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lesquels tous les établissements de santé furent Organisés. U se forma une commission sanitaire; on institua de t. ut< s parts des bureaux de secours, et l'ordonnance relative à la salubrité publique fut mise nptemenl en vigueur. Ce fut alors qu'on se heurta d'abord contre les intérêts de quelques milliers d'hommes qui regardent comme leur propriété la saleté publique. Ce sont les chiffonniers, qui cherchent toute la journée leur vie dans les ordures qu'on jette en tas au coin des bornes des maisons. Munis de grands paniers pointus sur le dos, un bâton crochu à la main, ces hommes à figures pâles et malpropres errent dans les rues et savent découvrir dans ces ordures et revendre beaucoup de choses qu'on peut encore utiliser. Mais quand la police, ne voulant plus que la boue s'amassât dans les rues, en eut donné le nettoiement à l'entreprise, et que les ordures chargées dans des charrettes durent être emportées immédiatement hors de la ville et déposées en pleine campagne, où il était libre aux chiffonniers d'y pécher tout à leur aise, ceux-ci se plaignirent, non pas tout à fait de ce qu'on leur enlevait leur pain, mais de ce qu'on paralysait leur industrie; que cette industrie était un droit sanctionné par la prescription, et comme une, propriété qu'on ne pouvait leur ravir
arbitrairement. Il est curieux que les preuves qu'ils produisaient en cette occasion soient absolument les mêmes dont nos gentillâtres, syndics de corporations, maîtres de guildes, prédicateurs à dîmes, commensaux des facultés et autres semblables docteurs en privilèges, arguent toutes les fois qu'il est question de balayer enfin les vieux abus dont ils tirent profit, et d'enlever ce fumier du moyen âge pour que le moisi séculaire et les miasmes méphitiques n'empoisonnent pas notre vie d'aujourd'hui. Comme leurs protestations ne servirent à rien, les chiffonniers cherchèrent à faire tomber par la violence la réforme du nettoiement; ils tentèrent une petite contre-révolution, soutenus par leurs alliées les revendeuses, vieilles femmes qui étalent et brocantent le long des quais les puantes guenilles qu'elles achètent aux chiffonniers. Alors nous vîmes la plus repoussante de toutes les émeutes : les nouvelles voitures de nettoiement furent brisées et jetées dans la Seine : les chiffonniers se barricadèrent à la Porte Saint-Denis, et les vieilles marchandes de loques combattirent avec leurs grands parapluies sur la place dn Châtelet. La générale battit. Casimir Périer fit rappeler à son de tambour ses mirmidons du fond de leurs boutiques; le trône bourgeois trembla; la
rente tomba; les carlistes jubilèrent. Ceux-ci avaient enfin trouvé leurs alliés naturels, chiffonniers et revendeuses de guenilles, lesquels se prévalent des mêmes principes, se font les champions des vieilles coutumes, des traditions d'ordures, des intérêts de pourritures de toute espèce.
Quand l'émeute des chiffonniers eut été comprimée par la force, et comme le choléra ne sévissait pas encore avec autant de fureur que le désiraient certaines gens qui, à chaque détresse du peuple, à chaque soulèvement populaire, espèrent sinon le triomphe de leur propre cause, du moins la ruine du gouvernement actuel, on entendit tout d'un coup le bruit que cette foule d'hommes qu'on enterrait si vite ne mouraient pas de maladie, mais bien du poison. On avait, disaiton , eu l'art de répandre du poison dans tous les comestibles, aux marchés de légumes, chez les boulangers , chez les bouchers, chez les marchands de vins. Plus ces contes étaient étranges, plus ils étaient avidement accueillis par le peuple, et les incrédules eux-mêmes qui secouaient la tête furent obligés de croire, quand parut l'ordonnance du préfet de police. La police qui, dans tous les pays, semble
Avoir moins à cœur d'empêcher les crimes que d'en
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être instruite, voulut, ou faire parade de sa scierie?, parfaite, ou à l'occasion de ces bruits d'empoisonnements vrais ou faux, mettre le gouvernement à l'abri de tout soupçon ; il suffit enfin que, par sa malheureuse proclamation dans laquelle elle disait expressément qu'elle était sur la trace des empoisonneurs, les affreuses rumeurs furent officiellement constatées et que tout Paris tomba dans la plus horrible angoisse de mort.
C'est une chose inouïe, disaient les gens les plus âgés, qui, aux époques les plus furibondes de la révolution, n'avaient pas entendu parler de pareils crimes. Français! nous sommes déshonorés, disaient les hommes, et ils se frappaient le front. Les femmes, avec leurs petits enfants qu'elles serraient, pleines d'effroi, contre leur sein, pleuraient amèrement et se lamentaient sur ce que ces pauvres créatures allaient mourir dans leurs bras. Ces malheureuses n'osaient ni manger ni boire et se tordaient les mains de douleur et de rage. On croyait voir venir la fin du monde. C'était surtout au coin des rues où se trouvant les cabarets peints en rouge que se rassemblaient et délibéraient les groupes, et c'était presque toujours là qu'on fouillait les hommes qui avaient l'air suspect, et malheur à eux
si Ton trouvait dans leurs poches quelque chose dér quivoque. Le peuple se précipitait sur eux comme un animal samaue, comme une troupe d'enragés. Beaucoup se sauveront parleur présence d'esprit, beaucoup furent arrachés au danger par l'intrépidité de la garde municipale qui patrouillait partout ce jour- là; d'autres reçurent des blessures et des contusions dangereuses : six hommes furent impitoyablement massacrés. Nul aspect n'est plus horrible que cette colère du peuple, quand il a soif de sang et qu'il égorge ses victimes l'inées. Alors roule dans les rues une mer d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels écument çè et là les ouvriers en chemise comme les blanches vagues qui s'entre-choquent, et tout cela gronde et hurle sans parole de merci, comme des damnés, comme des démons. J'entendis dans la rue Saint-Denis le fameux cri : ri la lanterne! Et quelques voix, tremblantes de rage, m'apprirent qu'on pendait un empoisonneur. Les uns disaient que c'était un carliste, qu'on avait trouvé dans sa poche un brevet du lis; les autres que c'était un prêtre et qu'un pareil misérable était capable de tout. Dans la rue de Vaugirard, ou Ton massacra deux hommes qui étaient porteurs d'une poudre blanche, je vis un de ces infortunés au moment
où il râlait encore et où les vieilles femmes tirèrent leurs sabots de leurs pieds pour l'en frapper sur la tête jusqu'à ce qu'il mourût. Il était entièrement nu et couvert de sang et de meurtrissures; on lui déchira non-seulement ses habits, mais les cheveux, les lèvres et le nez ; puis vint un homme dégoûtant qui lia une corde autour des pieds du cadavre et le traîna par les rues en criant sans relâche: Voilà le choléra-morbus ! Une femme, admirablement belle, le sein découvert et les mains ensanglantées, se trouvait là : elle donna un dernier coup de pied au cadavre quand il passa devant elle.
En me voyant elle sourit, et me demanda de payer tribut à sa douce industrie, pour qu'elle pût acheter une robe de deuil, parce que sa mère venait de mourir il y avait peu d'heures, du poison bien entendu
Le lendemain , on apprit par les feuilles publiques que les malheureux qu'on avait si cruellement assassinés étaient tout à fait innocents; et les poudres suspectes trouvées entre leurs mains , des chlorures , ou du camphre, ou quelque autre sorte de préservatif contre le choléra , et que les soi-disant empoisonnés étaient morts fort naturellement de l'épidémie régnante. Le peuple d'ici qui, ainsi que le peuple de
tous les pays, prompt à se passionner, est facile à se porter à de sanglants attentats , revient presque aussi promptement à la douceur et déplore avec un touchant chagrin ses méfaits, quand il entend la voix de la raison. C'est avec cette voix que les journaux réussirent dès le lendemain à adoucir et à calmer le peuple, et l'on doit signaler comme un triomphe de la presse qu'il lui a été possible d'arrêter si promptement le mal dont la police avait été cause. Je dois blâmer ici la conduite de quelques gens qui n'appartiennent pas à la classe inférieure et se laissèrent emporter par la colère au point d'accuser publiquement comme empoisonneurs les hommes du parti carliste. La passion ne doit jamais nous entraîner aussi loin , et je réfléchirais longtemps avant de porter contre mes plus mortels ennemis une aussi horrible accusation
Ce que j'ai gagné moi-même en science dans ces jours de meurtre, c'est la conviction que la puissance des Bourbons de la branche aînée ne refleurira plus jamais en France. J'ai entendu dans les différents
groupes les paroles les plus remarquables; j'ai profondément pénétré dans le cœur du peuple; il connaît ses gens.
Depuis ces événements, tout est redevenu tranquille. L'ordre règne à Paris, dirait M. Sébastiani, Un calme de mort plane sur toute la ville. Un sérieux de pierre est empreint sur toutes les figures. Pendant plusieurs soirs, on n'a vu , môme sur les boni vards, qu'un petit nombre d'hommes; encore passaient-ils rapidement en tenant leur main ou leur mouchoir sur leur bouche. Les théâtres sont comme trépassés. Quand j'entre dans un salon, les gens s'étonnent de \ne voir encore à Paris , puisque aucune affaire indispensable ne m'y retient. En effet, la plupart des étrangers, mes compatriotes particulièrement, en sont partis depuis longtemps. Des parents obéissants avaient reçu de leurs enfants l'ordre de revenir sans délai sous le toit de la famille. Des fds craignant Dieu ont , sans tarder, exaucé la tendre prière de leurs chers parents, qui désiraient leur retour dans la patrie. «Père et mère honoreras^ afm que tu vives longuement ! » Chez d'autres s'éveilla subitement un amour infini de la chère patrie , des romantiques campagnes qu'arrose le Rhin vénérable, des montagnes chéries de la riante
DE LA FUANt 1 . iA'l
Souabe , pays de rameur chevaleresque, de la tidélilé féminine , des poésies sentimentales et d'un air plus sain. On dit qu'on a délivré dans ces circonstances plus de cent mille passe- ports. Quoique le choléra attaque avec une préférence visible la clause la plus pauvre , les riches n'ont pas laissé de prendre la fuite. 11 ne faut pas en vouloir à certainr avenus s'ils se sont sauvés. Le choléra , pensaient-ils, qui vient du fond de l'Asie, ne sait pas que nous avons gagné dans les derniers temps beaucoup d'argent à la bourse ; il pourrait bien nous prendre encore pour de pauvres hères et nous faire manger de l'herbe par la racine. M. Aguado, l'un des banquiers les plus riches et chevalier de la Légion d'honneur, fut le feld-maréchal de cette grande retraite. Il paraît que ce chevalier ne
sait de regarder, avec l'égarement de l'inquiétude, par les portières, et qu'il a même pris pour le choléramorbus en chair et en os, son domestique bleu , qui se tenait derrière sa voiture.
Le peuple murmura hautement quand il vit que les riches se sauvaient et prenaient, avec un bagage de médecins et de pharmacies, le chemin de contrées plus saines. Le pauvre remarqua avec mécontentement que l'argent était devenu iui° protection aussi contre
la mort. Une grande pailie du juste-milieu et la haute finance ont également quitté la place et vivent dans leurs châteaux. Les véritables représentants de la richesse , MM. de Rothschild , sont pourtant demeurés à Paris , témoignant ainsi que ce n'est pas seulement en affaires qu'ils sont grands et hardis. Casimir Périer s'est montré, lui aussi, grand et hardi en visitant l'Hôtel-Dieu après l'explosion du choléra. Ses adversaires doivent même être désolés que le choléra l'ai: saisi depuis cette visite. îl n'a cependant pas succombé; car lui-même constitue un mal beaucoup plus fort. Le jeune prince royal, le duc d'Orléans, qui visita l'hôpital avec Casimir Périer, mérite également une mention très-honorable. Du reste, toute la famille royale s'est montrée d'une manière admirable dans ces temps de désolation. Lors de l'apparition du choléra, . la bonne reine assembla ses amis et ses serviteurs , et ;leur distribua des ceintures de flanelle , en grande
'partie confectionnées de ses propres mains. Les
1 mœurs de l'ancienne chevalerie ne sont pas éteintes ;
elles n'ont fait que subir une métamorphose bourgeoise. De nobles dames ne revêtent plus leurs champions d'écharpes poétiques , mais d'écharpes de santé. Nous ne sommes plus d'ailleurs aux vieux temps
du casque et du iiarnois de la chevalerie guerrière , mais bien à une époque paisible et bourgeoise de ceinture et de jupes bien chaudes -, nous ne vivons plus dans l'âge de fer, mais dans celui de flanelle. La liai «elle est en effet la meilleure cuirasse contre les attaques du choléra, notre plus cruel ennemi. Vénus, du le Figaro, porterait aujourd'hui une ceinture de îlanelle. Pour moi, je suis dans la flanelle jusqu'au cou , et me crois aussi invulnérable. Le roi lui-même porte aujourd'hui une ceinture de la meilleure flanelle citoyenne.
Je ne dois pas taire non plus que le citoyen roi a, dans ce malheur général , donné beaucoup d'argent pour les citoyens pauvres , et s'est comporté avec noblesse et avec une sympathie toute civiquj. Puisque je suis en train , je veux aussi faire l'éloge de l'archevêque de Paris , qui est allé à son tour à l'Hôtel-Dieu > après la visite du prince royal et de Casimir Périer, pour porter des consolations aux malades. Il avait prophétisé depuis longtemps que Dieu enverrait le cholérp en guise de punition , pour châtier un peuple qui avait chassé le roi très-chrétien et rayé de la charte le privilège de la religion catholique. Maintenant que la colère de Dieu visite les pécheurs, M. de
Quélen veut élever sa prière au ciel et implorer la miséricorde divine , au moins pour les innocents ; car il meurt aussi beaucoup de carlistes. En outre , M. de Quélen a offert, pour y établir un hôpital, son château de Conflans. Le gouvernement Ta refusé , attendu que ce bâtiment est ravagé et inhabitable , et que les répa-< rations coûteraient beaucoup d'argent. D'ailleurs, l'archevêque avait demandé qu'on lui laissât carte blanche dans cet hôpital. Mais on ne pouvait exposer les âmes des pauvres malades, dont les corps souffraient déjà d'un mal affreux, aux expériences douloureuses de salut que l'archevêque et ses aides spirituels avaient dessein de tenter. On a préféré laisser mourir du choléra pur et simple , sans exhortations sur la damnation éternelle et sur l'enfer, sans confession et sans viatique , les pécheurs endurcis dans la révolution. Quoiqu'on prétende que le catholicisme est une religion fort convenable pour des temps aussi malheureux que le temps actuel, les Français ne veulent cependant plus s'en arranger, dans îa crainte d'être obligés de conserver, dans des jours meilleurs, cette religion d'épidémie.
Beaucoup de prêtres déguisés circulent aujourd'hui parmi le peuple et soutiennent qu'un rosaire béni est
un préservatif contre le choiera. Les saint-simoniens comptent au nombre des avantages de leur religion qu'aucun saint-simonien ne peut mourir de la maladie .régnante , attendu que le progrès est une loi de I M dire , que le progrès social est dans le saint-simonisme, et qu'ainsi, tant que le nombre de ses apôtres ■nuira pas atteint un chiffre suffisant, aucun d'eux ne j; .urra. Les bonapartistes assurent qu'aussitôt qu'on ressent les symptômes du choléra , il suffit de lever les yeux vers la colonne de la place Vendôme pour •r. Ainsi chacun a sa croyance dans ce moment de calamité. Pour moi. je crois à la flanelle. Une bien entendue ne peut non plus nuire; mais il ne faut pas manger trop peu , comme le font certaines - , qui prennent la nuit les douceurs de la faim pour des atteintes du choléra. Il est plaisant de voir aujourd'hui la poltronnerie accompagner a table ces gens qui considèrent avec défiance les mets les plus philanthropes et n'avalent qu'en soupirant les morceaux les plus délicats. On doit, leur ont dit les médecins, n'avoir aucune crainte et éviter l'inquiétude. Et mes gens alors d'avoir peur de s'inquiéter sans y prendre garde , puis de s'inquiéter en outre de ce qu'ils ont peur. Ils sont aujourd'hui l'amour même^
font souvent usage des mots mon Dieu, et leur voîx n'est plus qu'un souffle doux comme celui d'une jeune accouchée. Et puis ils exhalent les émanations d'une pharmacie ambulante , se tâtent souvent le ventre et demandent toutes les heures, avec des yeux tremblants, quel est le nombre jes morts. Comme on n'a jamais su ce nombre d'une manière exacte, ou plutôtj comme on était convaincu de l'inexactitude de celui qu'on publiait, les esprits furent saisis d'une terreur vague, et l'inquiétude n'eut plus de bornes. Dans le fait, les journaux ont annoncé depuis, que, dans un seul jour, le 10 avril, il était mort environ deux mille hommes. Le peuple ne s'est pas laissé prendre au mensonge officiel et s'est toujours plaint de ce qu'il mourait plus d'hommes qu'on en annonçait. Mon barbier me raconta qu'une vieille femme était restée toute la nuit à la fenêtre, dans le faubourg Montmartre, pour compter les cercueils qu'on faisait passer devant sa maison, et qu'elle en avait vu trois cents; puis, quand vint le jour, saisie par le froid et par les douleurs du choléra, elle-même expira. De quelque côté qu'on regardât dans les rues, on ne voyait que convois funèbres, et, ce qui était plus mélancolique encore, des convois que personne ne suivait. Gomme les voitures