SIXIÈME LETTRE
Mon très-cher ami , je me trouve ce matin, comme
un homme qui aurait sur la tête une couronne de
pavots dont l'influence endormirait toutes ses pensées.
Maussade, je secoue parfois mon chef, et quelques
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idées s'éveiilent bien, mais pour retomber d'un autre côté et ronfler à l'envi. Les saillies, puces du cerveau qui sautent entre les pensées endormies , ne se montrent pas non plus très-vives, et sont plutôt sentimentales et rêveuses. Est-ce l'influence printanière ou le changement de vie qui produit cet engourdissement? Ici, je me couche dès neuf heures sans être fatigué. Loin de jouir d'un sommeil robuste qui enchaîne tous les membres, je me roule toute la nuit dans une sorte d'hallucination somnolente. A Paris, au contraire , où je ne pouvais me mettre au lit que longtemps après minuit, mon sommeil était de fer. Je n'achevais de dîner que vers huit heures, et nous roulions d'ordinaire alors vers le théâtre. Le tiers, dans notre association , était le docteur Dettmold , de Hanovre, qui a passé l'hiver dernier à Paris. Nous avons beaucoup ri ensemble, beaucoup bu et beaucoup médit. Soyez sans inquiétude, mon cher ami: vous n'avez occupé qu'une place très-flatteuse dans nos conversations 3 nous vous avons toujours payé le tribut d'éloges le plus empressé.
Vous vous étonnez que je sois allé si souvent au j spectacle ; car vous savez que cette vie n'est pas dans mes habitudes. Je me suis abstenu cet hiver, par ca-
price, do la vie de salon ; et, pour que les amis qui nie voyaient rarement chez eux ne me trouvassent point au théâtre, je prenais ordinairement une avant-scène,' dans le coin de laquelle on peut se dérober parfaitement aux regards du public. D'ailleurs ces avantscènes sont mes places favorites. De là on voit tout ce qui se passe, non-seulement sur la scène, mais dans les coulisses, dans les coulisses où cesse l'art et pu recommence la belle nature. Quand une scène pathétique se représente devant nous sur les planches, et qu'on voit en même temps, derrière les coulisses, quelques coins de la vie relâchée des comédiens, ce double aspect nous rappelle les peintiu^s des murailles antiques, ou bien les fresques de ia Glyptothèque de Munich , où les cartouches des graves tableaux historiques nous offrent de plaisantes ara^ besques, les riants ébats des nymphes, les bacchanales et les idylles de satyres.
J'ai peu fréquenté le Théâtre-Français. Cette salle a pour moi quelque chose de désert, d'attristant. Les spootres de la vieille tragédie y reviennent encore, portant le fer et le poison dans leurs mains blafardes, et R'on y respire la poudre des perruques classiques. Le plus insupportable est d'y trouver le romantisme
moderne , qu'on laisse parfois s'ébattre sur ce sol vénérable , ou bien d'y voir, comme pour satisfaire à la fois les exigences du vieux et du jeune public, faire un mélange de classique et de romantisme, espèce de tragique juste-milieu. Les poètes les plus novateurs, en France, sont des esclaves échappés qui traînent toujours derrière eux un bout de la chaîne classique. Une oreille fine peut facilement distinguer à chacun de leurs pas un cliquetis comme au temps de l'empire d'Agamemnon et de Talma.
Je suis bien éloigné de rejeter absolument la vieille tragédie française. Je respecte Corneille et j'aime Racine; ils ont laissé des chefs-d'œuvre qui se maintiendront sur des piédestaux éternels dans le temple de l'art. Mais leur temps est passé pour la scène : ils ont rempli leur mission devant un public de gentilshommes qui aimaient à se regarder comme les héritiers de l'héroïsme antique, ou qui du moins ne repoussaient pas cet héroïsme avec une petitesse bourgeoise. Sous l'empire encore, les héros de Corneille et de Racine pouvaient compter sur la plus grande sympathie , alors qu'ils paraissaient devant la loge du grand empereur et devant un parterre de rois. Ces temps sont passés; la vieille aristocratie est morte;
Napoléon est mort aussi, et le trône n'est plus qu'un fauteuil de bois recouvert de velours rouge ; et maintenant régnent la bourgeoisie et les héros de Paul de Kock.
Le style hermaphrodite et l'anarchie du goût qui se produisent aujourd'hui au Théâtre-Français sont détestables. La plupart des novateurs inclinent vers un naturalisme qui, dans la haute tragédie, est aussi faux que l'imitation boursouflée du pathos classique. Vous ne connaissez que trop , mon cher Lewald , le système du naturel à la manière d'Ifiland, qui jadis ravagea l'Allemagne et que vainquit la phalange de Weimar, commandée par Schiller et Goethe. C'est un système de semblable naturalisme qui veuf étendre son influence dans ce pays; et ses sectateurs se déchaînent contre la forme métrique et le débit mesuré. Si cette forme ne consistait que dans l'alexandrin , comme ce débit dans le fronfron monotone de la vieille période, ces gens-là auraient raison, et la prose tout unie et le ton de la conversation la plus plate seraient encore préférables pour la scène ; mais il faudrait se résigner alors à voir succomber la véritable tragédie, qui exige le rhythme dans le langage et une déclamation autre que le ton de la conversation. J'exigerais même volon-
tiers ces conditions pour toute espèce d'oeuvre dramatique. Il est du moins nécessaire que la scène ne soit jamais une banale répétition de la vie et qu'elle montre l'existence ennoblie , sinon par le rhylhme et la déclamation , au moins par le ton général et par la solennité intime du drame; car le théâtre est un autre monde, qui est séparé du nôtre comme la scène Test du parterre. Entre le théâtre et la réalité, sont interposés l'orchestre, la musique et la ligne de feu de la rampe. La réalité, après avoir traversé l'empire des sons et les lumières de la rampe , se montre à nous, sur le théâtre, épurée et harmonieuse. Les sons des instruments vibrent encore en elle comme un écho mourant, et les reflets des rampes l'illuminent d'un jour féerique. Ce sont des accords magiques, des lumières magiques, qui semblent contre nature à des spectateurs prosaïques et qui sont pourtant bien plus naturels que la nature ordinaire ; car c'est la nature élevée par l'art au degré le plus sublime de sa divinité.
Les meilleurs poètes tragiques en France se .il toujours, jusqu'à ce moment, Alexandre Dumas et Victor Hugo. Je nomme celui-ci en second, parce que son activité n'est ni aussi grande ni aussi heureuse que
celle de son rival. Les carlistes le regardent comme un renégat, qui se hâta de chanter la révolution de juillet sur sa lyre encore vibrante du chant, du Sacre de Reims. Les républicains suspectent son amour pour la cause populaire; ils éventent dans Chaque. phrase une secrète prédilection pour l'aristocratie et pour le catholicisme. Il n'est pas jusqu'à l'église invisible des saints-simoniens, qui est partout et nulle part, comme l'église chrétienne avant Constantin , qui ne le réprouve aussi ; car ces hommes envisagent l'art comme un sacerdoce et demandent que toute œuvre du poète , du peintre , du sculpteur, du musicien , témoigne de la haute consécration de sa mission sainte, qu'elle ait pour but le bien-être et l'embellissement du genre humain. Or, les œuvres de Victor Hugo ne comportent nullement une pareille mesure morale : elles pèchent complètement contre ces généreuses mais absurdes exigences de la nouvelle doctrine. Je les appelle absurdes ; car vous savez que je tiens pour l'autonomie de l'art, qui ne doit être le valet ni d* la religion ni de la politique, mais au contraire son propre but, comme le monde même. Nom retrouvons ici ces mêmes objections banales que Goethe eut de son temps à supporter de nos dévots;
comme lui encore. Victor Hugo s'entend refuser l'enthousiasme pour l'idéal, toute portée morale et la chaleur sympathique de l'âme. Presque tous ses anciens amis l'ont abandonné, et pour dire la vérité, l'ont abandonné par sa faute, blessés qu'ils étaient par cet égoïsme, très -nuisible dans le commerce social. Sainte-Beuve lui-même n'a pu y résister; Sainte-Beuve le blâme aujourd'hui, lui qui fut jadis le héraut le plus fidèle de sa gloire. Comme en Afrique , quand le roi du Darfour sort en public , un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante : « Voici venir le buffle, véritable descendant du buffle, « le taureau des taureaux ; tous les autres sont des ce bœufs : celui-ci est le seul véritable buffle ! » ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait au public avec un nouvel ouvrage , courait jadis devant lui, embouchait la trompette et célébrait le buffle de la poésie. Ce temps n'est plus. Sainte-Beuve vante aujourd'hui les veaux ordinaires et les vaches distinguées de la littérature française.
Victor Hugo a de l'imagination, le pouvoir créateur, l'intuition, et de plus, un certain défaut de tact qu'on ne trouve jamais chez les Français, mais seulement chez nous. Son esprit manque d'harmonie ; il abonde
en exubérances de mauvais goût, comme Grabbe et Jean-Paul. Il n'a pas la belle mesure que nous admirons chez les écrivains classiques. Sa muse, en dépit de sa magnificence, est empêchée par une certaine maladresse allemande. Je pourrais dire de sa muse ce qu'on dit des belles Anglaises : elle a deux mains gauches.
Alexandre Dumas n'est pas aussi poëte que Victor Hugo, tant s'en faut; mais il a des qualités avec lesquelles il peut réussir bien plus que lui au théâtre. Il dispose de cette expression immédiate de la passion que les Français appellent verve, et sous beaucoup de rapports il est plus français que Hugo. Il sympathise avec toutes les vertus, avec tous les vices, avec tous les besoins, avec toutes les inquiétudes quotidiennes de ses compatriotes. Il est enthousiaste, fougueux, comédien , généreux, léger, hâbleur, véritable fils de la France , cette Gascogne de l'Europe. Il parle au cœur avec le cœur, se fait comprendre et applaudir. Sa tête est une auberge que fréquentent souvent de bonnes pensées, qui d'ailleurs n'y passent jamais qu'une nuit; très-souvent aussi elle est vide. Personne n'a comme Dumas l'intelligence de la scène. Le théâtre
est sa véritable vocation. Il est né poëte dramatique,
et tous les matériaux du drame lui appartiennent de droit, qu'il les trouve dans la nature ou dans Schiller, dans Shakspeare, dans Calderon. Il en tire de nouveaux effets et fond les vieilles monnaies pour leur donner un titre agréable au cours actuel. On doit certainement le remercier de voler le passé , puisqu'il en enrichit le présent. Une critique injuste, un article qui, il y a longtemps, parut dans le Journal des Débats au milieu de circonstances déplorables, a fait grand tort au pauvre poëte auprès de la foule ignorante. On y démontrait la ressemblance la plus frappante entre une foule de scènes de ses pièces et celles de tragédies étrangères. Rien de plus injuste que ce reproche de plagiat. Il n'existe pas dans l'art de sixième commandement; le poëte peut prendre ses matériaux partout où il en trouve pour ses œuvres ; il lui est même permis de s'approprier des colonnes entières avec leurs chapiteaux sculptés, pourvu que le temple dont il en veut faire les soutiens devienne magnifique. Goethe l'a fort bien compris, et Shakspeare lui-même' avant Goethe. Rien n'est plus fou que d'exiger d'un poëte qu'il tire tous ses sujets de son propre fonds, parce que ce serait là l'originalité. Je me rappelle que dans mes papiers perdus se trouvait
fable où je faisais parler l'araignée avec l'abeille. L'araignée reprochait à l'abeille de ramasser le suc de mille fleurs pour en faire son édifice do cire et de miel; a tandis que moi, ajoutait-elle triomphante , je tire de moi-même mon tissu entier en fils originaux. »
Dans le fait, un crêpe lugubre voilait depuis ce temps la réputation de Dumas , et bien des gens assuraient que, si Ton enlevait ce crêpe, on ne retrouverait plus rien dessous. Mais, depuis la représentation d'un drame tel que Edmond Kean, la réputation de Dumas a reparu dans tout son éclat, et il a prouvé encore une fois son grand talent dramatique.
Cette pièce, qui est certainement faite pour réussir également sur la scène allemande, est conçue et exécutée avec une vivacité que je n'avais pas encore vue. Il y a là un jet, une nouveauté dans les moyens qui s'offrent d'eux-mêmes , une fable dont les complications naissent naturellement les unes des autres, un sentiment qui part du cœur et qui parle au cœur, une création enfin. Dumas a bien à se reprocher quelques petites fautes contre des accessoires extérieurs de costume et de localité; ce qui n'empêche pas que,
dans tout le tableau , ne règne une vérité frappante. 11 m'a reporté complètement en esprit dans la vieille Angleterre; et j'ai cru voir devant mes yeux feu Edmond Kean, que j'y ai vu tant de fois. Cette illusion a sans doute été produite en grande partie par l'aoteur qui jouait le rôle principal , quoique l'imposante figure de Frédéric Lemaître diffère beaucoup du petit homme ramassé qui s'appelait Kean. Mais celui-ci avait dans sa personnalité et dans son jeu quelque chose que je retrouve dans Frédéric Lemaître. Il existe entre eux une étonnante affinité : Kean était une de ces natures exceptionnelles qui, par certains mouvements subits, par un son de voix étrange et par un regard plus étrange encore , rendent visibles, non pas les sentiments vulgaires de chaque jour, mais tout ce que le cœur d'un homme peut enfermer d'inouï, de bizarre, de ténébreux. Il en est de même chez Frédéric Lemaître. C'est un farceur sublime dont les terribles bouffonneries font pâlir de frayeur Thalie et sourire de bonheur Melpomène. Kean était un de ces hommes dont le caractère défie tous les frottements de la civilisation et qui sont, je ne dirai pas d'une substance meilleure que nous autres, mais tout à fait différente; originaux anguleux,
qui n'ont qu'une faculté; mais, dans cette faculté unique, extraordinaire, dominant tout ce qui les entoure, pleins d'une puissance illimitée, indéfinissable, ignorée d'eux-mêmes, infernalement divine, que nous appelons das dœmonische. Cette puissance se rencontre plus ou moins chez tous les hommes grands par Faction ou par la parole. Kean n'était nullement un acteur universel. Tl est vrai qu'il pouvait jouer beaucoup de rôles différents ; mais dans ces rôles c'était toujours lui-même qu'il jouait. Aussi nous offrait- il une vérité frappante, et quoique dix ans se soient écoulés depuis que je le vis, il est toujours présent à ma mémoire dans les rôles de Shylock , d'Othello , de Richard, de Macbeth. Beaucoup de passages obscurs de ces drames de Shakspeare m'ont été complètement expliqués par la puissance révélatrice de son jeu. Il y avait dans sa voix des modulations qui racontaient toute une existence de terreur, dans ses yeux des éclairs qui illuminaient les sombres profondeurs d'une âme titanique, et dans les mouvements de la main, du pied, de la tête, des soudainetés qui en disaient plus qu'un commentaire en quatre volumes de M. Franz Horn.