‹ De la FranceChapitre 14 sur 21 · SALON DE · texte numérisé non relu

SALON DE

Le salon de 1831 vient d'être fermé après que les tableaux y ont été exposés depuis le commencement de mai. On ne leur a guère donné en général que des regards distraits : les esprits étaient préoccupés ailleurs et par les soucis de la politique. Pour moi , qui visitais à cette époque pour la première fois la capitale, sollicité que j'étais par une foule d'impressions nouvelles, j'ai, beaucoup moins encore que les autres, pu parcourir avec le calme d'esprit nécessaire les salles du Louvre. Là restaient rangés à côté les uns des autres, au nombre d'environ trois mille, ces tableaux, pauvres malheureux enfans de l'art, auxquels la foule ne jetait que l'aumône d'un coup d'œil indifférent. En vain semblaient-ils mendier, avec une douleur muette, un peu de sympathie, quelque accueil dans un petit coin du cœur : les cœurs étaient pleins de sentiments personnels, leur propre famille. Il n'y avait

pour les étrangers place ni au foyer ni à la table. L'exposition présentait tout justement l'aspect d'un hospice d'orphelins , réunion d'enfants ramassés de toutes parts, abandonnés à leur sort et dont aucun n'est rattaché à un aulre par un lien de parenté quelconque. L'âme en était remuée comme à la vue de la faiblesse sans défense et d'un désespoir enfantin.

De quel autre sentiment ne sommes-nous pas saisis dès Tentrée d'une galerie de ces tableaux italiens qui, loin d'être exposés comme des enfants trouvés à la merci d'un monde froid, ont au contraire sucé le lait au sein de la grand'mère commune et, comme une large famille, satisfaits et unis, parlent la même langue, s'ils ne disent pas tous les mêmes mots!

L'Église, qui était autrefois cette mère pour les

autres arts également, est appauvrie aujourd'hui et

délaissée aussi, elle. Chaque peintre travaille selon son

goût particulier et pour son propre compte. Le caprice

du moment, la fantaisie des riches ou de son âme

désœuvrée lui donne le sujet; la palette fournit les

couleurs les plus brillantes, et la toile souffre tout. De

plus, le romantisme mal entendu a infecté les ateliers

de peinture en France ; en conséquence du principe

fondamental de cette doctrine, chacun s'efforce do

peindre autrement que les autres , ou, pour parler le langage à la mode , de faire ressortir son individualité. Quels tableaux cela nous donne souvent, on le devine sans peine.

Les Français ayant toujours beaucoup de tact, et du plus sûr, n'ont pas manqué de bien juger les essais avortés , comme de reconnaître tout de suite l'originalité de bon aloi, et de pêcher les véritables perles au milieu de cet océan de couleurs. Je me bornerai donc à me faire l'écho de l'opinion générale, laquelle diffère peu de la mienne propre. J'éviterai autant que possible l'appréciation des qualités ou des défauts purement techniques. Gela serait d'ailleurs peu utile au sujet de tableaux qui ne demeurent pas exposés à l'examen public dans des galeries, et le lecteur allemand qui ne les a pas vus en tirerait encore moins de profit. Il n'y a guère que des aperçus sur le sujet et l'importance de ces tableaux qui puissent l'intéresser. En qualité de critique consciencieux, je commence par les ouvrages de

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