‹ De la FranceChapitre 12 sur 21 · SEPTIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIEME LETTRE

Je n'ai point, comme vous savez, mon cher Lewald , l'habitude de débiter à mon aise des phrases sonores sur le jeu des comédiens, ou, comme disent chez vous les gens de bon air, sur les manifestations des artistes. Mais Edmond Kean, dont j'ai parlé dans ma dernière lettre et sur qui je reviens encore une fois, n'était pas un vulgaire héros de coulisses, et, je vous l'avoue, lors de mon dernier voyage en Angleterre, je n'ai point dédaigné de consigner sur mon journal, après une critique des coryphées du parlement, mes observations fugitives sur chacune des représentations de Kean. Malheureusement ce journal s'est perdu avec beaucoup d'autres de mes meilleurs papiers. Il me semble pourtant que vous en aurez lu à Wands-

\ beck quelque chose sur le jeu de Kean dans Shylock.

| Le Juif de Venise était le premier de ces rôles héroïques que je lui vis jouer. Je dis héroïque, car il ne

[ le concevait pas comme un vieil homme cassé, comme

une sorte de Shewa de la haine , ainsi que le faisait

notre Devrient, mais comme un vrai héros. Je le vois

toujours habillé d'une roquelaure de soie noire sans

manches qui ne descendait qu'au genou, de façon que le vêtement de dessous, qui était couleur de sang, paraissait plus criant encore. Un feutre noir à larges bords relevés sur les côtés, sans ganse et seulement entouré d'un ruban rouge, couvre ses cheveux qui descendent, ainsi que sa barbe, en longues touffes noires et forment un cadre tranchant à une figure vermeille dont les yeux roulent des regards affreusement inquiets. Il tient dans la main droite un bâton , qui est moins un soutien qu'une arme. Il y appuie seulement le coude de son bras gauche , et sur la main gauche repose, dans une méditation traîtresse, sa tête noire aux pensées plus noires encore, pendant qu'il explique à lîassanio ce qu'il faut entendre par ce qu'on appelle jusqu'à ce jour « un brave homme. » Quand il raconte la parabole du patriarche Jacob et des brebis de Laban, il se sent comme embrouillé dans ses propres paroles, et s'écrie tout à coup: « Ay, lie was the tliirst. » Et pendant que, dans une longue pause, il semble réfléchir sur ce qu'il veut dire, on voit comment l'histoire s'ordonne peu à peu dans sa tête ; puis, alors qu'il continue soudain comme ayant trouvé le fil de son récit: « Not take interest..,, » on croit entendre, non pas un rôle appris par cœur, mais un discours

péniblement improvisé. A la fin de >a narration, il sourit ainsi qu'un auteur content de son invention. Il commence lentement: « Signor Antonio , many a time and oft » jusqu'à ce qu'il arrive au mot dog , qu'il jette déjà avec plus de force. Le courroux s'accroit aux mots : « and spit upon mxj jewish gabardine... own. » — Puis il s'approche droit et orgueilleux, et dit avec une ironie amère: « Well then... ducats. — » Mais soudain son dos se plie , il tire son chapeau et ajoute avec des gestes serviles : « Or, shall I bent low... monies.» Oui, sa voix devient servile aussi à cet instant; on n'y distingue qu'une légère fêlure de colère concentrée : autour de ses lèvres complaisantes se tordent vivement de petits serpents ; ses yeux seuls ne peuvent se contraindre et lancent continuellement leurs traits empoisonnés. Ce combat d'humilité extérieure et de dépit secret éclate au dernier mot monies par un rire effrayant, qui se brise subitement, pendant que la figure, convulsivement contractée pour l'humilité, garde encore quelques instants une immobilité de masque , et que l'œil seul , l'œil méchant, brille d'un éclat homicide.

Mais ce sont là paroles inutiles. La meillenre description ne peut donner une idée de Kean. Sa décla-

mation, son débit saccadé ont été imités avec bonheur par beaucoup de comédiens; car le perroquet peut contrefaire à s'y méprendre le cri de l'aigle , roi des airs; mais le regard de l'aigle, ce feu hardi qui peut se confondre dans la lumière homogène du soleil, l'œil de Kean, cet éclair magique, celte flamme eiv chantée, nul vulgaire oiseau de théâtre n'a pu se l'approprier. Ce n'est que dans l'œil de Frédéric Lemaître et pendant qu'il représentait le personnage de Kean , que j'ai découvert quelque chose qui offrait la plus grande similitude avec le regard du véritable Edmond Kean, de Drurylane.

Il serait injuste , quand je rends un témoignage si louangeur pour Frédéric Lemaître , de passer sous silence l'autre grand acteur que Paris possède. Bocage jouit ici d'une réputation aussi grande, et sa personnalité est, sinon aussi remarquable, du moins aussi intéressante que celle de son confrère. Bocage est un bel homme, distingué, dont les manières et les mouvements sont nobles. Sa voix, métallique et riche en inflexions, se prête aus?^ bien aux éclats les plus tonnants du courroux et de la fureur qu'à la tendresse la plus caressante des murmures amoureux. Dans , l'explosion la plus violente de la passion, il conserve

toujours de la grâce , toujours la dignité de l'art, et dédaigne de s'aventurer dans la nature brutale comme Frédéric Lemaître, qui obtient à ce prix de grands effets, mais des effets sans beauté poétique. Celui-ci est une nature exceptionnelle, qui domine moins sa puissance démoniaque qu'il n'en est subjugué lui-même, et c'est pourquoi j'ai pu le comparer à Kean. Bocage n'est pas organisé autrement que le reste des hommes: il se distingue seulement d'eux par une plus grande finesse d'organisation. Ce n'est point un produit bâtard d'Ariel et de Kaliban, mais un être harmonique, figure élevée et belle comme Phœbus Apollon. Son œil a moins de valeur; mais il peut produire des effets immenses avec un mouvement de tête, surtout quand il la rejette dédaigneusement en arrière. Il a de froids soupirs ironiques, qui vous passent dans l'âme comme une scie d'acier. Il a des larmes dans la voix et des accents de douleur tellement profonds , qu'on croirait qu'il saigne intérieurement. S'il se couvre les yeux avec les mains, on croirait entendre la Mort dire : Que la nuit soit! Puis, quand il sourit, c'est comme si le soleil se levait sur ses lèvres.

Puisque j'arrive à m'occuper du jeu, je me permettrai de vous adresser Quelques observations sur la

différence de la déclamation en Angleterre, en France et en Allemagne.

La première fois que j'assistai à la représentation d'une tragédie anglaise, je fus frappé d'une gesticulation qui ressemblait fort à celle des pantomimes. Cela ne me parut point contre nature, mais bien plutôt une charge de la nature, et je fus longtemps avant de m'y accoutumer et de goûter convenablement sur le sol anglais une pièce de Shakspeare, malgré ce jeu forcé. Les cris , les cris déchirants que les hommes, aussi bien que les femmes, poussent en jouant leurs rôles, m'étaient insupportables au commencement. En Angleterre, où les salles de spectacle sont si vastes, ces cris sont-ils nécessaires pour que les mots ne se perdent point dans un trop vaste espace ? La gesticulation chargée est-elle aussi une nécessité locale, parce que la plus grande partie des spectateurs se trouve à une fort grande distance de la scène? Je l'ignore. Le jeu est peut-être régi sur la scène anglaise par un droit coutumier, et c'est à cette circonstance qu'il faudrait attribuer l'exagération qui m'étonna, surtout chez des actrices dont les organes délicats, se montant à un diapason extrême, retombent sur des dissonances criardes et se démènent comme des

dromadaires , pour exprimer des passions virginales. La circonstance que les rôles de femmes étaient jadis sur la scène anglaise confiés à des hommes pourrait bien influer encore sur la déclamation des actrices actuelles, qui continuent à crier leurs rôles d'après de vieilles traditions théâtrales.

Quelque grands néanmoins que soient les défauts inhérents à la déclamation anglaise , on en est amplement dédommagé par le sentiment intime et par la naïveté qu'on y trouve quelquefois. Ces qualités sont dues à la langue du pays, qui est un dialecte et possède toutes les qualités d'une langue immédiatement sortie du peuple. La langue française est plutôt le produit de la société, et manque de cette intimité et de cette naïveté que peut seule offrir une langue jaillissant du cœur même du peuple et comme imbue de son sang le plus pur. En revanche, la déclamation française possède une grâce et quelque chose de coulant, qui sont complètement étrangers et même impossibles à la déclamation anglaise. En France, la langue a été si proprement filtrée pendant trois siècles par la vie jaseuse de la société , qu'elle a irrévocablement perdu toutes les expressions abjectes , les locutions obscures , tout le trouble et le commun , mais

aussi toute cette saveur, toutes ces salutaires vertus , toutes ces magies secrètes qui sourdent et coulent sous la parole inculte. La langue française, comme la déclamation française , comme le peuple lui-môme, ne sont appropriés qu'au présent, au besoin du jour. Les régions vaporeuses du souvenir et du pressentiment sont interdites à cette langue. Elle ne réussit qu'en plein soleil , et de là lui viennent sa belle clarté et sa chaleur. La nuit, avec son pâle clair de lune, ses étoiles mystérieuses , ses doux songes et ses spectres effrayants , lui est étrangère et peu accessible.

Quant au jeu proprement dit des acteurs français, ils surpassent à cet égard leurs confrères de tous les pays, par la raison naturelle que tous les Françaia sont nés comédiens. Ils savent si bien apprendre leurs rôles dans toutes les situations de la vie et se draper si avantageusement, que c'est plaisir à voir. Les Français, comme je l'ai dit ailleurs, sont les comédiens ordinaires du bon Dieu, troupe délite, et toute l'histoire de France m'apparait quelquefois comme une grande comédie , représentée d'ailleurs au bénéfice de l'humanité. Dans la vie, comme dans la littérature et dans les arts plastiques , c'est le théâtral qui domine chez les Français.

Nous sommes, nous autres Allemands, d'honnêtes gens et de braves citoyens. Ce que la nature nous refuse , nous l'obtenons à force d'étude. Il arrive seulement que lorsque nous rugissons. trop tort, nous craignons d'effrayer les loges et d'être punis , et nous insinuons alors avec une certaine finesse que nous ne sommes pas de véritables lions, mais des farceurs cousus dans la peau du lion , et cette insinuation , nous la nommons ironie. Nous sommes d'honnêtes gens, et -ce sont les rôles d'honnêtes gens que nous jouons le mieux. Des fonctionnaires quinquagénaires, de vieux employés, les loyaux maîtres-forestiers et les domestiques fidèles font notre bonheur. Les héros nous coûtent beaucoup de peine : pourtant nous en venons à bout, surtout dans les villes de garnison, qui nous offrent de bons modèles/ Nous ne sommes pas heureux avec les rois. Dans les résidences princières, le respect nous empêche de jouer les rôles de rois avec une audace absolue. On pourrait s'en fâcher, et nous prenons soin de laisser alors passer sous l'hermine la misérable blouse de l'humble sujet. Dans les villes libres d'Allemagne, à Hambourg, à Limeck, à Brème et à Francfort , glorieuses républiques, les acteurs peuvent sans inquiétude jouer les rois; mais le pa-

triolisnie les porte à abuser de la seène dans un but politique, et ils jouent à dessein les rois si mal, qu'ils rendent la royauté ridicule, .sinon haïssable. Ils poussent indirectement au républicanisme, comme cela arrive surtout à Hambourg, où les rois sont représentes de la façon la plus détestable. Si le très-sage sénat de cette ville n'était pas ingrat comme l'ont toujours été les gouvernements républicains, Athènes, Rome, Florence, la république de Hambourg devrait ériger pour ses acteurs un grand Panthéon, avec celle inscription : Aux mauvais comédiens la patrie reconnaissante !

Mais, pour ne pas être injuste, nous devons avouer que c'est surtout la faute de la langue allemande si le débit est plus mauvais sur notre théâtre que chez les Anglais et chez les Français. La langue des premiers est un dialecte, celle des seconds est un produit de la société; la nôtre n'est rien de tout cela , et manque autant de naïveté intime que de grâce coulante. Ce n'est qu'une langue à imprimer, une fabrication creuse de nos écrivains, que nous tirons de la foire de Leipsick, par le commerce de la librairie. La déclamation des Anglais est l'exagération de la nature : la notre est contre nature. La déclamation des Français

est le ton affecté de la tirade : la nôtre est pur mensonge. Il existe au théâtre une pleurnicherie de tradition qui m'a souvent gâté les plus belles pièces de Schiller, surtout dans les passages à sentiment, où nos actrices se fondent dans un ramage touchant. Il ne faut cependant pas dire de mal des actrices allemandes, car elles sont mes compatriotes, et puis les oies ont sauvé le Gapitole , et puis il existe parmi elles tant de femmes bien rangées, et enfin.... je suis interrompu par le tapage infernal qui se fait dans le cimetière , sous ma fenêtre.

Le vieil Adam, ou plutôt le vieux Gain , s'est

réveillé chez les jeunes garçons qui sautaient tout à l'heure encore si pacifiquement autour du grand arbre et ils ont commencé à se chamailler. J'ai été contraint, pour rétablir Tordre, d'aller les trouver, et c'est à peine si j'ai pu les apaiser avec des paroles. Il y en avait un jeune qui frappait, avec une fureur toute particulière, sur le dos d'un autre petit. Et, comme je lui demandais ce qu'avait fait le pauvre enfant , il me regarda avec de grands yeux et balbutia : « Eh bien ! c'est mon frère. »

Ce n'est pas non plus dans ma maison que fleurit aujourd'hui la paix éternelle. J'entends dans le corridor

un vacarme à faire croire qu'une ode de Klopstock tombe du haut de l'escalier. L'hôte et l'hôtesse se querellent, et celle-ci reproche au pauvre homme d'être un dépensier, de lui manger sa dot, ce qui la fera mourir di chagrin. Il est vrai qu'elle est déjà malade , mais c'est d'avarice. Tous les morceaux qu'avale le mari font mal à la femme, et si celui-ci prend médecine et laisse quelque chose dans la bouteille , elle boit ce reste pour ne rien laisser perdre d'une médecine si coûteuse, et elle tombe malade. Le pauvre homme , tailleur de nation et Allemand de son état, s'est retiré de la ville pour passer le reste de ses jours dans la paix des champs. Mais cette paix, il ne la trouvera certainement qu'au champ où reposera sa femme. C'est probablement pour cette raison qu'il a acheté tout près du cimetière une maison d'où il contemple avec un désir impatient les tombes des morts. Son unique joie se compose de tabac et de roses dont il sait fort bien cultiver les plus belles variétés. Il a placé ce matin quelques pots de rosiers dans le parterre sous ma fenêtre: il sont couverts de fleurs admirables. Mais, mon cher Lewald , demandez donc à votre femme pourquoi ces roses n'ont pas de parfum. Ces roses son'

enrhumées, ou bien je le suis.

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