INTELLECTUELLES ET MORALES
arrêt de développement se représenle trop souvent dans cette contrée pour ne pas tenir à une cause générale. On peut en avoir malheureusement la preuve dans les tableaux de recensement pour exemptions du service militaire. Dans les tableaux que j’ai relevés de 1850 à 1859, j’ai constaté que sur 19,778 individus réformés il s’en est trouvé 7,894 désignés sous le titre de defaut de taille et de faiblesse de constitution, 1,932 sous la désignation un peu vague de infirmités diverses.
Il est incontestable que l’alcoolisme joue un rôle important dans la manifestation de ces infirmités, surtout si on fait attention que l’épilepsie et autres affections convulsives augmentent dans une proportion notable les cas d’exemption ; mais en dehors de cette cause spéciale, j’ai pu me rendre raison de l’arrêt de développement desenfants, rien qu’en rattachant la dégénérescence de ces derniers à un état d’étiolement des parents, déterminé par l'insuffisance de la nourriture en dehors des excès alcooliques proprement dits. Tels parents avaient eu huit, dix et jusqu’à seize enfants ; un ou deux seulement survivaient, malingres, rachitiques et présentant les attributs physiques des deux jeunes filles de la planche IY : tête petite, insuffisante, fuyant en arrière, développement tardif de la puberté et parfois, comme dans ces deux cas extrêmes, stérilité absolue. Si on interroge les parents sur le genre de maladies auxquelles ont succombé leurs enfants , ils répondent qu’ils seraient embarrassés de le dire : c'est comme une espèce de langueur; la nourriture ne leur profite pas.... ils vomissent ou sont soumis à des flux de ventre.... Quant à ce fait que la nourriture ne leur profite pas, on en a la preuve chez les enfants des crèches qui, malgré la bonne nourriture qui leur est donnée, sont enlevés dans une proportion effrayante par un état général de marasme, cachexie de la misère { 1).
« Victoire, vingt-deux ans, est née d’un père peu intelligent. Son aïeule maternelle est morte dans une sorte d’idiotisme. La fille de cette femme (la mère de notre jeune dégénérée) était un être inoffensif, et reconnaissant envers ceux qui soulageaient sa misère. Les sœurs de la petite Victoire sont employées dans une usine, mais ne gagnent presque rien en raison de leur peu d’intelligence. Les parents sont très pauvres et vivent misérablement. Cela ne tient pas à l’ivrognerie, mais à leur manque d’intelligence qui ne leur permet pas de subvenir aux besoins les plus pressants de l’existence , et par conséquent de se
(1) Dans un travail des plus intéressants : Etudes sur la mortalité des enfants de la ville de Rouen , en général, et spécialement dans les divers éléments de la population, M. le Dr L. Duménil a fait ressortir les causes principales de cette mortalité. Je ne signalerai que ce fait significatif: à Rouen, sur 10,000 enfants de moins d’un an, il en meurt annuellement 5,940. Pour Bordeaux, la proportion est, d’après le Dr Marmisse, de 25 à 26 0/0 La différence est donc de plus du double au désavantage de Rouen.
nourrir convenablement (renseignements fournis par le curé de la paroisse). »
Ainsi nousvoyons que, dans la situation de lajeune Victoire, des éléments complexes ont concouru à sa dégénérescence. Nous constatons non-seulement la misère des ascendants, mais leur état d’idiotisme. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il n’existât chez elle aucun indice de puberté. C’est ce que l’autopsie nous a révélé, car cette fille est décédée à l’asile.
Voici quelques-uns des principaux résultats de cette autopsie. Nous avions surtout intérêt à examiner le squelette, parce que dans d’autres circonstances déjà nous avions remarqué que chez les dégénérés de cette catégorie l’ossification était tardive et souvent incomplète.
(.lavicule. — Le point osseux de l’extrémité sternale n’est point ossifié; il est à l’état cartilagineux, ce qui, dans l’état normal, n’existe plus de seize à dix-huit ans. (Cruveilhier, Ostéologie).
L’apophyse coracoïde est soudée avec le reste de l’os. Les angles inférieurs sont cartilagineux.
Cavité olécranienne. — Elle est ossifiée, mais tellement amincie, qu’une légère pression du doigt suffit pour la briser.
Crâne. — Le tissu osseux des fontanelles est bien marqué, mais l’épaisseur des os du crâne est inégale. Exposées au jour, certaines parties sont transparentes.
Cerveau. — Le cerveau est pâle, décoloré, il existe une grande dépression des lobes antérieurs en raison de la prédominance des bosses sous-orbitaires. Le cerveau, dans son ensemble, ne pèse que 1,007 grammes, bien moins que ce que représente le poids moyen de cet organe, même chez les déments. Il n’y avait pas inégalité entre les hémisphères, comme M. le Dr Follet en a trouvé des cas remarquables chez les épileptiques; j'ai eu occasion de constater le même phénomène (1 '.
Le cœurest pâle, flasque, décoloré, comme atrophié (85 grammes). Le calibre des vaisseaux est généralement moindre que dans l’état ordinaire.
Appareil delà reproduction . — Cette fille n’avait jamais été menstruée et l’autopsie nous révéla ce que nous soupçonnions déjà. L’arrêt de développement des ovaires et de l’utérus était complet. Cesorganes n’étaient pas plus développés que chez une enfant de six ans (2).
(1) Chez une épileptique de vingt-deux ans, dégénérée au dernier degré, et qui mourut à la suite de ses accès répétés, j’ai constaté avec M. le D'- Mourlon, alors interne de l’asile de Mariville, une atrophie considérable de l’hémisphère gauche en rapport, du reste, avec la configuration du crâne.
(2) J’ai constaté des faits de ce genre chez de jeunes enfants dégénérés de l’âge de quatorze à dix-sept ans. Dans la maison des jeunes détenus de Rouen et de la prison de Gaillon, la plupart de ces enfants avaient été condamnés