Période d'Incubation
M. Esquirol a très-bien indiqué cette période de la maladie mentale ; <c Mais la folie , dit-il (Dict. des Se. Mëd. ) a, comme toutes les autres maladies , son temps d'incubation , ses prodromes, et souvent dans le coillpte que rendent les parens, on découvre que le premier acte de folie qui les a effrayés , avait été précédé de plusieurs autres qui avaient échappé à toute
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b^sérVatîon. Souvent lés aliénés combattent leurs idées, leurs déterminations, avant que personne s'aperçoive du dé ordre de leur raison , fet de la lutte intérieure qui précède l'explosion du délire.. Long-temps avant qu'un individu soit reconnu aliéné , ses habitudes , ses goûts , les passions changent. L'un se livre à des spéculations exagérées ; elles ne réussissent pas, ce revers n'est point cause ^ mais premier effet de la maladie. Un autre donne tput-à-coup dans la haute dévotion , assiste à une prédication d'où il sort effrayé j il se croit damné ; la prédication n'eût point produit cet effet, si la maladie n'avait (existé précédemment. Un jeune seigneur , sans inotif quelconque, part pour un voyage de plusieurs années, huit jours avant les couches de sa feminé ) il éprouve quelques contrariétés pendant son voyage , et après six mois son aliénation éclate : ce voyage n'était-il pas le premier acte de folie ? Aussi , arrive-t-il souvent que le mal existé alors qu'on ne le soupçonne pas. » Combien il est étonnant qu'après avoir si bien indiqué ce mode de développement de la maladie , l'auteur n'en ait pas déduit toutes les conséquences qui en découlent naturellement î Avant d'en venir là nous-même , donnons encore quelques exemples, dont plusieurs nous présenteront des désordres de plusieurs fonc-
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tions. Adèle L , âgée de dix-huit ans, vivement frappée des malheurs que venait d'éprouver sa famille , obligée par cela même de se faire ouvrière , après avoir joui de toutes les douceurs de l'aisance , s'imagine tout-'a-coup qu'elle seule est l'auteur de tous ces malheurs \ elle se jette dans une dévotion outrée pour appaiser la colère de Dieu j elle ennuie son confesseur par ses fréquentes visites et les contes qu'elle lui fait \ plus tard elle croit l'aimer plus que Dieu même et s'en afflige. Elle était très-gaie , elle est silencieuse 5 ses règles deviennent irrégulières , puis se suppriment j le sommeil est agité , entremêlé de réveils avec frayeur. Cet état ne l'empêche pas de travailler très-bien pendant près de quinze mois. Les personnes qui l'entourent remarquent seulement que son caractère a changé j mais elles attribuent ce changement à l'âge de raison. Après huit mois de traitement k la Salpétrière , elle est guérie , et c'est seulement alors que j'ai pu recueillir ces renseignemens. — Caroline S. . . . , âgée de dixneuf ans , éprouva ce délire caché plus de dix mois avant qu'il n'ait éclaté , et sans que ses parens s'en soient doutés ; seulement elle n'aimait plus la promenade , pleurait quelquefois sans sujet apparent j elle allait tous les jours en cachette faire dire des messes pour devenir
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meilleure. Ses parens lui deviennent indifféi ens, ce qui l'afQige beaucoup j elle maigrit , perd le sommeil , éprouve des céphalalgies , ses règleis se suppriment , et trois mois après elle est conduite à la Salpétrière. Peu de jours auparavant elle faisait encore son état de couturière. Ce n'est de même qu'après sa guérison, qu'elle a pu me donner ceux de ces renseignemens, qui tiennent a l'état de son intelligence. — Colas , âgée de 5o ans , a déjà eu trois accès de manie 5 dans l'intervalle elle paraît jouir de toute sa raison , travaille et se conduit très-régulièrement -, cepen-r dant elle m'a assuré plusieurs fois, que ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'elle parvient a comprimer des idées qui la poursuivent constamment y quelquefois même son ouvrage lui tombe des mains pendant des instkns très-courts où elle éprouve une sorte d'anéantissement intellectuel. Cette intermission , ou plutôt cette rémission dure environ six mois. — -Guillot entra a la Salpétrière k l'âge de dix-huit ans , atteinte d'une manie avec fureur, suite d'un amour contrarié. Toute l'année précédente elle travaillait de son état , sans qu'on se doutât de la maladie qui la menaçait , ou plutôt dont elle était déjà atteinte. En effet, elle était moins gaie qu'à l'ordinaire j le travail ne lui plaisait plus autant. Elle était par fois assez brusque » même envers
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ses parens. Elle sentait biçn que sa tête était affaî-^ blie , que des idées , qui lui paraissaient extraor-dinaires ^ naissaient malgré elle ; mais sa raison, suffisait encore pour les comprimer. Environ quatre mois avant Pexplosion du délire, l'appétit s'est perdu; Içs règles sont deveuues ir régulières et ont fioi par se supprimier -, il est survenu de l'insomnie , des céphalalgies, etç» Il me serait facile de multiplier ainsi des ex enjples , car presque toutes mes observations me prouvent que la folje se développe ordinairement ainsi j mais je me borne à ceux-ci,, comme les plus propres à donner une idée- juste de la période d'incubation.
Dans cette période insidieuse , de la folie ^t inappréciée de toutes les' personnes qui entourent le malade, les fonçtiQWS intellectuelles , les, premières atteintes par la cailse ,^ commencent aussi à se déranger. L'intelligence s'affaiblit , des idées nouvelles se développent , des penclîans,des passions s'exaltent ou changent de direction. Quelquefois et par instans, il survient des absences d'esprit plus ou moins complètes ,. pendant lesquelles les malades ne pensent à rien , ou bien ont les idées tellement embrouillées qu'ils ne peuvent y mettre de l'ordre. Ils conliaissent ordinairement très-bien leur situation, çiouvelle, s'en afiligent le plus souvent, maji%
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ils la cachent avec soin. Ceux qui ont déjà été aliénés savent très-bien et disent souvent qu'ils vont éprouver une rechute, s'ils ressentent les mêmes incommodités qu'à la première invasion. Cependant, quoique fasse le malade pour Xie rien laisser percer des sensations intérieures qui le tourmentent , et souvent par les efforts qu'il fait pour cela , il se manifeste toujours quelque chose d'insolite dans ses actions , ses habitudes , ses affections ordinaires , qui décèle facilement l'état dans lequel il se trouve. Les moindres employées de la Salpétrière prévoient très-bien , et quelquefois long-temps d'avance, les rechutes , l'invasion des accès de manie intermittente. La gaîté fait place à l'ennui , aux rê^ verîes solitaires -, sous prétexte d'étude, d'ennui de la promenade , mais bien pour s'occuper des idées qui viennent l'étonner d'abord , et le domineront bientôt^ les combattre ou se complaire à les croire justes , l'aliéné fuit les perso^ines qu'il recherchait auparavant ^ il aime à être seul. La femme qui chérissait son mari, ses enfans , les voit avec indifférence, le négociant néglige ses affaires , rouvrière ne met plus autant d'activité à son ouvrage , les tiédes en dévotion ne quittent plus les églises ; des pleurs , des ris surviennent sans cause apparente. Mais toutes ççs actions , qui ne sont plus en harmonie avec
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la conduite passée , avec les circonstances présentes , n'étant motivées c^w* intérieurement , il est impossible aux assistans d^y rien comprendre j et assez ordinairement , les questions qu'ils font pour s'en informer sont inutiles ; il peut même résulter du refus d'y répondre d'une manière satisfaisante, des reproches qui ne font qu'aigrir le caractère du malade. C'est ainsi qu'une jeune personne de vingt ans ^ qui, dans cet état montrait beaucoup d'indifférence pour des parens qui la chérissaient , était journellement grondée par eux, persécutée même; ses sœurs l'accusaient de simuler des incommodités , pour ne plus se livrer à ses occupations ordinaires.
Cette période d'incubation, qui peut durer des jours, des mois, et même plus d'une année, ne présente pas seulement des lésions intellectuelles j le cerveau offre encore d'autres dérangemens , et comme cet organe ne peut pas être long-temps malade sans que les autres ne s'en ressentent , plusieurs fonctions finissent par se déranger. Le sommeil , d'abord troublé par des rêves pénibles , des réveils en sursaut , finit par se perdre : il survient des maux de tête j les malades disent que le sang leur monte à la tête ; ils se plaignent de chaleurs incommodes vers cette partie. Les fonctions digestives s'altèrent 3
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l'appétit se perd , des maux d'estomac se développent quelquefois. L'embonpoint diminue ; la peau perd de sa fraîcheur ; sa couleur change par fois et devient très-brune, foncée , terreuse. Les règles deviennent d'abord irrégulières> tant pour la quantité du sang, que pour les époques auxquelles elles doivent venir , puis finissent par se supprimer entièrement. Il en est à-peuprès de même de tous les écoulemens naturels bu artificiels. C'est de même ainsi que surviennent ces repercussions d'exanthèmes , ces disparutions d'affections rhumatismales, goutteuses ou autres du même genre ; ces accidens ne se présentent pas toujours y il arrive même que si le délire éclate peu de temps après l'action de la cause , il ne s'en manifeste aucun. Enfin ils ont plus ou moins d'intensité, selon l'irritabilité de l'individu , la nature de son délire latent, son genre de vie, l'état ordinaire de sa santé, etc. Tel est le mode de développement que suivent le plus ordinairement les symptômes qui précèdent l'invasion de la folie, et dont il est très-important d'avoir une connaissance exacte, puisque nous y puiserons la faculté de remonter à la source des désordres qu'offre cette maladie. Si les auteurs eussent ainsi analysé les différens phénomènes de l'aliénation mentale , s'ils les avaient pour ainsi dire surpris en naissant ,
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se disputerait-on encore pour savoir quels sont ceux qui ont précédé ou suivi , ont été causes ou effets ? N'est-il pas évident que s'ils eussent reconnu ce que nous venons de prouver a l'ins-' tant , qu'un organe très - important , très - influent de l'économie , le cerveau , présente les premiers troubles dans ses fonctions , des troubles sérieux *, que ceux qui se manifestent ailleurs sont consécutifs à ceux-là et en dépendent, ils n'auraient jamais pensé a. fixer le siège de» la folie dans le thorax ou l'abdomen, de regarder comme des causes , la suppression des règles, du lait, quelques coliques, qui ne son^ que des effets de l'affection cérébrale ?
^° Invasion.
Nous venons de considérer l'aliéné faisant encore partie de la société, conservant, avec quelques incommodités physiques et morales ^ une apparence extérieure de santé qui lui permet dç vaquer a ses occupations, et d'enim-» poser sur sa véritable situation. Nous allons le voir maintenant au moment où il va être §onS' trait à l'empire de la raison , soumis à l'impul-* sion de ses idées nouvelles , entièrement étranger aux choses et aux évènemens qui Toct çwpaieiit naguère , peu capable de se njettra ei^
rapport avec les objets qui Pentourent, dans vin état enfin qui commande , pour son intérêt propre et le repos public , de le priver de sa liberté , et de la jouissance de ses droits civils et politiques.
L'invasion de la folie n'est le plus souvent, comme on le voit d'après ce que nous venons de dire , qu'une augmentation d'un état de délire déjk existant. Très-rarement elle éclate surle-champ ; le cerveau conserve presque toujours assez de force poiir s'y opposer, au moins pour quelque temps. Il est des cas où le passage delà période d'incubation à l'état de délire déclaré, se fait insensiblement et sans être accompagné de phénomènes qui marquent l'invasion ; ceci arrive sur -tout dans le délire mélancolique', les malades, dont la raison paraissait saine , et qui jusqu'alors n'avaient rien dit du sujet qui les occupait, finissent par laisser çchapper quelques mots , commettre quelques actions relatives a leur délire, et qui en dénotent l'existence. Loin de chercher alors a s'en défendre et les cacher, l'aliéné, persuadé qu'iL pense et agit comme il le doit , s'en glorifie , et se prépare à soutenir la justesse de ses pensées, la régularité de sa conduite, par tous les moyensi tant physiques que moraux qu'il pourra mettra fR usa^e.
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Le plus ordindirement le délire se manifeste par une explosion plus ou moins subite. Jusqu'ici l'aliéné a pu comprimer les idées qui Font importuné , tourmenté \ l'instant arrive où , persuadé de leur réalité , ne rencontrant plus de motifs pour les repousser, ou bien n'en ayant plus la force /quoi qu'il fasse pour cela, }a folie va éclater avec tous ses symptômes. Avec quelle vérité d'expression M. Pinel a peint les pliénomènes qui précèdent et annoncent ou accompagnent cette époque de la maladie mentale. Laissons parler l'auteur: « Il survient des agitations, des inquiétudes vagues, des terreurs paniques , un état constant d'insomnie ;' et bientôt après , le désordre et le trouble des idées se marquent au dehors par des gestes insolites, par des singularités dans la contenance et les mouvemens du corps, qui ne peuvent que Tivement frapper un oeil observateur. L'aliéné tient quelquefois sa tête élevée et ses regards fixés vers le ciel ; il parle a voix basse, ou pousse des cris et des vociférations , sans aucune cause connue j il se promène et s'arrête tour- a -tour avec un air d^vne admiration réfléchie ou une sorte de recueillement profond. Dans quelques aliénés ce sont de vains excès d'une humeur joviale et des éclats de rire immodérés. Quelquefois aussi , comme si la nature se plaisait
dans des contrastes , il se manifeste une taciturnité sombre, une effusion de larmes involontaires , ou même une tristesse concentrée et des angoisses externes. Dans certains cas , la rougeur presque subite des yeux, une loquacité exubérante , font présager l'explosion prochaine de la manie et la nécessité urgente d'une étroite réclusion. Un aliéné , après de longs intervalles de calme , parlait d'abord avec volubilité ; il poussait de fréquens éclats de rire ^ puis il versait un torrent de larmes , et Pexpérience avait appris de le renfermer aussitôt, car ses accès étaient de la plus grande violence. C'est par des visions extatiques durant la nuit que préludent souvent les accès d'une dévotion maniaque •, c'est aussi quelquefois par des rêves enchanteurs et par une prétendue apparition de l'objet aimé, sous les traits d'une beauté ravissante , que la folie par amour éclate quelquefois avec fureur, qu'elle peut prendre le caractère d'une douce rêverie , ou bien ne laisser voir que la confusion la plus extrême dans les idées, et une raison entièrement bouleversée. » L'invasion de la folie, peut encore être marquée par des phénomènes très -remarquables^ Une jeune fille , affectée depuis long- temps de désordres intellectuels cachés, perd connaissance, et ne revient à elle-même que dans ubl
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état d'agitation extrême, offrant tous les carac» tères d*utie manie déclarée. Une lille de trentesix ans, ressent une forte douleur de tête, croit entendre dans son cerveau, un bruit qu'elle compare a la détente d'un arc, et presque de suite tombe dans la stupidité la plus complète* J'ai vu dés malades devenir aliénés, après une attaque de convulsions.
Dans cette période comme dans l'incubation ^ les désordres des fonctions cérébrales prédominent essentiellement et constamment. S'ils n'existaient pas> se douterait -on jamais de la nature de la maladie qui se déclare? Ce ne sont certainement pas quelques troubles du canal digestif, si ordinaires dans toute affection, même légère , de quelque partie que ce soit, qui pourraient la faire soupçonner. Consultez au contraire l'état du cerveau, et difficilement vous TOUS méprendrez sur ce qui se prépare ; les céphalalgies , l'insomnie , tous les actes insolites de l'intelligence , annoncent suffisamment le développement de la folie.
Voiià l'aliénation mentale déclarée^ plus de doute sur la nature des phénomènes qui se présentent. C'est alors que les symptômes tanlt essentiels que sympathiques , vont paraître dans toute leur intensité ; le délire jusqu'ici sans caractère spécial 3 va revêtir l'une des formes
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que nous lui avons reconnues précédemment, La période d'excitation commence.