‹ De la folie en matière de religionChapitre 33 sur 46 · V. La Gourmandise. Celle passion est une folie in · texte numérisé non relu

V. La Gourmandise. Celle passion est une folie in

contestable, mais d'une espèce particulière, en ce sens que celui qui s'y livre a nécessairement encore un peu de raison ; seulement il ne s'en sert que pour en abuser; il n'emploie son intelligence, ce qui lui en reste, que pour la perdre entièrement. Ainsi, les bêtes sont capables de fureur, elles deviennent enragées; mais elles ne se laissent point aller, comme l'homme, à aucun excès dans le boire ou le manger. Il n'y a dans toute la nature animée, que les enfants qui n'ont pas encore toute leur raison, ou les gourmands, c'est-à-dire ces pauvres malades, ces insensés dont je parle, qui mangent jusqu'à se faire mal, et qui boivent jusqu'à l'ivresse.

L'ivresse, folie véritable qui fait perdre complètement la raison et qui ôte à un homme son cœur même, comme dit l'Esprit- Saint... La vue seule de ces êtres dégradés et abrutis inspire la crainte, le dégoût et l'horreur. Ce sont des éclats de rire stupides, ou des pleurs insensés, et trop souvent des accès de fureur déplorables. Ces malheureux ne reconnaissent plus personne. On en a vu qui frappaient leurs femmes, et qui tuaient leurs enfants. Plusieurs sont tombés morts dans une crise de celle affreuse folie; ivres-morts est une expression de la plus sage philosophie el de la plus triste expérience. Les sauvages sont très-enclins à cette maladie; et on assure qu'il y a des peuples civilisés qui exploitent cette prédisposition, et qui leur vendent au prix de l'or le breuvage maudit qui les prive de la raison et qui leur donne la mort. Mais ce que l'on aurait

peine à croire, c'est que dans nos cités les plus belles et les plus riches, on peut voir tous les jours de pauvres et dignes ouvriers, de braves soldats, des hommes trèshonnêtes, d'ailleurs, qui sont frappés de cette maladie honteuse, de celte démence volontaire. On les voit errer dans les rues et sur les places publiques; on se gare d'eux, comme de fous qui pourraient insulter en passant et même frapper... Que dis-je? des ouvriers et des soldats! Cette folie n'a-t-elle pas atteint tous les rangs de la société? et ne sait-on pas qu'à la suite de banquets officiels et d'orgies secrètes, ce spectacle hideux est donné au monde? On voit ces malheureux tomber sous la table, s'y livrer à un sommeil honteux, ou se quereller et crier comme des furieux ; briser, casser tout ce qui tombe sous leurs mains, et finir par se battre comme des fous ! . . . Eh ? ien ! je vous assure que le repas des aliénés dans un asile et dans les maisons de santé, n'a rien d'aussi dégoûtant que ce spectacle!

Ce sont des hommes pourtant, et qui se disent chrétiens ! . . . Il y a peu de femmes heureusement dans cette catégorie de nos malades ; une seule atteinte de cette folie, une femme ivre, ce serait mille fois plus hideux encore, mille fois plus effrayant! Elles sont bien plus rageuses dans le vin : Mulier ebriosa, ira magna. (EccL, xxvi, 11.)

Ah ! si parmi nos lecteurs il se trouvait un .homme qui eût éprouvé, ne fût-ce qu'une seule fois dans sa vie, une crise de cette triste maladie ; un homme qui reconnût seulement en lui les premiers symptômes de

ce vice affreux de la gourmandise, je le conjure, s'il veut éviter la honte de la folie complète, et l'ivresse de mort, de prendre le remède indiqué par les grands docteurs de la science des saints, et de s'appliquer dès aujourd'hui à suivre fidèlement les règles de la tempérance, ce régime admirable et sûr donné par saint Ignace de Loyola au livre des Exercices spirituels. Qu'il se fixe une loi de sobriété, et que jamais il ne la dépasse ; que plutôt il reste au-dessous de ce qui lui serait permis... Quanta plus ademerit, etc.. Que non content d'éviter tout excès, il s'efforce de rendre à son esprit toute sa lumière et sa force, par la pratique du jeûne et de la mortification. C'est par ces dignes fruits de pénitence qu'il rachètera ses premiers égarements, qu'il évitera les rechutes; et il ne sera pas exposé aux suites fatales de ce vice qui a conduit bien des hommes à la plus hideuse de toutes les démences1.

VI. L'Envie est évidemment une des filles de l'orgueil ; mais elle a des symptômes particuliers, un caractère propre et spécial ; elle ressemble tellement à la jalousie, que souvent on les confond, malgré les nuances qui les distingue. La base de ces deux maladies est commune : c'est un chagrin amer, une colère secrète que l'on éprouve à la vue du bien ou du bonheur des autres; et cette passion, si on ne la réprime, tourne

1 L'habitude de l'ivrognerie surtout, pourrait dégrader peu à peu la raison et aboutir à une aliénation déclarée, comme le prouvent des exemples nombreux observés dans les hospices. (Pinel, p. 152.)

facilement à la folie; elle est même une folie véritable, car ce sentiment injuste ne peut s'expliquer; on ne peut avoir aucune bonne raison pour s'y abandonner. Cette maladie est sombre; elle appartient à la division des affections mélancoliques. Ceux, qui en sont atteints se reconnaissent facilement. Ils parlent peu; ils ont le regard bas, inquiet, oblique, et, de temps en temps, ils prononcent des paroles menaçantes. C'est comme une humeur noire qui altère et dénature toutes choses dans la vie de l'homme ; elle le porte à s'attrister de ce qui devrait le réjouir, et a se réjouir de ce qui est malheureux. Le bien d'autrui devient un mal pour cet insensé, et le mal des autres lui paraît un bonheur personnel. Il n'y a rien que de faux dans ses jugements, mais il est le jouet de son imagination, et il s'attriste réellement ou se réjouit d'après ces vaines illusions. Ajoutons que le malade qui est atteint de cette manie est extrêmement à plaindre; son âme est agitée dans les abîmes, et ses os pénétrés, consumés par la sombre envie, tombent en pourriture, dit le Sage : Pulredo emium, iuvidia. (Prov., xi, 50 ) Aussi est-il reconnu qu'on ne peut vivre longtemps dans cet état : Zelus ci iramndiu mïnuunt dies. (EccL, xxx, 26.)

Je n'ajoute plus qu'une seule observation pour compléter la notion abrégée de cette folie : c'est qu'en général les femmes y sont plus exposées que les hommes. Leur cœur est plus sensible, leur imagination plus vive, et il n'est pas rare d'en trouver qui ont été atteintes de ce mal dévorant sans aucune raison... Il n'y avait pas

même l'ombre d'un prétexte à leurs vaines crainles, à leurs défiances, qui bientôt se changeaient en noire jalousie, et Dieu seul peut savoir par quelles tortures alors elles passent, et à quels excès elles peuvent se porter... C'est une vraie folie, je le répète, et dans ce cas je l'ai trouve presque toujours incurable. J'ai vu des mères jalouses de leurs filles; j'ai vu des épouses jalouses de leurs maris, et il a fallu les séparer à jamais! Oserai-je ajouter, avec le Sage, que ce sont ordinairement les femmes les plus belles ou les plus spécieuses, car saint François de Sales aime mieux cette expression, qui sont atteintes de cette folie déplorable : Puleliract fatua (Prov., xi, 22), dit le Sage : Belle et folle!

Mais comment éviter ces malhcuis, prévenir ou guérir cette folie jalouse et envieuse? Je l'avoue, c'est trèsdifficile, et la sainte Ecriture même l'a révélé de la manière la plus positive. Je ne connais d'autres remèdes que la réflexion et la prière; mais ces âmes n'en sont pas trop capables. 11 faut les aider, les calmer en leur montrant souvent qu'elles se sont trompées dans leurs jugements; mais surtout il faut prier pour ces pauvres malades1.

VII. La Paresse enfin; voilà le dernier des péchés capitaux, et il n'y a rien de plus insensé que ce vice. Qui sectatur otium stultissimus est (Prov., xn, 11); le

1 Pinel cite aussi plusieurs cas de folie causée par cette passion, et de folie incurable.

paresseux est le plus fou de tous, dit le Sage. Il se consume dans ses vains désirs et toutes sortes de velléités qui le tuent, Desideria occidunt pigrum (Prov., xxi, 25), parce que voulant sans raison, sans motif, il veut et ne veut pas, Vult et non vult piger. (Prov., xin, 4.) Il se lève; on croirait qu'il va marcher, et la peur le prend; il s'arrête ou rentre en tremblant, et dit : Il y a un lion là-bas, Pigrum dejieit timor... dicit : Léo estforis. (Prov., xvm, 8.) Chez lui, abandonné à sa paresse, il n'apprend que le mal; l'oisiveté étant la mère de tous les vices : Malitiam doevit otiositas. (EccL, xxxm, 29.)

Entrez dans la partie de l'asile réservée à ces pauvres malades, et considérez-les un instant. Vous serez attristé de ce spectacle. La paresse les enchaîne clans une espèce de léthargie; c'est le sommeil honteusement prolongé jusqu'à des heures incroyables : dix heures, onze heures du matin! On ne peut les faire lever pour prendre leur repas; et il y en a réellement qui déjeunent presque tous les jours dans leur lit. Quand on est parvenu à les faire lever, ils mettent un temps infini à s'habiller ; leur toilette leur prend une heure; et dans le courant du jour, qu'est-ce qu'ils font?... Ces pauvres malheureux ont l'art de s'ennuyer à tout; ils se lassent de suite, s'ils se promènent; s'ils parlent, ils baillent; enfin ils ne font rien ou ne s'occupent qu'à des riens. Us sont toujours en retard et ils négligent principalement les choses essentielles, parce qu'ils ne commencent jamais que par les choses

qui leur plaisent davantage. Le monde, hélas! est plein de ces insensés, Stidtorum in/initus est mimer us.

Il faut cependant reconnaître, pour être juste, que les riches sont plus exposés à ce genre de folie que les pauvres, et, ici encore, les femmes plus que les hommes. Aussi le Sage dit-il qu'une femme forte est bien rare, qu'il est difficile d'en trouver une, et qu'il faut aller loin. Mais que fait-elle donc de si merveilleux, cette femme forte?... Lisez et méditez : elle travaille; ses mains tournent le fuseau, aÀ ses doigts manient admirablement l'aiguille. Il faut voir l'ordre qu'elle sait mettre dans la maison, et comme tout marche! Ses domestiques, bien vêtus, travaillent aussi de leur côté avec joie, et ses enfants, bien nourris, sont si contents! Sa demeure est comme le temple de la sagesse même, et son mari est fier de posséder un si grand trésor. — Eh bien ! mettez h la place de cette femme une de ces pauvres insensées dont nous parlions tout à l'heure ; quelle différence! Toute la scène change : le désordre est partout, les domestiques ne font rien ; les enfants se battent ; et le mari se fâche ou s'en va, ce qui est encore bien plus funeste.

Ces malades, manquant absolument de volonté et d'énergie, sont très-difficiles à traiter. Il est rare qu'on en guérisse, car leur état conduit à une sorte d'idiotisme. Us ne sont plus capables de rien ; il n'y a plus de ressort. On pourra cependant parvenir à leur faire du bien en leur donnant peu à faire h la fois, et en les encourageant pour le peu qu'ils font. On augmente

ensuite leur petite tache, en proportionnant la récompense à ces nouveaux efforts, et insensiblement, on les relève, on leur rend ainsi la raison et la vie; on arrive à les sauver l.

Jugez quelle honte, quels regrets et quels désespoirs, quand un de ces pauvres insensés, qui aurait ainsi perdu le temps de la vie dans la paresse, reviendra tout à coup à la raison ! Ce sera à l'heure même de mourir ; car je l'ai dit, tous généralement reviennent en ce jour décisif, où va commencer leur éternité. — Quels remords donc et quel affreux désespoir, quand ces malheureux, éclairés soudain de la lumière du ciel, et jetant un regard sur toute cette vie stérile, et sur les siècles qui vont s'ouvrir, comprendront le prix du temps qu'ils ont perdu, qu'ils ont tué dans la paresse, et quand ils verront qu'ils auraient pu gagner et mériter si facilement par le travail, le repos et la gloire de Dieu même ! Ah ! n'est-ce pas alors que voyant leurs jours vides, ils

1 Rien de plus remarquable que la doctrine de Pinel sur ce point. Xon-seulement il reconnaît que la folie dans un grand nombre de sujets a été déterminée par la paresse, mais il indique le travail comme un des moyens les plus efticaces pour guérir les pauvres malades. Il faudrait citer ici quatre ou cinq pages admirables. Je me contenterai de quelques lignes. « Ce n'est plus un problème à résoudre, dit-il, c'est le résultat le plus constant et le plus unanime de l'expérience, que, dans tous les asiles publics, le plus sur garant du maintien de la santé et de Tordre, est la loi du travail. Très-peu d'aliénés doivent être éloignés de loute occupation active... Le travail change la chaîne vicieuse des idées, fixe la fonction de l'entendement.. . Rien n'est plus ordinaire que les guérisons opérées par cette vie active, tandis que l'aliénation des nobles qui rougiraient du travail des mains, est presque toujours incurable.» (P. 159,140, 141.)

s'écrieront eux aussi : Nous avons été des fous ! —

Nos insensati /... eryo erravimus Mais il ue sera

plus temps, ils n'auront plus un seul jour, ni une heure. Tempus non erit amplius.

Hâtez-vous donc pauvres pécheurs, et dès aujourd'hui revenez de votre folie, sortez de cette coupable léthargie et travaillez pendant qu'il fait jour; bientôt la nuit va venir, et vous ne pourrez plus rien foire. Rachetez le temps perdu, par la charité surtout et par la pénitence. Evitez avec soin ces grandes causes des regrets à l'heure de l'éternité. Craignez de boire à ces sources de toutes les iniquités ; fuyez l'orgueil, l'avarice, la luxure, la colère, la gourmandise, l'envie, la paresse, et vous serez un jour comptés parmi les enfants de Dieu et les héritiers de son bonheur.

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