CHAPITRE VII
CHOC EN RETOUR
Sommaire. — Expériences qui tlomoiiirent son origine et sa réaliti'. — Clioc en retour avec détonation et sans pliénoméne lumineux. — Clioc en retour avec détonation et lumière.
I. Expériences qui démontrent son origine et sa réalité. — Si une grenouille vivante est suspendue par un Iil de soie à quelque distance du conducteur d'une machine électrique, si l'on attache à l'une de ses jambes un cordon métallique qui communique avec le sol, et qu'en faisant fonctionner la machine on charge le conducteur d'électricité positive, on décomposera par influence l'électricité naturelle de la grenouille : l'électricité positive sera attirée du côté du conducteur, et l'électricité négative sera repoussée dans le sol par le cordon métallique. Dans ces conditions, si l'on tire une étincelle du conducteur, la recomposition subite des deux électricités qui s'opère dans la grenouille ellemême imprime à son corps une sorte de convulsion : elle s'élance comme par un mouvement volontaire. Cette commotion est l'effet de ce que l'on appelle le choc en retour.
Cet effet peut se produire encore quatre ou cinq heures après la mort. Pour l'observer, on tue subitement la grenouille en lui coupant le corps en travers, puis on dépouille le train postérieur, on le suspend comme dans l'expérience précédente, et on procède de même.
L'irritabilité est telle que les contractions musculaires se produisent même à l'énorme distance de dix à douze mètres sous l'influence d'une forte machine.
Rappelons que c'est en observant pour la première fois un fait de ce genre, que Galvani fut conduit à des expériences qui donnèrent naissance à toute une branche nouvelle de la physique.
L'homme lui-même, en présence d'une puissante machine, éprouve des secousses analogues au moment où l'on décharge le conducteur.
CHOC EN RETOUR 189
Si deux personnes sont placées près du conducteur et que l'une d'elles lire des étincelles, l'autre éprouve chaque l'ois une commotion plus ou moins violente, et cependant aucune trace électrique ne passe entre cette personne et le conducteur. . .
Ne savons-nous pas enfin que dans le voisinage d une machine électrique, les électroscopes manifestent des mouvements très-marqués à chaque fois qu'on tire une étincelle du conducteur.
Ce sont encore là des effets du choc en retour.
Et maintenant, supposons un nuage orageux fortement chargé d'électricité positive, que ce nuage soit allongé et légèrement courbé. Ses deux extrémités sont légèrement penda'ntes vers la terre; elles y refoulent l'électricité positive et attirent l'électricité négative. Qu'une décharge foudroyante s'opère sur le sol ou sur un autre nuage à une extrémité, l'équilibre se rétablira violemment dans le point de la terre qui se trouve sous l'autre extrémité.
On comprend dès lors comment des animaux et des hommes sont tombés morts subitement, bien que la foudre ait éclaté à une grande distance de l'endroit qu'ils occupaient.
Ce brusque rétablissement d'équihbre électrique ou choc en retour nous semble pouvoir se manifester de trois manières :
1. Sans détonation. L'homme éprouve seulement une forte commotion, il est renversé sans connaissance pour revenir bientôt à la vie, il eût pu être tué sur le coup sans aucune lésion apparente.
2. Le choc en retour peut occasionner du bruit, des détonations, mais sans phénomène lumineux, et les objets frappés sont plus ou moins lésés et endommagés.
3. Enfin l'explosion peut être tellement énergique que le fluide électrique s'élance avec bruit et lumière du sol sur l'extrémité du nuage, c'est ici la foudre ascendante en retour.
IL Choc en retour avec détonation sans phénomène lumineux. — L'observation du célèbre voyageur Brydone est un des plus beaux exemples que l'on ait
enregistrés de choc en retour sans détonation et sans phénomène lumineux : la voici dans presque tons ses détails :
Le 19 juillet 1785, à Coldstream (Ecosse), vers onze heures du matin, des nuages commencèrent à se former vers le S.-E.; entre midi et une heure, on vit plusieurs éclairs et l'on entendit, mais à une distance considérable, les éclats du tonnerre. En ce moment, M. Patrick Brydone observait la marche de l'orage d'une fenêtre au second étage de sa maison, et notait, à l'aide d'une montre à secondes, le temps que le son mettait à parvenir jusqu'à lui, lorsqu'il fut subitement effrayé par un bruit violent auquel il n avait été préparé par aucun éclair ; il ressemblait aux décharges de plusieurs fusils se succédant avec une si grande rapidité que l'oreille pouvait à peine les séparer. Ce bruit ne fut suivi d'aucun roulement. Peu après, on annonça à M. Brydone qu'un homme et deux chevaux avaient été tués parla foudre, à peu de distance de la maison ; il sortit aussitôt el arriva en moins d'une demi-heure sur le lieu de l'accident. Les chevaux, encore attelés au char, étaient couchés sur la place même où ils avaient été frappés, mais l'homme avait déjà été emporté par §on compagnon qui revint bientôt et raconta comment lès clioses s'étaient passées.
Tous deux domestiques de M. TurnbuU, fermier du comté de Home, revenaient à la maison avec deux chars chargés de charbon de terre ; James Lander conduisait le premier char et était assis sur le devant ; ils avaient traversé la Tweed peu de minutes auparavant, et avaient déjà gravi la plus grande partie d'une montée d'environ soixante-cinq à soixante-dix pieds au-dessus du niveau de la rivière, lorsque le narrateur fut étourdi par une forte détonation et vit son compagnon et les deux chevaux renversés à terre. Il courut aussitôt à leur secours, mais il les trouva morts. La figure de Lander était livide, ses habits étaient tout déchirés, et ils répandaient une forte odeur de brûlé.
Le pasteur Bell qui examina le cadavre dit avoir trouve une raie en zigzag, large d'un quart de pouce environ, qui s'étendait du menton au bas de la cuisse droite; la peau, sur ce trajet, était brûlée, blanche et dure. La peau de la cuisse
t CHOC EN RETOUR
droite était brûlée et ratatinée. De nombreuses marques do brûlure élaiont disséminées sur toute la surlaco du cui'ps, à rexception des jambes ; rappelons ici que Lander élaiL assis sur le bord du char, les jambes pendantes. Le cadavre l'uL enterré deux jours après sans qu'il présentât d'indice de putréfaction. Les deux chars étaient distants de 24 yards (22 mètres environ).
Le chapeau avait été déchiré en mille pièces, des cheveux adhéraient fortement à quelques-uns des fragments de la couronne.
Les chevaux qui étaient de robe noire et de forte constitution étaient tombés sur le côté gauche. Leurs jambes avaient laissé sur la poussière une forte empreinte, qui, lorsqu'on les eut soulevés, montrait la forme exacte de chaque membre, en sorte qu'aucune convulsion n'avait suivi leur chute; ils avaient été tués instantanément. Le poil était roussi sur la plus grande partie du corps, mais plus encore sur le ventre et sur les jambes qu'ailleurs ; leurs yeux étaient ternes, opaques, semblables à ceux d'un animal mort depuis longtemps; leurs articulations étaient souples; aucun de leurs os ne paraissait ramolli ou dissous, phénomène que l'on a prétendu avoir observé chez les animaux foudroyés.
La branche gauche du brancard était' brisée et les éclats en avaient été dispersés ; les dégâts se voyaient particulièrement aux points de contact du bois avec les clous et les écrous en fer. — Une grande quantité de charbon de terre avait été lancée à des distances considérables autour du char.
A environ 4 pieds et demi derrière chaque roue du char, le terrain avait une singulière apparence ; on y voyait un trou circulaire d'environ 50 centimètres de diamètre, dont le centre correspondait exactement à chaque ornière. La terre avait été soulevée comme par de violenis coups de pioche; les petites pierres et la poussière étaient disséminées sur chaque côté de la route ; les voies des roues étaient fortement marquées sur la poussière, derrière et devant les trous mentionnés ; mais elles étaient complètement effacées à un pied de là environ. La terre bouleversée dégageait une
odeur qui se rapprochait de celle de l'élher. Ce sol était d'ailleurs parraiteineiit sec et de nature graveleuse.
Chaque roue présenta des marques manifestes de fusion : la surface du fer, en effet, sur une longueur de 3 pouces et dans toute sa largeur, était bleuâtre, entièrement dépolie et couverte de gouttelettes arrondies et saillantes. Les roues avaient, au moment du foudroiement, effectué presque une demi-circonférence, occasionnée sans doute par la chute des chevaux qui avait attiré le char en avant. Brydone l'ayant ramené un peu en arrière, s'assura que les marques de fusion répondaient exactement au centre de chacun des trous. Quant à la partie de la roue diamétralement opposée à celle qui vient d'être décrite, elle était parfaitement intacte.
M. Brydone remarqua que les roues ainsi que les jambes et le ventre des chevaux avaient été complètement mouillés peu de minutes avant l'accident, ce qui explique peutêtre pourquoi le poil avait été beaucoup plus brûlé sur ces régions du corps que sur les autres. — Les fers de ces animaux ne présentaient pas la plus légère altération, et le terrain n'était point soulevé aux endroits correspondant à leur pas. Le char étant pesamment chargé, les roues avaient profondément pénétré dans le sol.
La décharge électrique dont il vient d'être question parut avoir complètement rétabli l'équilibre entre la terre et l'atmosphère, car, dès ce moment, on ne vit plus d'éclair, on n'entendit plus de tonnerre dans toute la région ; les nuages se dispersèrent et l'air reprit la plus parfaite tranquillité.
Une circonstance bien importante à établir, c'est que cette violente décharge a eu lieu sans la moindre apparence de feu.
Au moment où M. Brydone citait ce fait comme très-singulier, on lui dit qu'un berger de la ferme de Saint-Cuthbert, du côté opposé de la Tweed, avait été témoin de l'événement et en rendait un compte différent. Il se rendit alors immédiatement à cette ferme, trouva le berger, se lit conduire par lui sur la place même d'où il avait observé raccident et le pria de lui décrire ce qui était arrivé. Il regardait, dit-il,
CHOC EN RETOUR
les deux cfiars montant la côte, lorsqu'il fut étourdi par une t'orlo détonation et au moment môme il vit le premier char renversé et l'homme et les deux chevaux immohiles, comme s"ils étaient morts ; il ne vit aucun éclair, ni aucune apparence quelconque de feu , mais il vit la poussière s'élever de la place; il y avait eu, il est vrai, quelques éclairs un peu auparavant du côté du sud-est, tandis que l'accident arrivait au nord-ouest de l'endroit où il se trouvait. La distance en droite ligne h travers la rivière était d'environ 200 à 300 yards (180 à 270 mètres) ; il n'avait ressenti aucun choc et n'avait éprouvé aucune sensation particulière.
Plusieurs autres phénomènes extraordinaires eurent lieu le même jour et se rattachent très-probablement à la même cause.
Un berger, de la ferme de Lennel-Hill, surveillait son troupeau dans un champ voisin, lorsqu'il vit à quelques yards de là tomber un de ses agneaux ; il sentit en même temps comme si du feu lui avait passé sur la face, quoique les éclairs et les éclats du tonnerre fussent alors à une grande distance de lui. Ayant couru immédiatement vers l'agneau, qui quelques instants auparavant était en bonne santé, il n'aperçut en lui aucun signe de vie, aucun mouvement convulsif ; il le saigna avec son couteau et le sang coula facilement. La terre n'était pas bouleversée en cet endroit, aucune poussière ne s'en était élevée. Cet événement arriva à 300 yards (270 mètres environ) du lieu oii Lander fut tué, et un quart d'heure environ avant ce funeste accident.
Thomas Forster, pêcheur renommé de Coldstream, et un autre homme étaient debout au milieu de la Tv^eed, péchant le saumon tà la ligne, lorsqu'ils entendirent tout à coup un grand bruit; se retournant aussitôt pour voir d'où il provenait, ils se trouvèrent pris dans un tourbillon brûlant qui leur enlevait presque la faculté de respirer. Ce ne fut pas sans grande peine qu'ils vinrent à bout de rejoindre le bord où ils arrivèrent épuisés de fatigue et fort alarmés. Ce phénomène, qui ne dura que quelques instants, fut suivi d'un
Sestier I 13
calme parfait ; il eut lieu une heure environ avant l'explosion.
Une femme, qui coupait du foin près de la rivière, tomba tout à coup à terre, criant à ses compagnes qu'elle avait reçu un violent coup sur le pied, sans pouvoir s'expliquer d'où il provenait.
Enfin le pasteur Bell, en se promenant dans son jardin, un peu avant la mort de Lander, sentit plusieurs fois le sol trembler sous ses pieds.
M. Brydone remarque que, depuis plusieurs mois, il n'avait presque pas plu, et que la terre était d'une extrême sécheresse. L'accident étant arrivé le 19 juillet, la sécheresse continua jusqu'au 22 ; alors il plut un peu et à plusieurs . reprises, jusqu'au 27, jour où éclata la plus furieuse tempête dont l'auteur ait été témoin; les détails de sa narration attestent qu'une violente trombe ravagea le pays. Enhn, le M août suivant, on éprouva dans la même localité une forte secousse de tremblement de terre (1).