DELACROIX
qui a exposé un tableau devant lequel j'ai toujours vu un grand concours de peuple et que je range en conséquence au nombre de ceux sur lesquels l'attention s'est portée le plus. La sainteté du sujet rendrait peut-être périlleux de hasarder une critique trop sévère. Mais, sauf quelques détails purement techniques, une grande pensée règne dans eet ouvrage qui nous attire singulièrement. Il a représenté un groupe de peuple pendant la révolution de juillet, du mifieu du-
quel s'élance, presque comme personnage allégorique. une jeune femme. Elle porte sur la tête le bonnet phrygien, le bonnet rouge, un fusil dans une main et l'étendard tricolore dans l'autre. Elle passe sur des cadavres, elle excite au combat. Nue jusqu'à la ceinture, c'est un beau corps aux mouvements impétueux; son visage, un profil hardi; une douleur impudente se lit dans ses traits ; au total, bizarre mélange de Phryné, de poissarde et de déesse de liberté. On n'a pas indiqué d'une manière précise qu'elle représentât ce dernier personnage; l'artiste a voulu peut-être figurer la force brutale du peuple qui se délivre enfin d'un fardeau fatal. Je ne puis m'empêcher d'avouer qu'elle me rappelle ces dévergondées péripatéticiennes dont les essaims couvrent le soir les boulevards; que ce petit Cupidon, ramoneur de cheminée, qu'on voit un pistolet à la main à côté de cette Vénus des rues, est souillé probablement d'autre chose encore que de suie; que le candidat au Panthéon étendu mort à terre trafiquait peut-être le soir d'auparavant sur les contre-marques à la porte d'un théâtre , que le héros qui se précipite avec son fusil porte les galères sur sa figure et certainement sur ses habits dégoûtants l'odeur de la cour d'assises ; mais c'était justement là
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ce qu'il fallait : une grande pensée ennoblissait même la lie de ce peuple, celte crapule, et réveillait dans son âme la dignité endormie. Journées sacrées de juillet! vous témoignerez éternellement en faveur de la dignité originelle de l'homme, dignité qui ne peut jamais être complètement détruite. Celui qui vous a vues ne se lamente plus sur les tombes d'autrefois; mais il croit désormais avec joie à la résurrection des peuples. Journées sacrées de juillet! que votre soleil était beau ! que le peuple de Paris était grand ! Les dieux, qui du haut du ciel contemplaient ce sublime combat, jetaient des cris d'admiration ; ils auraient volontiers quitté leurs sièges d'or et seraient descendus sur la terre pour se faire citoyens de Paris!
La couleur n'est sur aucun tableau du salon autant imbue que sur celui de la révolution de juillet par Delacroix. Cependant cette absence même de vernis et d'éclat, la poussière et la fumée de la poudre qui environnent toutes les figures comme d'une toile d'araignée, le coloris desséché au soleil qui semble languir de soif et soupirer après une goutte d'eau , tout cela donne à cette peinture le vrai , la réalité, un caractère originel, entin on y trouve la véritable physionomie des journées de juillet.