CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES
La théorie des dégénérescences dans l’espèce humaine repose sur ce fait général et important qu’étant donné un principe maladif qui s’attaque à la constitution des ascendants, ce principe, lorsque rien ne s’oppose à sa transmission par voie héréditaire, devient pour les descendants le premier terme d’une série de phénomènes pathologiques qui se succèdent, se commandent réciproquement, et qui finissent par amener la décadence progressive de telle ou telle famille, et parfois même de telle ou telle race.
Celte décadence est fatale lorsque, étant admis ce principe maladif chez un des descendants, il n’existe chez l’autre aucun élément régénérateur capable d’enrayer ou de modifier les transmissions héréditaires de mauvaise nature.
Dans le cas contraire, il est facile de concevoir que les conséquences fatales de l’hérédité peuvent être conjurées. 11 s’établit alors une espèce d’oscillation ou d'antagonisme entre les éléments de transmission, qui tend à faire remonter vers un type supérieur des individus menacés par la maladie d’un de leurs ascendants. J insiste sur ce point, qui est de nature à modifier les idées exagérées qui ont été émises sur les destinées de ceux qui comptent dans leur ascendance des individus atteints d’aliénation ou de toute autre affection nerveuse.
Mais si, en dehors de ces considérations spéciales, qui importent surtout au pronostic ainsi qu’à la prophylaxie et au traitement, nous prenons la théorie des dégénérescences dans son acception la plus large et lapins rigoureuse, nous sommes inévitablement amené à considérer l’être dégénéré comme une individualité morbide dans laquelle se sont accumulés et résumés les éléments qui ont altéré la
constitution des ascendants, troublé l’évolution de leurs facultés, dénaturé leurs tendances et vicié leurs instincts (1).
L’existence des êtres dégénérés se rattache donc invariablement à lin fait à' hérédité morbide , et c’est surtout dans l’étude des transmissions héréditaires de mauvaise nature qu’il faut rechercher les lois de la formation du type dans les variétés dégénérées (2).
Cette formation n’est pas l’effet du hasard. Elle doit dépendre de lois fixes et invariables. La preuve en est non-seulement dans la similitude du type physique , mais dans la similitude des penchants et des instincts, dans une certaine conformité de tempérament entre individus appartenant à la même variété maladive dans l’espèce.
L’emploi fréquent que j’ai occasion de faire du mot de variété dans l’espèce me fournit aussi celle de rectifier une erreur que quelques médecins m’ont attribuée, en prétendant que je donnais au mot dégénérescence une acception trop étendue. Mais l’idée qui se rattache au mot variété est déjà par elle-même de nature à ramener la question à ses véritables proportions.
Je n’ai jamais voulu faire allusion à la dégénérescence de l’espèce prise dans son acception étendue. L’espèce est immuable. Mais ce que
(1) Je suis heureux de voir que ces idées sur l’héridité tendent de plus en plus à prendre rang dans la science. 11 y a même, dans cette manière de comprendre les phénomènes de l’hérédité, un côté qui par le bon sens naturel frappe l’esprit des personnes étrangères à la science médicale. Je ne puis m’empêcher de citer à ce propos les idées d’un de nos plus illustres poètes et historiens sur le mode qui semble présider à l’évolution des grands génies dans l’humanité : « Le génie, dit M. de Lamartine, semble s’accumuler lentement, successivement et presque héréditairement pendant plusieurs générations dans une même race par des prédispositions et des manifestations de talent plus ou moins parfait, jusqu’au degré où il éclot enfin dans sa perfection dans un dernier enfant de cette génération prédestinée au génie ; en sorte qu’un homme illustre n’est, en réalité, qu’une famille accumulée et résumée en lui, le dernier fruit de cette sève qui a coulé de loin dans ses veines. Ce phénomène de génie hérité, accumulé, croissant et enfin fructifiant dans un grand homme frappe l’esprit, en étudiant, dans l’histoire ou dans la biographie, les origines morales des hommes supérieurs. Une famille n’arrive pas à la gloire du premier coup; il y a croissance dans la famille comme dans l’individu ; la nature procède par développement successif et non par exploisions soudaines; un génie qui se croit né de lui-même est né du temps. (Entretiens, juillet, août, septembre l863j. »
(2) Si la dégénérescence des individus se rattache invariablement au fait de l’hérédité morbide, il ne s’ensuit pas que tous les individus qui ont été plus ou moins atteints par les conséquences de cette hérédité de mauvaise nature soient nécessairement des dégénérés. Entre cet état névropathique, bizarre, anormal, si l’on veut, qui aura été transmis par les ascendants, et cet autre état extrême de dégénérescence, vulgairement désigné sous le nom d’idiotie, il y a des degrés nombreux occupés par des variétés morbides qui peuvent se distinguer les unes des autres.
personne ne peut contester, c'est la possibilité de classer dans une même variété , ou, si l’on préfère, dans une même catégorie, certaines individualités morbides qui révèlent la communauté de leur origine par la manifestation des mêmes caractères de l’ordre physique, intellectuel et moral. On voit donc que, dans les études que je poursuis, il ne s'agit pas de la dégénérescence de l’espèce, qui est hors de conteste, mais bien des variétés qui, sous l’influence de certaines causes dégénératrices, se constituent d’une manière anormale au sein de l’espèce (H.
Caractères des dégénérescences. — Il existe des caractères généraux qui sont propres à tous les êtres dégénérés dans l’espèce ; j’eu ai fait le sujet de mon Traité des dégénérescences. Il est des caractères particuliers qui appartiennent plutôt aux individus de telle variété maladive qu’aux individus de telle autre variété, et le but des recherches nouvelles que je poursuis, est d’appeler précisément l’attention sur ces caractères particuliers. J’ai l’espoir qu’en étudiant les procédés palhogéniques à l’aide desquels ces caractères se formulent , il ne sera pas impossible d’arriver à une connaissance plus exacte des lois qui président à la formation du type dans les variétés dégénérées.
En parlant des individus auxquels les parents affectés de maladies nerveuses ont légué un héritage funeste, Esquirol a dit : « Cette funeste transmission se peint sur la physionomie, sur les formes extérieures, dans les idées, les passions, les habitudes, les penchants des personnes qui doivent en être les victimes (2). » Esquirol ne s’est pas occupé d’une manière spéciale des conséquences de Yhérédité morbide dans les maladies nerveuses; il ne s’est pas placé au point de vue de la formation de tgpes maladifs nouveaux dans l'espèce. Mais ce grand médecin a parfaitement entrevu qu’à l’aide de certains caractères de l’ordre intellectuel, physique et moral, on arrivait a reconnaître si les manifestations anormales observées chez les individus se rattachaient par voie de transmission héréditaire à l’état maladif des ascendants.
Physionomie. — La physionomie a rarement cette régularité et cette harmonie qui constituent la beauté physique. La mauvaise conformation delà tête imprime à la face un type disgracieux qui se révèle surtout par le défaut de symétrie des lignes. Beaucoup d’individus nés dans ces circonstances ont été sujets à des convulsions du jeune âge. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient souvent affectés de strabisme, qu’ils aient des tics et des mouvements spasmodiques qui
(1) Dans mon Traité des dégénérescences, j’ai eu principalement pour but l’étude de ces causes et celle des influences qu’elles exerçent, d’abord sur la constitution des individus, et ensuite par voie de génération sur celle des descendants.
(2) Esquirol, Maladies mentales, tom. Ier, p. 62.
ajoutent encore à ce que nous avons dit du type disgracieux de la physionomie.
Formes extérieures • La mauvaise conformation de la tête se
fait surtout remarquer par un front bas et fuyant, et dans quelques variétés (chez les crétins), par le développement exagéré des pariétaux. Cette exagération influe sur la forme de l’occipital qui est aplati et comme effacé. J’ai désigné sous les noms de têtes rachitique, asymétrique, microcéphalique les principales variétés de têtes pathologiquement déformées dans l’espèce. Les vicieuses implantations des oreilles et les difformités de ces organes sont des phénomènes que j’ai souvent observés chez des individus entachés d’hérédité ; ces anomalies contribuent encore à rendre la physionomie disgracieuse. Le développement anormal des maxillaires supérieurs , la proéminence des lèvres (lèvres lippeuses), l'aplatissement et l’élargissement du nez sont des caractères qui appartiennent surtout aux variétés inférieures des dégénérescences de l’espèce. Dans ces mêmes classes, on remarque aussi une démarche incertaine, vacillante et tout à fait caractéristique de l’irrégularité avec laquelle l’influx nerveux se distribue dans les différentes parties de l’économie. En somme, ce que j’ai dit du défaut de symétrie delà tête et du peu d’harmonie de la face peut s’appliquer aux diverses parties du squelette. 11 y a souvent manque de proportion entre les membres supérieurs et les membres inférieurs, et si la claudication est fréquente, c’est que, d une part, les maladies convulsives du jeune âge, et de l’autre les vices scrofuleux et rachitiques produisent des pieds-bots et des luxations spontanées du fémur.
Formes intérieures. — Le défaut de symétrie et de régularité n’est pas moins frappant pour les formes intérieures. Rien n’est plus commun que les anomalies des organes intérieurs. L’appareil du système de la génération est celui de tous qui offre les particularités les plus remarquables. J’ai souvent insisté sur la difliculté avec laquelle se propageaient les familles où l’hérédité des affections nerveuses faisait sentir son influence, sans compter que la stérilité des individus est un phénomène assez fréquent. 11 faut aussi faire la part du peu de résistance des adultes ; en effet, les moindres maladies prennent souvent chez eux des proportions fatales, et la moyenne de l’existence des individus qui sont les victimes de transmissions héréditaires de mauvaise nature est moindre que dans les classes normales.
Enfin, ce qui est encore un obstacle à ce que les variétés dégénérées puissent faire des races capables de propager leurs infirmités physiques, de transmettre de génération en génération leur infériorité intellectuelle ainsi que les tendances et les instincts dépravés qui leur sont propres, c’est qu’il n’est pas rare de rencontrer chez beaucoup d’individus appartenant à ces variétés un arrêt de développement absolu des appareils de la génération.