'on s'aperçoit qu'ils ont entièrement perdu la raison. Il y a beaucoup d'hommes frappés de celle manie de l'orgueil : les fous par ambition remplissent le monde entier, Stukorum infinilus est mimer us... Il y en a dans toutes les conditions et de tous les métiers. Il y a cependant plus d'hommes que de femmes

L'OIîGUElL 2H

dans celte division. Mais quand une femme a le malheur d'être atteinte de cette manie, elle peut être regardée comme incurable. Elles sont très-exposécs à tomber dans le délire de la vanité, qui rentre, il est vrai, dans ce défaut, mais qui est bien moins dangereux. Parmi les hommes, on a remarqué depuis longtemps et dans tous les pays, que c'étaient ceux qu'on appelle parvenus qui étaient plus ordinairement sujets à cette maladie. Ceux de bonne maison et de noble race paraissent être plus à l'abri de ce danger ; ils sont simples et distingués, mais point orgueilleux, ni fiers, ni dédaigneux. Encore un mot, pour les femmes, quelles que soient d'ailleurs leur naissance ou leur position, si elles se font auteurs, si elles écrivent, un roman surtout, avec quelque succès, elles seront terriblement exposées, et il sera bien difficile de les guérir. Je n'ajoute plus qu'une remarque, avant d'entrer dans l'étude de celle folie malheureuse : c'est que tous les hommes, tous, les Chrétiens même, peuvent tomber dans ce genre de maladie; car c'est un mal très-subtil, dit saint Cyrille, un poison très-délié, un venin caché et qui pénètre en secret dans les ûmes; rien de plus dangereux que cette vaine gloire : Subtile malum, secretum virus, venermm latens, varia gloria.

Première partie : l'étude de celle maladie, ses caractères, ses symptômes et ses effels. — Deuxième partie, le traitement ou les remèdes. Plus simplement encore : 1° Prouver que l'orgueil est une véritable folie. H° Essayer de la guérir.

I. L'orgueil est une estime désordonnée de soi-même, un amour déréglé qui porte l'homme à mépriser les autres ; c'est un désir de domination qui fait que l'on veut s'élever toujours au-dessus de ses semblables. L'orgueil, quelquefois, n'est que de la vanité, de la présomption, de la fatuité ou de l'amour-propre. Il y a bien quelques nuances dans ces formes diverses qu'affecle la maladie, mais c'est toujours le même fonds, la soif de la gloire. Et cet orgueil est une folie véritable; car, celui qui est dominé par ce sentiment, n'a et ne peut avoir aucune raison pour penser, pour parler et pour agir comme il fait.

11 ne pense qu'à lui-même; il ne voit, il n'estime, il n'aime enfin que lui-même; il se préfère à tous les autres, comme s'il était seul au monde, ou comme si lous les autres n'avaient été créés que pour le servir. Mais il est évident qu'il faut être fou pour croire cela. Tl y a bien d'autres habitants que vous sur cette terre; il y en a qui peuvent valoir autant que vous, et par la naissance et par les qualités de l'esprit et du cœur, par les dons de la fortune ou de la nature. Il y en a d'aussi beaux, d'aussi forts, d'aussi grands, d'aussi riches que vous. Et quand vous n'y seriez pas, le monde pourrait bien encore se passer de vous, j'espère !

Il ne parle que de lui-même; c'est la conséquence : n'ayant pas d'autre pensée, il ne peut parler d'autre chose. Comme dans les tristes asiles d'aliénés, on en voit qui répètent toujours le même mot, ainsi ces mal-

heureux ne cessent de redire le mot qui caractérise la nature de leur folie. Ce mol fatal, c'est le pronom personnel je ou moi. . . Ils disent du bien d'eux-mêmes ; ils en disent môme quelquefois du mal, plu lot que de se taire ; mais dans ce cas, ils se fâchent, si on a l'air de les croire , et ils s'emportent jusqu'à vous insulter et même vous frapper. Leur bonheur, c'est de faire parler le monde, d'attirer les regards, d'occuper les autres d'eux-mêmes.

Vous remarquerez le même caractère dans toutes les actions de ces pauvres insensés, ils se regardent comme le centre du monde, comme le terme de la création; ils voudraient commander à la nature entière: ils s'irritent contre la pluie; ils s'indignent contre le vent qui souffle; ils menacent le soleil qui, l'été, darde sur eux des rayons brûlants. Un orgueilleux veut que les autres travaillent pour lui, que les arts suent en son honneur. Il attire tout à lui, pour mettre tout sous ses pieds et s'élever ainsi au-dessus de ses semblables.

Il suffirait d'ailleurs de méditer un instant sur la définition même de l'orgueil, ou sur la nature de la vertu opposée à ce vice, pour comprendre que c'est une folie, mais une véritable folie. L'orgueil n'est qu'un mensonge. L'humilité, c'est la vérité; et l'ange des ténèbres, qui n'a pas su rester dans la vérité, mais qui a conçu le dessein insensé de s'élever, a perdu aussitôt l'intelligence, et il a été frappé d'aveuglement ; il est tombé des cieux. C'est le sort de tous les mal-

heureux qui veulent l'imiler... Ils disent aussi dans leur cœur: Ascendant!... ascendant!... je monterai. Ils montent en effet dans leurs pensées coupables, mais, à mesure qu'ils s'élèvent, ils voient leurs idées s'effacer; leur tête tourne, ils perdent l'équilibre, ils tombent, hélas ! et c'est toujours dans la boue, comme nous le verrons bientôt. Je prouve seulement ici que c'est dans l'erreur, dans le mensonge; mais cette erreur, ce mensonge devenant une habitude, un état de vie, un renversement absolu de toute réalité dans leur existence, ils sont réputés avec raison comme dépourvus d'intelligence; ils sont regardés comme des fous, et, comme tels, séparés des sociétés humaines.

Dites-moi, en effet, si un simple et pauvre villageois venait tout à coup à s'imaginer qu'il est le fils d'un roi puissant, s'il se glorifiait de porter dans ses veines le plus noble sang du monde, et, s'il parlait et agissait dans cette conviction, ne dirait-on pas que c'est de la folie? — Et, si un pauvre mendiant, couvert des haillons de la misère venait tout à coup à penser et dire qu'il possède tous les trésors de la terre, qu'il est vêtu d'or pur et des soies les plus précieuses ; s'il voulait consacrer une partie de ses prétendus trésors à construire des palais à la ville, acheter des châteaux à la campagne... n'aurait-on pas pitié de lui? ne dirait-on pas que c'est un fou? — Et si un pauvre ignorant, qui n'a jamais rien appris, qui ne sait pas même écrire son nom, venait à se persuader un jour qu'il

sait tout; si, dans cette idée, il allait fouiller dans les livres de la plus haute science et de toutes les langues; s'il se mettait à ouvrir une académie, un cours public, et s'il parlait à ses disciples prétendus comme le précepteur du genre humain et la lumière du inonde, ne dirait-on pas qu'il est fou ?. . . Vous en diriez autant de celui qui se croirait assez fort pour prétendre ébranler les colonnes du ciel, ou d'une parole, d'un souffle, déplacer ou transporter les montagnes... Autant de celui qui s'estimerait le plus vertueux des hommes, qui se regarderait comme un saint, et qui réclamerait en conséquence des hommages... Oui, ce seraient des fous. Eh bien ! n'est-ce pas là précisément la pensée, le sentiment de tous les orgueilleux? n'est-ce pas ainsi qu'ils parlent et qu'ils agissent, quand ils se glorifient d'être riches et puissants, de posséder toute science, toute vertu, quand ils cherchent et mendient déshonneurs et qu'ils veulent de la gloire?

Mais il est temps d'indiquer au moins quelques symptômes de cette triste maladie, ou les signes auxquels on peut reconnaître qu'un homme est déjà fou d'orgueil, ou ne lardera pas à le devenir. Pour juger avec prudence, il faut le regarder et l'écouter attentivement. Des airs de fatuité ou de prétention, des gestes multipliés, un regard hautain, an sourire méprisant, une démarche lière, imposante, l'altitude d'une personne qui pose, ou qui veut paraître méditer: ce sont là les symptômes les plus ordinaires et les plus sûrs.. . 11 y en a qui marchent si fièrement qu'on voil bien

aussitôt ce qu'ils pensent; ils croient évidemment que la terre n'est pas digne de les porter... A côté d'eux il n'y a plus que des nains; ce sont là certainement des fous d'orgueil, et, comme dit un grand docteur, les animaux de la gloire. — Il y en a d'autres dans celte même catégorie, qui sont moins dangereux et qui pourraient vous amuser quelques moments par toutes les petites sottises que leur inspire la vanité. On les voit se mirer et s'admirer sans cesse; ils regardent leurs mains avec bonheur; ils s'occupent beaucoup de leurs cheveux; la ligne droite est une affaire capitale; ils se drapent dans leurs habits et restent longtemps dans la contemplation de leur manteau, ou de leur robe dont la queue traîne dans la boue. On voit bien que ces pauvres malades s'estiment beaucoup, parce qu'ils ont un habit brodé, ou une belle plume à leur chapeau... Mais, dit le bon saint François de Sales, qui ne voit que c'est une folie? Car, enfin, s'il y a un mérite ou quelque gloire à cela, c'est pour le tailleur qui a fait leur habit ou pour l'oiseau, qui avait cette belle plume à la queue. — Magna miseria Jiomo superbus! Ah! oui, vraiment, c'est une grande misère qu'un homme orgueilleux, dit saint Augustin !

Écoutez-les maintenant, et vous pourrez encore plus facilement juger l'état de ces pauvres insensés et le progrès du mal. Les orgueilleux parlent beaucoup; ils parlent haut, ils parlent d'eux-mêmes; et, dit le Sage, ils parlent sans lin ; Stultus verbamultiplicat.(EvcL, x, 14*) 11 y en a qui ne cessent de pérorer, même quand

ils sonl seuls; on en voit passer d;ins les rues, ou su promener à grands pas dons les jardins publies; el ils déclament [oui liant avec de beaux gestes; puis ils s'arrêtent soudain, et se frappent le front comme pour en faire jaillir de nouvelles étincelles. — Ecoutez en passant, vous verrez qu'ils parlent d'eux-mêmes ; vous entendrez ce pronom personnel qui retentit dans leurs phrases ambitieuses : je, au commencement d'une période; mot, à la fin. De temps en temps l'homme atteint de ce mal, dans ses moments de crises, souffle avec force : ce sont des bouffées d'orgueil, comme on dit, parce que la science, dont il se croit plein, le gonfle et l'étouffé... Scimtia inflat; il faut qu'il respire fortement, et il croit alors remplir le monde de lumière, ou éloigner, écarter ceux qui ne sont pas dignes de vivre si près de lui. — Une autre observation : quoiqu'ils soient un très-grand nombre dans leur section, ils parlent souvent seuls, parce qu'ils n'ont pas d'amis, Fatuo non erit arnicas (Eccl. , xx, 17), et, s'ils viennent à s'entretenir ensemble, c'est alors qu'il y a des cris dans cette enceinte et des disputes sans fin : Fatuus stalim ■indicat iram suam (Prov., xu, 16), ils s'irritent delà moindre contradiction. Quelle misère!... Magna miseria homo superbas!...

Je terminerai celle première réflexion par une remarque grave et très-importante dans le sujet; et, après avoir prouvé que l'orgueil est un vice insensé, une folie véritable aux yeux de la foi, je ne crains pas d'affirmer que, de toutes les passions du cœur humain, c'est

Toi FOLIE DES PASSIONS.

celle qui de toul temps a réellement perdu le plus d'intelligences et conduit le plus de malheureuses victimes à l'état positif d'aliénation mentale, à la démence la plus fotale et ordinairement la plus incurable. Les médecins spéciaux l'ont reconnu et le répètent sans cesse dans les ouvrages qu'ils ont écrits sur cette triste maladie1. 11 a suffi quelquefois d'une petite déception, d'un insuccès, pour jeter un homme dans le désespoir et lui faire perdre entièrement l'esprit. Il y en a qui sont devenus fous, pour n'avoir pas obtenu, à jour fixe, la croix d'honneur qu'ils avaient demandée et qu'ils croyaient avoir si bien méritée... D'autres seulement,, parce que leur fils avait échoué dans un examen... Tel autre, parce que, dans une réunion du monde, il aura fait, un faux pas en dansant, ou dit une parole contre la grammaire! enfin pour des misères, des riens...

Mais qu'est-il besoin des aveux des médecins pour reconnaître ce fait capital? 11 suffit d'entrer dans un de ces tristes asiles de la démence, et vous verrez que, sur cent aliénés, il y en a près de la moitié qui sont fous par orgueil. Voyez, écoutez, vous dirai-je encore. Dans leur folle ambition, ces malheureux avaient rêvé la gloire, la domination, et leur âme en s'égarant s'est

1 La haute opinion qu'on a de soi-même peut être si exagérée, que l'aliéné ne soit plus susceptible d'être ramené à l'ordre... C'est-à-dire • que sa manie devient incurable. Les exemples des aliénés qui se croient des lèlcs couronnées, ne sont pas rares dans les hospices de l'un et l'autre sexe. Et comment détruire une illusion qui devient si puissante et si chère? M. Vierus ne cite— t— il point un aliéné si infatué de son pouvoir suprême, qu'il se disait le souverain des rois; Ucx reguni, dofttinus dominanlium . (Pihel.)

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mise un jour à réaliser ces songes insensés, et les voilà qui se croyent de grands généraux ou des ministres puissants ; que dis-je ? rois ou empereurs ! En cette qualité, ils donnent des ordres, font des lois ; il y en a qui commandent des armées... de moulons... ou qui se battent en braves contre des arbres*. 0 folie encore plus étonnante! il y en a qui se croyent Dieu, ou fils de Dieu2, tout-puissants, et qui s'imaginent faire des miracles à chaque pas! Ils pensent qu'ils sont assis sur des trônes... et leur orgueil les a jetés dans la boue; car c'est là toujours la destinée finale de ces hommes fiers et orgueilleux; comme l'ange rebelle, ils ont voulu s'élever et ils sont tombés, et ils restent dans la fange. Quelle misère ! . . . Magna mneria homo superbus.

II. Essayons maintenant de traiter ces pauvres malades et de les guérir. Je l'ai dit, c'est difficile; dans un grand nombre de sujets, la folie d'orgueil paraît incurable. Il y a pourtant des remèdes, et, dans bien des cas, ils ont opéré avec une efficacité merveilleuse ; on a même obtenu des guérisons presque instantanées. Je

1 11 est ordinaire de trouver l'aliénation jointe avec un Ion présomptueux et toute la bouffissure de l'orgueil... Et après ce préambule, le docteur Pinel cilc un exemple frappant rapporté par le docteur Perfect (Armais of Insanity), « d'un homme dont la contenance et les traits portaient l'empreinte de la hauteur, et qui fut renfermé pour cause de folie. 11 conserva le même orgueil dans le lieu de sa détention, et il donnait des ordres avec toule l'arrogance d'un despote d'Asie. 11 finit par se o:.e Chancelier d'Angleterre, Duc de Batavia, et un puissant monarque... Ascendam !... Ascendant !... »

■ Pinel en a vu un qui signait, Chfist.

ne veux pas revenir sur les remèdes généraux et prévenu fs contre ce genre de maladie, et qui conviennent à tous ces insensés, comme la prière, les sacrements surtout, et les larmes ou les chagrins de la vie. Les deux premiers remèdes sont tout-puissants; mais les orgueilleux refusent obstinément d'y recourir et de se mettre à genoux; on ne peut tenter de les y forcer, car alors ils s'irritent et deviennent furieux jusqu'au blasphème. Le dernier de ces remèdes, je veux dire le chagrin, les souffrances de la vie en ont guéri plusieurs; mais quelquefois aussi ce moyen n'a servi qu'à exaspérer encore plus le caractère de ces malheureux.

Il faut donc indiquer ici d'autres remèdes spéciaux et directement efficaces contre cette horrible passion ; et, comme elle attaque à la fois l'esprit et le cœur, nous allons proposer l'antidote sacré de l'humilité d'esprit et de cœur : c'est aller droit à la source même du mal, et le vaincre dans son principe, d'après l'axiome d'Hippocrate : Contraria contrarm curantur, les contraires se guérissent par les contraires ; axiome si bien expliqué par le Pape saint Grégoire : « Le céleste médecin, dit-il, nous a appris à opposera tous les vices un remède contraire. De même que dans la science médicale on guérit l'excès de la chaleur, les inflammations, par le froid, et l'excès d'un tempérament froid par la chaleur, ainsi Notre-Seigneur Jésus a voulu donner à toutes les passions du cœur des remèdes opposés : à ceux qui aiment les plaisirs, il recommande la chasteté; à ceux qui tiennent à l'argent, il ordonne le delà-

chement, l'aumône; aux caractères vifs et emportés, il prescrit la douceur, la patience, et l'humilité aux esprits fiers et orgueilleux1. »

1° Et d'abord l'humilité d'esprit, c'est-à-dire la pensée vraie de notre propre misère, de notre néant. A moins que l'orgueil n'ait entièrement, égaré ou plutôt ravagé l'intelligence, il ne sera pas difficile d'arriver à remettre cette pensée et même ce sentiment dans l'âme des pauvres malades. Il suffit d'obtenir d'eux qu'ils réfléchissent tous les jours quelques instants, et le matin de préférence, sur eux-mêmes, sur leur origine et sur leur fin. Et je vais indiquer sommairement quelques-unes des questions qu'on peut leur adresser pour les amènera méditer un peu, et bientôt ils finiront par comprendre et revenir à la raison. Ces grandes paroles de l'Ecriture sacrée ont déjà rendu la lumière à bien des insensés : Tu quis es? Qui êles-vous?... Quis ut Deus?... Qui est semblable à Dieu? Undè renia, et quo vadis?Woii venez-vous? et où allez- vous? Et ces autres : Quid superbit terra et cinis (Eccl. x, 9)? mit quid gloriaris (Ps. li, 5) ? Cendre et poussière, de quoi vous enorgueillissez-vous? de quoi pouvez-vous ainsi

1 Cœlestis medicus singulis qtribusque vitiis obviantia adltibel medicamenta. Nain sicut in arte medicinse calida frigidis, frigida calidis curanttir; ita Dominas nosler contraria opposai t. medicamenta pcccatis, ut lubricis continentiam, tenacibns largitalem, iracundis mansuetudinem, elatis prseciperet humilitatem. (Saint Grég.) On no parlait pas encore d'homceopathie en ce temps-là, et pour les maladies de Famé, cette manière de traiter ne saurait être la meilleure. 11 faut toujours Ire contra, aller contre.

vo us glorifier ? Et quid liabes quod non accepnti? \iCor . , îv, 7.) Qu'avez-vous donc que vous n'ayez reçu? Vous êtes si petit et si faible; vous n'êtes qu'une cendre impure, une poussière immonde, une feuille morte... Foliumquod vento rapitur... (Job, xm, 25), le vent des passions vous emporte et va vous jeter dans la boue ! Vous n'êtes rien, et moins que rien, puisque vous avez commis le péché, qui vous souille aux yeux de Dieu et de ses anges ; le péché qui mérite l'éternel opprobre et la malédiction éternelle. — Oui, on a vu des fous d'orgueil, ouvrir soudain les yeux de l'esprit a l'une de ces questions; ils méditaient, ils comprenaient la vérité; ils se connaissaient eux-mêmes, ils devenaient humbles; ils étaient guéris. Mais, je l'ai dit, pour arriver à ce résultat, il faut beaucoup de patience; il faut leur répéter sans cesse les mêmes choses, pour qu'ils comprennent.

Il y avait dans une des plus célèbres maisons d'aliénés de Paris un malade qui, après vingt-huit ans de traitement, n'avait pu être guéri ; il se croyait Dieu. Ce n'est que lorsqu'il fut près de mourir, qu'il revint à la raison. Le docteur lui dit simplement que ce n'était pas possible qu'il fût Dieu, puisqu'il était à la mort; et il lui tenait la main et lui latait le pouls. .. Le malade réfléchit un moment, comprit et fut guéri; les vingthuit-années de sa démence furent soudain comme anéanties; c'était moins qu'un songe de la nuit dans sa vie entière; il se retrouvait au jour où on l'avait amené dans cette maison ; mais les années avaient passé, le mal

était réel, la mort était près, et il ne retrouva sa raison, que pour pouvoir se préparer à son éternité! — Hélas! n'est-ce pas le sort d'une foule d'orgueilleux? Ces insensés ne reviennent et ne comprennent qu'à la mort. Heureux encore mille fois ceux qui ont cette grâce de votre miséricorde, ô mon Dieu! car c'est une des folies du pécheur qui vous cause le plus d'horreur : Paapercm mperbum odivit anima mea (Eccl. , xxv, 4), Dieu hait le pauvre superbe et hautain ; il condamne à mort et réprouve celui qui a l'audace de ravir sa gloire, et de respirer l'encens qui ne doit brûler qu'à ses autels.

Aussitôt que l'on remarquera l'effet des premières questions sur l'esprit d'un pauvre malade, et qu'il commence à réfléchir un peu, pour achever et assurer la guérison complète de son esprit, il n'y a plus qu'à lui inculquer les deux grands principes de la foi et de la raison sur ce point capital ; et il aura bientôt la connaissance de la vérité, c'est-à-dire la véritable humilité d'esprit. Or voici ces principes : 1° Dieu n'a jamais rien fait que de rien. 2° Celui qui s'abaisse sera élevé, et celui qui s'élève sera abaissé. La raison de cette loi, c'est que Dieu, jaloux, de sa gloire, ne veut la donner à personne. Mais, comme votre malade ne serait pas encore assez bien pour saisir toute la force de cette raison, il sera mieux de s'attacher à lui prouver la vérité de ces principes et de la parole divine seulement par des faits; alors elle est à la portée même des plus faibles esprits, et elle ne manquera pas de le

frapper par son évidence. Vous n'aurez donc qu'à parcourir toute l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou les annales de l'Eglise; ce que l'on peut faire en rappelant simplement quelques noms des plus célèbres, et vous lui ferez remarquer partout cette loi solennelle, sans exception... Ea qux non sunt, ou, infirma mimai elegil (I Cor., i, 27); exaltavit huniiles (Luc, iv, 52)... Dieu a choisi ce qui n'était rien, préféré ce qui était faible; il n'a élevé que ce qui était humble. — Dans l'ordre des plus grands travaux de sa puissance et de sa miséricorde; aux jours de la création et de la réparation, comme dans l'œuvre de la sanctification, toujours Ea qux non sunt... Moïse, David, Jahel, Débora... Dieu lui-même s'est anéanti et il a choisi pour amis et disciples des hommes de rien ; Ea qux non sunt. — Enfin, c'est une loi dont on retrouve l'application dans toute l'histoire du inonde et de l'Église surtout, Ea qux non sunt, tandis qu'au contraire il résiste aux superbes, il déteste les orgueilleux ; il les abaisse, il les écrase. J'affirme que les plus fous, je veux dire les plus ambitieux du monde, seront bientôt guéris, s'ils réfléchissent un peu sur ces grandes maximes et ces faits importants... Ah ! vous voulez de la gloire, mon ami, eh bien! voici le moyen, soyez humble et petit, sans cela vous ne ferez jamais rien, Dieu ne se servira pas de vous... Du bruit, peut-être, il y a bien quelques hommes superbes qui en ont fait ; du mal, aussi, il y a des ambitieux qui en ont fait beaucoup; mais quelque chose de grand, de vraiment

grand pour Dieu, pour le bonheur du monde, pour l'éternité; jamais! Il faut être humble pour cela : Ea qux non simt.

2° Il ne sera donc pas très-difficile de guérir l'esprit d'un fou orgueilleux, mais cette guérison est loin d'être complète, radicale; il faut tâcher d'arriver à guérir le cœur même, et c'est le miracle incomparable de notre dernier remède qu'on appelle la vertu d'humilité, mais l'humilité de cœur. Ce n'est plus la simple connaissance de notre néant, la vue de noire misère, mais un acquiescement de l'âme à cette vérité, et comme la conséquence pratique de celte vérité et de ce jugement. Quoi de plus juste, de plus sage en effet que ces conclusions! Restez à votre place, vous êtes petits; pourquoi vous hausser tant? Jamais vous ne pourrez ajouter une coudée, un pouce à votre taille... Vous êtes faibles, et vous voulez ébranler les colonnes du monde et porter l'univers sur votre lêle!... Vous êtes pécheurs, vous avez mérilé l'opprobre éternel, et vous cherchez encore delà gloire! Quelle inconséquence! quelle injustice! Ne serait-il pas plus raisonnable d'accepter les humiliations, de rechercher même les mépris et d'embrasser la croix de votre Sauveur!

Et voilà précisément le grand remède ; le vrai moyen de parvenir à celle vertu d'humilité de cœur; c'est de la contempler en Jésus-Christ, qui lui a donné par ses exemples, un charme infini. C'est la première et la dernière leçon de ce bon Maître aux enfants des hommes; il ne demande que cela de tons ses disciples : qu'ils

apprennent de lui à être doux et humbles de cœur; et, à cette condition, il leur promet le repos, la paix, le bonheur de la vie. Discite a me quia mitis sum et liumilù corde, et inoenietis requiem animabw vestrh. (Matth., xi, 29.) Il a passé trente-trois ans sur la terre pour apprendre aux hommes cette leçon sublime de l'anéantissement, car, l'humilité de cœur va jusque-là: s'anéantir, désirer d'être méprisé, regardé comme rien, .Xrsciri et pro nihilo reputari (Imit.); et lui-même, il a commencé par s'abaisser et s'anéantir, en se faisant semblable à nous, en prenant la forme de l'esclave, et en naissant comme un petit pauvre dans une élable.

Il faudra donc raconter toute l'histoire de cette vie divine à cet homme orgueilleux, pour le guérir de ses folles prétentions et de ses désirs insensés de gloire ; d'abord, les mystères de la vie cachée d'un Dieu, pendant trente ans, à Nazareth ! Quand il obéissait humblement à Marie, sa mère, et à Joseph, ce pauvre ouvrier, sous les ordres duquel il travailla pendant tout ce temps... et les mystères plus étonnants encore de sa vie publique et souffrante, quand il fut rassasié d'opprobres. Vous le suivrez dans toutes les scènes de ses ignominies, aux tribunaux des juges iniques, Anne, Caïphe, Hérode et Pilate, qui l'ont injustement condamné. Vous lui ferez voir un Dieu insulté, souffleté parles soldats ivres de vin et de fureur, attaché à la colonne des esclaves, et cruellement flagellé par une légion de bourreaux. — Couronné d'épines et raillé par

tout un peuple ingrat, dans sa qualité de roi, avec ce triste diadème et son sceptre de roseau, et son manteau d'écarlate en lambeaux ! Mais, surtout, vous lui montrerez Jésus, habillé de sa robe blanche, et traité de fou au palais d'Hérode, qui se moqua de lui, et le livra au mépris de toute sa cour impie et licencieuse!... Enfin, prenant une croix et la plaçant sous les yeux de ce pauvre malade d'orgueil, vous tâcherez de lui faire comprendre ce grand signe du roi des cieux, ce prodige d'anéantissement et d'amour... et vous lui demanderez s'il veut encore de la gloire, lui, quand son Dieu a été traité de celte manière et, qu'an milieu de toutes ses ignominies, non-seulement il ne s'est jamais plaint, mais qu'il gardait le silence, et ne cessait de prier pour ses bourreaux, dont il semble même avoir voulu excuser le crime dans sa prière de grâce : Pater, dimilte illn : non enim sciant qui d facilitât ! (Luc, xxm, 54.) Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savenL pas ce qu'ils font!

Et qui donc, à la vue de tant d'outrages, et qui, au pied de la croix, pourrait encore vouloir s'élever et se glorifier?... Qui serait insensible à ces exemples... et refuserait d imiter son Dieu? Qui pourrait craindre encore les mépris de la terre, qui pourrait ne pas aimer, ne pas désirer avec Jésus d'être méprisé, outragé, regardé comme rien? Nesriri et pro nihilo reputari... On a vu des hommes si bien guéris après avoir entendu cela, qu'ils se sont jetés dans des excès contraires : ils ne voulaient plus que des mépris, ils au-

raient môme voulu passer pour des fous. Une dis-je? il y en a qui sont devenus vraiment fous de la croix de leur Dieu et ils n'aimaient plus, à son exemple, que les opprobres et les outrages dont ils se rassasiaient comme lui, en silence et avec délices. Ibi erit sapienlia; et c'était là un grande sagesse, une science sublime : celle du grand Apôtre qui disait simplement qu'il était fou pour son Cbnst : Nos stulti propter Christum (I Cor., iv, 10); celle des disciples qui se réjouissaient d'avoir souffert publiquement l'ignominie pour le nom de Jésus... Ibant gaudentes a conspectu conciiii quoniamdigni habit i suntpro nomme Jesu contumeliam pati (Aet., v, 41); celle de saint Jean de la Croix, qui ne demandait à Jésus-Clirjst qu'une seule chose, la grâce de souffrir et d'être méprisé pour lui : Pati et contemni pro te! Voilà la vraie sagesse encore une fois, Ibi erit sapientia!... Nos stulti propter Christum.

Deux paroles de Dieu vont terminer et comme résumer tout ce discours... Prenez garde, ô mon frère, vous qui lisez ceci, craignez que Dieu ne voie en vous ce sentiment de superbe, et celle folie de l'orgueil, car vous seriez bien malheureux : Ego nom superbiam tuam (I Rois, xvn, 28); il s'éloignerait de vous, il se retirerait dans sa gloire et dans le ciel des cieux : il irait si loin de vous, qu'il ne vous verrait plus, et que vous ne pourriez plus vous faire entendre: Deus alla a longe eognoscit (Ps. cxxxvn, 6); il résisterait à votre prière, Superbis résistif, il finirait par vous haïr, pau-

vre orgueilleux : Pauperem mperbum odivit... Humiliez-vous donc sous sa puissante main et sous son regard éternel : Humiliamini sub potenti manu. Dei... (I Pierre, v, 6) ; et si enfin vous voulez encore de la gloire, regardez donc le ciel, où l'on ne peut entrer qu'à cette condition d'être petits et semblables aux petits enfanls : Nui efficiamini sicut parvuli (Matth., xviu, 5), semblables surtout à Jésus doux et humble de cœur, à Jésus méprisé, outragé, crucifié, anéanti.

Prenez garde, ô mon frère, car si l'orgueil vient à s'emparer de votre Ame, vous allez bientôt vous perdre dans cette folie et vous tomberez dans la boue : Erunt homines elati, superbi, tumidi. (1 Tim. , m, 2.) Il y aura toujours, dit le grand Apôtre, des hommes fiers et orgueilleux, enflés de leur science prétendue: Semper discentes et nunquam ad scienliam veritatn perveiiientes (Il Tim., u, 7); ils travaillent, ils étudient sans fin et n'arrivent jamais à la vérité, à la sagesse; et Dieu les a livrés au sens réprouvé du mal, aux ignominies des honteuses passions, et à la folie des désirs : Errantes et in errorem miltentes. (II Tim.. m, 15.) L'esprit du monde s'empare de ces esprits orgueilleux el les précipite dans la fange impure; les animaux de gloire, par un juste décret du ciel, sont condamnés à vivre dans la boue sur la terre; et quand viendra le jour des justices, ce sont les premiers qui s'écrieront avec douleur: Nos insensati!... Insensés, fous que nous étions : Quid profuit nobis snperbia? (Sa,p.) Et de quoi nous a servi cet orgueil et celte gloire de la

terre?... Nous nous sommes trompés; voilà les vrais sages, ce sont les humbles et les petits, les pauvres de la terre, les voilà qui sont maintenant reconnus et glorifiés comme enfants de Dieu!... et seuls ils sont appelés à la gloire éternelle ! Ec ce quomodo computaii sunt inler film Dei! (Sap.)

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