‹ De la folieChapitre 58 sur 73 · Percepta et animi pathemata · texte numérisé non relu

Percepta et animi pathemata

Aucune fonction ne peut, a moins d'une suspension , d'une perversion subite , exercer une influence aussi étendue , aussi prompte , aussi soutenue, dont les eflets puissent être aussi grands^ que l'infeiligence. Ce ne sont même pas des troubles de cette fonction, c'est son exercice naturel qui agit aussi fortement sur l'économie. Les passions , les affections de l'àme , les travaux de l'esprit deviennent peut-être les causes les plus fréquentes des maladies, et des maladies les plus longues, les plus dangereuses , et d'autant moins faciles à guérir que la cause persiste le plus souvent à coté des désordres qu'elle a produits et entretient. Après la diète et le r^pos , la tranquillité de l'esprit est le meilleur moyen de guérison ; peut-être cette condition doit-elle être mise en première ligne dans beaucoup de cas. Ce ne sont certainement pas , du moins telle est mon opinion ,

les dispositions organiques qu'on a appelées tempéramens , qui modifient l'exercice de l'intelligence , la force des passions , etc ; c'est bien plutôt celles-ci qui façonnent pour ainsi dire celles-là-, et la preuve en est que les enfans ont tous un tempérament semblable , quoique.leur caractère ne soit pas le même et montre déjà ce qu'il sera par la suite ; niais ils n'oïit point encore de passions et ne connaissent guère que les affections gaies, expansives -, voilà pourquoi ils sont tous sanguins, ileuris , toujours dispos.

La même chose a lieu cliez les femmes, qui ont en général la même tête j elles présentent aussi les mêmes dispositions physiques. Ces tempéramens sont si peu déterminés , que chaque individu a presque le sien. Enfin , ce qui est peut-être plus remarquable encore , c'est que les idiots n'ont aucun tempérament déterminé, ou plutôt présentent les mêmes dispositions extérieures -, c'est qu'ici comme chez les enfans, la vie nutritive' n'est point influencée par la fonction intellectuelle. ]N'est-il pas étonnant qu'après avoir reconnu des preuves si frappantes et si fréquentes de l'influence immense de l'intelligence sur toutes les actions organiques , tandis que celles-ci ne la modifient presqu'en rien, sur- tout d'une mcioicre sou-

tenue , on ait toujours été contre ce que démontrait l'observation , pris la cause pour l'effet, fait dépendre l'énergie de l'esprit et des passions du mode d'existence du foie , des vaisseaux sanguins ou lymphatiques, etc ; et comment ne pas reconnaître que dans cette vie le cerveau est tout l'homme, et que les autres organes n*en sont que des dépendances adaptées aux besoins de ses facultés! Sans le cerveau, nous ne sommes plus absolument que des végétaux.

Les aliénés, sans jouir des avantages de l'intelligence, peuvent en éprouver tous les mauvais effets ; ils sont susceptibles des passions les plus fortes et les plus opiniâtres, des affections les plus vives et les plus pénibles , d'une activité extraordinaire de l'esprit. Bien entendu que nous ne voulons pas parler ici ni de ceux en démence, ni des idiots; c'est particu- rement de la nombreuse classe des moncDiiîiiiaques dont il s'agit; on peut y joindre ua certain nombre de manies avec fureur.

Les passions sont d'autant plus dangereuses, que, sorties des bornes naturelles, déviées par des motifs erronnés , il devient impossible de les satisfaire. Vous ne pouvez ni donner uu royaume à un fou-roi, ni satisfaire le fanatique en opérant les conversions que son délirç commande , et toutçs les lois de la àé-^

cence se refusent à ce que vous laissiez assouvir les désirs si impérieux de ces infortunées, que la nature en a doués. Cette passion est d'une violence inexprimable chez certaines nj^mpliomanes, et au contraire fort rare chez les hommes. La privation des plaisirs de l'amour j porte ces malheureuses a se livrer avec une fureur extrême à la masturbation ; cette funeste habitude est au reste , presque générale chez les aliénées \ celles qui y sont le plus adonnées deviennent, en perdant leurs forces , taciturnes , aiment a être seules , à rester au lit ; quelques-unes inéme cherchent et trouvent des complices , malgré la surveillance la plus active. Bientôt leur constitution s'affaiblit, elles maigrissent, tombent dans l'abattement, et périssent phthisiques ou scorbutiques. Les accès violens de colère furieuse, sur -tout s'ils sont Kiotivés intérieurement sur quelque circonstance grave , comme une prétendue injustice , la vue d'un ennemi supposé, etc. , peuvent deveair une espèce de rage ; la pâleur générale, le tremblement, l'abattement, le colîapsus qui les teratjîient , nous m.ontrent quels effets ils produisent sur toute l'économie , et ce qui doit en î exalter à la longue, s'ils se renouvellent fréquemment , comme on en voit beaucoup

exemples.

Les affections sont beaucoup plus générales que les passions. Une maison de fous n'est pas le séjour de l'indifférence morale, de la gaîté et des plaisirs , comme le croit le vulgaire, qui ne voit que l'extérieur grotesque de quelquesuns. Mais pénétrez au fond de leur cœur, et TOUS verrez les affections tristes y régner apeu-près exclusivement, et cela, chez tous ceux qui conservent un peu de raison et apprécient leur position sociale. La joie, la gaiié . ne sont le partage que de quelques insensés en démence. Ainsi à la Salpétrière, presqu'aucune aliénée ne se croit malade de tête ; beaucoup regardent la maison comme une prison , où les tiennent injustement renfermées , des parents ou des amis qui veulent profiter de leur succession , l'autorité ou des ennemis qui veulent se venger d'elles , les persécuter , etc. Elles prennent souvent leurs compagnes, ou les personnes chargées de leur donner des soins, pour des agens secrets de leurs ennemis, placés Ik tout exprès pour les tourmenter. Enfin, la plupart ne cessent de demander les motifs positifs, pour lesquels on les a privées injustement de leur liberté, et d'invoquer l'autorité des administrateurs, des lois, de la justice. On peiri; bien pendant quelque temps les calmer en leur promettant de s'occuper de leur affaire j de kur

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donner leur sortie aussitôt qu'on le pourra ; mais à la fin , toutes ces promesses ayant été vaines , les malades rebutées de demander ce qu'elles ne peuvent obtenir, vous croyant même de connivence avec ceux qui, selon elles, ont intérêt à les tenir renfermées , concentrent ^ leur chagrin , deviennent tristes et rêveuses j (|uelqiies accès de colère ou de fureur , les tirent de temps a autre de cet état. L'abandon dans lequel se trouvent beaucoup de ces infortunées , ne contribue pas peu à augmenter leurs peines.

Une autre affection morale assez commune , c'est la crainte portée quelquefois jusqu'à iloe frayeur extrême , souvent sans motifs appai rens. Il est de ces malades qui se croyant entourés de précipices , de diables , d^ennemis , d'agens de police , de physiciens ou de magnétiseurs , ou cVinçisihles , qui les tourmentent sans cesse, la nuit comme le jour, sont toujours agitées et tremblantes , et se préparent \x toutes les souffrances dont elles se prétendent menacées. Le moindre bruit , l'événement le plus ordinaire, la moindre circonstance imprévue , causent k quelques-unes les frayeurs les plus vives.

Les combinaisons intellectuelles ont une prodigieuse activité, sont très-profondes chez

beaucoup de malades. Toutes celles qui ont des idées fixes , bieiï déterminées, sont quelquefois presque constamment occupées de leurs objets favoris; il n'est pas rare de les voir, ainsi concentrées en elles-mêmes , oublier de satisfaire à leurs besoins. Cet exercice, quoique vicieux, doit produire les mêmes résultats que cliez riiomme bien portant.

Voila les nombreuses causes morbiliques qui agissent continuellement sur les aliénées de la Salpétrière. Comme on le voit, elles sont de trois sortes : progression de réiat patliologiqoe

du cerveau, action d'^acrens extérieurs , influences morales. Rien qu'a l'examen de ces causes , il est facile de'pressentir avec une certaine assurance, la nature , sinon le siège des affections qui atteigoeiAt or; ., ,.;jnt ces malades et sont coîîiine en;'ieiii.^ÇiîÇ3 dans la maison. Ces influences sou;. esseiiiieilemeot débilitantes chez tous les indiv^ir:: , f^ daos toutes les circonstances de la TK d 5 Taîr chargé d'émanations animaLs , Fhumi:âît; , les affections tristes de l'âme, l'état ciiron΀|ue du cerveau, agissent certainement de la sorte, et ne peuvent produire que des maladies clironiques, atoniques , latentes. La suire nous prouvera s'il en est réel-

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Quoique la folie ne soit pas néoessaireoient rsîorlelle, elle doit néanmoins abréger la vie. Tout dérangement dans l'harmonie de la maclîine, est une atteinte portée a sa durée ; à plus forte raison quand il a lieu dans un organe aussi important que le cerveau, et que sa nature environne le malade de circonstances aussi défavorables que celles que nous venons d'observer •, cette vérité , qu'en général les aliénés ne vivent pas loog-temps, est reconnue par tous les médecins qui ont observé ces malades en grand nombre.

Sur loo aliénées reçues à la Salpétrière , 25 sont mortes la i/® année de leur entrée ,

20 la 2.™^ ,

18 la 3. '"S

i4 la 4.'"" ,

i4 de la 5."*^ à la 10.''^' ,

7 delà 10.'"'' à la i5.™%

2 après 20 ans de séjour.

Je dois donner une explication sur le nombre de celles qui sont mortes la première année ; comme il forme le quart du total, on en pourrait conclure que la folie est très -dangereuse par elle-m me. Mais ctî quart se compose pro^qu'entièrviaicnt de femmes qu'on envoie cotnuie

folîes, et qui n'oot que des affeclloiis graves avec du délire aigu. Elles meureat ordinairement au bout de quelques jours , ou de plusieurs semaines d'entrée. Quek|ues aliénées faiblement constituées , cliangeaot brusquement de genre de vie , sont atteintes de ces mêmes affections , dans les premiers temps de leur séjour dans la maison.

Voici un autre tableau qui indique bien moins, il est vrai, le temps que vivent les malades depuis qu'elles sont aliénées, que l'époque \ laquelle elles peuvent le devenir.

Sur 96 aliénées ,

20 sont mortes de 20 à 5o ans ^

3 passé 80 ans.

§. III. Maladies les plus fréquentes chez

LES ALIÉr^ÉES DE LA SaLPÉTRIÈRE.

Plusieurs maladies, offrant à- peu-près tou'jûurs le même caractère , régnent endémiquement dans l'établissement de la Salpétrière j elles sont toutes clironiques, atoniques, et ne

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cesseiiL ordinairement , une fois qu'elles sont déclarées , qu'avec l'existence même des malades. î.es affections aiguës sont au contraire extrêmement rares, et comme accidentelles , étrangères a la maison ; elles ne se trouvent certainement pas aux précédentes, dans la proportion de une à cinquante.

Une clîose bien importante a considérer chez les aliénés, c'est le diagnosdc de leurs maladies, qui, modifié par plusieurs dispositions individuelles, est quelquefois très difficile à établir, et peut devenir souvent la source de méprises graves pour le médecin peu exercé dans cette partie. L'affaiblissement de la sensibilité , sa concentration dans l'organe intellectuel , l'espèce d'oubli dans lequel se trouve le reste du corps 5 fait que les troubles de l'organisme , ne sont pas ou qu'imparfaitement sentis et dénoncés par le patient. En outre, des aliénés sa plaignent de maux imaginaires, d'autres expriment très -mal leurs souffrances, ne donnent que peu de renseignemens utiles. En général;, ce n'est point des malades eux-mêmes, qu'on apprendra l'état de leur santé j on doit en cliorclier des indices dans des circonstances cjui sont plus ou moins étrangères à leur intelligence. On les tire principalement des dispositions pby-^ siques extérieures , de l'expression de la pby-^

sîonomie, de l'exercice des fonctions digestives et musculaires, des cliangemens (|ui surviennent dans l'existence morale, et enfin de l'état local de la partie affectée. Lorsqu'on Toit un aliéné se calmer sans amélioration intellectuelle , éviter le tumulte qu'il recliercliait auparavant, aimer la solitude , le lit , perdre l'appétit , on doit l'examiner de près pour s'assurer s'il ne souffre pas de quelque part j bientôt l'augmentation de la faiblesse , le dégoût pour les alimens, l'affaissement des traits, ne laissent plus de doute sur l'altération de la santé ; une maladie aiguë est prête a se déclarer, si elle ne l'est déjà. Le plus souvent, ce sont des affections gastro-intestinales plus ou moins intenses qui se présentent ainsi , elles sont les plus comm.unes. Les maladies clironiques n'ont pas une marclie m.oins insidieuse •, elles apparaissent presque toutes, et cliez tous les individus avec le seul signe d'atonie, de faiblesse générales. Nous verrons la plitbisie parcourir souvent toutes ses périodes , sans qu'à peine on s'en doute, et la mort arriver précédée seulement d'une maigreur extrême, quelquefois de dévoiement, et sans que jamais le malade n'ait ni toussé , ni crache , etc. Parcourons un instant les différentes maladies auxquelles siftcombent presque toutes les aliénées de l'établissement.

Maladies aiguës.

J'ai dii que les maladies aiguës étaient extrêmement rares. La plus fréquente est l'iailammatioii du canal alimentaire *, viennent ensuite la fièvre ataxique et la péripneumonie^ l'apoplexie sanguine ne s'observe presque jamais. Ces aiFections ne sont en général produites que dans les premiers temps de l'état de folie , quand l'économie n'est point encore affaiblie par des causes débilitantes que nous avons examinées; plus tard, aucun organe n'est capable d'une réaction de cille nature. La première ne survient ordinairement qu'après quelque temps de séjour dans la maison, par le changement subit du genre de vie habituel des mialades, et rarement plus tard, si elle fait des progrès vers une terminaison funeste , le ventre se ballonne ou plus souvent se déprime extraordiuairement et devient douloureux à la pression- quand en effet on exerce cette action, la physionomie du malade exprime la douleur. Le délire de la folie change de caractère et prend celui du délire aigu. Enfin tous les signes d'une fièvre adynamique se déclarent etsesuccèl^ent jusqu'à la mort. Le traitement est indiqué par la nature même de l'affection 3 il

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doit être debliitant ou au moins non excitant , comme elle est aiguë et inflammatoire.

La fièvre ataxique atteint les malades encore plus tôt que ia précédente; elle date quelcpiefois de l'action des causes morales. C'est dans ces cas qu'il devient souvent difficile de distinguer cette maladie de la folie , avant que la disparition des symptômes graves ne laisse plus celleci que dans son état de simplicité. Dans la fièvre ataxique , il ne se passe rien du côté de Fabdomen -, tout est dans le cerveau. Congestion céphallque , rougeur des pommettes, des yeux, batte mens forts et fréquens des artères cérébrales et faciales , etc. Quand on s'y prend à temps , si les accidens ne sont loas encore graves , au moyen de boissons délayantes et abondantes , de dérivatifs et quelquefois de saignées locales , on peut les amender et les faire disparaître en peu de temps. C'est alors cju'on voit s'il y avait folie ou non , car, dans le prem.ier cas , la raison ne revient pas de suite , et au contraire dans le second , la santé se rétablit par-tout en même temps.

Les péripneumonies, pleurésies, catharres aigus , sont moins fréquemmept mortels que les deux précédentes maladies. La péripneumonie est souvent latente et ne s'annonce que par la gêne dans la respiration, l'état fé-

Lrile , le défaut de résonnance du côté affecté lorsqu'on le percute , sans toux bien marquée ni cracliement de sang. Elle est néanmoins aiguë et réclame le traitement déijilitaot.

L'apoplexie sanguine est tellement rare , que je crois ne l'avoir oljservée que deux fois cliez des malades qui par leur constitution y étaient disposées ) et encore n'y avait-il pas d'épaiicliemeiit de sang dans le cerveau j il n'existait qu'un engorgement excessif des sinus de la ménynge, des veines extérieures et intérieures de la tête. IXous verrons tout-à-l'lieure que si Fon a cru cette maladie très - fréquente cliez les aliénés ^ c'est qu'on l'a confondue avec une autre dont la nature est toute différente , et qui ne lui ressemble c[ue par quekjues symptômes extérieurs.

Maladies chroniques ,

Les maladies clironiques qui surviennent apeu-près toujours cliez les aliénées de la Salpétrière , sont les suivantes '.V atonie , V irritation cérébrale chronique , la paralysie , le scorbut , la phthisie , V entérite chronique , Vatonie des gros intestins , quelques affections chroniques du foie et de V utérus. Ces maladies peuvent exister une a une, ou se compliquer les

unes les autres ; le plus ordinairement le même individu en présente plusieurs réunies.

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