‹ De la formation du type dans les variétés dégénérées, ou, Nouveaux éléments d'anthropologie morbide pour faire suite à la théorie des dégénérescences dans l'espèce humaineChapitre 5 sur 13 · PLANCHE N* I · texte numérisé non relu

PLANCHE N* I

ÉTAT NÉVROPATHIQUE DES ASCENDANTS. — TROIS SOEURS ALIENEES. — RAISON DES DISSEMBLANCES DE L’ORDRE INTELLECTUEL, PHYSIQUE ET MORAL.

Cette planche représente trois sœurs, issues toutes trois de parents dont la santé laissait beaucoup à désirer, quant à ce qui concerne l’intégrité des fonctions nerveuses. Sans avoir été précisément aliéné, le père passait pour hypocondriaque , et l’hypocondrie des ascendants est une des névroses dont la transformation s’observe le plus fréquemment chez les descendants, en ce sens que l’état névropa-

thique de ces derniers offre souvent les caractères d’une véritable aliénation mentale.

« La mère des trois sœurs était sujette à cet état de surexcitation, d’éréthisme nerveux que nous savons, dit M. le Dr Moreau, de Tours, être si favorable au développement de la folie héréditaire (1). »

Dans un travail antérieur (2), j’ai fixé l’attention sur deux modes particuliers de transmission héréditaire. J’ai décrit l’hérédité à forme similaire et l’hérédité à forme progressive, ou, si l’on préfère, l’hérédité avec transformation chez les descendants du type maladif des ascendants.

L’hérédité à forme absolument similaire est rare en raison de cette espèce d’oscillation qui s’établit entre les éléments destinés à la création du type dans l’espèce, et qui fait que c’est tantôt le père et tantôt la mère qui apporte son contingent de régénération ou de décadence à cette même création. Il est cependant une forme de vésanie qui se transmet souvent avec ses caractères constitutifs, c’estla folie suicide. On a des exemples nombreux de familles qui ont disparu par suicide, et souvent les enfants se sont donnés la mort volontaire à la même époque et de la même manière que leurs parents. J’ai cherché bien souvent, sans pouvoir y réussir, à résoudre ce terrible mystère de psychologie morbide.

L’hérédité avec transformation chez les descendants du type maladif des ascendants est évidemment la plus fréquente. Ceci explique pourquoi il n’est pas rare de rencontrer dans une même famille tous les types des affections nerveuses, depuis la plus simple excentricité de caractère jusqu’à cet état de dégénérescence désigné sous le nom d’ idiotie.

Les causes de ces différences doivent être recherchées dans les dispositions névropathiques elles-mêmes des ascendants. Les individus névropathisés sont des êtres excessivement mobiles et changeants. 11 est dans la nature de la névrose dont ils sont affectés de les rendre tributaires des variations les plus grandes dans leur état intellectuel, moral et physique. Il n’est donc pas étonnant que les enfants, dont la conception s’est opérée sous des influences morbides aussi diverses, présentent également de grandes différences, nonseulement au point de vue intellectuel et moral, mais au point de vue physique ; et ce fait explique encore pourquoi, dans une même famille, les facultés exceptionnelles d’un ou de plusieurs des enfants font un pénible contraste avec l’état d’infériorité des autres.

(1) D>’ Moreau, de Tours : La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie et l’histoire, p. 513.

(2) Des caractères de l’hérédité dans les affections nerveuses , par le !)■■ Morel. Archives générales de médecine, septembre 1859.

Les trois sœurs représentées dans la planche n° 1 sont une des preuves confirmatives de cette loi d’hérédilé morbide.

La première a une intelligence plus complète que celle de ses sœurs, et son état hypochondriaque primitif s’est changé en délire des grandeurs.

La deuxième est un être excessivement borné, d’un naturel fantasque et méchant, au type physique disgracieux et à la tète mal conformée. Comparée à ses sœurs, cette femme est déjà bien plus dégénérée. — Les éléments morbides d’hérédité sont chez elle plus accumulés.

La troisième, sans avoir l'intelligence bien développée, a cependant des facultés affectives dont on trouve à peine le germe chez ses sœurs. Elle n’a pas de délire prédominant, mais elle eût été incapable, en raison de son caractère pusillanime et sujet à des terreurs étranges, de vivre sans soutien et sans tutelle dans le monde extérieur. Livrée à elle-même, elle se fût abandonnée spontanément, sans conscience, sans discernement, à des actes compromettants et d’une nature pour ainsi dire instinctive. C’est là encore un des caractères de l’hérédité morbide chez les enfants aliénés héréditaires ; ils ont des impulsions qui ne sont pas raisonnées. Ils ont des périodicités fatales avec manifestation d’actes extravagants que la raison ne domine plus, et qui semblent être amenés par une force aveugle indépendante de la volonté.

Les dissemblances physiques, chez les trois sœurs, ne sont pas moins remarquables que les dissemblances intellectuelles et morales. On chercherait en vain chez elles les traits caractéristiques de ce que l’on appelle vulgairement un air de famille. On dirait plutôt qu’elles sont issues de trois familles différentes. J’ai connu un des frères de ces trois femmes; il n’avait avec elles aucune ressemblance, et son intelligence était, au contraire, très remarquable.

De ces faits on peut déduire les conclusions suivantes :

Les dissemblances excessives entre les caractères de l'ordre intellectuel, moral et physique, chez les enfants issus des mêmes parents, suffisent pour faire soupçonner chez ces derniers l'existence de certains états névropathiques bien définis.

Cette appréciation, à première vue, peut paraître exagérée, mais j’ai eu de nombreuses occasions de constater sa vérité J’espère pouvoir en fournir ultérieurement d’autres démonstrations plastiques.

Un exemple, entre beaucoup d’autres du même genre, prouvera comment, par la simple observation des dissemblances de l’ordre intellectuel , physique et moral chez les enfants issus d’un même lit , on arrive à être fixé sur le point de départ des anomalies qu’ils présentent.

M, X... était un hypocondriaque avec tendance au suicide et d'une intelligence moins qu ordinaire. Son frère lui était supérieur par les facultés intellectuelles et affectives, ( liez l'un et l'autre la

forme de la tête tenait de la constitution rachitique. Une sœur ressentait les -phénomènes de l’hystérie la plus complexe qui se puisse imaginer, et sa préoccupation était de devenir folle. Une autre sœur était très intelligente , mais possédait dans sa plénitude les caractères du tempérament nerveux. Elle a un enfant très intelligent , mais malingre et nerveux. Une troisième sœur, d’un tempérament lymphatique et scrofuleux , était goitreuse. Elle a été mariée à un homme ruiné par la débauche et par les excès alcooliques. Des trois enfants issus de ce mariage, l'aîné , assez intelligent, est mort presque subitement à dix-sept ans. La deuxième, fille d'une certaine capacité intellectuelle, est goitreuse. La troisième est une crétine confirmée [ Asténogène de M Baillarger). Entre les cinq individus composant celte famille, il est impossible d'établir la moindre analogie dans la ressemblance physique, pas plus que dans le tempérament, le caractère, les habitudes et les mœurs.

J’ai parlé, dans mes considérations préliminaires, du peu de viabilité des enfants dont l’existence est entachée par l’hérédité morbide, de la moyenne plus limitée de la vie chez les adultes et de la promptitude avec laquelle ils succombent sous l’influence de la moindre maladie intercurrente. La famille des trois sœurs représentées dans la planche n° 1 en est un exemple frappant. De douze enfants, quatre seulement sont survivants; les uns sont morts à la suite de convulsions dans leur jeune âge; les autres ont succombé à des affections cérébrales spéciales (méningite, apoplexie). Une seule s’est mariée (Geneviève n° 1 , délire des grandeurs.) 11 ne lui reste qu'un enfant d’une intelligence très ordinaire, d’un caractère bizarre, et qui n’a jamais osé venir voir sa mère à l’asile dans la crainte de devenir fou.

Page 1