A MONSIEUR LE PROFESSEUR FLOURENS
Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences et Membre de l’Académie française ( Institut de France ), etc.
Monsieur ,
§ I. — A l’époque ou je me livrais à mes premières recherches sur les causes des dégénérescences, il m’aurait été difficile d’étudier d’une manière spéciale et approfondie les conditions pathogéniques qui président à la création du type dans les diverses variétés maladives de l’espèce humaine. Aujourd’hui encore, ce n’est qu’avec la plus grande hésitation que je donne à ce nouveau travail le titre de : Formation du type dans les variétés dégénérées , tant il est vrai de dire qu’un pareil sujet, qui tient à l’étude des phénomènes les plus intimes de l’hérédité morbide, est plein de difficultés.
Je me bornai donc , dans le principe, à rechercher quelles étaient les causes générales ou spéciales qui, en altérant la constitution des individus, préparaient à leur descendance un héritage fatal. J’essayai encore de classer d’une manière provisoire, sinon définitive, les êtres dégénérés qui me
paraissaient avoir des caractères communs, et. je pensai avoir atteint mon but en donnant une idée aussi claire que possible de ce qu’il faut entendre par variétés maladives dans l’espèce.
C’est à l’asile des aliénés de la Meurthe que j’entrepris les recherches que vous avez bien voulu encourager, et qui me valurent , de la part de l’Institut , une récompense des plus flatteuses.
L’établissement dont la direction médicale m’était confiée, se prêtait admirablement , du reste , aux études dont je cherche aujourd’hui à agrandir la sphère par de nouvelles investigations; il recevait non-seulement les aliénés de la Meurthe, mais encore ceux de la Moselle, des Vosges, de la Haute-Saône et des Ardennes. Or, les conditions topographiques de ces cinq départements, qui ne renferment pas moins de deux millions cinq cent mille individus, étant aussi variées que les mœurs, les industries, la manière de vivre des habitants, il n’y avait pas lieu de s’étonner de la diversité des types morbides soumis à notre observation.
Toutefois, malgré cette diversité, je ne tardai pas à m’apercevoir que, quelle que fût la contrée d’où les malades étaient originaires, il existait des liens de parenté pathologique entre individus soumis à l’action des mêmes causes dégénératrices. Ces liens de parenté pathologique étaient plus accusés encore chez ceux qui puisaient dans l’état maladif de leurs ascendants les éléments de leur propre dégénérescence. En vain recherchions-nous chez eux des traits de ressemblance avec leurs parents; il n’en existait pas de traces. La raison en est évidente pour moi aujourd’hui. Les individus frappés congénitalement de déchéance intellectuelle, physique et morale ne ressemblent à personne : ils se ressemblent entre eux, ils représentent des types; ils forment des races, des variétés] maladives dans l’espèce; ils révèlent
leur origine commune par l’identité du caractère et du naturel. Les tendances malfaisantes des uns, les instincts dépravés des autres , le niveau intellectuel qu’ils ne peuvent jamais franchir, l’impossibilité de rien inventer, de rien perfectionner, ne sont pas plus l’effet du hasard que ne le sont certaines formes vicieuses de la tête, certaines difformités et arrêts de développement du squelette. En d’autres termes , la formation du type dans les variétés dégénérées me paraissait déjà, à l’époque de mes premières recherches, dépendre de certaines lois fixes et invariables dont la connaissance importe non-seulement aux médecins qui sont placés entre l’alternative de prévenir les maladies ou de les guérir, mais elle importe également aux savants qui s’occupent des caractères distinctifs des races humaines. J’ai proposé de donner le nom à' anthropologie morbide à cette partie de la science naturelle de l’homme qui a pour but d’étudier les caractères qui sont dus à certaines influences maladives spéciales ainsi qu’aux transmissions héréditaires de mauvaise nature. Rien ne me paraît plus logique que d’établir une différence entre ces derniers caractères et ceux qui, d’après Buffon et les autres naturalistes, sont le résultat du climat, des mœurs, des habitudes, etc.
En 1856, je fus envoyé dans le département de la Seine- Inférieure, et là, me trouvant en présence de types nouveaux que je n’avais pas encore observés, ie dus me demander si la méthode que j’avais suivie jusqu’alors était bien celle qui convenait le mieux aux recherches que je me proposais de continuer.
Je suis aujourd’hui parfaitement confirmé dans mes premiers résultats, et, plus que jamais, je reste convaincu que les caractères des diverses dégénérescences dans l’espèce sont en rapport intime avec des causes qui peuvent exister d’une manière endémique dans certains milieux, et ne
se retrouver que d’une manière sporadique dans certains autres.
Si , dans le département de la Seine-Inférieure, par exemple, j’ai constaté certains états dégénératifs que je n’ai pas retrouvés ailleurs, c’est que là, indubitablement, il existe des causes spéciales que l’on n’observe pas dans d’autres circonscriptions territoriales. Mais, étant donné les mêmes causes, on retrouvera partout les mêmes effets, non-seulement quant à ce qui regarde les individus exposés à ces causes , mais quant à ce qui concerne leur descendance dont le type tendra à se former d’après certaines lois fixes et invariables.
C’est ainsi que les influences funestes , exercées par certaines industries sur la constitution des individus et sur celle de leurs descendants, se révèlent ici avec les mêmes caractères que dans la Meurthe et les Vosges. C’est la même décadence chez les premiers; ce sont les mêmes arrêts de développement avec puberté tardive, difficile, et mortalité plus grande dans le jeune âge, chez les derniers.
L’alcoolisme des parents amène chez les enfants le même abaissement intellectuel, les mêmes tendances malfaisantes, les mêmes affections du système nerveux, les mêmes formes vicieuses de la tête. C’est là ce que l’on observera dans toutes les contrées où existe la pernicieuse habitude de faire des excès d’alcool.
Le goitre, endémique dans la presqu’île de Tour ville, détermine la même cachexie chez les individus, et si le crétinisme n’est pas aussi fréquent ni aussi hideux sur les bords de la Seine que sur les bords de la Meurthe ou dans les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées, c’est que les causes peuvent varier dans leur intensité et déterminer des dégénérescences plus ou moins complètes chez les descendants ; c’est que des influences d’une nature régénératrice peuvent faire antagonisme aux éléments étiologiques et empêcher le mal de se
propager d’une manière endémique. Ce sont là des vérités que je vais essayer de formuler de la manière qui suit :
Dans les lieux où existera une cause de dégérescence pour l’espèce , on trouvera des spécimen d’êtres dégénérés avec les caractères de l’ordre intellectuel, physique et moral, qui révéleront leur commune origine. La cause peut être endémique ou sporadique, mais les individus n’échapperont jamais d’une manière absolue aux conséquences de ce fait général, qu’étant donné un principe maladif qui s’attaque à la constitution des ascendants, ce principe, lorsque rien ne s’oppose à sa transmission par voie héréditaire, devient pour les descendants le point de départ d’une série de phénomènes pathologiques qui se succèdent, se commandent réciproquement, fatalement, et qui finissent par amener la décadence progressive de telle ou telle famille, et parfois même de telle ou telle race.
Je crois donc pouvoir conclure en définitive que les types maladifs dans l’espèce se créent d’après des procédés pathogéniques accessibles à nos recherches, et je pense que le titre de Formation du type dans les variétés dégénérées se trouve ainsi parfaitement justifié.
Quant à ce qui regarde maintenant les caractères auxquels on reconnaît les individus appartenant à telle ou telle variété dégénérée, j’ai toujours tenu à ne pas séparer les caractères de l’ordre intellectuel et moral des caractères de l’ordre physique proprement dit, comme seraient les vicieuses conformations de la tète, les arrêts de développement et les difformités du squelette, etc. Dans l’intérêt de ces études, il importe d’insister sur ce que Bonnet et Buffon appelaient, pour l’espèce animale en général, le caractère, le côté psychique, le naturel.
Vous avez fait ressortir vous-même, Monsieur, avec beaucoup de justesse , cette vérité dans votre ouvrage sur Y Instinct et V intelligence des animaux, en disant : « A ne consi-
" dérer môme les choses que sous le point de vue de la « distinction positive des espèces, l’étude des qualités intel- « lectuelles n’importe guère moins que l’étude des qualités « organiques ; et la raison en est simple : c’est par ses qua- « lités intellectuelles que l’animal agit, c’est des actions que ■< dépend le genre de vie, et, par conséquent, la conservation « des espèces ne repose pas moins, au fond, sur les qualités « intellectuelles des animaux que sur leurs qualités orga- « niques (1).»
Ce qui est vrai pour les animaux , c’est-à-dire pour des êtres purement instinctifs et dont l’intelligence ne peut dépasser certaines limites , l’est à plus forte raison pour l’homme qui , seul entre tous les êtres créés , comme vous le dites avec infiniment de justesse, « a le pouvoir de faire des « progrès comme espèce, de sentir qu’il sent, de connaître i qu’il connaît, et de penser qu’il pense. »
Mais, chose merveilleuse, et qui n’est cependant qu’une des conséquences de l’hérédité morbide , à mesure que cette hérédité de mauvaise nature s’accumule dans la descendance, le type va se dégradant de plus en plus , et l’on voit disparaître chez les individus le pouvoir de faire des progrès comme espèce! Il en est bien qui vous émerveillent par certaines dispositions spéciales qui tiennent plus de l’instinct que de l’intelligence , mais ils ne peuvent rien inventer, rien perfectionner. Ils ne connaissent pas qu’ils connaissent; ils ne 'pensent pas qu’ils pensent. Ce sont des êtres purement instinctifs.
§ II. — J ’ai dit que les dégénérescences dans l’espèce humaine peuvent exister à l’état endémique ou sporadique.
(1) Flourens : De l'instinct et de l'intelligence des animaux, p. 1 3 1 , 3e éd. Paris, 1851.
Permettez-moi, Monsieur, d’émettre à ce sujet quelques considérations propres à faciliter aux médecins et aux naturalistes les recherches qu’ils voudraient entreprendre.
Dans les pays où les constitutions géologiques du sol favorisent le développement du goitre et des fièvres paludéennes, les dégénérescences dans l’espèce se retrouveront dans des circonscriptions spéciales, et chacun les désignera à l’avance. Dans les contrées manufacturières , on peut pareillement concentrer ses recherches. Il n’en est plus de même lorsque les influences exercées sur l’espèce dépendent du genre de vie des habitants, de leurs mœurs, de leurs habitudes, de leurs mariages, de leur plus ou moins d’instruction , de la manière de se vêtir, de se loger, de se nourrir, etc. Ces influences étant plus ou moins généralisées, il y aura une dissémination plus ou moins grande des produits, ainsi qu’une concentration moindre des individus dégénérés sur tel ou tel point donné. Il faudra un œil assez exercé pour retrouver au sein d’une population nombreuse les éléments qui déterminent certains états dégénératifs , et dont la proportion variera selon la fréquence et la nature des causes morbides.
En cette occurrence, chaque observateur devra, dans la crainte de s’égarer, s’entourer préliminairement de toutes les indications que fournit la statistique morale de la contrée. On peut poser comme règle que les dégénérescences, dans tel milieu , seront en raison directe du nombre plus considérable des aliénés, des sourds-muets, des suicidés, des criminels, des enfants trouvés, des réformés pour le service militaire. Elles dépendent encore du défaut d’instruction, de la consommation plus grande d’eau-de-vie, de l’insalubrité des habitations, de la mauvaise qualité ou de l’insuffisance de la nourriture, des mariages consanguins, de certains usages anti-hygiéniques comme il en existe encore en Normandie , et qui consistent
à serrer la tête des enfants nouveau-nés au point de la déformer, etc.
Grâce à ces données , qui devront précéder toute investigation directe dans les asiles, dans les hospices, dans les prisons, dans les parties insalubres des villes, dans les écoles et salles d’asile , dans tous les milieux enfin où s’abrite la population malade et déshéritée et où l’on trouve la génération qui entre dans la vie, grâce à ces données, dis-je, il est possible de descendre des faits généraux aux faits particuliers, comme aussi de remonter des faits particuliers aux faits généraux. Permettez-moi de vous en citer un exemple.
En visitant les maisons pénitentiaires de ce département, ainsi que la colonie des jeunes détenus à Gaillon, j’avais été frappé du nombre des enfants condamnés et que l’on me signalait comme étant originaires du Pollet, un des faubourgs de Dieppe, exclusivement habité par une population de pêcheurs. Les instincts malfaisants de la plupart de ces enfants, les formes vicieuses de leurs têtes, l’abaissement de leur intelligence, les arrêts de développement qui avaient déterminé chez plusieurs une stérilité absolue, me faisaient soupçonner avec raison que la population du Pollet ne se trouvait pas dans des conditions normales d’existence. On devait observer dans cette localité quelques-unes de ces causes spéciales qui, en s’attaquant à la constitution des parents, produisent chez les descendants des types spéciaux de dégénérescence.
Depuis, j’ai visité le Pollet, et mes prévisions se sont malheureusement confirmées. La population de cette localité, qui est de trois mille individus environ, subit depuis plusieurs années une décroissance notable. On dit ces Polletais originaires de la Picardie, et ils seraient venus s’établir, il y a deux siècles environ, sur les bords de la mer à Dieppe, où ils auraient joui de privilèges spéciaux. On m’a signalé l’ivrognerie et les mariages consanguins comme cause de dépopulation.
J’ai pu remarquer aussi que les habitants, exposés à des fatigues énormes et menant une existence périlleuse, sont mal logés et généralement mal nourris. Il n’y a plus lieu de s’étonner de la grande mortalité des enfants et du caractère instinctif de plusieurs d’entre eux. J’espère pouvoir un jour vous adresser, Monsieur, l’histoire de cette localité avec quelques spécimens qui confirmeront mes idées théoriques sur la formation du type dans les variétés dégénérées.
On conçoit sans peine aussi que, en dehors même de toute idée préconçue de dégénérescence, certaines conditions territoriales et climatériques, voire même ethnologiques, devront exercer une action spéciale sur la constitution physique et sur le caractère moral des populations; celles-ci offrent de notables différences selon quelles vivent dans des pays de montagnes ou dans la plaine, ou sur les bords de la mer. Pour la facilité de mes études, j’ai divisé le département de la Seine-Inférieure en trois régions ou zones distinctes : zone maritime, zone agricole, zone industrielle. J’ai trouvé dans certains points de la zone agricole, dans les environs de Neufchàtel par exemple, des populations qui faisaient un tel contraste avec le tempérament physique et moral de quelques autres, qu’on pourrait croire qu’elles appartiennent à une race différente. Des personnes qui s’occupent ici avec succès d’études ethnologiques, m’ont affirmé que l’on retrouvait là les preuves de l’envahissement de ces contrées par les peuples du Nord. Les caractères de la race des Kimris se seraient donc conservés jusqu’à nos jours dans les localités que je viens d’indiquer. Je ne saurais faire aucune objection à cette manière de voir qui me paraît assez plausible. Je ne veux en tirer pour l’instant qu’une seule conséquence : c’est qu’il est indispensable, qu’à ses notions d’hygiène générale et de pathologie, le médecin puisse joindre encore des connaissances ethnologiques suffisantes pour lui faire apprécier les différences qui existent entre les
caractères dus aux influences morbides proprement dites et les caractères qui sont naturels à certaines races. C’est ainsi que le défaut de taille pour la conscription militaire devra généralement être considéré dans la Seine-Inférieure comme un signe de dégénérescence ; tandis que , dans la Bretagne et dans !a Corse, ce défaut de taille est le caractère naturel de la race.
§ III. — Mon intention était, Monsieur, d’aborder avec vous la question d’hygiène et de prophylaxie , mais ce sujet m’entraînerait trop loin. D’ailleurs, les études sur les causes des dégénérescences et sur les lois qui président à la formation du type dans les variétés dégénérées (d’où dépendent nécessairement les caractères propres aux individus qui composent ces variétés) ne sont pas encore assez avancées, ni assez vulgarisées pour qu’il soit possible d’en déduire, pour le traitement, une règle de conduite acceptable pour tous. Vous allez en juger par la manière de voir des médecins.
Beaucoup de médecins et même d’économistes, acceptant les faits accomplis sans se préoccuper des causes, applaudissent au mouvement qui pousse aujourd’hui à la fondation d’établissements pour l’éducation des idiots, des imbéciles, des crétins, en d’autres termes, pour les différentes variétés des dégénérescences dans l’espèce humaine. Il existe même en Allemagne et en Angleterre des institutions modèles sous ce rapport. Mais , sans vouloir critiquer une tendance qui fait honneur aux sentiments de notre époque, on peut dire qu’il vaudrait mieux appliquer ses soins à combattre dans le principe les causes des dégénérescences, qu’à tenter une régénération impossible alors que le mal est confirmé, et que les individus qui en sont atteints se présentent avec les caractères fixes, invariables et le plus souvent irrémédiables, qui les constituent à l’état d’êtres dégénérés.
D’autres médecins, connaissant ce qui a été dit du peu de viabilité des individus dégénérés, de la difficulté qu'ils ont de propager leur race, de la stérilité môme dont quelquesuns sont atteints, prétendent qu’il ne faut pas se préoccuper outre mesure des variétés maladives dans l’espèce. Pour eux , ces variétés existent à peine, et ils estiment que par la force des choses elles sont destinées à disparaître; ce seraient l’i comme des branches desséchées d’un arbre, qui tombent d’elles-mêmes en laissant intact le tronc qui les a portées. Je ne saurais , pour une foule de raisons qu’il est inutile de rappeler ici, partager une quiétude qu’il est impossible de justifier.
Par une réaction en sens inverse , il en est qui voudraient voir notre législation interdire le mariage aux individus atteints de névroses transmissibles, ainsi qu’aux êtres dégénérés. Les épileptiques , les crétins ont particulièrement été l’objet de la préoccupation de ces réformateurs. Enfin, il n’est pas jusqu’à la méthode de la castration , voire même d’autres usages orientaux pour empêcher la fécondation des femmes, qui n’aient été sérieusement conseillés dans des écrits médicaux pour empêcher la propagation du crétinisme.
Fodéré, qui s’est beaucoup occupé d’hygiène, de médecine légale, de crétinisme, de folie, qui même a abordé avec succès d’importantes questions d’économie politique, Fodéré était non-seulement un savant des plus distingués et des plus honorables, mais un homme d’une simplicité charmante et d’un jugement exquis. « J’ai voyagé, dit-il, j’ai habité à dessein « différents pays; j’ai médité sur les conditions des hommes <> dans les différentes circonstances de la vie; j’ai vu qu’il » était au pouvoir des gouvernements de faire infiniment « plus de bien que tous les livres de médecine réunis; il « était de mon devoir d’ajouter encore ma faible voix à celle « de tant d’autres ; Eh ! peut-on mieux servir la patrie et le
« souverain qu’en leur fournissant les moyens de s’enrichir « d’une nombreuse et brillante population (1). »
Fodéré entre ensuite dans des détails sur la situation des populations dans l’Empire français , et, malgré les progrès incontestables que l’hygiène publique a fait faire depuis un demi-siècle à la santé générale, il y a tel passage de ses œuvres qui est encore applicable à la situation actuelle.
« Il reste encore, dit-il, dans différentes contrées de « l’Empire français des arrondissements entiers où l’homme « est abruti, engourdi par l’humidité qui s’exhale des marais « et des étangs, où il vit dans la malpropreté et le dénûment « des moyens qui serviraient à le relever de sa pénible « situation , où il est déjà caduque avant d’avoir parcouru la « moitié de son existence.... De bonnes lois sanitaires ont « été faites, mais il faut en assurer l’exécution , et c’est ce « qui manque encore dans les petites villes et les campagnes. « Un code de santé obligatoire est aussi nécessaire qu’un « code rural, qu’un code de commerce (5)... » Enfin, ajoute-t-il, comme complément de ses idées de réforme, et après s’ètre aperçu que son amour ardent pour l’humanité l’entraînait peut-être au-delà des espérances réalisables; il faut étudier la cause d» plusieurs maladies endémiques et chercher à les faire disparaître.
Quant à ce qui regarde d’abord la question d’hygiène et de prophylaxie, je suis de l’avis de Fodéré; les moyens préconisés pour la destruction des causes de dégénérescence sont tellement complexes , que l’intervention des gouvernements est indispensable dans une foule de circonstances où les forces collectives doivent remplacer les forces individuelles.
(1) Fodéré. Traité de Médecine légale et d'hygiène publique de Paris, 1813. — T. V, p. 3.
(2) Fodéré. Ouv. cit. , introduction, p. lmx.
En vain les médecins donneront-ils aux populations affectées de goitre l’iode et ses préparations, ils ne parviendront pas à détruire le crétinisme si d’autres moyens ne sont pas employés pour assainir le pays où se développe cette endémie. Le sulfate de quinine administré aux populations des contrées marécageuses ne préviendra pas la dégénérescence de l’espèce, si l’on ne s’emploie pas à opposer des moyens plus énergiques et plus radicaux aux inlluences fatales exercées par certaines constitutions géologiques.
Mais, avant de conseiller l’emploi de ces moyens , encore est-il nécessaire de connaître la nature et l’étendue du mal qu’il s’agit de combattre. Or, comment serait-il possible d’arriver à cette connaissance, si l’on ne se livrait à de sérieuses recherches comparées sur les causes de dégénérescence dans les diverses circonscriptions territoriales de la France, et sur le mode d’action de ces causes dans la formation des diverses *
variétés maladives de l'espèce. Oui, redirai-je avec Fodoré:
Il faut étudier les causes de plusieurs maladies endémiques et chercher à les faire disparaître.
J’ajouterai : il faut fixer les caractères de l’ordre intellectuel, physique et moral propres aux diverses variétés maladives de l’espèce, étudier les lois qui président à la formation de ces catégories déshéritées , afin de pouvoir reconnaître à des signes certains les individus qui leur appartiennent.
En dehors de ces données , il est bien difficile d’être édifié sur l’origine des êtres dégénérés dans l’espèce, et la statistique devient chose impossible à établir. On n’a plus aucune base scientifique pour formuler l’hygiène générale des populations ainsi que l’hygiène particulière des individus.
Dans le travail que je soumets aujourd’hui, sous votre patronage, à l’approbation de l’Institut, je vais essayer la réalisation du programme que je m’impose; mais ce n’est là encore que le commencement d’une série de recherches que
je compte entreprendre sur le même sujet, non-seulement dans la Seine-Inférieure , mais aussi dans d’autres contrées , lorsque l’occasion m’en sera donnée.
Au reste , la devise du savant médecin de la Maurienne , qui indique la nécessité d’étudier les causes des maladies endémiques avant de fixer les conditions du traitement, est de tous les temps et de tous les lieux. Elle reçoit aujourd’hui une consécration nouvelle par les progrès de l’hygiène publique et par les aspirations générales de notre époque, qui tendent à accorder une faveur particulière à tout ce qui se fait dans l’intérêt de l’amélioration intellectuelle, physique et morale de notre espèce.
L’Institut a bien voulu encourager mes premiers travaux sur les causes des dégénérescences dans l’espèce humaine. J’ai lieu d’espérer que ces nouvelles recherches , entreprises dans le département de la Seine-Inférieure, ne seront pas indignes de son attention.
Sans doute je n’ai pu, malgré mes efforts, soulever qu’un coin du voile qui recouvre tant de misères, et mes investigations auraient besoin de s’étendre à d’autres départements où existent des maladies endémiques et des causes spéciales de décadence de la race. Mais, en attendant que je puisse réaliser un projet si conforme à mes plus ardents désirs, je vous demanderai, Monsieur, si l’anthropologie ne réalisera pas un grand progrès, du jour où elle fera intervenir l’élément de l’hérédité morbide dans l’étude des caractères au moyen desquels on distingue les diverses races humaines. Je fais allusion ici, comme vous l’avez fait vous-même, du reste, non-seulement aux caractères de l’ordre physique , mais aux caractères de l’ordre intellectuel et moral.
Je place cette idée sous votre puissant patronage. Il me suffit de savoir que les recherches concernant l’histoire naturelle de notre espèce seront accueillies avec faveur par le
savant dont les travaux ont tant contribué à l'avancement de cette partie de la science.
Veuillez agréer, Monsieur et très honoré Professeur, l’expression des sentiments respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d etre
Votre très humble et très obéissant serviteur,