II. L'avariée, Nous avons parlé longuement de celle
manie étrange ou plutôt de cette triste et sombre passion ; car elle oblige «à bien des sacrifices. Durajubet avaritia. (S. Aug.) Elle fait cruellement souffrir ses victimes ; et celui qui est possédé par ce démon de For, met sans cesse le trouble dans sa maison et bouleverse tout autour de lui : Conlurbat domum suam, qui seclatur avaritiam, dit Salomon. (Prov., xv, 27.) Il n'y a plus d'ordre possible ni de paix dans cet intérieur. Ce pauvre insensé se vole lui-même et se prive de tout; il est mal logé, mal nourri, mal vêtu, il va mourir de faim. Je l'ai dit, c'est la folie la plus triste pour celui qui en est atteint, mais la plus singulièrement comique et risible pour les autres. Sa mort réjouira bien du monde, et on pourra dire de lui, comme des fous de famille, que ce n'est qu'à la mort qu'il aura été bon à quelque cbose et utile à ses amis.
III. La luxure ou l'impureté. Comme nous avons aussi traité longuement ce sujet, je n'ajouterai qu'un mot sur la nature de ce mal et sur ses suites. C'est encore une folie sombre et lugubre,.. Ses fruits sont plus amers que le fiel, et les blessures qu'elle fait dans une àme sont plus profondes et plus douloureuses que les coups portés par l'épée dans les combats, dit saint Jérôme : Oquam acerbus estfructus luxurise, felleamuriur,cruddior ferro. Ces plaies sont toujours mortelles, et celte folie est souvent incurable. Plaga pessima et insanabilis. (.1er., xxx, 12.) En effet, qui pourra jamais compter les victimes de cette passion honteuse?
Et ce qu'il y a de plus triste à dire, c'est que la plupart meurent dans cet étal et sans se reconnaître. La jeunesse se jette sans réflexion dans ce chemin, et la vieillesse même ne peut plus revenir sur ses pas, ni s'affranchir de cette tyrannie. Adolescensjuxta main main eliam quum senuerit, non recedet ab ea. (Prov., xxn, 6. ) Mais venons de suite «à l'étude des autres péchés capitaux, et, quoique tous ces vices semblent pouvoir rentrer dans la grande division des trois concupiscences, il est cependant certain que ces quatre dernières passions renferment des caractères particuliers, et dénotent une nouvelle folie, avec des symptômes et des remèdes spéciaux. Nous suivrons l'ordre naturel indiqué dans tous les catéchismes. Il n'y en a pas de plus logique.
IV. La colère. Le sage a dit qu'elle repose au cœur de l'insensé : Ira in sinu stulti requiescit (Eccl. , vu, 1 0) , mais il suffit d'un mol pour la réveiller. Les anciens philosophes disaient avec raison que la colère est une folie de courte durée^ un délire momentané ; Irafuror brevis. Celui que la colère emporte, n'est plus maître de lui-même, il ne se possède plus, il est hors de lui. Toutes ces paroles demandent à être méditées, et elles suffiraient pour prouver que cette passion est une folie véritable. Cet homme, en effet, ce pauvre insensé ne sait plus ce qu'il dit$ ni ce qu'il fait; il va bientôt se repentir et pleurer quand il saura qu'il a dans sa fureur trahi les secrets de l'amitié, ou révélé des choses qui compromettent son honneur ou sa fortune. Dans son
LES PÉCHÉS CAPITAUX EN GÉNÉRAL Sll
délire il a peut-être brisé à ses pieds un vase précieux, mis en pièces ou jeté au feu un papier important, et d'où dépendait l'avenir de ses enfants. Enfin c'est comme un fou, qui ne sait plus ce qu'il fait, ou qui fait ce qu'il ne voudrait pas faire.
Il suffit au reste de voir un homme en colère, et, on reconnaît aussitôt qu'il n'a plus sa raison, qu'il est fou : ses regards étincelants le feraient prendre pour une bète sauvage ; sa parole est heurtée, brisée par la contraction des nerfs, elle n'a presque plus rien d'humain et ressemble à des cris inarticulés; on ne le comprend pas ; on voit qu'il ne sait pas ce qu'il dit. Ses gestes menaçants inspirent l'effroi, et on recule ; on fuit instinctivement, comme on ferait à. la vue d'un taureau furieux ou d'un chien enragé. Dans sa passion il ne connaît plus rien ; il frapperait, il tuerait son frère, son père, comme un étranger, puisqu'il ne voit plus et ne connaît plus.
Heureusement que ces accès ne durent pas. La colère est de sa nature une folie intermittente et lucide; aussitôt que la crise est terminée, la raison revient. Celui qui ne décolérerait pas, comme on dit, serait complètement fou, et fou à lier; Il y en a de celle espèce dans les asiles; on est obligé de leur mettre une camisole de force, de les enfermer dans d'étroites cellules ; jour et nuit on les entend pousser des cris qui ressemblent à des hurlements de bêtes féroces; et malheur au garde s'ils viennent à briser leurs liens ! malheur à tous ceux qui tomberont sous leur pas s'ils par-
venaient à sortir de leur loge! Il y a tous les ans des victimes de ces insensés, contre lesquels la justice ne peut rien, puisqu'ils sont fous.
Or qui n'a pas rencontré dans le monde des natures méchantes, des cœurs mauvais qui, semblables à ces malheureux aliénés, ne savent que haïr et crier, médire et calomnier! Pour les calmer ou les réduire, les hommes de la science ont été obligés souvent de recourir à la privation de nourriture et surtout de sommeil, comme pour les bêtes les plus féroces.
Heureusement parmi nos malades, il y en a peu d'aussi méchants et d'aussi redoutables. Plusieurs même n'éprouvent que très-rarement de ces grands accès ; leurs crises nerveuses ne durent pas longtemps. Mais il y en a beaucoup, qui, sans être emportés à ce point, se laissent aller à une espèce de petit délire qui expose aussi à bien des sottises. Les médecins de l'àme donnent à cet état d'agitation le nom de mouvement d'impatience ou de vivacité. L'accès passé, le malade reste tout confus de ce qu'il a dit et fait dans ce moment d'oubli; mais c'est trop tard. Ces natures ardentes et impressionnables sont bien malheureuses ; il est rare qu'elles passent un jour sans éprouver quelque crise nouvelle, et il est très-difficile de les guérir. On les reconnaît facilement; la moindre petite contrariété, un mot suffit pour qu'elles éclatent; leur folie se déclare aussitôt, dit le Sage : Fatum statim indicat iram suam. (Prov., xii, 16.) Gardez-vous d'ajouter un mot; vous les feriez entrer à l'instant dans un accès
plus grave de clémence; l'impatience deviendrait de la colère. On a fait encore sur cette maladie une remarque étonnante, mais prouvée par l'expérience et attestée par les plus habiles docteurs en cette matière ; c'est que plus on est faible et timide par nature et par caractère, plus on est exposé à ces mouvements impétueux de vivacité et de colère ; ainsi il n'y en a pas de plus terrible parmi ces pauvres malades que les femmes, on ne peut les apaiser ni les calmer, Non est ira super iram mulieris, dit le Sage (Eccl., xxv, 25) ; il n'y a pas de colère comme la colère de la femme2. Tl est bien rare cependant que, même dans les plus grands accès, elles se laissent aller au blasphème, comme les hommes. Le blasphème ! c'est le dernier acte delà folie de colère; c'est le péché le plus absurde que l'homme puisse commettre, c'est le plus sot abus de la raison, ou, pour mieux dire, l'acte le plus déraisonnable que l'on puisse faire; car rien ne saurait expliquer cette démence. L'imprécation ne peut être qu'un cri de fou ou de damné. Les autres péchés, toutes les autres folies se comprennent encore, par je ne sais quel plaisir qui trompe, mais ici quel avantage, quel plaisir peut trouver ce malheureux malade? Et il
1 Les emportements répétés décolère sont toujours nuisibles au jugement dont ils empêchent le libre exercice, et une irascibilité extrême est quelquefois le prélude de l'aliénation... Elle est à craindre surtout pour les femmes, comme le prouvent les exemples fréquents que j'ai notés dans l'hospice de la Salpètiière. Si on en contracte l'habitude, elle peut finir par un délire furieux, ou un état de stupeur et do. démence, (l'iuel, p. 52.)
n'est pas rare cependant d'en rencontrer dans cette classe qui jurent et cpii blasphèment pour un rien. Parmi les fous furieux, c'est assez ordinaire et quelquefois aussi parmi ceux qui sont regardés comme bien moins malades, je veux dire ceux qui ne sont que vifs et impatients, cela se voit; c'est une horrible habitude qu'ils ont contractée; on ne peut les entendre sans frémir : on se croit en enfer... Oui, le blasphème est une voix de l'abîme !
Je voudrais indiquer au moins quelques remèdes et apprendre à traiter ces pauvres insensés. On a réussi quelquefois, on en a guéri plusieurs en leur parlant trèsbas, au moment même de l'accès..., ils étaient surpris, et ils se calmaient à l'instant. On a essayé aussi des remèdes physiques et matériels, comme des douches. C'est très-bien. Quand celte folie de colère prend aux enfants, il a suffi quelquefois de les coucher à terre, ou de leur jeter au visage un verre d'eau froide ; ils se taisaient aussitôt; c'était fini pour le jour. Mais puisque c'est surtout des remèdes spirituels que je dois enseigner l'usage, je proposerai simplement de méditer la parole de Jésus-Christ : Discite a me quia mitis sum et humi* lis corde (Matth., xi. 20.), apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur; et je voudrais meltresous les yeux de l'homme en colère l'image du crucifix, et lui montrer ce grand exemple du pardon et de l'amour, même envers des bourreaux.