‹ De la FranceChapitre 15 sur 21 · A. SCHEFFER · texte numérisé non relu

A. SCHEFFER

Le Faust et la Marguerite de ce peintre ont d'abord attiré le plus l'attention publique, parce que les meil-

leures productions de Robert et de Dolaroche n'ont été exposées que plus tard. Cependant celui qui n'a jamais rien vu de ScherTcr est sur-le-champ frappé par sa manière, qui se prononce surtout dans la couleur. Ses ennemis prétendent qu'il ne peint qu'avec du tabac et du savon vert. J'ignore jusqu'à quel point ils lui font tort en cela. Ses ombres brunâtres sont assez souvent {. affectées et ne reproduisent pas l'effet de lumière à la Rembrandt qu'il avait en vue. Ses figures ont presque toutes cette teinte fatale qui a pu maintes fois nous faire horreur de notre propre visage, quand nous l'avons aperçu, fatigué de veille et de mauvaise humeur, dans ces miroirs verdâtres que nous offrent les vieilles auberges où la diligence s'arrête le matin. Mais si Ton observe les tableaux de Scheffer de plus près et plus à loisir, on se réconcilie avec ce faire: l'ensemble de son travail vous apparaît avec toute sa poésie , et l'on voit un sentiment chaud percer ces teintes sombres et briller comme le soleil quand ses rayons brisent les flots de brouillard. Aussi cette peinture délayée et brossée d'une manière chagrine , cette couleur d'épuisement, ces contours vagues et indécis sontils d'un puissant effet dans les tableaux de Faust et de Marguerite. Faust est assis dans un fauteuil rouge ,

forme du moyen âge , près d'une table couverte de livres en parchemin, sur laquelle s'appuie son bras gauche., qui soutient sa tête découverte. Le bras droit, avec la main ouverte, tombe le long de sa hanche. L'habillement, couleur de savon bleu verdâtre ; la figure, presque de profil, pâle, ombres couleur de tabac: les traits en sont d'une noblesse sévère. Malgré cette teinte fausse et maladive, ces joues creuses et ces lèvres fanées, cette destruction imprimée partout, ce visage conserve encore les traces de sa beauté antérieure ; les yeux y répandent leur lumière tristement affectueuse: on dirait d'une belle ruine éclairée par la lune. Oui cet homme est une belle ruine humaine : dans les plis au-dessus de ces sourcils éteints couvent les hiboux à la science occulte, et derrière ce front se tiennent aux aguets de méchants esprits. A minuit s'y ouvrent les tombes des désirs morts; de pâles ombres en sortent, et, dans les sombres cellules du cerveau , se glisse, échevelé, l'esprit de Marguerite. Tel est le mérite du peintre, qu'il n'a placé sur la toile que la tête d'un homme et que le seul aspect, nous révèle les sentiments et les pensées qui agitent le cerveau et le cœur de cet homme. On reconnaît dans le fond , à peine visible, sous une couleur verte, mais d'un vert

repoussant, la figure de Méphistophélès, le méchant esprit , le père du mensonge , le dieu du savon vert. Marguerite est un pendant d'un égal mérite. Elle est assise aussi dans un fauteuil d'un rouge fané. Son rouet, avec la quenouille chargée de laine, reste oisif près d'elle. Sa main tient un livre de prières ouvert , dans lequel elle ne lit pas , et où Ton aperçoit les couleurs éteintes d'une image de la mère de Dieu, la vierge consolatrice. Elle laisse tomber la tête de telle sorte que la plus grande partie du visage, qu'on ne voit guère que de profil, est éclairée d'une manière étrange. On dirait que l'âme ténébreuse de Faust projette son ombre sur les traits de la douce jeune fille. Les deux tableaux sont suspendus l'un près de l'autre, et l'on remarque d'autant plus que tout l'effet lumineux est consacré au visage de Faust ; celui de Marguerite au contraire en reçoit beaucoup moins que les autres contours du personnage, qui sont d'autant plus éclairés. L'<îffet obtenu ainsi dans cette dernière figure est d'une magie inexprimable. Le corset de Marguerite est vert d'iris; une petite coiffe noire couvre à peine le dessus cte sa tête, et des deux côtés descendent plus brillants ses cheveux lisses et blonds comme de l'or. Son visage forme un ovaie noble et touchant, et ses

traits sont ceux d'une beauté qui semble vouloir se cacher par modestie. C'est en effet, avec ses yeux bleus, là modestie elle-même. Une larme silencieuse, perle de douleur muette, coule le long de sa joue. C'est bien à la vérité la Marguerite de Wolfgang Goethe; mais elle a lu tout Frédéric Schiller; elle est beaucoup plus sentimentable que naïve, elle a plus d'idéalité pesante que de grâce facile. A moins qu'elle ne soit trop fidèle e( trop sérieuse pour pouvoir être gracieuse; car la grâce consiste dans le mouvement. Elle y gagne quelque chose de sûr, d'aussi solide, d'aussi réel qu'un bon louis d'or qu'on tient encore dans sa poche. En un mot, c'est une jeune fille allemande, et quand, en se laissant aller à la rêverie, on considère ses yeux, mélancoliques violettes, on pense à l' Allemagne, aux tilleuls odorants, aux poésies de Hœlty, à la statue de pierre de Roland devant l'hôtel de ville, au vieux co-recteur, à sa nièce aux joues de rose, à la maison du forestier avec ses trophées de cerf, au mauvais tabac et aux bons compagnons, aux histoires de cimetières de la grand'maman, aux honnêtes gardes de nuit, à l'amitié, au premier amour, à milîe autres douées bagatelles. En vérité , la Marguerite de Schetfer ne peut être décrite : elle e?t plus sentiment que figure. C'est une âme peinte.

Toutes les fois que je passais devant elle , je ne pouvais m'empécher de lui dire à voix basse : Pauvre chère enfant ! — Liebes kindt —

Malheureusement nous retrouvons la manière de Scheffer dans tousses tableaux; et si cette manière s'approprie merveilleusement à son Faust et à Marguerite , elle nous déplaît complètement dans des sujets qui demanderaient des tons clairs, chauds et brillants. II nous a donné , par exemple , un petit tableau représentant une danse d'enfants, lesquels, grâce à sa couleur nébuleuse et triste , ressemblent à une ronde de petits gnomes. Quelque recommandable aussi que puisse être son talent dans le portrait , quelque originalité que je lui reconnaisse dans la conception de ce genre , je n'en reste pas moins choqué par cette couleur de son choix. On voyait cependant au salon un portrait pour lequel la manière de Scheffer avait dû être faite. Ce n'était qu'avec ces teintes indécises, trompeuses, éteintes et sans caractère qu'on pouvait peindre l'homme dont la gloire consiste à ne jamais laisser lire ses pensées sur sa figure, bien plus, à y faire lire tout le contraire, l'homme quatorze fois parjure, dont le talent de mensonge a été mis à profit par tous les gouvernements qui se sont succédé en

France et qui se sont légué, comme les Césars , cette Locuste toujours prête à les servir les uns contre les autres avec la même sûreté, la même discrétion.

Le Henri IV et le Louis-Philippe de Schefter, portraits équestres de grandeur naturelle , méritent en tous cas une mention particulière. Le premier, le roi par droit de conquête et de naissance, a vécu dans un siècle antérieur au mien. Je sais seulement qu'il a porté une barbe à la Henri IV, mais non s'il est fidèlement représenté. L'autre, le roi des barricades, le roi par la grâce du peuple souverain, est mon contemporain , et je puis juger si son portrait lui ressemble. Ce tableau est certainement bien rendu et très-re? semblant; mais je n'ai pu découvrir ce mérite qu'après avoir vu le roi même. C'est un reproche que je dois faire à Scheffer.

On partage en deux classes les peintres de portraits. Les uns ont le merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de figure de l'original inconnu au point de le reconnaître tout de suite s'il vient à le rencontrer. C'est le mérite que nous trouvons chez les anciens maîtres, particulièrement chez Holhein, Titien et Van Dyck; et ce qui nous

frappe à l'instant dans leurs portraits , c'est ce rapport immédiat qui nous garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts. «Je fourrais jurer que ces tableaux sont ressemblants,» disons-nous involontairement en parcourant les galeries.

Nous trouvons la seconde manière de peindre la portrait, particulièrement chez les Anglais et les Français , qui n'ont en vue que cette possibilité facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien, et qui ne reproduisent sur la toiie que les traits qui nous rappellent sa figure et sa physionomie. Ces peintres ne travaillent positivement qu'au proîit du souvenir. Ils sont chers surtout aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous montrent après dîner leurs portraits, et ne peuvent nous assurer assez combien le cher petit enfant était frappant avant d'avoir eu la coqueluche , ou bien que nous serions stupéfaits de la ressemblance de monsieur le mari si nous îe connaissions, avantage qui nous est réservé quand il sera revenu de la foire de Brunswick.

La Léonore est un morceau fort distingué sous le

rapport de la couleur, et montre avec quelle puissance

d'attrait et de charme Scheiiér pourrait peindre s'il te

voulait. 11 a reporté son sujet au temps des croisades,

ce qui lui a donné l'occasion de déployer plus de luxe de costumes et surtout un coloris plus romantique. L'armée des croisés passe, et la pauvre Léonore n'y a pas vu son bien-aimé. Il règne dans tout ce tableau une mélancolie douce et presque sereine, et rien ne fait prévoir l'horrible apparition de la nuit prochaine. Mais je crois justement que le peintre ayant transporté cette scène dans une époque de foi pieuse et de catholicisme, Léonore, veuve de son fiancé, ne blasphémera pas la divinité, et le cavalier trépassé ne viendra pas l'enlever. La Léonore de Bùrger vit dans une période de protestantisme et d'examen critique, et son amant est parti pendant la guerre de sept ans pour conquérir un morceau de la Silésie au profit de l'ami de Voltaire. Alors il y avait du doute et des blasphèmes. La Léonore de Scheffer vit au contraire à une époque toute catholique, où les hommes se cousaient une croix rouge sur l'habit, puis, animés d'une pensée religieuse, guerriers pèlerins, s'en allaient par centaines de mille en Orient pour y conquérir un tombeau. Étrange époque ! étrange délire ! Mais, après tout, ne sommes-nous pas tous, tant que nous sommes,, des chevaliers croisés, qui, avec tous nos pénibles combats, ne conquérons à la fin qu'un tombeau 3 C'est cette

pensée que je lis sur la figure réfléchie du chevalier gui, du haut de son cheval de bataille, jette un regard si plein de pitié sur la pauvre Léonore. Celle-ci laisse tomber sur l'épaule de sa mère sa tête comme une fleur affligée. La fleur se fanera, mais ne blasphémera point. C'est une douce composition, qui écarte toutes les pensées sombres et haineuses. C'est un tableau tout harmonieux, et dans la musique des couleurs règne l'unité la plus consolante.

Je passe sous silence les autres toiles de Scheffer, qui méritent moins d'attention. Le public les a cependant également bien accueillies. Telle est la magie du nom du maître. Qu'un prince porte à son doigt un strass de Bohème, chacun jurera que c'est un diamant, et s'il était possible qu'un mendiant portât une bague de véritables diamants, on serait persuadé que ce n'est que du verre. Cette considération m'amène à

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