DEUXIEME CLASSE LA CUPIDITÉ OU LA SOIF DE L'OR
Qitid prodest stnllo Itabere divitias?
De quoi peut servir à un fou d'avoir beaucoup d'argent.
(Prov., xvii. 16.)
A cette question, le plus sage des rois a répondu lui-même, que toutes les richesses de la terre ne peuvent servir de rien à l'insensé, puisque avec son or il ne pourra jamais acheter la sagesse ni un peu de raison ; Quid prodrst.. . cum sapientiam emere non possit? Ne croyez pas non plus qu'il puisse acheter le honneur; il n'y a point de bonheur pour celui que dévore cette passion de la cupidité. Job a bien dit pourtant : Dives et felix... heureux et riche, et il y a beaucoup de personnes qui s'imaginent que ces deux mots vont bien ensemble; mais il n'y a rien de plus rare que le bonheur dans la richesse, même la plus légitime, et, il est impossible avec l'amour de la richesse, la passion de l'argent ou la soif de l'or. J'ose assurer que, parmi les insensés dont nous étudions la vie et le caractère, ce sont les plus malheureux peut-être, et même certainement après ceux qui sont brûlés, consumés par la troisième concupiscence de la chair ou de la volupté; L'Esprit Saint a défini ce triste état de délire par un
seul mot qui en révèle toute la nature : Fallacia, deceptio divitiarum. Ceux qui en sont atteints, les riches du monde, vivent incessamment dans les illusions et les tromperies; ils sont sous le prestige, et se nourrissent de mensonges. La vue seule de l'or ou de l'argent produit un effet incroyable sur certains esprits : ce n'est pas Irop de dire qu'ils se perdent en un instant : les yeux sont éblouis, Concupiscentia oculorum, la têle se prend, on devient fou. Cela sera bien prouvé, j'espère, dans la suile de ce discours; mais, avouez avant toute preuve, qu'il est bien diflicile, à un homme riche, de ne pas faire de temps en temps quelques folies, et que, dans la jeunesse au moins, il est comme impossible de n'avoir pas quelques jours de ce délire étrange. Nous allons suivre le plan ordinaire. I. Etudier cette maladie. II. La traiter et la guérir dans les cœurs.
I. La passion des richesses est une folie véritable, folie triste et sombre, dans le genre de celles que les aliénisles appellent mélancolie. On reconnaît aussitôt ce caractère dans les malheureux qui en sont atteints; on les voit marcher avec inquiétude, regarder sans cesse avec défiance; il y en a qui comptent jour et nuit leur or et leur argent sans faire de bruit, d'autres cachent leur trésor dans la terre. En général, ces pauvres malades dorment peu, ils sont agités, troublés par des rêves effrayants, des rêves de voleurs; ils sont la plupart très-maigres, et leurs habits sont malpropres; voilà pour le plus grand nombre. Mais, par un
contraste singulier, quelques-uns, parmi les plus jeunes, sont au contraire très-élégants, et ceux-là jetlent l'argent à pleines mains, et par les fenêtres, comme on dit; ils jouent beaucoup. On les croirait presque heureux, mais au fond ils ne le sont pas plus que les autres, et ils ne tarderont pas à devenir sombres et mélancoliques à leur tour. C'est dire assez clairement que la passion des richesses jette le cœur des hommes dans deux sortes de folies contradictoires, l'avarice et la prodigalité; mais je ne dirai qu'un mot de cette dernière classe bien moins nombreuse.
Ainsi, d'après le texte de l'Apôtre, l'amour déréglé de la fortune, le seul que nous examinons ici, le seul coupable, est une folie, c'est la folie des désirs : Concupiscentia oculorum. Et il y a, en effet, trois désirs insensés dans le malheureux malade que cette passion égare : le désir d'avoir, — le désir d'amasser, — le désir d'entasser; et ces désirs s'emparent de l'homme et le dominent aux trois âges de la vie. La jeunesse soupire après ces richesses qu'elle convoite ; l'âge mûr travaille sans repos et s'épuise pour augmenter sa fortune, et la vieillesse, la triste vieillesse, se penche vers la terre pour y cacher son trésor, dont elle fait son idole, et auquel elle sacrifie tout.
1° Désir d'avoir, d'acquérir la richesse de la terre : oui, c'est principalement dans la jeunesse qu'on est exposé à cette maladie. La vue de l'argent, de l'or surtout exalte ces pauvres têtes et fascine les cœurs. — On s'imagine que la fortune fait le bonheur, et dans
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ce premier transport on oublie tout le reste; on renoncerait à tout pour celle illusion. 11 n'y a plus qu'une seule pensée dans ces âmes, une idée fixe, qui est bien rendue par ces deux mois qu'ils répèlent sans cesse : Si j'étais riche!... C'est, même un signe certain, c'est un des symptômes les plus sûrs que le délire commence, et que bientôt la raison va s'égarer. Oui, quand vous entendrez un jeune homme dire ces paroles : Oh ! si j'étais riche ! prenez garde, il va perdre la tête, il sera bientôt fou...
Eh quoi! des hommes raisonnables, des chrétiens pourraient penser que leur bonheur consiste dans la richesse de la terre, et que Dieu l'aurait mis dans l'or ou l'argent ! mais c'est une fdie ! ... Et le roi David l'a bien dit : Il n'y a que des insensés qui ont pu tenir ce langage: Bcatum dixerunt cuihxc swnt. — En voyant briller l'or sur les vêlements des riches de la terre, en voyant l'éclat des appartements qu'ils habitent, le nombre des enclaves qui les servent et la splendeur de leurs festins somptueux, ils disaient : Qu'ils sont heureux ceux qui possèdent tout cela ! Bcatum dixerunt cui hœc sunt... et ils regardaient avec envie, ils soupiraient avec ardeur, et ils appelaient la fortune Mais,
encore une fois, c'est une vraie folie que tous ces vains désirs et ces illusions. Car le bonheur n'est pas là. Eh bien, quoi 1 réfléchissez un instant, et écoulez ce que dit la raison ; analysez en quelque sorte ce mot qui vous trompe : qu'est-ce donc que la richesse, ou bien qu'est-ce que cela veut dire : être riche? C'est tout si m--
plement avoir du foin ou de la paille en quantité; c'est avoir beaucoup de bois, ou du charbon de terre, ou même simplement des pierres, surtout si, en les mettant les unes sur les autres, on en a déjà fait plusieurs maisons, qu'on peut vendre ou louer fort cher; être riche, c'est avoir beaucoup de ce métal jaune ou blanc qu'on va chercher dans les entrailles de la terre, qu'on purifie par le feu, et dont on fait un tas de pièces rondes; ou bien encore, être riche, c'est avoir une quantité de petites feuilles de papier timbré au chiffre de mille francs, ce qui est encore plus facile à porter et à cacher. Là! voilà ce que c'est!... Voilà le grand bonheur que désirent tant de jeunes insensés ! Mais, en vérité, il faut être fou pour cela, et la simple raison le dirait aussitôt à tous ceux qui voudraient la consulter. Voyons : que peut faire la paille ou le foin? que peuvent les pierres, et l'or et l'argent pour le bonheur d'une âme? pour la félicité d'un cœur? Quelle place peuvent tenir toutes ces choses dans la vie? 11 ne pourra jamais entrer une parcelle d'or dans le cœur, l'âme ne peut avoir de prises sur ces vanités; se nourrir de paille, d'or ou d'argent, et désirer tout cela avec tant d'ardeur, c'est une folie qui commence, c'est la folie de la jeunesse ! . . . Mais, hélas! elle ne passe pas avec les illusions de cet âge; et, si malheureusement le jeune homme a rencontré la fortune, il ne fera désormais que s'y attacher encore plus passionnément, et ce sera dans la maladie une nouvelle phase, souvent plus funeste encore et plus difficile à guérir.
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2° Celte phase ou celte crise est le désir, l'envie d'amasser, d'amasser toujours, ou d'augmenter cette fortune; et c'est dans l'âge mûr que l'homme se trouve exposé à cette recrudescence du mal, qui semble constituer un nouveau genre de folie. On a bien déiini cet état, quand on l'a appelé une soif; oui, c'est la soif de l'or... soif brûlante et insatiable, car plus on en a, plus on en veut avoir. Et pour cela on sacrifie follement son repos, en se livrant à des travaux forcés, à des veilles prolongées ; on s'expose quelquefois à perdre des biens incomparablement plus précieux que ces vaines richesses, comme la santé, l'honneur, la vie même. Des hommes qui pourraient vivre tranquilles et heureux, se jettent dans des entreprises téméraires, imprudentes et insensées, qui troublent leur existence et leur sommeil. Les uns, pour augmenter leur fortune, en mettent une grande partie dans l'industrie, et la compromettent; les autres, plus imprudents encore, l'exposent dans des jeux de bourse, et la perdent en un jour avec leur honneur! C'est une véritable folie. Mais ceux qui réussissent ne sont pas moins insensés, puisqu'en augmentant leurs trésors, ils ne font qu'augmenter leurs soucis et leurs peines. Comme le malade infortuné qui pense éteindre la soif qui le dévore, en buvant à longs traits l'eau amère qu'il a trouvée au désert... mais plus il boit, plus il a soif, et jamais il ne dira c'est assez. On doit déjà reconnaître à ces traits un des caractères les plus étranges de la troisième et dernière phase de la maladie.
o° Je veux dire la passion d'entasser toujours, el de conserver, de grossir le trésor, sans y toucher jamais : c'est la folie de l'avarice proprement dite. Nous l'appelons une démence sénile, parce qu'elle affecte plus ordinairement les vieillards; on l'a vu pourtant quelquefois commencer dans l'âge mûr et même dans l'enfance. De toutes les folies humaines, l'avarice est la plus étrange, la plus déraisonnahle, la plus triste et la plus sombre, et en même temps la plus bizarre et la plus amusante. Elle est ordinairement incurable, et de jour en jour elle se montre plus intense et plus ridicule. On a de tout temps diverti le public, en représentant sur la scène quelques traits de la folie de ces pauvres malades, mais sans succès, car on n'en a jamais guéri un seul ; on a fait rire à leur dépens, voilà tout. Les avares, d'ailleurs, vont rarement au spectacle, c'est trop cher, et un Harpagon lirait Molière bien des fois, avant de le comprendre. Celte folie n'a pas précisément de caractère dangereux; cependant on a remarqué une chose assez singulière, c'est qu'elle peut être héréditaire; mais dans un sens contradictoire ou opposé, c'est-àdire que les enfants des avares sont presque toujours des prodigues , qui dépensent et jettent à pleines mains l'argent et l'or que leurs pères avaient amassé, entassé et gardé avec tant de précautions. Il faut que celte observation, toute singulière qu'elle puisse paraître, soit bien fondée, puisqu'on l'a faite de tout temps et chez tous les peuples du monde. C'est même un proverbe dans toutes les langues des peuples civili-
ses, et l'avarice, d'ailleurs, ne se trouve que dans les mœurs de la civilisation. — J'ajoute enfin que, si le caractère de cette maladie a le privilège d'amuser tout le monde, elle réjouit particulièrement les héritiers de ces pauvres malades ; et, si je le dis d'une manière aussi dure, aussi crue et brutale, c'est que je sais qu'il y en a eu quelques-uns de guéris par cette seule réflexion. Ils étaient visiblement contrariés de la pensée qu'on se réjouirait de leur mort, et ils se sont arrangés de manière à ne pas faire trop de plaisir à leurs neveux et petits-neveux1.
Mais prouvons que le désir d'entasser toujours de l'or et de le conserver, constitue un état maladif et devient une véritable folie. C'est à ces malheureux que nous pouvons surtout appliquer la parole du Sage : QM prodest stulto habere dkntiasl Et de quoi peut servir au fou d'avoir de l'argent? — Pour les autres dont nous avons parlé plus haut, la richesse est une cause de peines, de mille agitations et de toutes sortes de travaux; mais enfin ils en font quelque chose; s'ils travaillent, ils s'amusent aussi un peu; mais pour celui-ci, pour l'avare qui n'y touche pas, quid prodest? c'est inutile; son or ne sert à rien du loul. Est quasi
1 J'ai entendu dire d'un jeune héritier, neveu d'un riche et vieux célibataire : Le voilà joliment content! il a son affaire: niais il ne Ta pas volé, il a fallu attendre bien longtemps. Est-ce clair, cela?... Mais en attendant, le neveu n'avait pas mal entamé la fortune sur laquelle il comptait : Insère nnne, Daphui, pyros... J'en ai connu d'autres qui ont été bien attrapés, c'est le mot, à l'ouverture d'un testament sur lequel ils avaient aussi trop compté... et qui n'était pas tout entier en leur faveur.
paiiper... dit . Salomon ; il est comme un pauvre, mal logé, mal nourri, mal vêtu, et encore il ne peut pas dormir, parce qu'il a toujours peur qu'on ne lui prenne ce trésor. C'est une vraie pitié; et il est certain qu'une pierre à la place de cet argent, lui ferait tout autant de bien. Si l'on était bien sûr que cet homme n'a pas un seul héritier, on ne lui ferait pas le moindre mal de prendre tout et de mettre une pierre à la place; il ne s'en apercevrait pas, si ce n'est quand il viendrait pour voir et compter, car c'est là une des manies de ces pauvres malades, voir, loucher et compter de l'ar-
gent.
Aussi arrive-l-il assez souvent que ces hommes de fortune, par l'incessante tension de leur esprit et l'infatigable ardeur de leur âme, qui s'est attachée passionnément aux biens de la terre, deviennent fous dans le sens le plus strict, et qu'on est obligé de les enfermer. C'est par celte remarque importante que je veux terminer la première partie de ce discours.
Oui, la passion de la richesse, l'amour ou la soif de l'or a conduit, et conduit encore tous les jours les hommes à la folie. Allez et visitez ces tristes asiles de l'aliénation mentale, asiles si peuplés depuis quelques années et qu'on est obligé de multiplier et d'agrandir partout en France et en Angleterre; allez et demandez aux hommes spéciaux qui traitent ces maladies, demandez-leur combien il y a de riches prodigues et de riches avares parmi ces infortunés confiés à leurs soins, et Vous serez étonné. Ce n'est pas dans la même propor1
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lion que pour les orgueilleux, ni même que pour la elasse des voluptueux ou des libertins que nous allons examiner bientôt, mais leur nombre est effrayant toutefois... Demandez la cause de leur maladie, on vous dira : les uns, c'est par excès de travail et de veilles pour amasser la fortune; les autres, c'est par desespoir de l'avoir dissipée en peu d'années dans les jeux et les courses; quelques-uns par suite d'une catastrophe qui les a dépouillés de tout. Pour plusieurs, c'est la conséquence des privations incessantes que leur imposa l'avarice. Celui-ci a été frappé de démence et a voulu se tuer après une perte au jeu. . . Celui-là est devenu fou de joie à la nouvelle d'un héritage inespéré. Mais enfin dans celte classe ils sont tous victimes de la passion de l'or1... Vous en serez convaincu à première vue, si je puis m'exprimer ainsi. Vous en rencontrerez partout dans ces maisons qui ont l'air d'être encore tout occupés d'affaires, de calculs. Il y en a, en effet, qui comptent sans cesse et qui couvrent de chiffres des rames de papier... 11 y en a qui refusent de manger, en disant qu'ils sont ruinés et qu'on va les prendre pour les conduire à Clichy... Hélas! n'ai-je pas vu mourir ainsi, et
1 J'ajoute avec le docteur Pinel que la guérison est rare: « Le traitement d'un aliéné, dit-il, devient d'une difficulté extrême, s'il a possédé autrefois tle grandes richesses. J'ai observé dans ce cas que l'homme parle souvent des millions dont il peut disposer, des récompenses qu'il réserve à ceux qu'il protège. On pourrait tout au plus excepter quelque homme, rare ou d'un caractère élevé, qui n'aurait vu dans la fortune et les places que le noble avantage de concourir au bonheur de l'espèce humaine. » — Mais cet homme évidemment n'aurait pas eu la soif de l'or.
dans celle malheureuse conviction, un des plus grands
et des plus riches seigneurs de nos jours, qui laissait un héritage de plusieurs millions à des enfants, destines sans doute à les dissiper en peu de temps ; car ils avaient déjà bien mangé sur leurs espérances et joliment entamé cette belle fortune ! . . . 11 reste donc prouvé que le goût et la soif des richesses sont une sorte de folie, et que cette passion peut conduire ses tristes victimes à une véritable démence. — Essayons maintenant de guérir ces infortunés.
II. Le traitement de celte maladie ne peut guère être que préventif, car parvenue à un certain degré, elle est à peu près incurable, surtout dans la troisième phase, lorsqu'elle a pris le caractère spécial de l'avarice, puisqu'on a vu plusieurs de ces insensés mourir de faim au milieu de leurs trésors, auxquels ils se refusaient obstinément de toucher. Mais ce sera déjà un service immense rendu à l'humanité, que de travailler à préserver les âmes contre un si grand danger ; et j'affirme que l'on sera à l'abri, si on suit les prescriptions sages et faciles que je vais indiquer. Si j'avais le malheur d'être riche, peut-être que je serais moi-même bien malade aussi, et que je ne ferais pas ce que je vais dire; mais aujourd'hui je vois, et je vois clairement dans la lumière de la foi et de la raison, ce qui peut sauver l'esprit et sauver le cœur de tous ces tristes égarements, en un mot préserver l'àme de celte folie de la cupidité, Fallacia diviliaram.
Eh bien donc, si j'étais riche, voici ce que je voudrais éviter, et ce que je voudrais faire; je le dirai simplement, mais bien convaincu d'une chose, c'est qu'avec ce moyen, jamais je ne deviendrais fou.
1° Ce que je voudrais éviter. — Trois choses. La première, la plus importante, la seule même nécessaire, avant tout, et en un mot, je voudrais éviter de me perdre, comme tant d'autres, avec mon argent et mon or. Je voudrais éviter l'enfer, où tant de mauvais riches sont ensevelis ; je ne voudrais pas me perdre, ni mon âme, ni mon Dieu, ni mon éternité pour lapins belle fortune du monde, et toutes les richesses de la terre. Je commencerais donc par m'assurer si tout ce que j'ai est cà moi, bien à moi ; et, si je trouvais un sou qui ne m'appartint pas, dont je ne fusse pas sûr, je ne voudrais pas le garder d'abord, et je m'arrangerais de manière à le rendre le plus tôt possible cà qui il appartient; et, si je ne pouvais pas vraiment découvrir à qui il appartient, je le donnerais plutôt à Dieu ou à ses pauvres, que de le garder; car, enfin, je ne voudrais pas me perdre pour un sou, ni pour un million... Puis, si après ce premier examen, j'étais décidément bien sûr et certain que tout est à moi, que je n'ai rien qui soit à mon prochain, ou illégitimement acquis, je rechercherais avec la même attention, si je n'ai pas trop pour moi seul de toute cette belle fortune et de toutes ces richesses; s'il n'y a pas un peu, beaucoup même de superflu dans ma maison, et dans toute ma vie; et alors, sans cependant vouloir m'exposer à descendre
de mon rang, sans vouloir perdre ma posilion, je voudrais encore donner à Dieu et à ses pauvres une grande partie de ce superflu. Voyant que j'ai trop, je donnerais à ceux qui n'ont pas assez, et par ce moyen, par cet acte de vraie sagesse et de prudence chrétienne, non-seulement je. me préserverais du danger de la richesse, et je ne me perdrais pas, mais je m'assurerais de mon salut et de mon bonheur. Enfin, je voudrais m'examiner encore sur un point grave en cette matière, j'interrogerais souvent, je sonderais mon cœur, pour être bien sûr qu'il ne s'attache pas, qu'il ne tient pas trop à l'argent; et, toutes les fois que je croirais remarquer qu'il commence à prendre goût à la chose, à aimer l'or un peu plus qu'il ne faut, à tenir a ces misérables écus, j'en voudrais encore donner davantage à Dieu et à ses pauvres. C'est alors que je ferais une belle aumône, et je serais sûr de me délivrer de celte soif... Il faut ainsi et toujours aller contre les tendances mauvaises du cœur, et vaincre le mal par le bien. Ire contra; Vincerc bono malnm. Je voudrais être prudent toutefois, je voudrais être sage dans ces pieuses largesses, car même dans ce genre, il faut éviter tout excès, quoiqu'à dire vrai, c'est bien moins de ce côté que l'on ait jamais à craindre.
Secondemenl, si j'élais riche et homme du monde, je voudrais éviter de me ruiner comme tant d'autres, comme une foule de mes amis, et de mes parents; et pour cela : point de folles dépenses, point d'entreprises téméraires, ni de jeux insensés. Mais je vais entrer dans
le détail de toutes ces petites et grandes folies que je voudrais éviter pour ne pas me ruiner. Ainsi, je ne pourrais me décider, si j'étais un riche seigneur, à tenir pension pour des chiens; je me passerais d'une meule, pour plusieurs raisons, mais il n'y en a qu'une à rappeler dans le sujet qui nous occupe, c'est que rentretien, la nourriture de ces bêles coûtent énormément, et qu'elles ne servent pas à grand'chose. J'irais pourtant à la chasse, mais je n'aurais pas une meule de quarante ou cinquante chiens, c'est trop vraiment. J'aurais certainement des chevaux, si j'étais riche, mais je n'en voudrais pas trop non plus; d'abord je n'en mettrais jamais, jamais plus de deux à ma voiture. Je ne sais pas combien j'en aurais, mais dès lors qu'ils ne serviraient plus de rien, je n'en voudrais pas. Enfin, je n'aimerais pas à mettre plus de trois à six mille francs pour une belle paire. J'en verrais peut-être qui ont moins de fortune que moi, et qui mettent plus, mais j'y tiendrais, et je trouve que c'est bien assez comme cela. Si j'étais riche, j'éviterais aussi le luxe des collections. C'est déjà une pelite manie; et il y a dans ce goût quelque chose qui approche un peu de la folie dont j'ai peur. Ainsi des collections de tabatières, des collections de pipes de tout prix et de toutes les époques, des collections de cannes... des collections de vases étrusques ou chinois, de fioles ou de lampes sépulcrales. J'ai vu des enfants renverser et casser en jouant de si beaux vases de ce genre ! et des laquais briser par maladresse du vieux Sèvres qu'on estimait si cher! Je
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no ferais pas même collection de médailles ni de tableaux. Ah ! des tableaux, j'en ai tant vus d'empilés, d'entassés les uns sur les autres, et dans la poussière, qu'on ne pouvait plus savoir ce que c'était ! Eh bien ! même pour les livres, quoique j'aime assez les livres, je ne voudrais pas en faire ce qu'on appelle une collection, parce que l'on n'ouvre jamais les livres de cette espèce, surtout s'ils sont richement reliés. J'aurais une bibliothèque bien choisie, mais pas de collection encore une fois.
Si j'étais riche, et dans le monde, je donnerais bien quelques soirées, mais pas de fêles proprement dites, ni de bals; c'est-à-dire que j'inviterais des amis ; et, si l'on jouait dans mes salons, ce ne serait jamais ce qu'on appelle jouer; on ne pourrait pas y perdre beaucoup. Il y a un jeu que je délesterais par-dessus tout, si j'étais riche, c'est celui de la Bourse; je ne mettrais jamais les pieds dans ce mauvais lieu.
Enfin, j'éviterais avec soin de donner à mes enfants ou petits-enfants, neveux ou petits-neveux des joujoux de prix, avec lesquels j'ai reconnu qu'ils ne s'amusent point, cl qu'ils n'auraient jamais le plaisir de pouvoir casser, briser... ainsi des poupées qui parlent, des moutons qui bêlent, des lapins ou des souris même, qui courent ; bien moins encore des oiseaux automates qui chantent; tout cela coûte énormément et ne peut amuser les enfants plus d'une heure. Toutes ces dépenses sont folles, encore une fois, ce sont de vraies folies. 11 me resterait donc assez d'argent, et je sais
bien ce que j'en ferais. Je serais vraiment riche, et je donnerais toutes ces économies aux pauvres du bon Dieu; je donnerais à Dieu même tout ce que j'aurais gagné, en évitant ces dépenses ridicules, inutiles, insensées.
Troisièmement, si j'étais riche, je ferais tout mon possible pour éviter de me laisser voler. Je sais que c'est bien difficile, quand on a de la fortune, mais on peut encore y parvenir avec de l'esprit et de la bonne volonté. Il y a trois sortes de voleurs contre lesquels je me tiendrais en garde : les gens, les fournisseurs, et la mort surtout. — Pour éviter d'être volé par mes gens, j'aurais beaucoup d'ordre, et je tiendrais à voir moimême et acquitter les notes, à vérifier les comptes et les dépenses. Il y a une chose bien simple, c'est de savoir ce que l'on reçoit et ce que l'on donne; ne pas sortir de celte règle de simple bon sens : ne pas dépenser plus qu'on n'a de revenu; mais la sagesse va bien plus loin, et l'on lâche de ne pas dépenser tout. — Quant aux fournisseurs, le meilleur moyen d'éviter d'être volé par eux, c'est de les payer comptant: il y a des riches qui ne pourront croire cela, et il n'y a rien de plus vrai cependant; car il y a un intérêt terrible qu'il faudra payer un jour; et les tailleurs ne s'enrichiraient pas tant, s'il y avait moins de crédit. Je ne voudrais jamais de dettes; et j'ai reconnu que payer tout de suite, c'est d'ailleurs un bon moyen pour ne pas payer deux fois. — Mais le point principal est surtout d'éviter de se faire voler par la mort. Noire-Seigneur a
dit qu'elle viendrait comme un voleur; on peut néanmoins éviter d'être volé par elle; et voici comment je ferais. Je donnerais de mon vivant, le plus possible, nu bon Dieu et à ses pauvres; et j'aurais ainsi le bonheur et le mérite du bien que je ferais. Pas si fou, que de le laisser aux autres, à mes héritiers par exemple, qui peut-être ne feraient pas ce que je voudrais, ou ne le feraient qu'à regret. Qui sait? on voudrait peut-être même casser mon testament. J'aimerais bien mieux donner de mon vivant que de me laisser aussi voter par la mort... Donc, mon cher lecteur, vous voyez que toute ma sagesse consisterait principalement dans l'aumône; c'est la charité qui me donnerait les moyens d'éviter toutes les folies, dans lesquelles on est si exposé à tomber, quand on est riche.
2° Et maintenant savez- vous ce que je voudrais faire si j'étais riche? trois choses encore, mais que j'exposerai en moins de mots. Je voudrais d'abord assurer mon capital, par le moyen même de mes revenus et garder ma position dans l'autre monde, c'est-à-dire que je tiendrais à être riche aussi dans l'éternité ; puis je voudrais acheter le bonheur ; et enfin, acheter même le Ciel ; et tout cela est possible, quand on a de la forlune ; avouez que ce serait être bien insensé que de renoncer à tant de privilèges.
Je voudrais donc, avant tout, assurer mon capital et garder ma position, être un des riches de l'éternité, Dirites scternitatis. On a bien de la peine aujourd'hui à placer ses fonds, mais je connais un bon moyen de ne
pas les perdre : c'est la charité, c'est l'aumône, par laquelle on prêle à Dieu même, Fwneratur Domino qui miseretur pauperis. (Prov., xix, 17.) On est sûr de ne jamais connaître la misère, quand on a pitié de ses pauvres,^* dat pauperi nonindigebit. (Prov., xxvm,27.) — Voilà donc le fonds assuré; mais ce n'est pas assez : je tiendrais à être encore riche dans le ciel. Or, c'est la charité qui doit être la mesure et la proportion des mérites, comme elle en est la condition et la raison ; donc, encore une fois, si j'étais riche, je voudrais aimer, secourir les pauvres. Mais, hélas! combien y a-t-il de riches qui ne savent pas cela !
Ne pouvant acheter la science ni la vertu, quoiqu'on en prête souvent aux riches de la terre et quelquefois plus qu'ils n'en demandent; si je l'étais, moi, je voudrais acheter le bonheur; et on le peut, cela est certain ; mais, à peine s'il y a quelques propriétaires qui le comprennent et qui savent comment cela se peut faire. 11 n'y a pourtant rien de plus simple, il n'y a encore qu'à aimer les pauvres; il n'y a qu'à leur faire l'aumône; toujours, toujours l'aumône ; et remarquez, je vous prie, que cela est également prouvé par la foi, par la raison et par l'expérience. La foi l'a révélé : Beatus qui intelligit super eyenum et pauperem.. . (Ps. xli, J . ) Beau miséricordes... (Mat th., v, 7.) Benefacit anirnse suae vir misericors.. . (Prov . xi, 1 7 .) Heureux celui dont l'intelligence s'élève à comprendre le mystère de la pauvreté et qui sait compatir à sa douleur... Heureux ceux qui ont pitié... C'est faire du bien à son âme que
d'avoir compassion doses frères... Et celle parole est si vraie, que je ne crains pas d'affirmer sur expérience, le succès du traitement. Qu'an riche de la terre, fût-il déjà bien malade, lors même que déjà la soif de l'or aurait égaré son esprit, et lui aurait fait perdre toute intelligence du bien, que ce riche fosse un jour une belle aumône, et, avec sa raison, il retrouvera soudain toute l'espérance delà vie et même le sentiment du bonheur! Beatus qui intelligitl
Enfin, si j'étais riche, je voudrais surtout acheter le ciel, et même une bonne place dans le ciel. Jésus-Christ avait dit d'abord qu'il est très-difficile d'y entrer clans cette condition ; et puis, un jour, sans retirer sa parole, ilavoulu, ce semble, l'expliquer d'une manière si douce et si consolante, que les riches n'auront plus rien à craindre, s'ils savent comprendre, et s'ils veulent profiter d'un moyen si facile. Oui, on peut acheter le ciel par la charité, par l'aumône. Les pauvres y retiendront une place pour ceux qui auront eu pitié d'eux sur la terre; et Jésus-Christ, dont le cœur est fidèle et reconnaissant, ne pourra pas oublier ce qu'on lui aura donné, dans la personne de ses amis. C'est même le seul souvenir qu'il paraît devoir rappeler au grand jour des récompenses éternelles, et la seule raison de la sentence de bénédiction : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, etc.. Venite, bmedieti... Emrivi, rt dedistis mihi manducarel (Matth., xxv, 35.) Venez, enfants bénis de mon Père, venez à la gloire!
Ah! quand les riches avares et sans pitié verrou!
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monler au ciel la troupe des élus; quand, parmi ces enfants de Dieu, ils reconnaîtront des hommes qui, sur la terre, ont su faire la charité à Jésus-Christ et par ces aumônes, mériter le bonheur éternel... Ah ! c'est alors qu'ils diront avec désespoir: Nos insensati ! . . . Il nous eût été si facile, ô mon Dieu, d'obtenir, de mériter et d'acheter le même bonheur!... Nos insensalif... Diriliarinn jactantia quid contulitnobis?.., (Sap., v, 8.) Que nous reste-t-il de l'éclat de nos richesses?
Agite nunc divites. (Jacq., v, 1.) Eh bien donc, aujourd'hui même, mon cher lecteur, faites un grand acte de sagesse, c'est-à-dire une belle aumône. Croyezmoi, votre bonheur peut en dépendre. Hélas ! vous avez peut-être déjà fait tant de folies avec l'argent que Dieu vous avait prêté pour le bien. Rachetez tout et tâchez de devenir un jour riche clans le ciel ; là il n'y a pas de ruine possible, ni de voleurs, ni de mort; amassez-y donc des trésors : c'est pour le ciel qu'il est permis d'être avare ; c'est la vraie sagesse, et Jésus-Christ même nous l'a dit expressément : Thesaurisate mttem rohis themnros in cœlo, (Mattli., vi, 20.)