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De la Fondation-Goethe à Weimar

Lorsque l'appel du 5 juillet 1849, signé à Berlin par tant de noms illustres et imposants, eut paru dans la plupart des journaux de l'Allemagne, invitant toutes les populations de coopérer à une fondation destinée à activer et fortifier la vie de l'art en Allemagne, Weimar, désigné pour siège d'une Institution semblable, fut vivement ému par l'émission de cette belle et noble idée. Le souvenir de Goethe, dont le nom devait illuminer le faîte de l'édifice projeté, fut célébré dans cette ville, le 28 Août, avec un enthousiasme auquel se mêlaient des espérances.

L'appel du 5 juillet ne détermina aucune forme précise à l'établissement dont il provoquait la fondation; il engagea au contraire, tous ceux qui voudraient s'occuper de la meilleure manière de réaliser le but qu'il proposait, de faire connaître les

plans et les projets qu'ils présumeraient y conduire le plus sûrement. J'ai cru que, fixé à Weimar et lié par des devoirs de haute reconnaissance à l'auguste famille de ses Princes, il m'était moins permis qu'à d'autres de ne pas joindre mes modestes efforts à ceux que des hommes éminents demandaient à toutes les personnes à même de contribuer, par le travail de leur pensée ou la libéralité de leurs dons, à l'accomplissement de l'oeuvre qu'ils voulaient réaliser. Autorisé ainsi, et presque en devoir de prendre ma faible part aux bonnes intentions réveillées par cette initiative si marquante, je me décidai à retracer quelques vues à cet égard, dans une courte notice, que dictait un zèle sincère et une vive sympathie pour l'impulsion qui venait d'être donnée. Dans le dessein d'attirer l'attention du public sur les garanties que le Passé glorieux de Weimar offrait à la confiance que l'Allemagne devait avoir en l'heureuse réussite de toute entreprise favorable aux lettres et aux arts, lorsqu'elle serait placée sous la protection de la maison régnante de Weimar, qui, depuis tant de siècles, prouva si puis-

samment combien était efficace et salutaire l'influence qu'elle exerçait sur leurs progrès, je fis précéder de quelques souvenirs historiques, l'exposé d'une organisation de concours pour les quatre branches principales de l'art Ces concours, inséparablement liés à l'acquisition des objets couronnés, répondraient peut-être au but indiqué par l'appel du 5 juillet.

Les pages suivantes qui s'adressent particulièrement à l'Allemagne, sont pourtant écrites dans une langue qui n'est pas la sienne. Obligé, pour donner à ma pensée sa plus naturelle et sa plus véritable expression, de me servir de l'idiome avec lequel un usage habituel de vingt-cinq années m'a le plus familiarisé , j'aurais quelque scrupule sur ce que ce fait présente d'inusité, si je n'étais persuadé que les idées, restant également bonnes ou mauvaises dans toutes les langues, ne sauraient rien perdre, ni de leur valeur intrinsèque, ni de leurs défauts, devant des juges impartiaux et équitables, pour être exprimées en français plutôt qu'en allemand. N'apportant d'ailleurs à la publication de cette brochure aucune prétention

littéraire, mais le simple désir de faire connaître quelques idées qui ont déjà obtenu de flatteuses et honorables sympathies, j'ose espérer que l'on ne considérera ces lignes que comme un tribut qu'il m'est permis d'offrir au beau projet d'une Fondation - Goethe , dont l'action sur les lettres et les arts en Allemagne, pourrait être aussi étendue que bienfaisante.

Dans l'histoire des peuples dont la civilisation a acquis un haut degré, nous en voyons plus d'un chez lesquels la littérature et les arts n'ont fleuri avec abondance, et brillé avec lustre, qu'à des époques souvent éloignées. L'esprit humain dans les nations comme dans les individus, ne semble point devoir prétendre à la grandeur suprême d'un éclat continu. L'inspiration se révèle et s'éclipse tour à tour, jetant des lueurs inégales qui, dans l'immense durée des temps, apparaissent au regard contemplatif comme la lueur scintillante de certaines étoiles à travers l'immense étendue de l'espace. Dans ces pays mêmes, où les belles- lettres paraissaient destinées à ne jamais dépérir, elles ne se sont pas toujours produites avec la même splendeur; et là aussi, il y eut des périodes où elles ont surpassé par le nombre et la perfection de leurs chefs- d'oeuvre, les périodes qui les avaient précédées, comme celles qui les devaient suivre, aussi bien que les aulres littératures contemporaines. Elles rayonnaient alors comme un astre à son apogée; elles se paraient do

toutes les beautés dont était susceptible l'esprit national, et le caractère particulier du peuple dont elles étaient la manifestation. Quelques peuples n'eurent qu'une seule ère, qu'un seul instant de leur vie illuminé de cette céleste lumière. D'autres en furent éclairés à plusieurs reprises. Après avoir répandu une clarté timide d'abord, cette lumière, qui paraissait se mourir, renaissait ensuite avec plus de force parfois, pour disparaître et revivre encore. En Allemagne, la littérature arriva deux fois à cette importance qui lui assure une place éminente dans les fastes de l'esprit humain. Au moyen âge, les Minnesànger firent surgir dans la poésie, un sentiment nouveau. L'amour que l'antiquité n'avait considéré que comme une volupté, fut peu à peu identifié par eux avec un tendre respect et une admiration émue. Cette transition, quoique lente et inégale, n'en exerça pas moins une influence trèsmarquee sur son époque, en inspirant cet esprit chevaleresque qui éleva la conception de l'amour à sa plus idéale pureté. Nés de la doctrine chrétienne, cessentimens, en se répandant, n'obtinrent pourtant pas un acquiescement immédiat absolu et universel. Les Minnesànger eux-mêmes, poètes épiques et poètes lyriques, se partagèrent dans leurs chants; et les principes du plaisir et de l'abnégation, poursuivant chacun son cours, se posèrent même bientôt en antagoniste?, tantôt cachés, tantôt déclarés. Mais

cette division ne se fit vivement sentir que beaucoup plus tard, car la poésie ne continua pas longtemps à absorber l'attention des esprits en Allemagne. Elle ne fut que trop tôt négligée et oubliée au milieu des guerres qui ne cessèrent de la dévaster: les luttes générales et les luttes partielles ne laissèrent, durant les siècles qui suivirent, que peu de paix sur tout le sol germanique,

Au XVe siècle, tous les regards furent tournés vers la théologie, et toutes les pensées y convergèrent. Les immenses questions qui étaient virtuellement renfermées dans le grand événement de la Réformation, dans ses doctrines et dans le fait même de son établissement, quoique à peine entrevues et mal définies encore, soulevaient pourtant, par leur électrique commotion, les combats les plus acharnés. Elles passionnèrent toutes les intelligences; et bien longtemps, les discussions théologiques et scolastiques, en nourrissant les guerres de l'épée par celles de la plume, empêchèrent, par la nature de leurs subtilités ardues et épineuses, l'épanouissement des produits de l'imagination. Lambition et le fanatisme ensanglantèrent l'Allemagne sans relâche. Ce ne fut qu'au XVIIIe siècle que l'appaisement gradue! des guerres de prosélytisme et de conquête, la dispari lion des sectaires violents et des héros aventureux, laissa enfin un champ plus libre, et offrit une atmosphère pins propice à lessor de la poésio.

Dégagé des circonstances qui l'avaient comprimé, le génie allemand put se révéler, et trouva d'illustres interprètes ; tout ce qu'il renferme de sublime grandeur et de tendre rêverie, apparut subitement avec un charme magique, et excita une admiration enthousiaste, comme une Beauté qui écarterait soudain les voiles épais dont elle aurait été enveloppée. Longtemps enchaîné, ce génie se montra tout à coup avec un tel éclat, une si triomphante vigueur, que par la simultanéité et la magnificence des oeuvres si diverses de formes et de sentiment qu'il fit naître, on eût dit qu'il voulait venger, dès son premier effort, le silence de son passé, et doter aussitôt sa patrie d'une ère glorieuse qui plaçât sa littérature parmi les premières littératures du monde.

L'Allemagne vit donc fleurir les chants et la poésie au treizième et dix -huitième siècles. Les noms les plus célèbres et les souvenirs les plus marquants de ces deux époques, se rattachèrent également aux beaux sites de la romanesque Thuringe. Ce furent d'abord ses Landgraves qui immortalisèrent leurs noms par la protection qu'ils accordèrent aux poètes les plus renommés de leur temps: Wolfram von Eschenbach , auteur du Parcival , Walther von der Vogelweide, Heinrich d'Ofterdingen, natif d'Eisenach, Bitterolf, etc., habitèrent leur Cour, ou bien la fréquentèrent. Dans le château si pittoresque de la Wartburg, qui, pendant de longs siècles,

fut la résidence des Landgraves, eurent lieu ces combats de poètes (Sangerkrieg) qui restèrent à jamais fixés dans la mémoire des peuples. Plus d'une chronique frappante ou gracieuse s'y rattache; et des poèmes qui prirent pour sujet ces épisodes dramatiques se confondirent si bien avec les événements qui eurent effectivement lieu , que les incidens imaginés ne se distinguent plus qu'avec peine des réalités historiques. Les Landgraves de la Thuringe furent des princes intelligents, actifs, valeureux, et les plus piquantes traditions se lient aux annales de leurs règnes. L'origine même de la Wartburg est l'occasion d'un curieux récit. L'on prétend que dès 1167, Louis II, égaré dans une chasse jusqu'au pied de la montagne sur laquelle le château s'éleva depuis, fut si frappé de la beauté de son site, qu'il s'écria en la regardant: «Wart Berg, du sollst mir eine Burg werden», et il résolut aussitôt d'y construire un château fort. Mais, comme cette montagne n'appartenait point à son territoire, il fit porter sur son sommet la terre de ses propres domaines, et en couvrit tout l'espace qu'il comptait enclaver dans la bâtisse. Lorsqu'elle fut considérablement avancée, les seigneurs de Frankenstein, véritables propriétaires de ces contrées, réclamèrent contre cet empiétement, et voulurent expulser Louis, lequel se défendit si vaillamment, qu'il resta maître de la place. Cette contestation fut portée au tribunal de l'em-

pereur Henri IV. Conformément à l'usage, il ordonna au Landgrave de défendre son droit par serment. Alors, profitant de la ruse qu'il avait depuis longtemps méditée, il monta avec douze autres chevaliers au sommet de la montagne en litige; et là, ils jurèrent que le sol sur lequel ils se trouvaient, appartenait à Louis qui , depuis , resta seul possesseur de cette conquête, et y acheva, sans entraves et avec une grande magnificence d'architecture, la construction du château qu'on y admire encore. Les treize épées, sur lesquelles le Landgrave et ses douze chevaliers prêtèrent serment, furent conservées, et se voient encore aujourd'hui parmi les autres curiosités et reliques de la Wartburg.

Nous regrettons qu'il n'entre point dans notre cadre de recueillir les nombreux faits de l'histoire des Landgraves , qu'on pourrait citer en parlant de leur résidence; nous avons seulement rappelé l'origine du nom de ce château, parce que ce uom s'est comme incrusté dans les souvenirs littéraires de l'époque. Que de légendes, que de Sagen, se rattachent à ce théâtre de scènes si diverses et si émouvantes! N'assure-t-on pas qu'un personnage du nom de Klingsor, possédant les sciences surnaturelles, étant poète, astrologue et magicien à la fois , attaché à la cour du roi de Hongrie, André II, prédit, lors d'un séjour qu'il fit à la Wartburg, le futur mariage du Duc Louis, alors enfant, avec une fille que la reine de

Hongrie venait de mettre au monde , et qui serait renommée par sa sainteté? Cette Princesse ne futelle point, sur la foi de cet horoscope, demandée en mariage, et dès l'âge de quatre ans reçue à la Wartburg dans son berceau d'argent massif, pour être élevée avec son fiancé ? Sainte-Elisabeth réalisa glorieusement les prédictions proférées à sa naissance, par ce fantastique prophète qui était venu en Thuringe pour aider, par ses puissances occultes , le malheureux Ofterdingen , à venger une défaite poétique, après laquelle celui-ci aurait du perdre la vie, si la compatissante Landgrave n'avait obtenu, de ses vainqueurs, qu'ils recommenceraient un an plus tard le combat, dont cette fois, Ofterdingen sortit triomphant, par l'assistance du magicien hongrois.

C'est sous le règne du Landgrave Hermann, au commencement du XIIIe siècle, que se tinrent les fameuses réunions des plus célèbres chantres de l'époque. Peu à peu ces bardes, brillantes apparitions en des temps agités, disparurent un à un, s'éteignant comme les lampes d'un festin que termine une nuit d'orage. La poésie contemporaine fut engloutie dans la tempête dont les vagues massives, incessamment remuées, jetaient sans répit , peuples contre peuples, villes contre villes, pays contre pays, souverains contre souverains, seigneurs contre seigneurs, dans un tourbillon grondant, et toujours

alimenté par des torrens de sang. Et toutefois , le goût des travaux de la pensée ne fut point si totalement etfacé, qu'au milieu de ces guerres et de ces constantes agitations, il n'y eut des princes qui se firent remarquer par la protection qu'ils leur accordèrent, et le désir qu'ils témoignaient de les faire revivre. Parmi ceux-là, se sont toujours distingués les Princes de la Thuringe. Au moyen -âge, ce furent les Landgraves qui encouragèrent l'expansion de la verve poétique; plus tard, lorsque les ancêtres de la maison actuelle de Weimar leur succédèrent, on peut dire qu'ils recueillirent l'héritage moral avec le patrimoine territorial , et qu'ils tinrent à honneur que jamais cet héritage , qui constituait la glorieuse charge des "bénéfices attachés à la possession de ces belles contrées, ne fut trouvé onéreux par eux. Loin de là, ils prirent incessamment à tâche de satisfaire aux obligations du legs brillant que renfermait le château de la Wartburg. <

Lorsque le dernier des Landgraves de Thuringe, Henri, le beau- frère de Sainte -Elisabeth, expira dans ce même château (1247), après avoir été élu Empereur d'Allemagne, ce fut Henri (der Erlauchte), Margrave de Meissen, qui prit possession de ses biens. Conrad, seigneur de Wetfcin, en acquérant ce margraviat dès 1127, avait posé la première pierre sur laquelle devait s'édifier la grandeur de sa maison. Ses successeurs réunirent au duché de

Saxe, que possédait déjà Henri (der Erlauchte), et au Landgraviat de Thuringe, la suzeraineté d'Erfurt sa capitale, le Yogtland, la Franconnie, etc., ce qui formait ensemble un État considérable. En 1 485, deux frères, Ernest et Albert, après avoir régné simultanément sur tous ces pays, les partagèrent entre eux, et fondèrent ainsi les deux lignes Ernestine et Albertine, encore existantes dans la maison de Saxe. A Ernest, l'aîné, appartint exclusivement la dignité d'Électeur , le duché de Saxe , la ville d'Eisenach avec le château de la Wartburg, et celle de Weimar, où Guillaume-le-Vaillant avait le premier transporté sa résidence (1440), abandonnant la Wartburg, qui, durant les siècles précédents avait été constamment le séjour des Landgraves et des Électeurs de la Thuringe.

L'Électeur Frédéric le Sage, fils d'Ernest, régna jusqu'en 1 525. Ce fut un des princes les plus remarquables de cette famille. Les soins de la possession commençant enfin à remplacer pour elle, ceux de la conquête, ce prince, refusant la dignité suprême d'Empereur d'Allemagne, qui lui était offerte, favorisa et décida l'élection de Charles - Quint qui avait pour concurrent François Ier de France, et ne prévoyant guère la ruine de ses États amenée plus tard par ce même Charles- Quint, il songea à continuer avec éclat les bienfaits que les Landgraves d'autrefois avaient répandus sur les lettres

pour assurer à sa maison une gloire plus durable et plus solide que celle d'une illustration passagère. Le temps des Minneslingcr était passé. Les réunions qui les avaient si souvent amenés dans des lieux sur lesquels, plus tard, les vertus du Duc Louis et la sainteté de sa femme Elisabeth , jetèrent un si radieux prestige, n'avaient laissé, après elles, qu'un poétique parfum, trop tôt évaporé. Frédéric le Sage ambitionna une plus durable mémoire et de plus solides résultats , à la protection qu'il assurait aux oeuvres de l'intelligence. Il fonda l'université de Wittemberg, si florissante dès son commencement, et qui eut toujours marqué comme un foyer lumineux dans l'histoire de la science en Allemagne, si même la main de Luther ne l'eut pas illuminée de l'ardent reflet du bûcher, où fut jetée pour la première fois, une bulle papale. Les règlemens de cette université furent établis sur les bases les plus libérales, les plus propres à seconder l'essor de la pensée. Entre toutes les universités, Wittemberg et Tubingen se distinguèrent par l'intelligente largesse, qui, en présidant à leur plan, permit aux idées et aux opinions de s'y manifester, d'y trouver des voix qui pouvaient se faire entendre, sans danger d'être étouffées par les hommes de routine et les partisans des habitudes établies, pour qui toute innovation est une ennemie née, toute tentative d'exploration dans des domaines non encore défrichés, une témérité sacri-

lége, tout essai d'envisager les choses connues sous de nouveaux points de vue, un sujet de répulsion et de scandale, et tous ceux que ne sauraient contenter les chemins battus, les routes frayées, les assertions banales, les redites mnémoniques, des objets d'antipathie et de dédain. Comme la science, l'intelligence et l'art ne sont point destinés à moisir dans les caves d'une érudition pétrifiée, mais à se rajeunir incessamment dans l'inspiration, cette fontaine de Jouvence, qui abreuve, avec des eaux de flamme. Le génie auquel il est donné de tremper ses lèvres à son ardent breuvage sait toujours, il est vrai, s'affranchir de cette vétusté périodique, et faire revivre les enchantements de la jeunesse dans l'esprit fatigué des peuples; mais quelles terribles luttes n'a-t-il pas à soutenir pour le dépouiller de son enveloppe caduque, de ses pratiques vieillies, de ses préjugés enracinés par l'âge! Que d'honneur ne revient- il donc point à ceux qui applanissent sa carrière, diminuent les obstacles qui l'entourent, et lui accordent une égide sauve- gardante! Car, pour remplir sa mission, le génie n'exige ni d'autres soins, ni d'autres sollicitudes; il laisse l'emploi d'une culture minutieuse à de plus chétives produductions de la nature. Le génie est endurant par son essence , il se fait aux intempéries de tous les climats, de toutes les atmosphères morales. Pour développer ses robustes allures, ou son vol hardi.

il ne lui faut que de l'air, de l'espace, un sol qui ne manque pas sous ses pieds, et la vue des cieux. Il s'avance alors libre et fier, sûr de ses propres forces, et ne redoute point les éléments ennemis. S'il s'étiole, s'il se défigure, s'il languit, s'il se meurt, ce n'est qu'asphyxié par l'oppression, garrotté par des liens, enfermé dans des étaux. Que de pieux respects ne devons nous pas à ceux qui, déblaient, de toute entrave, le terrain où il peut se déployer, et anéantissent les liens préparés à le saisir dès sa naissance, semblables aux serpens qu' Hereule eut à étouffer dans son berceau!

Une large part de gloire est due à Frédéric le Sage pour avoir fondé l'université de Wittemberg dans ces nobles vues, comme plus tard ses descendants établirent, avec le même généreux dessein, cette université de Jena qu'illustrèrent les plus beaux noms de l'Allemagne. En songeant que tout retentissement nécessite un premier écho d'une forte résonnance, on peut presque affirmer que c'est à Frédéric le Sage, à l'impulsion qu'il sut donner aux travaux de l'intelligence, que peut se reporter l'éclat des énergiques protestations de Luther, et de ses assertions novatrices, dont la portée dépassait de beaucoup les limites de la théologie, par les conséquences qui en furent naturellement déduites, et l'incalculable changement qui en résulta pour l'avenir de l'Europe.

Instituée en 1502, cette université renfermait tonte la sève de la première jeunesse, lorsqu'en Octobre 1517, la réformation leva définitivement sa bannière. L'électeur Jean, successeur de Frédéric. déclara le Protestantisme, religion de l'Etat, Après l'assemblée de Worms, Luther s'en retournait dans ses foyers; ses amis pour le dérober quelque temps aux poursuites et aux dangers personnels qu'ils redoutaient pour lui, simulèrent un enlèvement et le transportèrent à la Wartburg, où quittant ses habits monastiques, il vécut déguisé pendant plus d'un an, protégé par le silence de l'Electeur. 11 commença la traduction de la Bible dans cette solitude peu appropriée à son bouillant caractère, et où son imagination surexcitée, évoqua ces apparitions de mauvais esprits, dont le souvenir s'est conservé par le récit qu'il en fit dans ses lettres, et dont la chronique de la Wartburg s'est emparée, grâce à la tache d'encre qu'on montre encore sur la muraille, où il jeta son écritoire à la tête du Malin.

En 1532, Jean Frédéric succéda à son père. Ses malheurs furent grands, mais plus grands encore ses mérites qui lui acquirent le beau surnom de Magnanime. D'ordinaire, les hommes le décernent aux Princes auxquels les faveurs exceptionnelles de la fortune permettent d'en distribuer à leur tour. Lorsqu'ils ne dédaignent point de le faire, touchés de cotte condescendance, les peuples la nomment

Magnanimité. Mais Jean Frédéric sut obtenir ce glorieux surnom au milieu des défaites, des revers, des captivités , qui marquèrent sa vie. Il adhéra à la ligue de Smalkalde. Le manque d'accord de ses chefs, et surtout de leurs plans militaires, amena si promptement leur ruine, qu'en 1547, la défaite de Muhlberg les dispersa complètement. La capitulation de Wittemberg, qui la suivit, entraîna, pour Jean Frédéric, la perte de l'Électorat et de tous ses biens. Lui-même devint prisonnier de Charles-Quint. Ses états furent donnés au duc Maurice de Saxe appartenant à la ligne Albertine, qui, en laissant l'Électorat et le Duché de Saxe à ses hérétiers, leur assura la prééminence à laquelle ils furent redevables par la suite de la couronne royale qu'ils possèdent aujourd'hui. On ne conserva aux enfants de Jean Frédéric que Weimar et quelques districts adjacens, y compris Eisenach et Jena, d'où devait bientôt sortir un nouveau lustre pour celte branche. Le faible appanage réservé à l'entretien des jeunes princes, ne formait qu'un revenu annuel de 50,000 florins.

Le noble caractère de Jean Frédéric ne pouvait manquer d'inspirer des attachements exaltés, et l'un des plus touchans témoignages nous en est offert par le dévouement de Lucas Cranach , qui , déjà vieux, lors de la Bataille de Muhlberg. quitta Wittemberg, sa patrie, pour accompagner son prince,

el partager sa prison, Non -seulement, il lui resta constamment fidèle, mais il ne s'en sépara même plus, et lorsque le Prince vit sa captivité terminée au printemps de 1 552 , il revint avec lui pour se fixer à Weimar, abandonnant Wittemberg qui n'appartenait plus à Jean Frédéric, et bientôt après, il finit ses jours auprès de son auguste ami, à l'âge de 81 ans.

Avant de s* engager dans la guerre , qui lui l'ut si fatale, Jean Frédéric s'était proposé de fonder à Jena une seconde université dans ses états. Ce projet l'avait vivement préoccupé. Pendant les cinq ans qu'il fut gardé captif par Charles-Quint, ses fils voulurent réaliser son dessein, et y mirent d'autant plus de zèle et d'ardeur, que l'université de Wittemberg, ayant été détachée de leurs domaines, ils tenaient à remplacer cette perte par une institution semblable. Prenant toujours à tache de rehausser leur gloire par la lumineuse auréole qu'il est donné aux poètes et aux artistes de répandre sur les renommées, ces princes s'empressèrent de créer, dans leurs états, quelque diminués qu'ils fussent , un uouveau foyer de pensée et d'intelligence.

Jean Frédéric (der Mittlere) régna sur les débris des états de son père, après que celui-ci eut été fait prisonnier, et s'occupa activement de l'établissement de l'université de Jena. En 15i8, elle fut déjà ouverte, et des savans remarquables furent aussitôt

appelés clans ses chaires. Elle leur dut de gagner de suite du renom, quoique la confirmation de l'Empereur ne fût accordée que dix ans plus tard. Jean Frédéric avait ignoré , dans sa prison, les heureux résultats des efforts bieti dirigés de son successeur. 11 fut donc ému dune surprise et d'une joie des plus innattendues, quand, rentrant dans ses états, il fut salué, aux portes de Jena , par tout le corps universitaire venu à sa rencontre. Quelle grande consolation offerte à ses infortunes, que de voir ainsi continués et effectués, par ses fils, les plans et les souhaits qui avaient occupé son esprit! N'est- ce pas la plus précieuse satisfaction qui puisse être dévolue aux grands hommes, dont les vues dépassent les étroites bornes de notre existence?

Jean Guillaume, son fils puiné fut un prince remarquable par sa bravoure, aussi bien que par létendue de ses connaissances. D'un esprit entreprenant, il vint en aide au roi de France, Henri II, qui guerroyait alors , et obtint de lui , pour prix de ses nombreux services durant cette campagne, la ville et la seigneurie de Châtillon sur Seine. Son imagination s'était éprise de l'éclat qui entourait le règne d'Elisabeth d'Angleterre. Pensant sans doute qu'il eut su ajouter de nouveaux lauriers encore à ceux qui couronnaient déjà le front de cette reine, si le sort l'unissait à elle, il forma et poursuivit, avec persistance pendant quelque temps, un projet de

mariage avec l'illustre souveraine, qui préféra son surnom de Virgin-queen, non-seulement à toute alliance, quelque heureuse qu'elle pût être, mais à l'espoir même de frustrer, de sa couronne, le fils de celle qu'elle haïssait avec toute la ténacité et toute la cruauté d'une haine féminine. Très -versé dans la théologie, le prince Jean Guillaume protégea le culte réformé, et montra beaucoup de zèle à le répandre. Il fonda le consistoire de Jena et établit de nouveaux règlemens ecclésiastiques dans ses états.

En 1587, Frédéric Guillaume lui succéda. Il résida quelque temps à Torgau, près de Magdebourg, lieu de naissance de son père, qui lui légua avec sa couronne, son intelligence distinguée, et la rare capacité à laquelle ce pays dut un des règnes les plus prospères et les mieux remplis. Frédéric Guillaume s'appliqua en même temps à améliorer l'administration civile, et à faire fleurir les sciences et les arts. Il s'occupait lui-même de peinture, et de sculpture sur bois. Il chercha à attirer autour de lui des artistes distingués: des sculpteurs et des peintres renommés de leur temps furent appelés à sa cour. Durant son séjour à Torgau, il y établit une imprimerie, et s attachant à y faire publier des éditions d'une typographie parfaite, il en fit fondit1 les caractères en argent massif. Comme intendant de celte imprimerie, qui relevait de sa direction

personnelle, il choisit Jean Wanxel, qui, plus tard, professa l'histoire à Wittemberg. Jean Guillaume lui lit traduire en latin plusieurs ouvrages, entre autres les Hauspostille de Luther, et la vie de Marc-Aurèle, écrite en espagnol par Antonio de Guevara, dédiée par lui en vers latins, au jeune électeur Chrétien II, encore mineur. Ce savant prince lit aussi paraître un livre de prières latines (Precationes) , et traduisit dans cette langue de sa prédilection, une collection d'histoires édifiantes, parues en allemand, sous le litre: «Uebungin Nebenstunden» (Exercices aux heures de loisir). Il ne négligea pourtant pas complètement l'idiome vulgaire, et fit éditer plusieurs ouvrages allemands d'un esprit religieux.

Lorsqu'il se décida à quitter Torgau pour résider à Weimar , il y fit transporter son imprimerie. Non satisfait de tant d'oeuvres pieuses, ce prince si exemplaire et si sage, fonda encore un ordre dans le but de mettre un terme aux juremens et malédictions, si fréquents dans le langage habituel du temps. Le signe distinctif des membres de cet ordre, consistait en une médaille d'or, de la grandeur d'un louis. Ils prenaient rengagement de ne point proférer de blasphèmes, et dans le cas où ils y auraient manqué, ils étaient obligés de verser une amende particulièrement destinée au soulagement des pauvres. Il est aisé d'imaginer les secours considérables que Frédéric Guillaume avait ingénieusement

ménagés à ceux-ci , et combien ce trésor grossissait sans cesse, tant que cet ordre continua à être en vigueur sous sa protection spéciale !

Après sa mort, la ligne régnante vit sa puissance encore une fois diminuée, par le partage qui fut fait des états de Weimar et d'Altenbourg. Le Duc Jean, frère de Frédéric Guillaume, garda la souveraineté de Weimar, dont ses fils devaient accroître la gloire. Il mourut en 1 605, ayant eu une fille et onze fils, au nombre desquels le Duc Bernard, un des héros de son époque, dont la vaillance fut dignement célébrée par le poétique historien de la Guerre de trente ans. Qui, mieux que Schiller, eut su mettre en relief les brillantes qualités de ce jeune guerrier, lequel, à vingt-huit ans, devenait généralissime sur le champ de bataille de Lutzeu. Une courte carrière était destinée à son génie, digne d'un plus heureux sort, Après s'être constamment distingué par ses hauts faits d'armes, après avoir remporté la victoire de Rheinfeld et pris la ville de Breisach, il mourut à trente -cinq ans, couvert de glorieuses cicatrices.

L'éducation du duc Bernard , ainsi que celle de ses frères qui, pour la plupart, fuient renommés par leurs actions et leur intelligence . fut l'oeuvre de leur mère, restée veuve un an après la naissance du Duc Bernard (1605). Un heureux sort semble présider aux minorités des Souverains do ce! étal

Tandis qu'ailleurs, elles sont marquées par des troubles et des agitations qui désolent le pays, à Weimar, une destinée tutélaire appela deux fois à la régence des princesses qui, non -seulement surent gouverner avec discernement, mais dont l'heureuse influence sur leurs fils, donna à leurs sujets des Souverains que pouvaient leur envier de plus grands royaumes. La Princesse Dorothée-Marie, ainsi que la Duchesse Amélie plus tard, chercha et parvint à adirer auprès délie les hommes les plus éminents, pour leur confier l'éducation de ses fils. Hortleder, esprit marquant de son époque, généralement reconnu comme le plus habile dans l'art de l'enseignement, et historien profond, fut appelé à sa cour. Ses talents furent secondés par le naturel heureux de ses illustres élèves. Il est juste cependant de lui reporter une partie de leurs mérites, par l'intelligence qu'il déploya dans la direction de leurs études. Ses vues, à cet égard, si étendues et si sagaces, furent consignées dans plusieurs monographies écrites sur lui, et destinées à propager ses idées sur la pédagogie. La dernière fut publiée,, il y a peu de temps, à Halle par M Niemayer. Sous la surveillance de Hortleder , les Princes fréquentèrent l'université de Jena. Leur assiduité à en suivre les cours, ainsi que le développement manifeste des rares dons de leur caractère, leur acquirent une popularité qui leur assurait d'avan-

ce l'attachement da pays. Le Due Jean Ernest fut nommé, par les étudiants, recteur de cette même université, à la quelle il avait appartenu de 1608 à 1614.

Le 24 août 161 7, les funérailles de la Duchesse Dorothée -Marie, Princesse d'Anhalt-Coethen, rassemblèrent, à Weimar, plusieurs princes et beaucoup de nobles seigneurs. Dans un repas nombreux qui les réunissait tous, le maréchal de la cour, Caspar de Teutleben, mentionna en ce jour, dont la date devint mémorable par là, les académies littéraires qui florissaient alors en Italie, en exprimant le regret de n'en pas voir de semblables dans sa patrie. « Elles eussent, disait-il, con «tribué à conserver la pureté de la langue, et de «môme que les académies de la Crusca et autres, «elles eussent exercé une influence désirable «sur les moeurs de l'Allemagne, qu'elles auraient «aidé à polir, en tournant davantage l'attention du «pays vers la poésie et la littérature.» On fut si frappé de cette idée, qu'on résolut aussitôt de fonder une société dont on augurait un action si salutaire. Profitant de cette réunion considérable, on ne se sépara qu'après avoir institué l'Académie do la Palme. C'était la première tentative faite en Allemagne pour y naturaliser, au milieu de tant de guerres acharnées, et de la rudesse des moeurs qu'elles entretenaient, les doctes et paisibles corps

qui. à celte époque, ne divisaient l'Italie qu'en luttant de railleries et d'épigrammes.

On imita les académies italiennes dans toute l'organisation qui fut donnée à celle de la Palme, e( c'est sans doute à ce défaut originel, qu'il faut attribuer le peu d'importance quelle acquit en Allemagne. Elle ne demeura pourtant point dépourvue de lustre, et compta parmi ses membres beaucoup de noms remarquables, tels que; Charles Gustave, Palatin du Rhin, plus tard roi de Suède; trois électeurs; cent quarame-neuf Ducs ; quatre Margraves; dix Landgraves; huit Palatins; dix -neuf Princes; soixante Comtes; trente-cinq Seigneurs; un grand nombre de savants et de lettrés, n'appartenant point à la noblesse, ainsi que les poètes les plus distingués de ce temps, parmi lesquels ïobias Hiibner, Dietrich, traducteur de la Jérusalem délivrée el d'une partie de l'Epopée de TAn'osle, le Prince Louis d'Anlialt-Coethen, frère de la Princesse Dorothée Marie, qui mit en vers le livre de Job, Martin Opitz, Frédéric Hortleder, Rodolphe de Bunau, natif de Weimar, Auguste Buchner, professeur de poésie à Wittemberg, Philippe de Zesen qui fonda à Hambourg, en 1643, la Société allemande (deutschgesinnte Genossenschaft) , etc., etc., etc.

Mais ici, comme en mainte autre circonstance, on espéra à tort, qu'en copiant d'heureux essais, on pourrait obtenir un résultat analogue, et recueillir

les avantages inopinément découverts par l'exécution d'une pensée originale. L'imitation porte en elle-même un principe d'impuissance; il est des idées d'ailleurs, qui, pareilles en ceci, à certains végétaux , perdent souvent leur sève généreuse ou leur vertu particulière , lorsqu'elles sont transplanplantées, sur un autre sol, et sous un autre climat. Elles sont peut-être même plus difficiles que les plantes à transporter d'une région dans une autre, car elles tirent leur éclat non-seulement du lieu où elles germent, mais encore de l'époque qui les voit naître. Aussi, les tentatives qu'on a faites d'acclimater les institutions exotiques, n'ont-elles presque jamais réussi, aussi souvent qu'on s'est astreint aies calquer servilement, Pour se développer largement et produire tout son effet, il faut avant tout qu'une institution puisse parfaitement s'adapter à la nature et aux éléments du terrain sur lequel on la fonde. Ce terrain, ce milieu intellectuel et moral, ne saurait se reproduire exactement le même, ni dans des lieux, ni dans des temps divers, et l'oubli où l'on met souvent cette première condition de vitalité pour tout établissement destiné spécialement à encourager, (nous ne disons pas à enseigner) tout ce qui constitue la culture de l'esprit, occasionne les fréquents dépérissements que nous voyons parmi les fondations de ce genre.

Il est aisé de comprendre que les succès obte-

nus par des efforls intelligemment dirigés, attirent l'attention de ceux qui se trouvent placés à la tête des états, et réveillent en eux le désir d'en faire profiter leur pays , de le faire participer aux lumières qui éclairent d'autres contrées. Mais on s'abuse généralement en supposant qu'il suffît d'établir un certain ensemble de règlements, de décréter l'existence de certains faits, pour qu'ils deviennement la source des bénéfices qui en découlent ailleurs, et la cause des mêmes effets. Ces faits et ces règle ments ne sont eux-mêmes que des résultats dont la cause se trouve dans le génie national, dans les circonstances environnantes plus ou moins favorables aux loisirs lettrés dune nation, dans la présence de quelques hommes dont les talents et l'activité impriment une soudaine impulsion à des forces dormantes, ou à des instituts d'une organisation parfois très-défectueuse en elle-même. Il serait peut-être permis de dire aux États, comme aux individus, que la tâche serait trop facile, s'il était possible d'atteindre à une gloire enviable, et au rare mérite d'une perfection quelconque, par des moyens dont une simple imitation saurait livrer les secrets. La création de certaines sociétés, auxquelles on demand s de stimuler les lettres et les arts, ne saurait se borner à la contrefaçon de modèles existans, pas plus qu'il ne peut suffire à un peintre d'être ana'omiste fidèle, ni à un écrivain d'être excellent grammairien.

La vie. le mouvement, l'attrait qu ils sont appelés à réveiller gisent clans le choix, l'application, la réunion, l'engencement, le groupement des formes et des matériaux dont ils ont à faire emploi, ainsi que dans l'expression d'une pensée sympathique aux masses que l'oeuvre parachevée doit réunir autour d'elle.

Nous croyons que l'homme, dans ses efforts collectifs comme dans ses recherches individuelles, ne peut arriver à ce mérite d'une perfection quelconque et à cette gloire enviable que par des voies toujours diverses, qu'une triste nécessité l'oblige de toujours découvrir. L'a peu près de ce qui est à faire se trouve sans peine, car cet à peu près, pour la plupart des sujets, est de puis longtemps connu; mais il n'offre, pour ainsi dire, qu'un sol mouvant aux marches progressives et l'on s'avance sur cette route indéfinie comme sur les vagues de l'océan, où les navires, pour atteiudre au même but, tracent des sillons chaque fois diffé rente, selon les tempêtes de l'atmosphère, les brises propices ou le calme des flots, et ne suivent les mômes détours que pour éviter les écueils, les récifs et les bancs de sable, qu'ils signalent les uns aux autres à mesure qu'ils les découvrent. Les obstacles qu'il faut surmonter, et les avantages dont on peut disposer, diffèrent presque constamment de nature, pour toutes les entreprises. Or, n'est-ce pas à vain-

cre ces difficultés, par les ingénieuses ressources et les habiles équilibres, que la parfaite appréciation des difficultés nous fait seule découvrir, comme à en bien connaître et exploiter les avantages avec une persistante persévérance et un coup d'oeil sur, que consiste l'art de la réussite?

Ce n'est point parce que des académies où régnaient des jeux de mots puérils, de fades et futiles allégories et de stériles recherches, se multiplièrent en Italie, qu'elle brilla d'un lustre poétique si glorieux. C'est autour des chefs -d'oeuvre de Pétrarque, de l'Arioste et du Tasse , que se formèrent des partis, se combattant à outrance, par des satires, des panégyriques ampoulés, et des critiques acerbes. Les blessures faites par ces armes , aiguisées au feu de la verve italienne, étaient souvent sanglantes, et les esprits médiocres se rangeaient avec passion sous les différentes bannières de ces grands chefs. Mais la gloire de ceux-ci ne souffrait guère du mauvais goût des arguments avec lesquels ils étaient loués ou attaqués par leurs admirateurs ou leurs détracteurs, et leur génie déployait ses vastes ailes, malgré les entraves qu'il rencontrait dans ces littérateurs d'un jugement si peu formé, que Galilée, le grand Galilée lui-même, dans des lettres adressées à l'académie delà Crusca, se livrait aux plus mordantes plaisanteries sur les beautés de premier ordre de la Jérusalem délivrée, sans comprendre ni la grandeur,

ni les infortunes qu'il insultait. On se trompait donc étrangement en voulant répandre l'amour des belleslettres par l'imitation de ce qui, en Italie même, provenait en partie d'une aberration de cet amour. Les grandes productions donnent naturellement naissance à des écoles pleines de mauvais goût; chaque fois que l'art s'est ouvert une voie nouvelle, ou bien qu'il s'est manifesté dans des oeuvres d'une beauté frappante, il a excité une attention et provoqué des admirations qui n'ont su s'exprimer, chez les vulgaires imitateurs, que par des oeuvres communes, ne servant qu'à témoigner combien tous les regards étaient fixés sur les grands modèles. Il serait surtout à remarquer que, chez aucun peuple, la culture intellectuelle ne s'est généralisée avant que son génie national se fût révélé dans de grandes et belles oeuvres, dues à l'inspiration de son propre sentiment. Jusque-là, tous les essais de greffe sont presque stériles; la connaissance des littératures et des arts étrangers, comme qui dirait celle des Flores exotiques, reste le partage des classes savantes ou privilégiées, et ne pénètre, par conséquent, que la superficie des populations. Cette connaissance ne s'étend à des régions moins limitées que lorsque des oeuvres nationales lui demandent une sorte de comparaison, et l'introduisent à leur suite. On pourrait croire que les peuples, comme des ouvriers d'un même édifice, n'apprennent à comprendre et à contempler

son ordonnance entière, ainsi que la beauté de ses diverses parties, qu'après y avoir construit chacun, pour sa part, quelque massif portail , ou posé quelque corniche élégante, sculpté quelque relief mer veilleux, ou bâti quelque somptueux monument.

Nous ne doutons point que les esprits distingués qui ont réuni leurs efforts pour fonder l'académie de la Palme, n'aient eu pour but de porter la littérature allemande au degré de développement qu'avait atteint celle de l'Italie, bien plus que de copier de frivoles amusements d'esprit, quelque attrait que dussent avoir ces amusements pour des esprits nécessairement soumis au goût du siècle. Mais ils négligèrent de tenir compte des éléments qui différenciaient à ce moment l'état de l'Allemagne d'avec celui de l'Italie. Le caractère prédominant de la littérature et des arts d'une période, sont intimement liés à la paix ou aux troubles d'un pays ; et les passions que la guerre et la tranquillité réveillent ou étouffent, agissent sur eux très-diversement, Il ne suffit pas de leur accorder les privilèges dont ils jouissent ailleurs pour les voir subitement grandir et briller; ils réclament des soins plus attentifs, plus délicats et plus jaloux. Si l'on ne se contente point d'abandonner à lui-même le génie poétique d'une nation, comme font naturellement ceux qui, absorbés par d'autres soucis (Allre cure!), s'informent peu s'il sommeille ou se meurt sous le souffle d'haleines mortelles

pour lui, ou si uu rayon fécondant, dû à quelque hasard, le fait renaître et lui redonne des signes dévie; si Ton veut favoriser l'élan de ce génie poétique , il faut nécessairement songer aux circonstances particulières dans lesquelles il peut exister, aux encouragements exceptionnels dont il a besoin, aux obstacles qu'il faut élaguer ou neutraliser autour de lui. Sans cette application à reconnaître ce qui, dans tel moment de l'histoire, ou sur tel point géographique, peut servir la cause de la pensée et de l'art, les meilleurs vouloirs risquent d'être infructueux, ou de ne porter que de maigres récoltes. D'ailleurs, lorsqu'on tend à généraliser, dans un pays, le goût des lettres et des arts, ne fut-ce que dans une seule de leurs branches, bien loin de s'attacher à leur donner immédiatement beaucoup d'adeptes et d'admirateurs peu éclairés encore, il faut d'abord provoquer le libre développement des individualités nationales remarquables, et les mettre à même de grandir à toute leur hauteur, de faire vibrer toutes les cordes de leurs harpes, de faire reluire tous les chatoiements de leurs palettes. Plus ces hommes isolés se distingueront de la foule, plus, comme un foyer, ils absorberont tous les regards, plus ils fourniront une belle carrière, plus ils laisseront de monuments de leur génie ou de leur talent, et plus s'étendra loin le retentissement de l'écho poétique^ plus s augmentera aisément le nombre, de ceux qui voudront

et sauront les comprendre, les apprécier et les imiter.

L'académie de la Palme n'a laissé que le souvenir d'une belle et éphémère institution. Le Prince Louis d'Anhalt-Coethen, frère de la Duchesse Dorothée - Marie , fut le premier chef de cette société. Après sa mort (1650), il fut remplacé par le Duc Guillaume IV, de Weimar, qui lui imprima toute l'activité dont elle était susceptible. Lorsque Auguste, l'administrateur du Chapitre de Magdebourg, lui succéda (1667), elle perdit peu à peu toute importance, tout intérêt, el cessa d'exister avec lui (1680). Sous la direction du Prince d'Anhalt, et surtout sous celle du Duc Guillaume de Weimar, elle avait étendu son rayonnement sur l'Allemagne centrale entière, et sur une partie de l'Allemagne méridionale, jusqu'à l'Autriche. Outre les personnages les plus marquants que nous avons cités, elle comptait un grand nombre de membres moins connus, et, répondant à son but, quoique dans une faible mesure, elle activa, pendant quelques années, les goûts littéraires dans la haute société; elle tendit à dégager la langue allemande des mots étrangers dont l'introduction commençait à devenir envahissante, et qui chamarraient toutes les phrases de leur tranchante bigarrure. Chacun des membres de l'académie était astreint à produire quelque oeuvre poétique, et quoique cette obligation n'ait amené

qu'une contagion de métromanie, on ne saurait entièrement refuser à cette institution, l'avantage d'avoir établi un lien intellectuel qui existait encore à peine entre les différentes provinces de l'Allemague, et d'avoir contribué à en polir les esprits. Malheureusement la digue qu'elle voulait opposer à la dégénération dont la langue était menacée, par l'abus des locutions qui ne lui appartenaient point, ne fut que faible, et la solidarité qui unissait entre elles un nombre si considérable de personnes éloignées, était trop vague , et trop peu sensible, pour que leur influence devint sérieusement efficace. Aucune force d'attraction ne réunissait dans un foyer commun qui en eut augmenté la portée, leurs lumières éparses, et disséminées. Par une imitation enfantine des jeux d'esprit, en vogue sur le territoire de la Péninsule italique, chaque membre de l'académie choisissait une plante pour symbole; et, se modelant jusque sur le choix des symboles de l'académie italienne la plus renommée, le Prince d'Anhalt choisit pour emblème un pain de froment, comme représentant une nourriture saine et délicate. Le comte de Teutleben, celui qui avait eu l'idée première de cette fondation, prit pour signe allégorique la farine de froment, etc, etc. — Après le décès du Duc Guillaume de Weimar, le nombre des membres alla toujours en décroissant, et il était descendu à soixante, dont la plupart étaient des versifi-

cateurs fort médiocres, quand l'académie de la Palme s'évanouit sans laisser d'elle aucune trace notable. Triste, mais inévitable destinée de tout ce qui ne porte pas l'empreinte dune création originale! En vain s'efforce -t- on d'insuffler un semblant de vie et d'animation aux ébauches inritatives, elles n'obtiennent que des résultats partiels qui peuvent mériter une certaine estime si l'on y déploie de l'habileté; mais elles ne possèdent jamais cette puissance inspirée, qui ramène impérieusement les ûmes vers les grandes idées, par l'ascendant d'une force qui les électrise. II semblerait que Goethe eût songé à ces ambitions myopes, alors qu'il imaginait le personnage de Wagner, cette personnification de la médiocrité bien intentionnée, qui parvient à force de soins et de veilles, de substances amalgamées et alambiquées, à créer un Homwiculus, c'est-à-dire une chose faible et incomplète, en qui un semblant d'existence ne pouvait se maintenir qu'à l'aide de sa fiole de verre. Cette fiole est comme l'ironique image de l'atmosphère artificielle, dans laquelle peuvent seules se mouvoir et vivoter, les chétives créations des naïfs enthousiastes qui s'ingénient à copier les tentatives des imaginations plus hardies, sans saisir la pensée qui les y incitait. Ne leur advient- il point maintes fois, corn me à Wagner, de poursuivre ces tentatives encore longtemps après que les maîtres les oui

abandonnées; soit qu'ils aient reconnu promptenient les défauts de leur conception première, soit qu'ils en aient déjà recueilli tous les fruits qu'ils pouvaient en retirer?.. .

Le Duc Jean Ernest, régnant à Weimar, célébra le Jubilé séculaire de la Réformation (161 7), en établissant dans ses états de nouvelles écoles primaires, des instituts de bienfaisance, et en dotant les églises de revenus considérables. Le Duc Bernard ne fut point le seul des fils de la Princesse Dorothée-Marie, qui prit part à la Guerre de trente ans. Jean Ernest combattit en Bohême contre l'Empereur Ferdinand II, et se distingua dans la bataille de Prague, près de la Montagne blanche. Se joignant ensuite à l'expédition que le comte de Mansfeld fil en Hongrie, il y mourut en 1626. Le Duc Guillaume, dont nous avons parlé comme d'un des chefs de l'académie de la Palme, régna de 1640 à 1662. Ce prince, d'un esprit cultivé et poétique, laissa plusieurs hymnes religieuses , dont quelques-unes font encore partie du rituel de l'Eglise protestante. Jean Ernest III et Guillaume-Ernest, ses petits-neveux, en succédant à leur père, Jean Ernest Ier, gouvernèrent ensemble. L'esprit sombre et taciturne de Guillaume- Ernest ne lui valut point celte affection du peuple, (pie les qualités de ses prédécesseurs leur avaient toujours acquise. Toutefois, versé dans les scien ces, il les protégea avec beaucoup de zèle, et fonda

le cabinet des Médailles qu'on admire encore à Weimar.

Ernest Auguste établit le droit de primogéniture dans sa famille, et mit ainsi ses états à l'abri du partage et des morcellements qui les avaient si souvent affaiblis. Quoique vivement épris de goûts militaires, il n'oublia pas totalement ce qui avait fait le principal lustre de sa maison. Il favorisa l'agrandissement du Gymnase de Weimar, fonda d'autres écoles, protégea le clergé, bâtit le Belvédère , Ettersburg, châteaux de plaisance où réside encore la Famille régnante; il institua Tordre du Faucon en lui donnant sa devise: VigUando ascendimus. Cet ordre, négligé après sa mort (1748), fut renouvelé par Charles Auguste, en 1815. Mais ce qui fixe, particulièrement pour nous, son nom dans les fastes de fart, ce fut d'avoir rattaché aux traditions héréditaires dans sa famille, si protectrices du génie, la mémoire titanique du plus grand musicien qu'ait produit l'Allemagne, et dont la vaste intelligence et les oeuvres monumentales, resteront, pour les siècles à venir, un objet d'admiration et d'étonnement. Jean Sébastien Bach, natif d'Eisenach , resta pendant dix ans à Weimar, comme organiste et directeur des concerts de la Cour. Déjà en 1 703, il avait été attaché à la Chapelle ducale en qualité de violoniste; mais sa passion prédominante pour l'orgue, lui fit quitter cette place. Ayant été après cela

organiste à l'église d'Arnstadt et à celle de Mlihlhausen, lorsqu'en 1707, il revint à Weimar, et y toucha de l'orgue devant le Duc, il lui fut immédiatement offert d'y rester à titre d'organiste, proposition qu'il accepta. Ce n'est point seulement ce grand homme que la principauté de Weimar, peut revendiquer comme une gloire grandie sous les auspices de sa noble hospitalité. Eisenach eut le privilège de voir tous les ans se réunir dans ses murs les membres de la grande famille des Bach , issue du Hongrois Weit Bach qui dut quitter Presbourg vers le milieu du seizième siècle, à cause de la religion protestante, qu'il professait, et se retira ensuite dans les états de Saxe , où il cultiva la musique. Ses fils commencèrent cette suite non interrompue de musiciens du même nom, qui inondèrent la Thuringe , la Saxe, et la Franconie pendant près de deux siècles. Lorsque, trop nombreux pour vivre rapprochés, ils se furent dispersés, afin de conserver entre eux une certaine continuité de rapports, ils résolurent de se rassembler tous chaque année, usage qui se perpétua jusqu'à la fin du dixhuitième siècle ; et plusieurs fois, l'on vit alors jusqu'à cent vingt Bach réunis ensemble. Pendant ce temps, leurs divertissemens consistaient en exercices de musique ; débutant par des hymnes religieuses, chantées en choeur, ils prenaient ensuite pour thème des chansons populaires, comiques ou licen-

cieuses , et les variaient en improvisant à quatre, cinq ou six parties. Us donnaient, à ces improvisalions, le nom de Quolibets, et plusieurs auteurs les ont considérés comme l'origine des opéras allemands. Dans ces réunions, la grande famille formait une collection complète des compositions de chacun de ses membres. Cette collection était appelée les Archives des Bach. Vers la fin du dix-huilième siècle, Charles Philippe Emmanuel Bach, la possédait toute entière. Elle était devenue, en 1700. la propriété de M. George Polchau, et fut depuis acquise par la Bibliothèque Royale de Berlin.

Ernest -Auguste- Constantin, encore mineur au décès de son père, épousa, en 1756, la Princesse Amélie de Brunswick, et mourut en 1 788, laissant un fils, Charles-Auguste, et la régence de ses États à sa veuve. La Duchesse Amélie gouverna avec une rare sagesse, et prit rang ainsi parmi les femmes qui surent s élever au-dessus des faiblesses, des petitesses et des passions de leur sexe, pour s'occuper avec succès du bien être de leur peuple, et de leclat de leur régne. Donée d'une haute intelligence, elle possédait en outre une grande bonté do caractère et un esprit rempli de grâce; elle avait aussi une qualité qui fait le mérite suprême des souverains; le discernement des hommes et de leurs apli tudes. Elle sut apprécier l'amitié des hommes éminents qu'elle vif se rassembler autour d'elle, et

chercha, avec droiture et sincérité, à être équitable dans ses jugeraens, presciente dans la répartition de ses faveurs, tendre dans ses affections de famille, compréhensive des sentimens et des idées que le génie révélait sous ses auspices dans des formes si diverses. Elle surveilla l'éducation de son fils avec une prudence pleine de sollicitude, la confia d'abord à M. de Gôrz, et fit venir, sur sa recommandation, comme précepteur du Duc Charles -Auguste, Martin Wieland, alors professeur à Erfurt, et qui ne quitta plus Weimar depuis 1772 jusqu'à sa mort (1813).

En 1 775, Charles- Auguste, atteignant sa majorité, prit les rênes du gouvernement. Un an après, il épousa la Princesse Louise de Hesse, remarquable par la sévère fortitude de son caractère , et en qui brillait surtout l'énergie de la vertu. Elle fut digne, par la supériorité de son esprit, de partager l'honneur du régne de Charles-Auguste ; mais jamais elle ne fut plus grande que dans l'adversité, lorsque, dédaignant les miséricordes que le vainqueur accorde à la flatterie, elle attendit Napoléon à la porte de son palais, après la bataille de Jena, pour protéger sa ville et ses sujets, par l'intercession hardie d'une souveraine dont le courage n'était point abattu par la défaite. Aussi ne fut -elle point trompée dans sa fière espérance. Elle préserva effectivement la ville sinon de tout pillage, du moins de l'incendie auquel elle n'eût sans doute pas échappé, si la

présence de la Duchesse n'avait obtenu d'abord et puis rappelé au conquérant distrait, la promesse, d'épargner une cité dont la cause était si vaillamment défendue par une femme.

L'activité de l'intelligence et du corps, le besoin de penser beaucoup et promptement, d'améliorer et de perfectionner, de savoir et d'accomplir, formaient les traits distinctifs du caractère de Charles- Auguste. Il ne pouvait se contenter de spéculations purement théoriques, comme d'un autre côté, il lui eût été impossible de se borner à une existence qui n'eût point offert un aliment substantiel et varié à son esprit avide de connaître et de juger. Ses chasses, sa vie militaire , les joyeuses distractions de sa jeunesse, les nombreuses constructions dont il embellit sa capitale , les vastes et beaux jardins dont il l'entoura, aussi bien que les belles et sages réformes qu'il opéra dans les diverses branches de l'administration, témoignent de son prodigieux besoin d'action. Son penchant germanique pour l'abstraction et les sciences, se manifesta dans ses constants rapports avec les plus grands esprits de son temps, et le soin qu'il prit à extraire de leurs entretiens le suc de leurs pensées et de leurs connaissances. Les lignes publiées par M. de Humboldt, dans lesquelles il fait le récit des instants qu'il passa avec lui, la veille de sa mort , nous offrent un tableau attachant, quoique rapide, de celte puissante

nature, incessamment désireuse d'absorber en elle de nouveaux aliments pour sa pensée, ainsi que de l'habitude prise, par cet homme remarquable, de toujours la faire travailler, et que n'avaient affaiblie ni les fatigues d'un règne de cinquante- trois ans, ni rabattement de l'ûge. A cette double force de son organisation, il dut ses qualités, et surtout cette raison lumineuse, parfois abrupte, qui éclaira toute sa vie d'un jour éclatant, et l'enleva de bonne heure à toutes les attaches de la conventionalité, pour imprimer à ses actions le cachet d'une impulsion individuelle et d'un vouloir énergique qui dédaigne les menues difficultés, pour imposer ses hauts desseins.

Il sut identifier à jamais le souvenir de son règne avec celui de la plus florissante période de la littérature allemande. Était-ce chez lui un but prémédité? nous ne le croyons pas. Qui peut préjuger des moissons que prépare la Providence? Qui peut prédire l'ingratitude ou la reconnaissance du coeur humain? Qui peut prévoir les bouleversements destinés à dévaster ou à découvrir les vallées où s'abritent les gloires pacifiques ? . . . Charles-Auguste satisfaisait à sa propre passion , en recherchant l'intelligence, en rapprochant de lui tant d'hommes remarquables; et, comme cette passion était noble, elle lui rapporta des fruits précieux, qu'il sut ensuite cueillir et faire germer de nouveau

Goethe était loin encore de cette solennité, de ce calme olympien, dont le Duc si riche de bon sens, disait avec belle humeur: «Es ist ganz possierlich, vvie der Mensch feierlich wird!» — Goethe n'avait fait que commencer la série de ses créations en écrivant Goetz- von Berlichingen, lorsque Charles- Auguste chercha à se l'attacher, en s' attachant à lui. En 1 776, il le nomma conseiller de légation. Dès 1779, conseiller intime, Ministre d'État, avec le titre d'Excellence, et en 1 782 Président du Conseil des domaines (Kammer Président), à rencontre de toutes les envies, protestations et rivalités qui ne pouvaient manquer de s'amasser autour d'une si prompte carrière, et d'avancements dont la rapidité brisait toutes les traditions de la hiérarchie bureaucratique.

La sympathie qui avait réciproquement attiré Tune vers l'autre les hautes intelligences de Charles- Auguste et de Goethe, exerça bientôt un pouvoir semblable à celui du roc d'aimant dont parle la fable, qui ramenait impérieusement à lui, et fixait à ses parois tous les vaisseaux errants dans ses parages. Les esprits d'élite qui flottaient sur les vagues onduleuses des divers états de l'Allemagne, se trouvèrent peu à peu rapprochés et retenus par ce centre attractif. Herder fut appelé (1776) à Weimar, en qualité de prédicateur de la Cour, et nommé plus tard président du consistoire Quelques années

après, Schiller y arrivait aussi; et Charles-Auguste, quoique moins apparenté à cette âme d'une élévation et d'une pureté si idéale, n'hésita pas à faire tous les sacrifices nécessaires pour le retenir dans ses États , sachant apprécier et goûter toute la valeur de ce génie que semblait dévorer l'aspiration au sublime. A ceux-ci, se joignirent, en peu de temps, d'autres noms illustres dont nous citerons: Jean Paul Richter, poète romancier, à la fois le métaphysicien et le naturaliste de la sentimentalité ; réunissant aux passions les plus exaltées , la verve la plus satirique, à l'imagination la plus exquise, les boutades du plus mauvais goût. (Ses habitudes, trop peu attiques, ne lui permirent pas de demeurer avec suite à Weimar où les plus simples contraintes, imposées par les convenances sociales, fatiguaient l'allure sans gêne de ses moeurs domestiques, et entravaient le laisser-aller de ses humeurs fantasques.) Fernow , l'éditeur des oeuvres de Winkelmann et appréciateur distingué en matière de beaux-arts ; — le peintre Meyer , ami intime de Goethe, chef de l'École de dessin à Weimar, auteur d'un ouvrage estimé sur l'histoire de l'art antique: — Knebel traducteur de Lucrèce, honoré de l'amitié particulière de Charles-Auguste; Musaeus, qui fit les plus charmants recueils de contes populaires: horticulteur passionné , il créa le jardin qui appartient maintenant à une société, nommée Erholuny. Sans craindre de com-

promettre sa docte dignité de professeur, il traversait, tous les après-midi, une partie de la ville, l'échelle sur le dos , portant ses outils de jardinage et sa tasse de café, pour se rendre à ce jardin favori qu'il cultivait lui-même; — Klinger, dramaturge de renom, dans l'art romantique. Le titre d'une de ses pièces uSturm und Drangy* donna son nom à la période entière de la littérature allemande, dont les beautés, comme les défauts, trouvèrent leur plus saillante expression dans les deux drames qui lui ont survécu avec le plus de renommée : Les Brigands de Schiller, et Goetz von Berlichingen de Goethe; — Falk, qui mêlait aux plus tendres sollicitudes de la charité, les âpres morsures de l'épi gramme. Satirique piquant, il voua sa vie à des instituts philanthropiques, et fonda à Weimar un établissement pour les enfants que les guerres avaient laissés orphelins, et dont le nombre s'éleva parfois à plus de deux mille; — Bôttiger, directeur du Gymnase , plus tard intendant des Beaux-arts à Dresde; archéologue renommé, on lui doit entre autres, un ouvrage curieux: Sabine ou la Bomaine à sa toilette; — Peuzer, traducteur des principaux tragiques français : — Bohr, successeur de Herder, un des noms les plus marquants dans le parti formé au sein du clergé protestant, et appelé rationnel; — Voss, auquel sa savante et harmonieuse traduction d'Homère, ainsi que ses poèmes originaux, assu-

rent, pour toujours, une place distinguée dans la littérature allemande; — Riemer, surintendant de la Bibliothèque, qui écrivit, sur Goethe, deux volumes fréquemment consultés; — Hummel, virtuose et compositeur remarquable, qui laissa plusieurs compositions instrumentales de premier ordre, entre lesquelles nous rappellerons son Septuor, ses Concertos, et sa grande Sonate dédiée à S. A. I. et R. Mme la Grande Duchesse de Weimar, Marie Pavlowna.

Ces noms, quoique moins rayonnans, moins frappans que les premiers, et moins familiers à nos oreilles , contribuèrent, toutefois en se concentrant sur un seul point, à en faire jaillir plus d'étincelles, semblables à ces étoiles moyennes qui se groupent à l'entour des astres de premier ordre d'une constellation, et ajoutent leur discret éclat à la grandeur et à la lumineuse radiance de l'archipel stellaire dont elles font partie.

L'université de Jena fut en même temps l'objet des plus particulières sollicitudes de Charles-Auguste. Il prit à tâche de confier ses chaires aux hommes les plus notables; et, grâce à ses soins persévérants et au don qu'il possédait de reconnaître promptement la valeur intrinsèque des hommes, ainsi que le moyen de les captiver, on la vit successivement occupée par des professeurs illustres, tels que Griesbach, Paulus, Marezoll, Schott, II-

gen, Baumgarten - Crusius , Danz , pour la théologie;

SCHELLING , FlCHTE , HEGEL , REINHOLD , FrIES , pOUl'

la philosophie ; Gruner, Schnaubebt, ïhibaud, Martin, Feuerbach, pour le droit: Luden, pour l'analomie ; Hufeland , Kieser, pour la médecine ; Oken, le naturaliste; Doebereiner, le chimiste; Eichstedt, le philologue; Luden, l'historien; Schulz, l'économiste; Guillaume et Alexandre de Humboldt , Guillaume et Frédéric Schlegel , Tieck, etc, etc. De sorte qu'on put dire plus tard: «Jena et Weimar, deux petites «villes saxonnes, peu éloignées l'une de l'autre, «étaient alors le point central de la vie intellectuelle «en Allemagne: à Weimar étaient la Cour et la poé- «sie, à Jena, l'université et la philosophie. Là, nous «voyons les plus grands poètes allemands; ici, les «plus grands savants.» (Heine. L'Allemagne).

L'accueil que Charles-Auguste faisait à toutes les supériorités de la science et de l'esprit, amenait dans Weimar les hommes les plus renommés du siècle, de quelque contrée qu'ils fussent. Sa cour fut visitée tour à tour par Frédéric - le-Gband, Lavater, Salis, Jacobi, Burger, CM. Weber, Iffland, Gens, Werner, Tieck, Dalbebg, Jean Mulleb, Mme de Staël, Benjamin Constant, Laharpe, l'abbé Raynal, Mathisson, Saussube, Blumenbach, Gluck, Carus, Chladni, Lalande , Ampère, Pestalozzi, Dannecker, Cornélius , Capo dTstria , Kant . Bettina d'Arnim, David d'Angers , etc , etc , — personnages de voca-

tions si différentes, que rassemblait, dans un centre commun, l'intérêt que le Prince savait porter à chacune des branches de science et d'art où ils excellaient.

Le théâtre de Weimar posséda aussi à cette époque quelques artistes remarquables, tels que Mme Jagemann, M et Mme Wolff, etc. Charles-Auguste, au milieu tant de préoccupations, poursuivit encore, avec un soin constant, l'embellissement de sa ville qui lui doit ses plus belles constructions et ses magnifiques jardins. Il rebâtit le château et le théâtre; il fonda la Bibliothèque , et, lorsqu'une mort subite vint le surprendre, il put emporter dans la tombe une telle conscience d'avoir réalisé l'ambition qui, de génération en génération, semble avoir obsédé ses prédécesseurs , par le désir de remplacer, en éclat, ce qui manquait en étendue à leurs états, qu'il donna à ce sentiment sa plus imposante expression, en ne permettant pas que jamais ses cendres fussent privées de cette mémoire. Dans la mort même, il ne voulut point se séparer des deux génies qui immortalisèrent son règne, et ordonna que, dans le caveau ducal, aux deux côtés de son cercueil, fussent placés ceux de Schiller et de Goethe, entre lesquels il repose maintenant, ayant réuni leurs noms, au sien, plus indissolublement encore que leurs tombes à la sienne.

Nous ne saurions cesser de parler de ce règne

glorieux, ni d'énumérer les célébrités qui parsemèrent ses longues années de leurs brillantes apparitions, sans reproduire quelques lignes d'une plume qui, par le plus rare des dons, est d'une aussi inappréciable valeur scientifique, que chère aux poètes ! N'est-ce pas avoir nommé celle de l'auteur du Cosmos, qui déroba à la Nature ses secrets, sans que Faîtière Déesse lui ravît, selon sa coutume, l'intelligence de son âme, des regards et des sourires qui la manifestent, permettant ainsi à son ambitieuse investigation, qu'un monde n'eut point satisfait, de s'initier aux mystères de Cybèle, lui, l'inspiré d'Urauie, la plus avare comme la plus jalouse des Muses. M de Humboldt qui, par une étrange puissance, dissèque l'univers sans déchirer son voile de beauté, et, tandis que son coup d'oeil plonge dans le sein de la Nature comme un scalpel curieux, son imagination la contemple ornée de toutes les parures deson luxe somptueux, et de tous les attraits de ses chastes vertus, — M. de Humboldt, fut appelé par l'illustre fille de Charles -Auguste, à tracer la première page d'un volume où, de sa propre main, elle daigna embellir, par la peinture, les noms glorieux qui, depuis 1 775 jusqu'à 1 830, rassemblèrent autour d'eux tant d'autres noms immortels, également consignés clans ces feuilles, destinées par Madame la Princesse de Prusse, à être déposées dans les appartenons où S. A. I. et R. Madame la

Grande Duchesse régnante, consacra un monument aussi intime que durable, aux plus grands poètes qui adoptèrent sa capitale pour patrie, en y faisant reproduire, dans une série de fresques, les principales scènes évoquées par leur génie.

Nous terminerons donc cette courte esquisse, où nous avons essayé de remémorer les faits les plus marquans par lesquels les Princes de Weimar signalèrent la prédilection qu'ils ont toujours accordée aux lettres et aux arts, par les lignes que nous empruntons à ce pieux volume accessible à tous les visiteurs , et où l'on trouve de grands souvenirs retracés par une mainroyale aussi généreuse que belle.

«De même que la vie de la nature offre la suc- « cession alternative d'une abondance féconde et «d'un développement contrarié, ainsi changent les « destinées auxquelles est soumise la vie intellectuelle «du genre humain. Tantôt les grandes figures qui «seront l'admiration de tous les siècles se présen- «tent isolément, séparées par le temps et l'espace, «tantôt l'histoire nous les montre pressées les unes «contre les autres, secondées par leur rapproche- «ment et répandant, autour d'elles, la lumière et la «chaleur. Sur quels principes repose cette distribu- «tion inégale d'élémens bienfaisans? quelle loi pré- «side à l'épanouissement simultané des fleurs de «l'esprit? Il y a là un voile que peut à peine soule- «ver notre curiosité. La foule insensée nomme cette

«loi, hasard; de telles apparitions rappelleraient «plutôt les éternelles lumières des espaces célestes, «dont les plus éclatantes, tantôt dispersées comme «les Sporades dans l'immensité des mers, d'autres «fois réunies en groupes gracieux, éveillent la reli- «gion et les pressentimens de l'homme, le rappro- « client des plans mystérieux de l'Éternel, et le gui- «dent vers les lois encore inexplorées du monde. «Mais si la production simultanée des grands esprits « est hors de la sphère des puissances terrestres , il «n'en est pas de même de leur réunion dans l'es- «pace, et de l'association de leurs efforts. C'est un «noble spectacle de voir une race de princes ma- «gnanimes poursuivre à travers tant de générations «cette grande et généreuse pensée, non pas seule- «ment de rehausser la gloire de leur patrie et celle «de l'Allemagne entière, ou d'accroître les plaisirs « de leur propre existence , mais encore de donner «au génie créateur un essor plus hardi, grâce à la «force inspiratrice qui naît des rapprochemens mê- «mes. C'est au souvenir d'une telle influence qu'un «sentiment pieux a consacré ces pages; elles rap- « pellent le libre monde de la pensée, grandi et em- «belli; comment les émotions tendres trouvèrent «une expression nouvelle; comment s'enrichit le «langage (cette production de l'esprit dans lequel se «reflète le caractère national, le besoin du temps «et l'originalité de l'écrivain). Placées au milieu des

«peintures où sont reproduits les chefs -d'oeuvre de «ces grands hommes, elles représentent un point «lumineux dans l'histoire de la vie intellectuelle des «Allemands. Elles sont destinées à conserver et à «nourrir ce qui ennoblit la vie, l'admiration pour «les puissances intellectuelles et la reconnaissance «due aux Princes illustres qui, dans l'aimable et hos- «pitalière simplicité de leurs moeurs, ont attaché «leur grandeur aux merveilles qu'eux-mêmes avaient «aidé à produire.»

A. de Humboldt.

Il nous a paru qu'il n'était point hors de propos de résumer en ce peu de lignes l'histoire des princes de Weimar, dans un moment où va se réaliser un plan, s'accomplir un fait, qui peut renfermer des conditions d'un intérêt si puissant et si général, qu'il ne saurait manquer d'attirer les regards de l'Allemagne entière, au milieu même des événements politiques dont l'importance absorbe toutes les attentions; car, nous nous refusons, et nous pensons que tout ce que l'Europe possède d'hommes éclairés, se refuse avec nous, à prévoir, quelques luttes, quelques changemens, quelques bouleversemens qui puissent survenir entre les partis, les opinions, les espérances si opposés qui divisent à cette heure plus d'un beau pays, que jamais les luttes les plus acharnées et les combats les plus disputés parviennent à ramener un temps de chaos, de ténèbres, de confusions assez profondes, pour que les lettres et les arts y fussent engloutis. Et si même cet espoir était vain, il n'en faudrait pas moins le garder ! Aux bienfaits du christianisme, comme

aux conquêtes de la philosophie, le XIXe siècle devra, croyons-le, (car la foi a aussi sa puissance d'action), de ne jamais permettre que les intérêts et les droits divers, en se comprimant mutuellement dans de cruelles juxta- positions, amènent désormais des haines assez aveugles, des vengeauces assez absurdes , des destructions assez terribles, pour éteindre le flambeau de la civilisation. Tous les partis réclameront également, pour ses intérêts et ses droits, les mêmes respects et les mêmes ménagemens. Si le calme, le bien être , la paix nécessaires à ces arts, qui, ainsi que le commerce et l'industrie, ne fleurissent qu'à leur ombre, viennent à manquer, et que, par là, les progrès de ceux - ci soient momentanément entravés , il faut penser que la science , la poésie, les belles -lettres, et les beaux -arts, ne seront étouffés dans aucun moment de ces crises néfastes , et qu'ils resteront toujours dans leur atmosphère lumineuse et sereine, préservés, sinon du contre coup des passions et des chocs politiques, du moins de l'éclipsé totale dont le cours des temps a déjà été affligé à plusieurs reprises.

Nous sommes donc convaincus que tout ce qui concerne les intérêts et assure de nouveaux droits à quelque branche de ces immortels sujets de l'humaine sollicitude, ne peut, dans aucun instant des plus vives agitations, cesser de réunir de nombreuses sympathies et de sincères dévouemens. En ce

moment, une idée, dont il est aisé d'entrevoir les heureuses suites, se présente; et c'est sans doute à la protection efficace, à la coopération active des Princes de Weimar qu'elle devra une grande partie de son importance. D était donc, ce nous semble, convenable de rappeler ce que ces Princes avaient déjà fait par le passé, afin d'honorer la persistance qu'ils ont mise à marquer leurs règnes par la prospérité des arts et des lettres dans leurs États, désir qui paraît s'être toujours augmenté chez eux à mesure qu'il pouvait se couronner de plus de succès.

Charles-Auguste a illuminé son souvenir d'une si brillante auréole, qu'il était comme impossible d'espérer que de si fortunées constellations favorisassent derechef sa maison; et néanmoins, il pourrait advenir que des circonstances provoquées et guidées avec une intelligente sagacité , replaçassent, sous sa protection, un égal foyer de lumière et de vie intellectuelle. S'il en est ainsi , si un jour le projet qui attire maintenant l'attention spéciale de la cour de Weimar arrive à sa complète réalisation, c'est à elle qu'appartiendra surtout l'honneur de ce résultat.

Les institutions, quelque réfléchi que soit leur plan, quelque ferme que soit leur base, ont besoin d'un ciment solide , et d'une volonté ferme qui leur serve de contrescarpe. Ce ciment et cette volonté se trouveront dans le noble dessein qui anime les

Princes de Weimar, de continuer les traditions de leurs ancêtres. En s'appropriant l'héritage des Landgraves de Thuringe , ils n'ont jamais permis que la poésie oubliât de hanter leurs domaines. C'est à eux que la Thuringe doit d'avoir vu son illustration continuée , par la généreuse hospitalité que la littérature reçut sur son sol, lorsqu'une seconde fois elle fleurit en Allemagne, et avec une si merveilleuse profusion, une si surprenante diversité. Dans les temps intermédiaires, c'est encore là qu'elle trouva un refuge , un encouragement constant. Les universités de Wittemberg et de Jena ont été établies par ses princes , et avec des règlemens si bien ordonnés, qu'elles leur durent de se distinguer par l'éclat de leurs lumières, le nombre considérable d'hommes illustres qu'elles possédèrent, et les idées grandes et neuves dont elles devinrent le foyer, à deux époques différentes. Au commencement du XVIe siècle, ce fut la réforme qui trouva à Wittemberg ses interprêtes les plus éloquents et ses sympathies les plus ardentes. Au commencement du XIXe, ce fut la philosophie allemande, prenant à la suite de Kant, un si prodigieux essor, qui vit ses chefs les plus remarquables, tels que Fichte, Schelling, Hegel, se produire d'abord à Jena. Le sort resta ainsi fidèle à cette maison qui savait le seconder, et persévérer dans ses louables tendances, alors même que des revers venaient l'accabler. On ne saurait se rappeler

sans émotion , les circonstances désastreuses au milieu desquelles l'université de Jena fut fondée, quand les fils de Jean Frédéric lui confiaient la gloire et l'avenir de leurs états morcelés. Leur espérance ne fut point déçue , car s'il est un champ qui rende toujours et sans faute, un centuple de gains, pour les soins intelligens que les esprits élevés lui consacrent, c'est sans nul doule celui des lettres et des arts. Lorsqu'enfin les troubles et les guerres civiles furent appaisées, et permirent aux sciences et aux lettres de refleurir, un heureux destin fit naître dans cette famille un prince d'une intelligence assez supérieure pour comprendre, et d'un caractère assez énergique pour ne point laisser échapper le rôle qu'il était à même de saisir, et dont il s'empara avec un si rare bonheur.

L'époque de Charles- Auguste est passée. Les formes que la poésie, la littérature, et les arts ont fait resplendir en Allemagne, durant les vingt-cinq premières années de notre siècle reculent à l'horizon. Une nouvelle génération d'hommes et d'idées leur succède. Après que les disputes scolastiques du moyenâge, les controverses et arguties théologiques que provoqua la réforme, les violentes et abstraites querelles qui absorbèrent exclusivement les esprits supérieurs, et furent si longtemps le refuge des passions diverses qui se couvraient de leur égide, eurent fait place dans ce pays, vers la fin du XVIIIe siècle, à un

luxuriant développement d'intelligence, se manifestant en dehors de leurs limites et de leurs contraintes, la philosophie, l'histoire, la critique historique et littéraire, la poésie épique, dramatique et lyrique, le roman, la peinture, la sculpture, la musique, abondèrent en productions admirables , nombreuses et si variées, que toutes, elles purent se subdiviser en écoles diverses. D'augustes vieillards survivent encore à cette période , pour nous faire admirer avec étonnement les proportions grandioses que les travaux scientifiques et les labeurs intellectuels d'une seule vie donnaient aux hommes d'alors. Le génie de ce temps fut si peu avare de ses inspirations, qu'en contemplant la valeur et la multiplicité de ses oeuvres, on est presque tenté de croire qu'elles surpassent celles des grands siècles d'Auguste et de Louis XIV.

En examinant les phases consécutives de la pensée humaine, on pourrait sans doute comparer les lois mystérieuses qui les régissent, aux lois qui soumettent les végétations à la croissance ou au dépérissement, selon les saisons propices ou contraires. Toutefois, comme entre ces lois suprêmes qui dominent la nature et l'humanité, il n'y a que ressemblances fortuites et non identité continue , on doit remarquer que différant des semailles de la terre, les germes féconds que répandent, pour l'avenir, les travaux intellectuels et les fruits qu'on en recueille.

ne reproduisent jamais les mêmes moissons. Les graines qui doivent un jour éclore de ces semences sont à chaque fois nouvelles, inconnues, et renferment une puissance, un charme, une vertu, fatale ou bénie, que l'humaine prévision ne saurait se hasarder à prophétiser. En Allemagne, un dépérissement apparent semble succéder maintenant aux glorieuses floraisons d'un demi-siècle. Le suc de vie, abandonnant les branches, se réfugie dans les racines du vieux tronc germanique, dans ces souterraines régions, où, par des opérations insaisissables et indescriptibles, il tire de nouvelles forces pour monter derechef au sommet, et reverdir en feuillages qui, nous l'espérons, joindront les branches d'olivier aux lauriers, aux palmes et aux

roses ! Mais ces oliviers et ces palmes, quels seront ils? Il est aussi difficile de le préjuger qu'il serait peu avisé de prédire une recrudescence du génie poétique, semblable à celui des temps écoulés. Indubitablement, de nouvelles formes serviront à de nouvelles idées. Quelles formes, quelles idées, viendront à naître et à grandir, à l'ombre ou au grand soleil, à se fortifier, et puis à dominer? Problême insoluble au calcul des probabilités, car la Providence seule connaît les forces vitales dont elle dote les idées aussi bien que les hommes, et ce que les unes et les autres peuvent atteindre d'âge. Seule, elle sait si leur destinée est de s'étioler

Go

comme de maladives conceptions au moindre souffle calamiteux , ou bien d'endurer les intempéries de l'atmosphère extérieure, et de survivre aux influences hostiles; seule aussi, elle sait, lorsque l'orage est déchaîné, quel chêne sera consumé par la foudre, quel if sera déraciné par l'ouragan, quelle plante sera flé~ trie par sa brûlante haleine, et quels autres seront ra nimés dans leur langueur, activés dans leur développement, rafraîchis dans leur sécheresse, par l'électricité qu'épandent les nuées, et leurs ondées bienfaisantes.

Mais qui nous dira que l'homme ne peut pas contribuer plus encore à l'abondance et à la qualité des moissons de son esprit qu'à celles de ses champs 9 qui nous dira qu'il ne peut pas mieux encore assoler les terrains où germent ses désirs et ses aspirations, que ceux de ses prairies? . . . qu'il ne peut pas les défricher en arrachant les troncs inutiles, les racines qui couvrent le sol fertile de leur dur réseau, les pierres sur lesquelles les oiseaux du Ciel enlèvent le pur froment qu'y jette la main du laborieux semeur, les plantes parasites, l'ivraie et les hautes herbes qui l'étouffent?... Si les lumières de la civilisation sont un bienfait céleste, n'estce pas surtout parce que nous espérons découvrir, à leur aide, l'enseignement de cette culture intellectuelle? Ne résumerions-nous pas eu quelque sorte tous les dons si variés de la civilisation, dans

l'art de ravir à la fatalité et au hasard , le droit de présider sans partage, comme ils l'ont peut-être fait si longtemps jusqu'ici, à l'élaboration des idées nouvelles dont l'humanité est en perpétuelle gestation, depuis son origine. Ainsi que dit Leibnitz «Le Présent engendré du Passé, enfante l'Avenir.» Mais, les sociétés sont-elles jamais arrivées à des résultats simples, à des termes nets, à des formules claires, autrement que par des moyens compliqués, des contestations ardues, des luttes aveugles sur des questions mal posées, et souvent plus mal résolues? Les idées destinées à exercer les plus étonnantes et les plus importantes influences sur l'état des sociétés, ont surgi, de période en période, dès le commencement de l'histoire, dans diverses sphères de l'entendement, sans ordre apparent, sans régularité visible, au gré des circonstances les plus inaperçues. Et néanmoins, à travers les erreurs sans nombre, les torts sans rémissions, les inconséquences sans bornes qu'elles traversent, elles amènent infailliblement tôt ou tard, à la suite de leurs excursions étranges, aventureuses, dangereuses, et parfois terribles, quelque conquête dans le domaine du Bien , du Beau et du Vrai que nous désignons dans leur ensemble, par le nom de Progrès. On ne saurait nier ce qui est un fait avéré; les idées, de même que les formes par lesquelles s'expriment la pensée et le sentiment humain, se

sont modifiés et ont progressé sans relâche. Epargner à ces modifications et à ces progressions de tristes tâtonnemens, une dépense inutile de forces, en des essais inexpérimentés et inconseillés, en des ébauches où si fréquemment le faux goût a enlaidi l'ingénieux , en des recherches où souvent l'erreur, dans l'application, a longtemps déguisé la vérité du point de départ, en des persistances nuisibles dans des voies égarées où se sont parfois maintenus de si excellents esprits, faute dune parfaite justesse et dune sincère justice dans la critique qu'on en faisait : épargner ces lents et douloureux dégagemens du Progrès, autant qu'il est au pouvoir de l'homme de conjurer les maux de son existence , serait certes, une des plus belles tâches offertes aux plus nobles efforts, comme un des plus précieux effets de la propagation des lumières. Ce serait un pas accompli par la perfectibilité des sociétés; un des plus désirables avantages qu'il faudrait demander à l'expérience des siècles et des souffrances poignantes qui, tour à tour, ont marqué leur passage; un anneau de plus parcouru dans cette immense spirale entrevue par le coup d'oeil angoissé de Pascal, et déroulée enfin visiblement à nos regards par le génie de Lessing!

Ce ne serait assurément pas une tentative nouvelle, que de vouloir enseigner l'avenir au nom du passé; mais les préceptes qu'on lui dérobe, comme des oracles ambigus, ne sont goûtés, appréciés et

même compris que par ceux à qui des dommages éprouvés, en ont déjà fait connaître la signification et révélé le sens complet. S'il pouvait se faire que le passé , au lieu de ne livrer que des sentences générales auxquelles les circonstances présentes échappent toujours par quelque côté, en dogmatisant moins, remplaçât ses maximes étayées d'exemples anciens, rarement adaptables aux faits du jour, par des conseils que dicterait la môme sagesse, aussi mûre que prudente, mais d'une application plus usuelle , plus pratique , plus opportune , on aurait sans doute trouvé un des moyens dont on a encore découvert si peu, d'associer les jeunes générations aux leçons recueillies dans de si pénibles épreuves maintes fois, par celles qui les ont précédées. Les avertissemens de la Science et de l'Expérience sont peu profitables hélas! tant qu'ils restent dans les limbes de l'abstraction théorique. En suivant pas à pas, les timides ou arrogans essais de leurs continuateurs, leurs exhortations atteindraient une utilité plus prompte. Pour les lettres et les arts, il serait particulièrement à souhaiter, que le développement normal des formes nouvelles qu'ils affectent et des branches diverses qui n'acquièrent qu'alternativement leur plus haut degré de magnificence, fut incessamment aidé , par une juste appréciation de leurs oeuvres, une équitable répartition de louanges et de blâme provenant d'un jugement éclairé,

au lieu d'être entravé, comme il n'est que trop souvent advenu, et comprimé dans son épanouissement, qui, dès lors, procède d'une manière irrégulière, saccadée, obstruée d'incohérences, de monstruosités, de torsions pénibles, de rugueuses excroissances.

C'est une généreuse pensée qui porte à chercher le procédé par lequel serait réalisable un but d'une si noble poursuite. Et d'abord, ce ne sont point des tendances ni individuelles, ni isolées qui pourraient l'atteindre. Si jamais on parvient à l'obtenir, en partie du moins, ce n'est que par l'effet d'une action plus vaste, plus étendue, qui réunisse et concentre des efforts divers, mais simultanés, tels que l'exercent les institutions qui rassemblent, dans leur sein, des travaux divergens, de nature différente, mais reliés dans une môme direction, par leur commune source. Il y aurait ensuite à découvrir les points tangibles, par lesquels l'influence salutaire de l'expérience, du talent consommé, 'du discernement judicieux, pût pénétrer l'esprit forcément chercheur de la jeunesse, sans l'effaroucher, sans perdre l'auguste candeur cl l'irrésistible ascendant d'une autorité, mue seulement, par les impulsions d'une sereine sagesse et d'une pieuse bonté. N'estil point permis de croire que, si les leçons toujours austères du passé et l'ardeur toujours bouillante de la jeunesse, devraient surtout se rencontrer sur

d'autres terrains, il n'en est pourtant pas de mieux approprié à leur réunion, que celui de l'art: de l'art qui, pris dans sa plus large acception, renfermant chaque forme dont la pensée et le sentiment se revêtent, pour se manifester à tous, soit par l'intermédiaire de la parole et du son , soit à l'aide des lignes, des contours et du coloris, rend sensible la conception poétique par laquelle l'imagination colore la pensée et le sentiment dans chacun de ces nombreux modes ; de l'art dont toutes les créations n'ont qu'un même but et n'ambitionnent qu'un même effet, celui de réveiller nos émotions, en les ennoblissant par la connaissance et l'amour du Beau, dont il nous donne le goût d'abord, et puis le besoin. Relevant de la critique des formes en même temps que de celle des idées, qui, pour être distinctes, n'en sont pas moins intimement liées l'une à l'autre, l'art se trouverait être le point de contact le plus naturel entre la sagesse de l'expérience et la témérité des découvertes, entre le génie des siècles passés et celui des âges à venir. Ne semble-t-il pas que dans les domaines de l'esthétique, les passions vulgaires doivent nécessairement s'évanouir, devant une sincère et consciencieuse recherche de ce qu'il y a de plus parfait dans la forme, de plus élevé pour la pensée; et alors, ce qui épure le goût agit aussi sur les coeurs, et les convenances de l'art font mieux apprécier celles du sentiment.

A Berlin, cette ville qui réunit encore les plus glorieux survivans des beaux temps de l'Allemagne, des hommes dune éminente intelligence, ont donné à ces pensées leur plus grande expression, quand, s'emparant de l'occasion que leur offrait la célébration du centième anniversaire de la naissance de Goethe, ils émirent le projet de fonder une institution, sous les auspices de ce grand homme afin, «de fortifier et d'activer les travaux de l'art, en Allemagne, pour augmenter leur influence sur le progrès moral de la nation.» Ces paroles, comme nous le prouvent d'ailleurs des pages publiées subséquemment et dont nous intercalons une partie dans ce court travail, expriment la pensée mère de l'appel qu'ils rirent à la date du 5 juillet 1849, en demandant à l'Allemagne entière de contribuer à un établissement dont ils ne déterminèrent pas l'organisation définitive, se contentant d'inviter le pays entier à y associer ses vues, par la présentation de projets divers, parmi lesquels on pourrait faire un choix ou former des combinaisons, sur les moyens à employer pour réussir dans le but qu'ils fixaient par ces mots, contenant, dans une formule aussi heureuse que su ceinte, les prévisions, les espérances et les idées que nous n'avons su que faiblement développer.

En concevant ce beau plan, on a naturellement été porté à désigner Weimar comme le siège de sa

réalisation. Le poète qui a le plus fortement fixé l'attention de ses contemporains; et auquel, par conséquent, revient aujourd'hui l'honneur d'éclairer de

sa lumière les tentatives qui ont pour objet de perpétuer les bienfaits des Muses, avait passé cinquante-sept ans de sa vie à Weimar. Les autres illustrations de cette ville, que nous avons rappelées, lui donnaient aussi le droit d'être choisie entre tou tes les cités de l'Allemagne, pour l'établissement qu'on espère fonder, en appelant à sa coopération; les états germaniques et ce qu'ils renferment d'hom mes éclairés.

Les journaux allemands reproduisirent, au mois de juillet (1849). le document suivant, que nous ne saurions nous dispenser de citer en entier :

«Appel à une célébration générale en Allemagne, «des Fêtes de Goethe.

«Le centième anniversaire de la naissance de «Goethe aura lieu le vingt-huit Août de l'année cou « rante ; jour marquant pour tout Allemand, et digne «d'être célébré en une fête universelle de toute «notre patrie.

«Quiconque participe à la culture intellectuelle «en Allemagne, participe aussi à l'héritage que nous «a laissé Goethe. Bien au-delà des frontières de «notre pays, s'étend l'influence inspiratrice de ses «oeuvres. Puisse le jour qui fait surgir si vivement

«son souvenir, être salué avec d'autant plus de «solennité!

«Au milieu des obscurs nuages qui enveloppent «les confusions du présent, aucunes fêtes ne sem- «bler aient mieux appropriées à nous ramener un «rayon radieux, et un doux repos, que celles qui «sont consacrées au génie de Goethe, à ce génie «de l'ordre, de la modération, de la circonspection, « et de la plus noble liberté, qui réussit, en travaillant, «à se contenir et à s'éclairer, à renfermer des for- «ces extravasantes et incultes, dans les bornes «d'un développement calme, et dans des formes « paisibles.

« Goethe, en se plaçant dans un oubli vainqueur «de lui-même, au but suprême de tous les efforts «intelligens, au point qui réconcilie tous les partis, «représente parfaitement, par la clarté de la concep- «tion qu'il en avait, l'unité morale de l'Allemagne, «dans le domaine du beau, du bien et du vrai. Le «jour qui sera consacré à sa mémoire rassemblera «aussi plus étroitement, dans ce domaine, ceux qui, «sur d'autres terrains, se rencontrent en adversaires. «Comme les solennités olympiques ont maintes fois «interrompu les inimitiés les plus envenimées des «Hellènes, en les appelant à une noble et pacifique «gloire, puissent les journées qui lui seront dédiées, «présenter un tableau de paix et de conciliation au «milieu de nos tristes contestes'

«Il est digne du souvenir de Goethe, d'être le «point d'appui d'une association d'efforts communs « et durables, de tout ce qu'il y a de noble en Alle- « magne. Puisse la solennité présente en être l'oc- «casion, et puisse-t-elle donner lieu à une institu- «tion destinée à fortifier et activer les travaux de « l'art en Allemagne, afin d'augmenter leur influence « civilisatrice sur le progrès moral de la 7iation.

«Weimar, ce lieu d'où a rayonné sa pensée et «l'action étendue qu'il a exercée; Weimar, qui con- « tient les foyers (fermés hélas!) qui ont été témoins « des tâches et du labeur journalier de son génie ; «Weimar, plus que tout autre lieu, convient, comme «centre de réunion et d'établissement, à une pareille « institution dont le but et les détails, ainsi que les «moyens d'exécution les plus favorables, seront «déterminés par un comité général, composé des «admirateurs les plus compétents du poète que nous «voulons honorer, et qui y seront appelés de tou- «tes les villes de l'Allemagne.

«Plus tard, un comité que les ayant-part éliront, «décidera si c'est une école des beaux-arts, un «musée, une académie, ou. une autre institution de «ce genre, qui sera fondée. En tout cas, la mis- «sion de cette institution sera de venir en aide à l'art « en Allemagne.

«En conséquence, les soussignés, en recom- « mandant ce projet à tous les esprits cultivés de

«l'Allemagne, et particulièrement à tous les protecteurs et soutiens des établissemens supérieurs «des sciences et des arts, ainsi qu'à tous les inten- «dants et directeurs de théâtre en Allemagne, leur «demandent de se joindre à cette fête à laquelle «l'honneur de tout Allemand est intéressé, de pren- «dre en considération les exigeances dune pareille «institution, et de faire passer, par leur entremise, «les projets et les dons y relatifs. Ils entrepren- «dront alors volontiers les travaux préparatoires, «nécessaires à l'exécution de ce plan.

«Vu l'importance de cette solennité, il sera

«frappé une médaille, d'après le dessein du sous-

« signé Pierre Cornélius, par le médailleur Fischer.»

Signé: August, Boeckh, Cornélius, Die-

STERWEG . HOLZAPFEL , V. HlMBOLDT,

v. d. Hagen, Kuestner, Lichtenstein, Massmann, Odebrecht, Olfers, Pischoni, Rauch, Rellstab, Roelscher,

RlJNGENHAGEN , V. ScHELLING, SïUELER,

Teichmann , Varnhagen v. Ense, Werder, Zeune.

Cet appel a trouvé, comme l'on pouvait s'y attendre, son plus vibrant écho à la Cour de Weimar. Elle prit immédiatement soin de se faire présenter des projets qui répondissent à ses vues et à ses intentions , tendant à donner le plus d'ex-

tension et la meilleure réalisation possible, au noble dessein qui venait d'être formé, et qui la touchait autant par son élévation, que par son rapport avec Weimar et sa gloire traditionnelle. Pénétrant la pensée entière de cet appel , et le rayonnement étendu qu'elle pouvait embrasser, elle comprit que l'institution à laquelle serait accordée sa haute protection, ne devrait point se borner à encourager exclusivement une seule branche des belles-lettres ou des beaux -arts, mais qu'elle devrait étendre plus loin sa puissante bienfaisance. Mue par ce zèle qui la dislingue dans les entreprises dignes de sa sollicitude , et que ne rebutent point les difficultés que la persévérance peut vaincre, elle accueillit l'idée d'une distribution de prix annuels, alternativement répartis entre la Littérature, la Sculpture , la Peinture et la Musique. Néanmoins, comme l'appel du 5 juillet, provoquait la présentation de projets divers de la part de ceux qui voudraient contribuer, par leur concours matériel ou intellectuel, à hâter l'exécution du voeu qu'exprimaient ses signataires, la Cour de Weimar, avant de faire connaître le plan qu'elle adoptait et favorisait de sa spéciale approbation , voulut attendre que d'autres fussent soumis au Comité de Berlin. Au 28 août 1849, les fêtes de Goethe furent célébrées ; des représentations théâtrales furent données alors et plus tard, au bénéfice de

l'oeuvre à peine ébauchée encore, et qui ne pouvait prendre ses proportions définitives qu'à la suite de la recette des fonds, dont elle aurait à disposer. La Cour, ainsi que la ville de Weimar, témoignèrent à ce jubilé de la part active qu'elles se croyaient en devoir et en droit de prendre à cette manifestation, ayant pour objet d'honorer la mémoire de l'homme de génie qui avait trouvé en elles la patrie de son choix.

Deux mois après , le Comité de Berlin désigna M.M. von der Hagen , Cari Koch, Massmann, Odebrecht , et Pischon , pour faire un rapport sur les trois projets principaux dont le Comité avait été saisi. Le 29 octobre, ils consignèrent leur opinion dans un compte-rendu qui a été publié, et où se trouvent développées ces idées fondamentales du Comité, que l'appel du 3 juillet n'avait fait qu'indiquer. Nous traduisons quelques pages de cette brochure qui contient, à notre sens, un excellent exposé des principes qui doivent présider à la Fondation-Goethe.

Quoique notre Commission n'eût à formuler son jugement que sur trois projets soumis à son examen, elle croit accomplir cette tâche d'une manière plus complète et plus exacte, en faisant précéder cet examen de quelques considérations sur les moyens à employer, pour établir uue fondation qui soit conforme à l'esprit de Goethe, et reste

en rapport direct avec lui. Ces considérations développeront le sens des paroles que renferme l'appel du 5 juillet, et qui exprime le voeu de fortifier et d'activer les travaux de l'art en Allemagne, afin d'augmenter leur influence civilisatrice sur le progrès moral de la nation. Quand on aura suffisamment apprécié ces divers moyens et suffisamment élagué tout ce qui n'est point conforme au but que se proposaient les signataires de cet appel, en émettant le projet qu'il contient, nous pourrons plus aisément faire ressortir le plus ou moins de concordance qu'ont , avec ce but, les divers projets que notre comité est appelé à discuter, et plus aisément indiquer ce qui nous paraîtra le plus désirable et le plus réalisable.

«Quelque large acception qu'on soit convenu de donner au mot d'art, il n'entre point dans notre dessein de l'étendre au-delà des arts dont le domaine est délimité, des arts dont les formes sont plastiques, ou bien de ceux qui ressortent de la parole. L'art de la vie mentionné dans un des projets que nous avons l'obligation d'examiner, ainsi que beaucoup d'autres matières aux quelles le ternie d'art s'applique dans la vie habituelle, est trop peu en rapport avec ceux que nous venons de nommer , et ne répond point suffisamment au

sens renfermé dans les mots de l'appel que nous venons de citer, pour que nous consentions à le ranger ici sous cette dénomination. En outre, il n'a point de relation assez directe avec Goethe lui-même, pour entrer dans la circonscription d'un établissement qui ne saurait avoir mission de s'occuper d'autres arts, que de ceux qu'on entend généralement sous le nom de beaux- arts.»

«A) Dans les arts qui ressort ent de la parole, nous rangeons la poésie, l'éloquence, la déclamation. La poésie est sans nul doute, la plus appropriée à être l'objet d'une fondation portant le nom de Goethe. C'est d'elle donc que nous avons à parler en premier lieu. Nous pensons que des écoles de poésie ne répondraient pas aux tendances et aux vues de Goethe, et ne pourraient se légitimer d'aucune façon. Nous ne saurions nous attendre à ce qu'un concours académique eût pour résultat d'amener une nouvelle reflorescence poétique, de faire surgir des facultés sommeillantes, d'activer des intelligences laborieuses et de favoriser de véritables talents. Il n'y aurait cependant pas lieu à négliger l'expression d'un suffrage qui déjà manifesté par le public allemand, n'aurait qu'à être confirmé par un fait. Nous ne saurions fixer encore aujourd'hui, le mode efficace que pourrait affecter un pareil encouragement. Personne n'oublie, avec plus de facilité qu'un poète, les questions positives de la

vie, et c'est plus souvent exposé à se trouver aux prises avec des circonstances embarrassées. L'Allemagne surtout a possédé bien des poètes qui ont dépéri dans le besoin; il entre donc certainement dans les attributions d'une institution qui doit prendre à tache de fortifier et d'activer la vie de Fart, et d'augmenter son influence civilisatrice sur le progrès moral de la nation, d'apporter un remède aux misères des poètes. Cette institution doit nécessairement songer aussi à protéger le développement des lalents naissants. Par conséquent, ï assistance donnée aux poètes en but à des difficultés fâcheuses l'encouragement accordé aux jeunes auteurs, et le suffrage décerné à des oeuvres d'une beauté reconnue, seraient recommandables comme dignes de ses soins.»

«L'éloquence est plutôt un besoin des progrès du temps, qu'un art qu'on puisse directement rattacher à la mémoire du grand Poète. Néanmoins, la Fondation- Goethe ne devrait point l'omettre totalement. Il ne lui conviendrait assurément pas de fonder des écoles d'éloquence, d'autant plus qu'elle devrait mettre à leur disposition des moyens qui dépasseraient de beaucoup ses ressources pécuniaires. D'ailleurs, les écoles d'éloquence, dans lesquelles on enseignerait les formes et les règles de cet art, ne concorderaient nullement avec les opinions que Goethe n'a cessé de manifester, en

faveur du développement libre et naturel de la pensée humaine, et pour son dégagement de toutes les entraves qui l'emprisonnent dans des camisoles de force. Pourtant, il serait bon que cet établissement offrît une occasion de développer l'éloquence, en proposant aux discours qui se tiendraient à ces solennités, des sujets capables d'inspirer des orateurs distingués.»

«A une époque où tous les états de l'Allemagne possèdent des constitutions qui nécessitent l'habitude de la tribune où dorénavant des luttes sérieuses, quoique restreintes, nous l'espérons, dans la région des idées, deviendront inévitables, on est conduit à penser que des orateurs, des hommes d'état de renom, retirés de l'arène parlementaire, temporairement ou pour toujours, consentiraient à ne point complètement s'exclure de la marche des sciences politiques et de leur saine compréhension. De pareils hommes accepteraient, volontiers peut-être, un séjour dans une cité de moyenne importance, et consentiraient à aider de leur expérience et de leurs conseils, non-seulement les talents de la jeunesse, mais aussi des talents déjà éprouvés, dans les hommes qui auraient l'intention de se vouer aux carrières politiques. On se tromperait en croyant que dans nos universités et dans nos gymnases, l'éloquence soit assez en usage pour rendre superflue toute autre culture.

Dans les écoles supérieures qui l'enseignent, elle a surtout un caractère scientifique, et ne touche jamais aux questions de la vie politique et pratique. Les chaires d'éloquence sont même si rares et si exceptionnelles, qu'il n'est point malaisé d'oublier, à l'âge de trente ou quarante ans, les règles qu'on avait parfois étudiées dans sa jeunesse. Weimar, indiqué dans l'appel du 5 juillet, comme une ville où Goethe et beaucoup d'autres hommes d'intelligence supérieure, ont trouvé une sphère à leur activité, serait particulièrement propre à être désignée comme un endroit où quelques hommes d'état se retireraient de préférence, et où ils pourraient trouver d'autant mieux un noble emploi à leurs facultés, que les successeurs de Charles-Auguste continuent à y protéger, dans ses diverses manifestations, le Bien, le Beau, le Vrai, et qu'; l'hospitalité de la population Weimaroise pour ses illustres hôtes, s'est encore révélée de nouveau dans les dernières fêtes en l'honneur de Goethe. Si effectivement Erfurt devient le siège de nos Diètes, combien Weimar, serait, à cet effet, plus favorablement située que d'autres capitales. La tâche de la Fondation- Goethe consisterait toutefois moins à détourner des sommes considérables vers les efforts qui pourraient être tentés pour fertiliser ce champ de la pensée, qu'à travailler à les activer par son influence.»

«Des trois modes que nous avons indiqués plus haut comme pouvant être employés au profit de la poésie, le suffrage, l assistance et l'encouragement, nous croyons que les deux derniers ne sont point réclamés par l'éloquence, puisque les motifs exprimés pour faire valoir leur utilité , ne sont point en général applicables aux orateurs. Ce n'est donc que le suffrage, mérité par les discours les plus brillants ou les plus persuasifs, qu'il entrerait dans les attributions de la Fondation - Goethe , de distribuer. »

«L'art de la déclamation, serait peut-être, de tous , le plus lié au souvenir de Goethe , et il serait naturel de plaider en faveur de l'établissement d'une école dramatique, le grand homme ayant, pendant plusieurs années, consacré ses propres soins à des occupations de ce genre. Weimar, déjà désigné comme le lieu le plus convenable pour la Fondation- Goethe , le serait en ce cas encore plus qu'un autre, puisque cette capitale, où réside une Cour amie des arts, possède, depuis bien des années, un théâtre qui fleurit grâce à elle. Les grandes scènes n'ont jamais été favorables à ces sortes d'écoles, tandis qu'on se rappelle que les plus remarquables artistes , pour ne citer que M et Mn,<' Wolff , sont sortis de Weimar. On ne saurait cependant acquiescer inconditionnellement à la proposition de fonder immédiatement une école

pareille, car on ne saurait préjuger, en ce moment, des sommes dont on aurait à disposer.»

«Des trois moyens d'émulation que nous avons indiqués, le suffrage, l'assistance, et l'encouragement, le premier serait seul à recommander, pour l'art de la déclamation , aussi bien que pour l'éloquence , vu que d'ordinaire les bons artistes dramatiques ne manquent point d'opportunité pour s'assurer une position indépendante, et que V encouragement leur est généralement réparti dans une mesure presque disproportionnée »

«B) La musique nous offrirait une sorte de transition entre ces arts qui ressortent de la parole, et les arts plastiques. Au surplus, c'est l'art qui, de tous , parle le plus directement au sentiment, et qui, par là, serait le plus en état «de fortifier et d'activer la vie de l'art en Allemagne et d'augmenter son influence civilisatrice sur le. progrès moral de la nation.» Ce n'est point ici le lieu de nous étendre longuement pour dire combien le chant, la mélodie et l'harmonie pénètrent dans les plus intimes régions de l'âme, et contribuent de la sorte à son élévation. Les beautés de notre musique nationale sont appréciées au-delà de l'Allemagne, et son génie musical pénètre dans les contrées les plus éloignées de l'Europe, dans ces pays même, où la civilisation européenne s'implante à peine. Sous le même ciel où jadis les Minnesànger rivalisaient

entre eux, les chants résonnent toujours; presque toutes les villes de la Thuringe ont leur Lieder- Tafel, tous les villages, leurs Gesang- Verein (Sociétés de chant). Les orages de 1848, ont interrompu ainsi que beaucoup d'autres choses, les fêtes musicales de la Thuringe, momentanément du moins; mais, dans le coeur de ses habitants, l'amour de la musique n'est point éteint. Une des premières tâches de la Fondation- Goethe pourrait être de faire revivre ces fêtes musicales, et, ne les bornant point à la Thuringe, de les étendre à l'Allemagne entière.»

«Nous nous déclarons contraires à l'établissement d'écoles spéciales de chant, comme s'éloignant trop de la filiation d'idées que doit conserver cet Institut avec le génie de Goethe. Mais, en choisissant une autre forme , pour inciter ces productions musicales, il faudrait, pour les musiciens aussi bien que pour les poètes, attirer l'attention de la Fondation- Goethe sur la nécessité de leur départir le suffrage, l'encouragement et V assistance.»

«C) Les collections d'art, aussi bien que les écoles qui s'y rattachent, sembleraient les plus propres à assurer aux arts plastiques, l'extension et la désirable influence qu'ils pourraient exercer sur le goût et l'esprit de la nation. Mais on sait quels immenses revenus sont nécessaires pour entretenir de pareils établissements, dans les endroits

où ils sont déjà fondés. Que serait-ce là où il y aurait tout à créer? Le Comité croit donc devoir renoncer, dès à présent, à tous les projets de ce genre. Si, comme il faut l'espérer, les gouvernemens allemands faisaieut un jour, des collections de Goethe, une acquisition nationale, on pourrait être induit à croire qu'elles formeraient aisément le noyau d'un futur Musée. Cependant , d'après les catalogues qui ont été publiés de ces collections, nous ne partagerions point l'opinion que cette idée fût facile à réaliser. Ces collections renferment les objets les plus divers , sans que l'art ait présidé à leur choix, et surtout à leur assemblage. Leur plus grande valeur consiste en ce qu'ils ont appartenu à Goethe, et, pour les agrandir, il faudrait y adjoindre des choses qui portassent en elles le souvenir de Goethe. Si l'on voulait y introduire d'autres objets, la collection cesserait bientôt d'être une collection de Goethe.»

«Nous croyons que le suffrage et l'encouragement destinés aux peintres, sculpteurs, etc, aurait de l'avantage à rester indirect. — Les créations des arts plastiques ne sont point aussi promptement répandues que la poésie, et ne peuvent être qu'exceptionnellement, et de la part de ceux qui possèdent quelque culture et des vues supérieures, l'objet d'un suffrage général. Quoique le Comité se soit exprimé peu favorablement sur l'appât que

présentent les prix, ils lui semblent devoir être recommandés pour les chefs-d'oeuvre de l'art plastique. »

«Si les poètes ne s'arrêtent que rarement aux considérations des exigeances matérielles, il en est de même des artistes peintres, sculpteurs, etc. Chez les peuples les plus civilisés, ils ont quelquefois traversé les plus dures privations. Si donc on a fait remarquer que le poète, dans la gêne, méritait d'être aidé par la fondation projetée, il est «certain que l'artiste, dans la même position, y a le même droit. »

«Et plus de droit encore! car celui qui se voue aux arts plastiques, doit, à cause des nécessités de son perfectionnement, accomplir des études qui ne peuvent toujours se terminer dans les limites de sa patrie; tandis que le poète trouve, au contraire, un avantage à ne se pénétrer que des influences nationales. Pendant qu'à peu de frais et sans embarras, il produit ses chefs - d'oeuvre qui contribuent, par leur composition même, à le perfectionner, l'artiste peintre ou sculpteur, est obligé de parcourir plus d'une contrée éloignée, pour arriver au même résultat. Le Comité croit donc que les artistes, à leur début, doivent être particulièrement aidés par des secours pécuniaires, afin qu'ils puissent entreprendre les voyages qui leur sont indispensables, et il considère les sommes

allouées à cette fin, comme étant d'un emploi conforme à la direction qu'on doit imprimer à la Fondation-Goethe.»

«Après avoir pris en considération ce qu'il serait bon de faire, la Commission revisa les trois projets qui lui ont été soumis.»

«A) Le premier fut présenté par le Directeur général d'Olfers, et propose qu'un groupe, déjà conçu par M Rauch, soit commandé par le Comité. Ce groupe, dont le modèle en plâtre , fit partie de l'exposition des objets relatifs à Goethe, qui eut lieu à Weimar lors des fêtes du 28 Août 1849, nous représente Goethe et Schiller, tels qu'ils nous ont apparu dans leur vie, rapprochés l'un de l'autre. Mais, sans nous arrêter à la ferme persuasion où nous sommes que ce groupe sera un jour exécuté sans le secours du présent Comité, nous pensons qu'il serait d'un avantage très -douteux de faire emploi, en une seule fois, de toutes les ressources financières dont le Comité dispose, et de renoncer ainsi à toute possibilité de réaliser les termes de son appel par lesquels il exprimait le voeu ((de fortifier et d'activer les travaux de l'art en Allemagne, et iï augmenter son influence civilisatrice sur le Progrès moral de la nation. y) L'Allemagne entière ne

saurait être à même de profiter de cet embellissement local de la ville de Weimar. Par ces raisons, le Comité croit devoir ne point accepter ce projet.»

«B) Le second, vient du directeur Diesterweg. Il est consigné tout au long dans un petit écrit consacré spécialement à son exposition, et concerne un établissement pour les femmes, qui devrait être fondé à Weimar. L'auteur demande:»

« 1 ° La fondation d'un cours , sur l'éducation «physique et psychologique, pour les femmes déjà «formées, en même temps qu'un Séminaire d'Insti- « tutrices.

«2° Une fondation, enseignant aux mères et «aux gouvernantes, la direction à donner aux soins «de la première enfance.

«3° Un jardin é enfants modèle, sur les principes «de Frédéric Frôbel, répondant aux diverses exi- «geances des divers degrés de culture.

«4° Comme dernière branche de cette Institu- « tion , une sorte de Musée.

«Ce petit écrit étant publié, nous envisagerons les détails du projet en question, comme connus de nos lecteurs.»

«La Commission fut unanimement d'avis, qu'avant de s'arrêter au mérite intrinsèque d'une proposition, il fallait d'abord s'assurer si elle se rattachait, en quelque manière, soit au génie de Goethe, soit au sens de l'appel du 5 juillet. Or, onnesau-

rait disconvenir que le projet de M Diesterweg ne soit d'un intérêt purement pédagogique, et par conséquent du même ressort que les Instituts Pestalozzi. «De même que la philosophie est la première des sciences, dit l'auteur de la proposition, de même l'art de la vie est le premier des arts, et ce sont les femmes qui nous l'enseignent en grande partie. » Qui voudrait révoquer en doute la sincère philanthropie et la généreuse intention qui résident dans ce plan? Qui voudrait admettre la téméraire pensée que l'art d'élever des hommes en hommes, c'est-à-dire d'en faire des êtres ressemblants à des dieux, ne laissât plus rien à désirer? Mais Goethe a-t-il jamais exercé une influence spéciale sur l'éducation des femmes?»

«Il est vrai que Goethe a peint dans Wilhelm Meister, dans les Affinités électives, et dans d'autres oeuvres , une série de femmes dont la simplicité et le naturel excitent notre admiration au plus haut point. Mais ce sont là des conceptions idéales, et la réalité ne nous présente que rarement de telles femmes; du moins est-on autorisé à croire peu possible que le coeur et l'esprit se renoontrent dans un aussi parfait équilibre, à un tel degré de perfection. Si, d'une part, la Commission croit devoir abandonner aux instituteurs eux-mêmes , les considérations que font naître ces peintures, et qui empiéteraient sur le domaine de Té-

ducation morale proprement dite, d'un autre côté elle ne saurait ne point franchement avouer que, dans son opinion , la fondation d'une académie féminine, appellerait, partout ailleurs qu'en Allemagne, un sourire railleur, en Angleterre surtout, où la vie de famille n'est pas moins en honneur que chez nous, et donnerait lieu à renouveler le reproche qui nous a déjà été si souvent adressé, sur notre manque de tact, notre défaut de sens pratique, aussi bien que sur notre propension aux rêveries sans consistance.»

«L'établissement d'un pareil institut modèle à Weimar, est tout à fait étranger à l'esprit de notre appel du 5 juillet. On ne pourrait, sans subtilité, admettre l'art de la vie, au nombre de ceux qui portent, avec raison le nom de beaux-arts, et l'auteur de ce projet convient lui-même, qu'alors qu'il signait cet appel, il était loin de songer à cet artlà. La Commission s'est expliquée dans l'introduction de cet écrit sur le choix des arts qui lui semble devoir être mis en ligne de compte par la Fondation - Goethe, et par conséquent, elle croit superflu de se répéter ici.»

«A part toutes ces réflexions, on ne saurait se dissimuler non plus toutes les difficultés qui accompagneraient l'accomplissement d'un tel dessein. Sans nous arrêter à en faire une longue énumération, nous croyons indispensable d'observer que

les frais exigés par ce plan, dépasseraient, de beaucoup, les ressources du Comité.»

«C) Le troisième projet présenté par le Professeur Ch. Koch, consiste à ce que le 28 Août de chaque année, il soit distribué à Weimar un prix, qui serait alternativement accordé à la Poésie, à la Peinture , à la Sculpture et à la Musique. »

«Ce projet rencontra la plus vive sympathie dans la Commission, car il embrasse tous les moyens possibles à employer pour établir une fondation conforme à l'esprit de Goethe, tels que ces moyens ont été désignés au commencement de ces pages, et tels qu'elle les croit propres à être l'objet de ses sollicitudes. Il embrasse du même coup la poésie, la peinture, la sculpture, la musique, et peut réunir le suffrage, V encouragement et l'assistance. Ce projet est émané de Weimar même, où l'on souhaiterait voir tous les ans, au 28 Août, une distribution de prix, faite en mémoire de Goethe, dont la forme resterait encore à déterminer. »

«Pourtant, le Comité croit ne devoir appuyer ce plan, qu'en le réunissant à un autre. Il lui parait conseillable de chercher à obtenir, pour première réalisation des désirs exprimés par lui, au sujet de la Fondation- Goethe , la renaissance des Festivals de chant allemand, que nous avons mentionnés lorsque nous avons d'abord parlé de la musique.

Réunis à une distribution de prix, ils seraient promptement exécutables. La Commission pense, qu'on aurait satisfait à toutes les exigeanees d'une intelligente commémoration du 28 Août, en faisant renaître les fêtes musicales de laThuringe, accompagnées d'un prix affecté à une oeuvre d'art. Elle croit pouvoir laisser au temps, de décider quels arts seraient tour à tour favorisés par ces prix, ou bien, si plusieurs arts seraient admis simultanément à y participer, selon le plus ou moins de sympathie que la Fondation- Goethe trouvera dans nos populations, c'est-à-dire selon ses moyens financiers.» «Il semble à la Commission, que la Fondation- Goethe pourrait alors devenir un germe fécond d'où naîtrait une coutume analogue aux fêtes populaires en usage chez les peuples de l'antiquité, et dans lesquelles on proposerait, dans un retour périodique, des prix de chant, des prix de poésie, des prix d'exposition pour l'art allemand. Elle ne craindrait cependant pas de dépasser ses ressources actuelles et de tenter, dès à présent, une réalisation, quoique incomplète, des grandes et belles espérances que ce projet réveille. Elle pense qu'il serait même préférable de commencer par ce qui pourrait s'accomplir à peu de frais, et par conséquent sans délai. Les Festivals de chant qui, jusqu'en 1848, se multipliaient en Allemagne, lui semblent réunir toutes les conditions requises à cet

effet; et dans l'article suivant, elle fait voir les bases principales qui pourraient être posées pour des convocations semblables. »

Berlin 29 Octobre 1849 (signé) v. ci Hagen, Karl Koch, H. F. Massmann, Odebrecht, Pischon.

L'article auquel ces dernières lignes renvoient, et qui est le dernier du compte-rendu que nous venons de citer en grande partie, contient des considérations plaidant en faveur de ces Festivals périodiques auxquels le sol de la Thuringe fut si favorable dès le douzième siècle, cette florissante époque des Minnesânger , ainsi que l'expression de craintes, bien naturelles, sur le peu de ressources matérielles que les difficultés des temps actuels permettront aux populations germaniques, d'offrir à cette entreprise pourtant si digne de leur intérêt.

Après la lecture de cet extrait, on reste persuadé que la Commission, rejetant les propositions précédentes, s'est arrêtée avec complaisance sur l'idée émise par M le Professeur Koch, et puisée par lui à Weimar. Cette idée cependant, n'était que l'ébauche du projet que nous avons en l'houneur de soumettre à la Cour de Weymar, et dont l'exposé termine ces pages.

La solennité avec laquelle on a célébré le centième anniversaire de la naissance de Goethe, a été l'occasion d'un heureux répit aux préoccupations politiques qui ont agité, dans ces dernières années, tous les esprits de l'Allemagne, et les a détournés des questions périlleuses et compliquées qui les absorbent maintenant, pour les diriger vers d'autres questions, non moins hautes, mais plus sereines, et dont l'influence ne peut être que bienfaisante, en adoucissant les acres passions que soulèvent les luttes intestines des peuples; vers ces questions d'art et de poésie, d'esthétique et de philosophie morale, qui, en répandant plus de lumière, diminuent au moins les confusions de la mêlée. Les hommes éminens qui ont fait un appel à toute l'Allemagne, en faveur d'une fondation qui serait due aux enthousiasmes réveillés par cette pensée, ont cherché à prolonger, à augmenter cet effet salutaire, en fixant, de ce côté, une attention, qui aurait pu n'être que passagère. Ce désir, dicté par un beau mouvement du sentiment humain, supérieur, vu les temps et les lieux

aux habituels soucis de la philanthropie, et d'un ordre plus élevé encore, quoique plus restreint, en se formulant dans une aussi large pensée que celle de la Fondation- Goethe , doit être accueilli comme un de ces faits qui ont le droit de nous faire réfléchir. Les noms qui ont signé cet appel sont un gage de son importance; il ne saurait manquer d'être entendu; et la confiance que nous sommes tenus d'avoir dans les bons sentiments des masses, fait espérer qu'il n'est pas oiseux de s'occuper sérieusement, de la plus noble manière de répondre à ce qu'attendent de cette pensée, et ceux qui l'ont généreusement conçue, et ceux qui, par leur participation , s'y associeront dignement.

Toute l'Allemagne est appelée à prendre part à cet acte; toute l'Allemagne tournera les yeux sur les résultats qu'obtiendra ce projet. Cet appel qui semble invoquer une sorte de trêve de Dieu, en demandant à tous les partis de se réunir en de communs et durables efforts, pour les intérêts éternels et immuables du Beau, du Bien, du Vrai, qui ont toujours rallié dans une suprême unité toutes les nationalités allemandes, attire sur cet événement l'attention de ses peuples les plus divers. L'on a choisi Weimar pour des réunions glorieuses qu'on saura entourer, nous n'en doutons pas, du renom et de l'éclat qu'ont jadis répandu sur la Grèce, ces Olympiades auxquelles une parole que nous aime-

rions à croire prophétique, les a comparées d'avance. Mais ce n'est plus dans l'étroite circonférence d'une presqu'île comme le Peloponèse, qu'elles vont être célébrées; ce ne sont plus des peuplades par dessus tout éprises d'art et de poésie, qui s'y presseront; ce n'est plus un climat enchanté qui les favorisera. Pour se maintenir, elles auront à combattre des difficultés qui pourraient devenir insurmontables; on ne saurait donc examiner avec trop de soin, quelles sont les conditions de vie dont il faut les doter, afin d'empêcher que l'impulsion que de si hautes intelligences essaient de leur donner, ne s'évapore sans laisser d'autres traces que celles d'une intention et d'un élan admirables.

Il serait difficile de mieux préciser que ne l'a fait le Comité de Berlin, dans les pages que nous avons extraites de sa courte publication du 29 octobre, les sujets et les arts, qui réunissent les deux conditions déterminantes dans le choix qu'on en ferait, pour être l'objet de la Fondation- Goethe; nommément: leur rapport avec le Génie de Goethe, et leur genre d'action, destiné «à fortifier et activer les travaux de ïart, en Allemagne, et à augmenter leur influence civilisatrice sur le progrès moral de la nation.»

Goethe a été grand poète et grand écrivain. L'éloquence n'a point fait défaut à ses écrits. Il s'est occupé des arts avec un intérêt tout particulier. La peinture, la sculpture et la musique par leur sens

poétique, autant que par leur technologie, ont attiré ses plus curieuses recherches, et ses plus ingénieuses observations. Ce sont aussi ces arts qui précisément se joignent à la poésie et à l'éloquence, pour réveiller , dans les masses , les émotions dues aux sentiments qui, ajuste titre, enorgueillissent l'humanité; ce sont ces arts qui, isolés ou réunis, familiarisent avec elles les masses et qui, en leur en faisant connaître le pur attrait, le charme suprême, le noble besoin, la douce accoutumance, leur inspirent peu à peu l'inclination de les transplanter dans la vie morale, et de les rechercher dans leurs actions les plus sérieuses aussi bien que dans les plaisirs de leurs heures de repos, exerçant ainsi cette influence civilisatrice que le principal but du Comité est évidemment d'établir et de propager de plus en plus. Nous n'ajoutons point à ces arts, celui de la déclamation, qui aurait aussi un rapport direct avec Goethe, mais les justes réflexions du Comité nous paraissent suffisamment prouver, que ni les suffrages, ni les encouragements , ni / assistance ne sauraient manquer à ceux qui le professent, et nous pensons aussi, qu'il possède en luimême une source d'intérêt si grand pour la foule, qu'il ne réclame aucunement aide ou protection spéciale, pour étendre ses limites chaque jour davantage.

Le Comité, tout en faisant ressortir la conve

nance et l'utilité qu'il y aurait à faire entrer les quatre branches principales de Fart poésie, peinture, sculpture, musique) dans le domaine de la Fondation-Goethe, a pourtant, par suite de considérations financières, recommandé plus particulièrement l'institution régulière de simples festivals de musique, et rangé l'idée d'une distribution de prix, qui semblait d'abord l'avoir préoccupé par l'analogie qu'il indiqua entre l'établissement de ces fêtes et les Olympiades grecques, parmi les détails secondaires et accessoires, pouvant se rattacher à ces festivals avec le temps et selon les moyens pécuniaires qui afflueraient au capital de la Fondation-Goethe. Le Comité a pensé que si une préférence devait être manifestée, entre les arts divers qui réclameraient à titre égal une participation aux avantages de la Fondation- Goethe , pour plus d'une raison on devrait l'accorder aux grandes réunions qui favoriseraient l'élan de la musique nationale. Nous partageons d'autant plus l'avis du Comité, que nous nous croyons autorisé à prévoir un grand avenir réservé à la musique. Cet art, non-seulement prend de plus en plus place parmi les éléments indispensables aux douceurs de la vie , mais il absorbe en outre de plus en plus l'inspiration des hommes de talent aussi bien que l'attention passionnée du public. A mesure qu'il s'agrandit et s'enrichit, il répond merveilleusement aux besoins d'émotions, de lyrisme, de

rassemblements, et de spectacles, tels que notre siècle les éprouve. Son développement et son perfectionnement avancent simultanément dans toutes ses parties. La musique sacrée , la musique symphonique et dramatique, la musique militaire, la musique de bals et de concerts, la musique intime autant que celle qu'exécutent les masses vocales et instrumentales énormes, se multiplie toujours davantage, et par les chefs-d'oeuvre des nouveaux maîtres, et par leurs fréquentes reproductions. Les grandes conceptions musicales ont plus que des admirateurs sincères et des appréciateurs isolés, parmi ceux qui sont à même d'en juger les beautés avec connaissance de cause ; leur nombre est assez considérable pour rendre partout désormais l'enthousiasme des oeuvres capitales, obligatoire en quelque sorte à quiconque se pique d'une certaine éducation. Les recherches historiques ne lui manquent point; la musique fouille clans ses archives, pour remonter à ses plus anciennes origines; en même temps elle ajoute à chacune de ses ramifications des découvertes nouvelles qui, en reculant les bornes de son empire, lui permettent de s'associer aux plus solennels et aux plus poétiques moments de la vie.

Sous ce point de vue, nous aimons à nous déclarer parfaitement d'accord avec la pensée du Comité, qui fait preuve de tant de sympathie pour la

musique , et nous trouvons qu'elle répond aux deux conditions qu'il déclare avec raison, devoir être réunies pour satisfaire aux exigeances de son plan primitif. La musique a toujours été un objet de curieuse et attrayante investigation pour Goethe: dans sa chambre on voit encore le tableau des sons, qui, suspendu et toujours déroulé à ses yeux, servait d'aliment à ses savantes combinaisons. Peut-il être besoin de faire remarquer qu'aucun art mieux que celui-là, ne contribue à l'influence civilisatrice qu'ils répandent tous si largement? car, quel autre comme lui , amollit dans le coeur humain ce qu'il contient de féroce, de sauvage, de cruel et de dur! Quel autre prend si bien pour complices, toutes les vibrations de notre être, lorsqu'il les élève à l'unisson de la pitié, de l'enthousiasme, de l'onction! .... Mais l'établissement de grandes solennités musicales qui, par leur éclat et leur retentissement, seraient dignes de fixer les yeux de l'Allemagne entière, ne sauraient guère être d'un retour annuel , dans un même lieu. Ces fêtes exigent un concours trop considérable de forces extraordinaires, pour revenir dans une périodicité aussi rapprochée. Il nous paraîtrait difficile, toute autre considération mise à part, qu'elles se renouvelassent, avec avantage, plus souvent que tous les quatre ans. Et toutefois, il serait à souhaiter que chaque retour du 28 Août fût célébré par une

fête commémorative du grand homme, dont, à bon droit, on a choisi le nom et le souvenir, comme occasion d'une brillante manifestation et d'un efficace encouragement à l'art allemand.

D'ailleurs, en faisant, des festivals de musique, l'objet exclusif de cette institution, ne risque- 1- on pas de plus encourager la propagation générale de cet art (ce qui pourrait sembler superflu parmi les peuples germaniques, chez lesquels, plus que chez d'autres, on en remarque le goût et l'amour partout répandus, que d'aider à l'élévation graduelle de son niveau? Ce résultat, de beaucoup le plus important, peut-il être obtenu autrement qu'en favorisant les productions de premier ordre, en assurant aux talents d'initiative, aux génies novateurs, le champ qu'ils explorent? D'après ces productions de premier ordre, se modèlent avec le temps, les oeuvres plus simples, plus modestes, plus abordables aux moyens d'exécution restreints, plus accessibles à l'intelligence de la foule, et qui, parla, s'y infiltrent plus abondamment, agissent sur sa prédilection, et forment son goût. Lorsqu'une impulsion généreuse et bienfaisante pour les peuples, part d'aussi haut que l'appel du 5 juillet, lorsqu'elle provient de si profondes sympathies pour les influences et les enseignements ennoblissants de l'art, lorsqu'elle découle d'une conception si juste de ce qui doit être d'un puissant secours à l'art lui-même, il

nous semble qu'en s'adressant aux artistes, et en fixant l'admiration sur leurs oeuvres les plus remarquables, son action sera infiniment plus forte, plus marquante, plus déterminante. Tout en partageant donc pleinement le désir du Comité de Berlin, de voir dans la Fondation- Goethe une opportunité de rendre fixes et régulières, ces belles réunions dans lesquelles la musique acquiert une si imposante grandeur et une si souhaitable popularité, nous ajoutons pourtant, qu'il nous semble indispensable de ne point négliger le suffrage et F encouragement à donner aux oeuvres nouvelles qui peuvent si notablement contribuer à étendre la portée de l'art contemporain. Pourquoi ne s'ingénierait -on pas à épargner, ne fut-ce qu'à quelques-unes d'entre elles, cette solitude angoissée, dans laquelle jusques à présent, elles ont presque toujours frayé leur chemin de douleur? Pourquoi ne les entourerait-on pas de quelques conseils qui auraient d'autant plus d'efficacité, qu'ils seraient plus bienveillants? Convaincu comme nous le sommes, que la pensée du Comité de Berlin s'attacherait bien plutôt à obtenir qu'il fût produit plus de bonne poésie, de bonne peinture, de bonne musique, etc., en Aile magne, qu'à ce qu'il y fût plus écrit de vers, plus joué de notes, plus rempli de toiles; (Dieu merci, il faut plus songer à fart pour qu'il suffise aux artistes allemands, qu'il n'y a à s'inquiéter du

recrutement des artistes que réclament les arts) nous nous persuadons qu'il ne contredira pas notre assertion tendante, à prouver qu'en ne fondant des festivals de musique que comme complément obligé d'un concours musical ouvert à des oeuvres du genre le plus élevé et le plus difficile, on réunirait mieux les avantages auxquels cet art peut aspirer , et on ne léserait point, dans leur distribution, les artistes les plus souffrants, moralement et souvent matériellement, lesquels ont toujours été et sont souvent encore, les compositeurs les plus sérieux, et les plus saintement inspirés.

Nous ne craignons point d'appliquer cette con sidération aux autres arts qui ont déjà été désignés comme sujets de concours alternatifs. Ils trouveraient le même profit dans un appel fait plus particulièrement à leurs compositions d'un mérite supérieur. Ces concours réuniraient alors, à notre sens, les plus brillants comme les plus solides avantages qu'il soit loisible de demander à une Fondation- Goethe, et qu'il lui soit possible de dispenser, vu la mission qu'on lui assigne si justement, mission aussi vaste que délicate, mais nullement délimitée et précise. En plaçant cette Institution, dès son origine, et avant son organisation encore , sous l'invocation du nom de Goethe, ceux qui ont conçu cette belle idée, ont, par cela même, démontré leur intention, si bien mise au jour ensuite dans les lignes que

nous avons traduites, d'exclure de ce plan toute charité médicale, sanitaire et pédagogique, dont ce ne serait pas le lieu. L'hygiène de l'âme, qui dépeuple les hôpitaux, répond plus efficacement à leur but, en le dépassant; et c'est vers elle, vers le développement de la santé morale, vers l'extinction des plus tristes maladies de l'âme, vers la guérison de ses malsaines langueurs , vers l'anéantissement de ses spasmes contagieux, vers la vivification de ces paralysies du coeur qui en arrêtent tous les mouvements attendris, que convergent les attraits, les efforts, les résultats des arts, et de leur initiation à ce monde de beauté et de grandeur divines qu'ils nous dévoilent. Cette Institution ne s'adressera donc ni aux petits , ni aux malades , ni aux faibles, ni aux languissants. Elle sera destinée à offrir gloire, appui, lumière et protection, à ceux qui seront grands par le sentiment , forts par le talent, purs de volonté, et courageux au travail. Les compassions, en s'amoncelant sur les détresses des premiers, les soulagent plus aisément que ne peuvent être soulagés ceux qui réclament une arène qui leur manque, plus d'air qu'ils n'en ont, une place qu'ils ne trouvent pas. C'est à ces princes de la pensée qu'il faut offrir l'hospitalité , au nom du grand penseur. C'est eux qui répandront sur des cercles plus éloignés, les bienfaits des bienfaits qu'ils auronl reçus. C'est aux capacités les plus

élevées, qu'il faut s'adresser, demandant aux unes le concours de leur jugement , aux autres celui de leurs oeuvres.

Les noms de MM. de Humboldt, Schelling, Cornélius, Rauch, etc, etc, ces phares placés au rivage, autorisent désormais à offrir avec orgueil aux plus illustres noms de l'Allemagne, de prendre rang et place à côté d'eux. C'est à jamais les plus illustres noms de l'Allemagne qui doivent s'entrelacer dans les listes de ceux qui seront appelés à diriger la Fondation- Goethe, laquelle, ayant sa racine dans la participation de l'Allemagne entière, doit offrir un lien et un intérêt général , à l'Allemagne entière. Puisqu'elle est destinée aux beaux- arts qui tiennent une si large place dans les travaux de la pensée inquisitive de Goethe, sa sphère doit naturellement s'étendre à leurs branches principales, tant pour offrir un intérêt plus universel, que pour échapper à une stagnation fâcheuse; l'on pourrait d'ailleurs s'attendre alors à ce que les divers courants qui emportent la majorité des esprits, tantôt vers telle de leurs formes, tantôt vers telles autres, y trouvent également moyen de se faire jour.

Les termes de l'appel du 5 juillet, tout en ne fixant point le mode et le moule définitif de l'Institution dont ils évoquaient l'existence, en ont cependant tracé les contours principaux. Ainsi , en donnant pour poinf de comparaison aux futurs résultats

cl' une Fondation- Goethe, les Olympiades de la Grèce, l'appel ne laissait plus ignorer quelle était la pensée qui, en premier lieu, avait obtenu l'acquiescement tacite de ses signataires : cette pensée est sans contredit la dispensation publique et officielle , des récompenses méritées par les premiers artistes du temps , et l'acclamation de leurs oeuvres les mieux réussies. La différence des âges et des moeurs n'agit que sur les procédés extérieurs par lesquels l'acclamation se manifeste et les récompenses se décernent, de même qu'elle modifie l'aspect, la mise en scène, et le formulaire de ces réunions: mais leur but fondamental peut rester inaltéré et aussi fécond maintenant que jadis, en magnifiques effets. Beaucoup de difficultés accompagnent infailliblement l'accomplissement de tout vaste dessein, et tel serait, nous n'en disconvenons pas, l'établissement de prix, dont l'importance put se rapprocher de ceux que distribuait la noble Grèce; mais toute grandeur ne se mesure-t-elle pas aux forces rares, qui, pour l'ériger, doivent vaincre les obstacles s'amassant autour d'elle? Et cependant qui, des enfans de la Germanie, consentirait à s'avouer, dès le début d'une entreprise aussi éminemment sage que brillante, découragé dans l'ambition nationale si éloquemment réveillée par l'appel de Berlin, et dans le désir de voir prendre à la Fondation-Goethe des dimensions superbes? Qui ne souhaiterait qu'elle

pût ouvrir par avance les portes du Temple de la Gloire, aux plus nobles fils de l'art, à ces élus de la nature, livrés par elle en proie au Génie? ....

Pour vaincre les obstacles qui entoureront peutêtre, surtout dans ses commencements, un plan conçu avec grandeur, il s'agira d'abord d'attirer à Weimar, puisque cette ville, par une équitable décision, a été désignée pour siège de cette Institution, les capitaux de numéraire et d'intelligence , indispensables au but proposé. Les souvenirs de Weimar lui assurent les sympathies des autres capitales de l'Allemagne ; mais il serait inutile de se le dissimuler, ces souvenirs trouvent leur principal aliment, dans la piété qu'on accorde aux reliques. Les hommes remarquables dont le séjour l'ont illustrée, y ont bien laissé un magique sillage, mais n'y ont point creusé de sillon. Pour lui rendre le rayonnement d'un foyer de lumière, il faudrait qu'elle rassemblât des élémens qui lui font défaut. Le mouvement, l'écho, la réverbération lui manquent surtout. Elle n'est maintenant qu'un centre géographique, un asile honoré pour les espérances qui voudraient succéder à des souvenirs, un terrain neutre offert aux pompes de la pensée, qui cherchent à se déployer sur son sol. Néanmoins, abstraction faite de toute autre ressource, elle peut trouver dans ces circonstances seules, de quoi combler ses déficits. C'est dans l'esprit et l'ordonnance qui présideront

aux bases premières de l'institution projetée, que gît le secret des avantages quelle peut et doit en recueillir; c'est clans la vitalité qui sera donnée à cet établissement, qu'elle puisera son importance; c'est par le mouvement dont on l'animera, qu'elle s'entourera d'éclat.

La reconnaissance que les lettres et les arts doivent à la maison régnante de Weimar, pour une si constante protection libéralement maintenue durant tant de générations, oblige de leur côté, ceux qui s'intéressent aux lettres et aux arts, de ne point négliger ce qui pourrait rendre, à ses princes, une partie des avantages qu'ils ont recueillis de leurs mains, et de chercher avec un intérêt jaloux, ce qui pourrait être favorable à la ville de Weimar, et au resplendissement qu'elle serait en droit d'ambitionner et d'acquérir, en vertu des reflets flamboyants ou radieux, qui l'ont si longtemps éclairée. Pour rendre plus effectif le nom de Nouvelle Athènes donné à cette ville, il faudrait que son importance pour l'Allemagne, ne dépendit plus exclusivement du séjour occasionnel d'hommes illustres, attirés parla protection de ses souverains; il faudrait qu'elle eût, en elle-même, un foyer d'aspiration et de respiration, indépendant de la présence prolongée de telle ou telle célébrité. Toute célébrité doit y trouver un point de ralliement, un point d'appui, un point de vue. Des concours an-

nuels destinés aux arts divers, amèneront d'euxmêmes une partie de ce résultat, mais pour qu'un intérêt continu s'attache et s'implante en quelque sorte sur le sol de Weimar, il faudrait aviser à l'enrichir de choses, ne pouvant constamment l'enrichir d'hommes.

Dans nos temps, les destinées des hommes supérieurs, les rassemblent sur quelques points principaux, qui forment les grands confluents des populations. Les philosophes et les littérateurs ne se délectent plus comme Kant à contempler, quarante ans durant, les sommets des mêmes tilleuls. Les arts ont aussi besoin de communications, et de matériaux qui dépassent les ressources d'une petite capitale. La peinture et la sculpture exigent des galeries et des modèles: la musique, des talents et des moyens d'exécution, que les grandes capitales n'offrent même pas à un égal d^gré. Or, dans l'impossibilité où l'on est de maîtriser les souffles insaisissables qui emportent les hommes vers certains pôles, on est réduit à chercher, dans les chances du possible, ce qui ferait de Weimar, un point concent ique d'intérêts moraux et matériels, et ce qui attirerait, dans son enceinte, ceux-mêmes qui ne seraient pas directement participants à ces concours, pour leur donner ce nombre de spectateurs, qui en fera la majesté et le principe le plus vivace. Weimar n'aurait-elle donc pas le légitime droit de pré-

tendre, que par un règlement fondamental de l'institution qui doit prendre naissance dans ses murs, la possession des ouvrages qui seraient couronnés fût assurée à la Fondation- Goethe qui aurait distribué ces couronnes.

Pour qui voudra songer à tout ce qui, depuis des siècles, a été fait par les Princes de Weimar en faveur du développement intellectuel de l'Allemagne, à l'initiative qu'ils vont prendre dans l'exécution d'un essai dont on est en droit d'espérer de si beaux fruits, cette clause des concours qui seraient établis à Weimar, paraîtra un bien faible hommage de gratitude , un bien lent aquittement de la dette contractée par tous ceux qui prennent part à la riche floraison des lettres et des arts dans leur patrie, envers ces lieux où ils ont poussé leurs plus fortes racines. Car, que de temps ne faudra-t-il pas, jusqu'à ce que l'acquisition successive des objets de ces concours (elle ne sera faite qu'une à une, d'après l'ordonnance du plan que nous avons pour tache de détailler), rassemble dans Weimar un assez grand nombre de peintures et de modèles de sculpture, pour former un musée d'une importance, comparative à ceux des capitales avoisinantes, telles que Dresde, Berlin, etc. — Mais ce tribut, quelque faible qu'il soit, trouvera une valeur réelle dans la constante remémoration des faits qui auront motivé son établissement, et s'il est vrai de dire que les bons

sentiments ne sont pas toujours de mauvais calculs, on trouvera en surplus, dans cette clause, les bases d'un arrangement par lequel seront fondées, comme d s archives composées de pièces d'art et d'une suite non interrompue des monuments historiques de la Fondation- Goethe. Quel précieux trésor s'accumulera ainsi pour les temps futurs lorsqu'on eher- .chera à suivre et à constater la progression des oeuvres qui auront obtenu les suffrages les plus glorieux de leurs contemporains; avantage si précieux pour l'importance subséquente de cet établissement, que nous croyons superflu d'en énumérer toutes les conséquences. Chaque lecteur attentif ne peut manquer de les tirer sans peine. Ces considérations nous donnent la conviction que, malgr ' les caractères essentiels de nationalité et d'universalité pour l'Allemagne entière qu'il est indubitablement nécessaire de lui imprimer, toute l'Allemagne jugera que l'acquiescement à cette clause serait aussi digne d'elle qu'utile à la Fondation-Goethe. C'est elle qui, en en recueillant le plus grand profit, accomplira dès son origine, un acte de justice morale, en y associant la résidence des Princes de Weimar.

Sans méconnaître nullement les difficultés que cette idée présente, sans ignorer que sa réalisation repose en grande partie sur le chiffre du prix des concours, sur l'augmentation que l'État y apporterait éventuellement pour maintenir à un niveau élevé

la valeur des objets qui y seront soumis, on peut pourtant avoir des raisons suffisantes de croire à la possibilité de son effectuation, dans les conditions d'un système d'engencements et de combinaisons que nous allons exposer. Cette circonstance doit permettre à Weimar d'acquérir le rang qui lui revient, en s'appuyant sur l'art comme sur un axe, dont les extrémités pour la soutenir, resteraient en dehors d'elle. D'une part cet axe s'appuierait constamment sur les plus hautes sommités intellectuelles de l'Allemagne appelées à former le Comité- Directeur de la Fondation -Goethe, et les artistes, formant jury, qu'il inviterait chaque année à se réunir à lui. De l'autre, il reposerait sur les artistes dont les oeuvres figureraient au concours; ainsi, d'un côté cette institution se glorifiera de la sagesse et de l'expérience consommée des autorités les plus compétentes et les plus respectables de l'Allemagne, tandis que de l'autre, elle sera en rapport avec le mouvement ascensionnel des plus jeunes générations, et les révélations des talents prédestinés, des génies à venir.

Avant tout, il faut se préoccuper d'assurer à une institution comme celle-là, des conditions de durée; il faut l'asseoir sur des bases inamovibles (autant, qu'il nous est donné, à nous, éphémères, de créer la stabilité). En même temps, il est inévitable d'y joindre des mobiles d'intérêt général, afin d'éviter

le sort de tant d'entreprises analogues, que l'indifférence a fait mourir dans sa froide température, comme ces malheureux qui, privés peu à peu de tout rayon de chaleur, passent de la somnolence à l'engourdissement, et s'éteignent sans avoir seulement conscience de l'instant où ils ont cessé de vivre. L'académie de la Palme offrirait, dans les annales même de Weimar, un antécédent dont il faudrait soigneusement conjurer le sort; mais il est d'autres académies, d'autres institutions qui ont plus fait que végéter, qui ont fleuri durant des siècles. Leur prospérité tient à l'énergie des ressorts de leur organisation; il s'agit donc de donner à ceux de la nouvelle fondation cette trempe fine, élastique, résistante, aussi bien qu'irisée, employée pour les lames d'acier qui font mouvoir et retiennent dans une inaltérable mesure, ces petits mondes de rouages si simplement agités par un mécanisme complexe et dont la sonorité cadencée marque les pas fuyants du temps, à tant d'oreilles distraites, à tant d'esprits émus.

Après que la charité la plus ingénieuse, inspirée par les plus saints miracles de la religion, après que l'enthousiasme le plus généreux pour l'ennoblissement de la race humaine, puisé dans la vue de sa grandeur croissante, au travers de ses décourageantes misères, ont, au dix-neuvième siècle, couvert l'Europe, et envahi les contrées les plus reculées du

globe, par des institutions de tout genre, de toute sorte, de tout but, de toute qualité, ralliant en elles la coopération de tant de millions d'hommes, si bien, qu'il n'en est peut-être pas un seul, appartenant au monde civilisé et éclairé, qui n'apporte son obole et sa quote part de soins, à quelque oeuvre colossale ou microscopique, composée des participations les plus diverses, et néanmoins les plus persévérantes, les plus opiniâtres, les plus confiantes en la vertu de leurs efforts; après que les temps modernes ont vu s'égrener avec une telle profusion, ces bienfaisances de la civilisation, que l'antiquité ne possédait pas, qui déversent le bien, d'une main ignorée sur une tête inconnue, qui établissent entre toutes les aspirations semblables, une solidarité de sympathies si agissante, que toutes les sollicitudes se réveillent, et toutes les bourses se délient, en faveur de créatures qu'on n'a jamais connues, et même de celles qui ne sont point encore nées ; après que nos moeurs nous ont fait une obligation morale, de concourir, chacun quelque peu, à augmenter les ressources offertes par tous à tous, pour distribuer le baume de la charité, la manne de l'instruction la splendeur des arts aux foules nécessiteuses, au pauvre que le malheur aigrit, au riche présomptueux, à la femme courageuse et pourtant découragée , à l'enfance avide et téméraire, serait-il permis d'admettre, lorsqu'une des plus belles , des plus bril-

lantes, des plus profitables idées de cet ordre est émise par des noms si illustres et si honorés en Allemagne , que cette' idée manquât de moyens suffisants pour se formuler dans ses possibilités les plus étendues! . . .

S'il en devait être ainsi, il n'est du moins pas permis de le préjuger; et puisque l'appel du 5 juillet engage quiconque voudrait méditer ce sujet, à présenter des projets, tendant à réaliser le but qu'il propose, il devient un vrai devoir de n'offrir aux peuples allemands, que les plans qu'il serait le plus désirable de voir exécutés, confiant à leur bon sens et à leur patriotisme, le soin de fournir les fonds nécessaires à leur réalisation. C'est nous répéter, en disant qu'un plan, dessiné dans ses plus nobles proportions, ne peut se réaliser que moyennant un capital assuré d'intelligence et d'argent, ce dernier devant subvenir aux dépenses, qu'il faudra élever assez, pour y intéresser les talents supérieurs, qui dédaigneraient les rétributions mesquines, et dont le concours peut seul pourtant former une auréole, sans laquelle cette Fondation tomberaitbientôt dans le domaine, déjà encombré, des tentatives banales, mieux intentionnées que fortement conçues.

D'après l'avis de la Commission de Berlin, et par suite de toutes les réflexions que suggère ce sujet, un concours offert aux beaux-arts paraît le plan qui répondrait le mieux aux vues exprimées

dans l'appel du 5 juillet. — Il n'y a point de doute que si, dans les années où nous vivons, il n'était presqu'impossible de songer à la réalisation d'établissements pour les beaux-arts, qui exigeraient d'immenses ressources pécuniaires, la distribution annuelle et simultanée de prix destinés à plusieurs arts à la fois, donnerait à une institution pareille, un caractère plus imposant peut-être, que ne l'ont eu toutes les fondations de ce genre existantes jusqu'ici en Allemagne. En y joignant l'acquisition des ouvrages couronnés, par une combinaison que nous détaillons plus bas, et qui aurait l'avantage d'offrir à l'art allemand une centralisation, en même temps qu'aux artistes distingués un débouché assuré, on réunirait ainsi d'une manière nouvelle, les récompenses honorifiques et des bénéfices matériels plus effectifs que les encouragements d'Académie. Ces pages étant précisément destinées à faire connaître, avec quelques détails, un plan qui sera soumis aux futures délibérations d'un Comité constituant, nous allons en présenter l'ébauche, et pour en faire mieux saisir toutes les parties, nous en rangerons les diverses dispositions en paragraphes sommaires.

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