‹ De la FranceChapitre 5 sur 21 · DH LA F U AN CE. IV · texte numérisé non relu

DH LA F U AN CE. IV

destinées à cet usage ne suffisaient pas, on employa toutes sortes d'autres voitures, qui , tendues de drap noir, avaient l'aspect le plus étrange. Celles-là finirent par manquer aussi , et je vis emporter des cercueils dans des fiacres : on les plaçait en travers , de façon que les deux extrémités sortaient par les portières. C'était chose repoussante à voir que ces grandes voitures de meubles qui servent pour les déménagements, parcourant alors les rues comme des omnibus de morts, quêtant de maison en maison les cadavres et les emportant par douzaines au champ de repos.

Le voisinage d'un cimetière où convergeaient les convois funèbres, présentait le coup d'œil le plus désolant. Voulant visiter un jour une personne de ma connaissance, j'arrivai au moment même où l'on chargeait son cadavre sur le char funéraire. La triste fantaisie me prit de lui rendre alors la politesse qu'il m'avait faite plus d'une fois; je pris une voiture et l'accompagnai jusqu'au Père-Lachaise. Arrivés dans le voisinage du cimetière, mon cocher arrêta tout d'un coup , et quand , sortant de ma rêverie , je regardai autour de moi, je ne vis plus que ciel et cercueils. Nous étions entrés dans la bagarre de quelques centaines de voitures d'enterrements, qui faisaient en»

semble file à la porte étroite du cimetière , et , dans l'impossibilité de me retirer, il me fallut subir quelques heures d'attente au milieu de ce noir entourage. Par ennui, je demandai au cocher le nom d'un mort mon voisin , et par un hasard douloureux , il me nomma une jeune dame dont la voiture, quelques mois auparavant, avait été forcée de faire halte aussi quelque temps auprès de moi, alors que nous nous rendions à un bal chez Lointier. Il y avait seulement cette différence qu'alors elle avançait souvent à la portière sa petite tête ornée de fleurs j sa jolie figure mobile éclairée par la lune , et manifestait la plus charmante mauvaise humeur du retard qu'on lui faisait éprouver. Maintenant, elle était fort tranquille et probablement bleue. Plus d'une fois pourtant, quand les chevaux de deuil trépignaient et s'agitaient d'une manière inquiète, cela me parut comme si c'était dans les morts eux-mêmes que s'éveillait l'impatience, comme s'ils étaient fatigués d'attendre et pressés d'arriver au tombeau; et comme en ce moment un cocher voulut couper un autre à la porte du cimetière, le désordre se mit dans les files , les gendarmes, le sabre nu, piaffèrent au travers; des cris et des jurements s'élevèrent çà et là, quelques voitures furent culbutées, des cer-

cueils se brisèrent en tombant et des «adavres en sortirent* alors je crus voir la plus effrayante de toutes les émeutes , une émeute de morts.

Pour épargner la sensibilité, je ne veux point raconter ce que je vis au Père-Lachaise. Il suffit de dire que , tout affermi que je suis , je ne pus me défendre de la plus profonde horreur. On peut auprès des agonisants apprendre à mourir et attendre ensuite la mort avec calme ; mais l'inhumation , au milieu des cadavres des cholériques, dans des fosses remplies de chaux , on ne peut en accepter l'idée. Je me sauvai en toute hâte sur la colline la plus élevée du cimetière, d'où l'on voit la ville se déployer si belle sous vos pieds. Le soleil venait de se coucher; ses derniers rayons semblaient envoyer un triste adieu ; les vapeurs du crépuscule enveloppaient comme de blancs draps Paris malade; et je pleurai amèrement sur cette malheureuse ville, la ville de l'égalité, de l'enthousiasme et du martyre,, la ville rédemptrice qui à déjà tant souffert pour la délivrance temporelle de l'humanité.

Paris, 15 mai 1R32.

Il me faut ajourner les considérations rétrogrades que j'avais annoncées dans l'article précédent. Le présent s'est emparé de nous d'une façon si âpre qu'on peut moins s'occuper du passé. Le grand mal universel, le choléra, disparaît, il est vrai, peu à peu ; mais il laisse après lui beaucoup de tristesse et d'affliction. Le soleil reprend un éclat assez joyeux; les hommes recommencent avec quelque air de bonheur à se promener, à jaser et à rire; mais les nombreux vêtements de deuil qu'on aperçoit de toutes parts ne permettent pas encore à la véritable sérénité de s'établir dans l'ùme. Une sensibilité valétudinaire paraît dominer aujourd'hui chez tout ce peuple, comme ii arrive chez les gens qui ont passé par une maladie grave. Ce n'est pas seulement sur le gouvernement, mais bien aussi sur l'opposition que s'étend

une lassitude presque sentimentale. L'enthousiasme de la haine s'éteint; les cœurs s'ennuient; les pensées pâlissent dans le cerveau; on s'observe l'un l'autre avec de bienveillants bâillements; on ne s'en veut plus; on est devenu toute paix , tout amour, toute réconciliation , toute douceur chrétienne. Des piétistes allemands pourraient faire ici de bonnes affaires.

On s'était jadis promis merveilles du prompt changement de la marche des affaires si Casimir Périer venait à les quitter. Mais il paraît que , pendant ce temps , le mal est devenu incurable : la mort de Périer ne suffira pas pour guérir l'État.

Que Périer succombe par le choléra , sous un maliieur universel auquel ni force ni prudence ne pouvaient résister, cela doit déconcerter même ses adversaires les plus acharnés. L'ennemi général, la mort s'est faufilée dans leur confédération , et le secours , même le plus efficace , de la part d'un semblable auxiliaire, ne peut être vu avec grand plaisir. Périer, au contraire, y gagne la sympathie de la foule, qui s'aperçoit tout d'un coup qu'il était un grand homme. Aujourd'hui, qu'il s'agit de le remplacer par d'autres, cette grandeur devait apparaître dans toute sa réalité.

S'il n'avait pu tendre avec une grande aisance l'are

d'Ulysse ,"îl accomplissait cependant l'œuv^, ^and besoin était , en réunissant toutes ses forces. Au moins, ses amis peuvent le louer aujourd'hui de ce qu'il aurait accompli tous ses desseins sans l'intervention du choléra. Mais que va devenir la France? Eh bien, la France est cette Pénélope persévérante qui fait et défait chaque jour sa toile , dans l'unique but de gagner du temps jusqu'à l'arrivée de l'époux véritable. Et quel sera .cet homme? Je l'ignore, mais je sais qu'il pourra tendre le grand arc , qu'il dégoûtera du banquet du pouvoir les téméraires poursuivants , qu'il les traitera à coups de flèches mortelles , qu'il châtiera les servantes doctrinaires qui ont fait les coquettes avec tout le monde , qu'il purifiera la maison de tout cet immense désordre, et, avec l'assistance de la sage déesse, introduira une meilleure économie. Comme notre situation actuelle, où gouverne la faiblesse, ressemble tout à fait au temps du Directoire, nous verrons aussi noire 18 brumaire, et l'homme véritable entrera au milieu des puissants devenus pâles et leur annoncera la fin de leur pouvoir. On criera sans doute alors à la violation de la constitution , comme autrefois dans le Conseil des Anciens, quand parut aussi l'homme véritable qui balaya la maison. Mais celui-ci

leur cria alors indigné : « La constitution ! Vous osez encore invoquer la constitution , vous qui l'avez violée au 18 fructidor, violée au 22 floréal , violée au 30 prairial ! » Ainsi l'homme véritable saura fort bien citer le jour et Tannée où les ministères du juste-milieu ont violé la constitution.

Combien peu la constitution est entrée, je ne dirai pas seulement dans les idées du gouvernement , mais encore dans celles du peuple, c'est ce que prouve toute discussion sur les questions constitutionnelles les plus importantes. Tous deux , peuple et gouvernement, veulent chacun confisquer à son profit et expliquer dans son sens cette constitution d'après ses " sentiments particuliers. Le peuple esx entraîné dans cette fausse voie par ses écrivains et ses orateurs, qui, soit, ignorance soit esprit de parti, cherchent à intervertir les idées; le gouvernement est tiraillé en sens contraire par cette fraction de Faristocratie qui, dévouée par égoïsme, forme la cour actuelle, et toujours, comme sous la restauration, considère le système représentatif comme une superstition moderne à laquelle le peuple est attaché , qu'on ne peut non plus lui ravir par la force , mais qu'il est pomv tant facile de rendre innocente en glissanjt sous le*

nouveaux noms et sous les nouvelles formes, sans que la foule s'en aperçoive , les vieux hommes et les vieilles intentions. Selon la manière de voir de ces gens, celui-là est le plus grand ministre qui p-eut, avec les nouvelles formes constitutionnelles, obtenir les mêmes résultats qu'autrefois avec les formules de l'ancien régime. Villèle était cet idéal des ministres , auquel on n'a pas cependant osé penser alors que Périer fut frappé par la maladie. Pourtant on a eu assez de courage pour s'arrêler un instant à Decazes. Il serait certainement devenu ministre, si la nouvelle cour n'avait pas craint d'être bientôt remplacée par les membres de l'ancienne. On craignit qu'il n'établît avec lui dans le minist<Vo la restauration tout entière. Après Decazes, c/est Guizot qu'on a eu particulièment en vue. Mais on dit que, pendant qu'il parlait chaleureusement au roi qui lui offrait un portefeuille, il ressentit tout d'un coup les symptômes du choléra et se sauva en abrégeant son discours. C'est alors que commencèrent les négociations avec Dupin, qu'on avait toujours considéré comme le successeur de Périer et auquel on attribue beaucoup de force et de courage. Mais elles échouèrent, parce que Diipin ne pouvait consentir à s'arranger de beaucoup de restric-

Kods gênantes qui s'appliquaient à la présidence da conseil. Il existe en effet, à l'égard de ce .poste , quelques circonstances particulières. Le roi a pri? souvent pour lui-même cette présidence, surtout au commencement de son règne. Ce fut toujours un embarras fatal aux ministres et qui causa la plus grande partie des mésintelligences d'alors. Périer seul avait su se soustraire à de pareils empiétements et retirer ainsi les ail'a ires à la trop grande influence de la cour, qui, sous tous les gouvernements, conduit les rois. Aussi dit-on que la nouvelle de la maladie de Périer n'a pas été désagréable à tous les habitués des Tuileries. Le roi parut alors justifié quand il reprit la présidence du conseil. Mais quand cet arrangement provisoire devint public, il s'éleva dans les salons et dans les journaux la polémique la plus passionnée sur la question de savoir si le roi avait le droit de présider le conseil.

On mit à jour en cette occasion beaucoup d'esprit ne chicane et plus d'ignorance encore. Alors tout ce monde répéta ce qu'il n'avait ouï dire g'i'à moitié et nullement compris, et tout cela devint un bavardage bouillonnant et intarissable. Les idées posées par la plupari des journaux ne furent pas de la nature la plus

brillante. Le National seul se distingua. On sortit du fourreau la vieille formule de combat : Le roi règne, mais ne gouverne pas, dont on s'était servi dans les derniers temps de la restauration. Les trois hommes et demi qui s'occupaient alors de politique en Allemagne, traduisirent, si je ne me trompe, cet axiome par les mots : Der kœnig herrscht, aber er regiert nicht. Je n'approuve cependant pas le mot herrschen, qui porte , selon moi , une couleur d'absolutisme. Et pourtant , cette maxime formulée par le génie politique deThiers,a été acceptée pour bien établir la différence entre les deux pouvoirs absolu et constitutionnel.

En quoi consiste cette différence? Quiconque est de cœur pur en politique osera aussi discuter de la manière la plus précise cette question au delà du Rhin. C'est en voulant la tourner qu'on a prêté secours d'un côté au plus audacieux jacobinisme , et de l'autre à la servilité la plus lâche.

Comme la théorie de l'absolutisme , à partir du méprisable mais savant Salmasius, en descendant jusqu'à M. Jarke, qui n'est pas savant, a été presque toujours soutenue par des écrivains décriés , la mauvaise réputation des avocats a compromis au delà de

toute mesure la cause elle-même. Quiconque tient à i honneur de son nom, n'ose défendre ouvertement cette théorie , alors même qu'il la tiendrait pour excellente dans sa conviction intime. Et cependant, la doctrine du pouvoir absolu est aussi honnête, aussi soutenante que toute autre opinion politique. Rien n'est plus absurde que de confondre, comme on le fait si souvent aujourd'hui, l'absolutisme avec le despotisme. Le despote agit arbitrairement et selon son caprice; ie prince absolu, d'après ses lumières et le sentiment de son devoir. Le caractère de la puissance d'un roi absolu consiste en ce que tout dans l'État se fait par sa volonté particulière. Mais comme il est peu d'hommes qui aient une volonté particulière, que la plupart au contraire ne veulent, sans s'en douter, que ce que veut leur entourage, c'est d'ordinaire l'entourage qui règne à la place des rois absolus. C'est là ce que nous nommons cour, et ce sont ainsi les courtisans qui régnent dans celles des monarchies ?.î'rfolues, où les princes ne sont pas de nature trop rétive, et par cela même, pas inaccessibles à Pinfluence extérieure. L'art des cours consiste à endurcir ies rois de cœur tendre, de telle sorte qu'ils deviennent une massue dans la main des courtisans, et à

apprivoiser les rois farouches , de manière à ce qu'ils se prêtent volontiers à tous les jeux, à toutes les attitudes, à toutes les actions, comme les lions de M. Martin. Hélas ! comme celui-ci sait dompter le roi fdes animaux en l'initiant la nuit d'une main furtive aux vices des hommes , pour le retrouver au jour affaibli et docile; ainsi les courtisans ont l'art de dompter par des plaisirs énervants plus d'un roi de! hommes, quand il est trop sauvage et trop ombrageux, et ils le dominent par des maîtresses, des cuisiniers, des comédiens, de voluptueuse musique, des danses, par toutes les ivresses des sens. Les princes absolus ne sont que trop souvent les esclaves les plus dépendants de leur entourage , et si l'on pouvait ouïr la voix de ceux que l'opinion publique juge avec le plus de haine , on serait peut-être touché en entendant leurs justes plaintes et la révélation d& ces secrets inouïs de séduction, de cet affligeant pervertissemont des plus beaux sentiments de l'homme. Il y a d'ailleurs dans le pouvoir illimité une si effrayante puissance de tentations coupables, que des hommes d'une nature privilégiée peuvent seuls y résister. Celui qui n'est soumis à aucune loi est privé de l'arme défensive la plus salutaire; car les lois sont

faites pour nous protéger, non-seulement contre les autres, mais aussi contre nous-mêmes. Aussi la croyance que leur pouvoit vient de Dieu est-elle, nonseulement pardonnable , mais même nécessaire aux souverains absolus. Sans une telle foi, ils seraient les plus malheureux des hommes, eux qui, sans être plus que des hommes , se seraient exposés à des tentations et à «ne responsabilité mille fois plus qu'humaine. C'est cette foi à un mandat divin qui donna aux rois absolus que nous admirons dans l'histoire une grandeur imposante à laquelle ne s'élèvera jamais la royauté moderne. Ils étaient des médiateurs célestes ; il leur fallait quelquefois expier les crimes de leurs peuples; ils étaient victimes et sacrificateurs tout ensemble; ils étaient sacrés, sacer, dans le sens antique de la consécration delà mort. Ainsi nous voyons des rois de l'antiquité qui, dans des temps de peste, donnent leur propre sang comme expiation en faveur de leurs peuples, ou considèrent les calamités publiques comme une punition de leurs propres fautes. Encore aujourd'hui, quand une éclipse de soleil arrive en Chine , l'empereur s'effraie et recherche s'il n'aurait pas appelé par quelque péché cet assombrissement général, et il fait pénitence pour quâ

'(J^ ŒUVRES DE HEWr.T HEINE.

le ciel lui rende sa lumière ainsi qu'à ses sujets. Chez les peuples où l'absolutisme règne encore avec toute cette sainte rigueur, ainsi que nous le voyons chez les voisins des Chinois , depuis leur frontière nordouest jusqu'à l'Elbe , il serait blâmable de prêcher la doctrine des constitutions représentatives, mais il le serait autant de professer l'absolutisme dans la plus grande partie du reste de l'Europe, où la foi au droit divin est éteinte chez les princes et chez les peuples.

En faisant consister le caractère essentiel de l'absolutisme en ce que , dans la monarchie absolue, c'est la volonté privée du prince qui gouverne, j'établis le caractère de la monarchie constitutionnelle d'autant plus facilement en disant : Celle-ci diffère de celle-là, parce que l'institution y remplace la volonté particulière du monarque. Au lieu de cette volonté qui peut être facilement égarée, nous voyons ici une institution, un système de principes politiques immuables. Le roi est une sorte de personne morale dans le sens qu'attache le droit à ce mot, et il obéit beaucoup moins aux passions individuelles de son entourage qu'aux besoins de son peuple : il n'agit plus d'après les désirs effrénés d'une cour, mais en vertu de lois bien établies. C'est pourquoi, dans tous les pays, les cour-

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tisans ont toujours été les ennemis secrets ou déclares du système constitutionnel. Ce système a tué lèftï puissance millénaire par ce profond et ingénieux mécanisme qui fait que le roi ne représente que l'idée du pouvoir, qu'il peut à la vérité choisir ses ministres, mais que ce sont eux qui gouvernent et non lui, et que, d'ailleurs, ils ne peuvent gouverner qu"aus;i longtemps qu'ils le font dans le sens de la majorité des représentants de la nation, parce que ceux-ci peuvent leur refuser les moyens de gouvernement c'est-à-dire les impôts. Par cela seul que le roi ne gouverne pas par lui-même , le mécontentement du. peuple , en cas de mauvaise administration , ne pêtîi monter jusqu'à lui. Seulement, dans les États constitutionnels, il arrive alors que le roi choisit d'autres ministres plus populaires , dont on peut attendre un meilleur gouvernement; tandis que, dans les États absolus où la volonté même du roi gouverne, celui-ci est immédiatement atteint par la colère du peuple, qui n'a d'autre ressource que de bouleverser l'État. Par cela seul que le roi ne gouverne pas s le salut de l'État est indépendant de sa personnalité et ne peut être mis en danger par un hasard de caractère , par la première passion trop sublime ou ignoble, et il ac~

quîert une solidité dont les anciens philosophes politiques n'avaient aucun pressentiment

Le roi , ne gouvernant pas , est aussi irresponsable, inviolable, et ses ministres seuls peuvent être accusés, condamnés et punis pour mauvais gouvernement. Le commentateur de la constitution anglaise, Blakstone, a commis une erreur quand il a compté l'inviolabilité du roi au nombre de ses privilèges. Cette idée flatte plus un roi qu'elle ne lui sert. Dans les pays du protestantisme politique, les pays constitutionnels, on veut bien plutôt savoir les droits des princes fondés sur la raison qui fournit des arguments suffisants pour leur inviolabilité, du moment qu'on admet qu'ils ne peuvent agir, et ne sont dès lors ni comptables, ni responsables, ni punissables pas plus que celui qui ne fait rien par lui-même. Le principe The kiny cannot do wrong, sur lequel on fonde l'irresponsabilité, ne peut avoir de valeur qu'en y ajoutât t ces mots : Btcause lie does nothing. Mais à la place du roi constitutionnel ce sont les ministres qui agissent, et c'est pourquoi ceux-ci sont responsables,

Leur action est indépendante; ils doivent repousser tout net un avis du roi qui ne s'accorde pas avec le leur et, dans le cas où leur système ne convient pas au roi , se retirer tout à fait. Sans une telle liberté de volonté, la responsabilité que les ministres assument par le contre-seing des actes du gouvernement serait une injustice impie, une cruauté, une absurdité : ce serait introduire dans le droit politique la doctrine du bouc émissaire. La même raison tait que les ministres d'un prince absolu sont tout à fait irresponsables, exce pté à l'égard de celui-ci. Ils ne doivent compte qu'à leur maître, comme lui-même n'en doit qu'à Dieu

Après ce peu d'explications sur la différence entre les deux puissances, absolue et constitutionnelle, il devient clair pour chacun que la discussion sur la présidence, telle qu'elle vient de s'élever dans les circonstances présentes en France,, devait moins avoir pour objet la question de savoir si le roi devait présider, que celle-ci : De qu^te manière entend-il présider? Il

importe peu que la charte ne le lui défende pas, ou qu'un paragraphe semble le lui permettre; mais il s'agit de savoir s'il le fera, seulement honoris causa s ou pour sa propre instruction , d'une façon tout à fait passive , sans la moindre participation active , ou si, en sa qualité de président, il fera prévaloir sa volonté privée dans la conduite des affaires de l'État et dans l'exécution? Dans le premier cas, il peut lui être permis de s'ennuyer, si tel est son plaisir, tous les jours quelques heures dans la société de MM. Louis, Sébastiani, etc.; dans l'autre, il faut que cette satisfaction lui soit impitoyablement interdite.

En effet, d'après cette dernière supposition, en gouvernant par sa volonté privée, il s'approcherait rie la royauté absolue; au moins devrait-il être alors considéré lui-même comme un ministre responsable. Quelques journaux ont soutenu avec beaucoup de raison qu'il serait injuste de demander compte à un homme gisant sur son lit de mort , comme Périer, ou à un apoplectique , comme M. Sébastiani , des actes émanés de la volonté particulière du roi. C'est dans tous les cas une fâcheuse discussion, dont l'importance est assez triste; car chacun se rappelle ces paroles terroristes : La responsabilité, cest la mort. Dans

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cette occasion, la thèse de la responsabilité du roi et par conséquent la négation de son inviolabilité sont soutenue^ surtout par le National avec une désobligeancti que je ne puis approuver. C'est toujours pour Louis-Philippe un avertissement désagréable qui pour* rait bien lui faire faire quelques réflexions. Ses amis étaient d'avis qu'il ne devait rien faire qui amenât le moins du monde la discussion sur le principe de l'inviolabilité et pût ainsi l'ébranler dans l'opinion pu-* blique. Mais Louis-Philippe, si nous apprécions équitablement sa situation, pourrait bien ne pas être si blâmable de chercher à^aider un peu à l'action du gouvernement. Il sait que ses ministres ne sont pas des géants ; que la chair a de bonnes intentions, mais que l'esprit est faible. Le maintien de fait de son gouvernement est pour lui l'affaire principale. Le principe de l'inviolabilité pourrait bien n'avoir à ses yeux qu'un intérêt secondaire. Il sait que Louis XYI , pauvre homme sans tête, était inviolable, lui aussi. L'inviolabilité royale a cela de particulier en France : le principe de cette inviolabilité est tout à fait inviolable. Il ressemble à la pierre de l'anneau que portait à son doigt don Luis Fernando Perez de Acaiba , pierre dont ï3 vertu était telle que lorsqu'un homme muni de cet

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anneau tombait du haut d'un clocher, la précieuse pierre demeurait intacte.

Cependant , pour remédier jusqu'à un certain point à cette fatale messéance, Louis-Philippe a créé une présidence intérimaire et en a revêtu M. de Montalivet. Celui-ci est en outre ministre de l'intérieur, et M. Girod de l'Ain est devenu à sa place ministre des cultes. On n'a qu'à voir ces deux personnages pour pouvoir soutenir en toute assurance qu'ils ne jouissent d'aucune indépendance et ne sont que des griffes à contre-seing. L'un, M. le comte de Montalivet, est un jeune homme bien bâti, quj a presque l'air d'un joli écolier vu au travers d'un verre grossissant. L'autre , M. Girod de l'Ain, suffisamment connu comme président de la Chambre, où il a eu l'art de bien servir les intérêts du roi par l'abréviation ou par la prolongation des séances , est le dévouement même. C'est un homme ramassé, qui a l'air d'un Brunswickois vendant des têtes de pipes dans les foires , ou bien encore d'un ami de la maison qui apporte des croquignoles aux enfants et caresse les chiens.

Paris, 27 mai 183-2.

Casimir Périer avait abaissé la France pour relever les cours de la bourse. Il voulait vendre la liberté de l'Europe au prix d'une courte et honteuse paix pour la France. Il s'est fait l'auxiliaire des sbires de l'esclavage et de notre plus mauvaise passion, Tégoïsme, jusqu'à ce point que des milliers d'hommes, parmi les plus nobles de cœur, sont morts de chagrin, de misère, de honte et de prostitution politique ! Les morts de juillet, il les a rendus ridicules dans leur tombeau; et les vivants, tellement dégoûtés de la vie, qu'ils ont été obligés de porter envie même à ces morts. Il a éteint le feu sacré, fermé les temples, irrité les dieux, brisé les cœurs. Et pourtant je voterais, moi, pour que Périer lût déposé au Panthéon, ce grand palais de l'honneur, sur lequel est écrit en lettres d'or : Aux

grands hommes la pairie reconnaissante. Car Périer

Mi

était un grand homme : il possédait de rares talents ei une force de volonté rare; et ce qu'il a fait, il Ta fait avec l'honnête conviction qu'il était utile » sa patrie, et cela au prix de son repos, de son bonheur et de sa vie. Et c'est moins pour l'utilité et le succès que la patrie doit récompenser &es grands hommes, que pour la volonté, pour l'abnégation dont ils ont fait preuve. Bien plus ! n'eussent-ils rien voulu et rien fait pour elle, la patrie devrait honorer, après leur mort, ses grands hommes, car ils l'ont grandie de toute leur hauteur. Comme les étoiles sont l'ornement du ciel, les grands hommes sont l'ornement de leur pays, de toute la terre. Car les cœurs de ces hommes sont les étoiles de la terre, et je crois que, si l'on projetait d'en haut ses regards sur notre planète, ces cœurs rayonneraient à nos yeux comme de pures lumières, comme les étoiles du firmament. Peut-être, d'un si haut point de vue, reconnaîtrait-on combien de splendides étoiles sont semées sur cette terre, combien scintillent solitaires et inconnues au milieu d'espaces obscurs et déserts, de quel bel éclat étincelle notre patrie allemande, de quelle vive lumière resplendit la France, cette voie lactée de grands cœurs humains.

La France a perdu dans les derniers temps beaucoup

d'étoiles de première grandeur. Le choléra a moissonné beaucoup de héros des temps de la révolution et de l'empire. Un grand nombre d'hommes d'État irquables, parmi lesquels Martignac était le plus distingué, sont morts d'autres maladies. Les amis de' ii science ont surtout déploré la mort de Champollion, qui a inventé tant de rois égyptiens, et celle de Cuvier, qui a découvert tant d'autres grands animaux, lesquels n'existent plus, et prouvé, de la manière la moins galante, à notre mère la terre, qu'il faut ajouter quelques milliers d'années à l'âge qu'elle s'est donné jusqu'à | gnt.

La mort de Casimir Périer a fait ici moins de sensation qu'on ne s'y attendait, et pas la moindre à la Bourse. Je ne pus m'empêcher, le jour où il mourut, d'aller à la place de la Bourse. Sous ce grand temple de marbre où Périer était vénéré comme un dieu, et sa parole comme un oracle, je mis la main sur les colonnes qui s'élancent sous le pourtour, elles étaient toutes immobiles et froides comme les cœurs de ces hommes pour lesquels Périer a tant fait. Oh! les misérables nains ! 11 ne se trouvera plus désormais un géant qui se sacrifie pour eux, et qui, pour leurs intérêts de pygmées, abandonne les géants ses frères. Permis à

eux de se moquer des géants qui,' pauvres et gauches, s'asseyent sur les montagnes pendant que les êtres rabougris, favorisés par leur petitesse, rampent dans les mines étroites des montagnes pour détacher des parois les métaux précieux ou pour les gagner à l'aide des gnomes souterrains, agents plus petits encore. Descendez de plus en plus dans vos mines; ayez soin seulement de vous tenir ferme à l'échelle, et ne vous inquiétez pas de ce que les échelons deviennent plus sales à mesure que vous vous abaissez vers les galeries les plus abondantes en richesses.

Je me courrouce toutes les fois que. j'entre à la Bourse, ce bel édifice de marbre, bâti dans le style grec le plus noble et consacré à cet ignoble trafic des fonds publics. C'est le plus beau monument de Paris : Napoléon l'a fait bâtir. 11 faisait élever dans le même style et dans les mêmes proportions un temple de la Gloire. Hélas! le temple de la Gloire n'a pas été achevé. Les Bourbons le convertirent en église, qu'ils consacrèrent à Madeleine repentante; mais la Bourse est terminée et brillé de son éclat le plus complet, et c'est sans doute son influence qui a fait que son noble rival, le temple de la Gloire, reste encore inachevé, et toujours, par la plus outrageuse dérision, consacré à

Madeleine repentante. C'est ici, dans cette immense salle, sous ces voûtes élevées de la Bourse, que s'agite l'agiotage avec ses mille figures tristes et ses dissonances criardes, comme le bouillonnement d'une mer d'égoïsme. Du milieu des flots d'hommes s'élancent les grands banquiers, pareils à des requins, créatures monstrueuses qui s'entre-dévorent. Plus haut, dans la galerie, on remarque, comme des oiseaux de proie à l'affût sur un écueil, des dames même qui spéculent. C'est pourtant ici que hantent les intérêts qui, dans ces temps, décident de la paix et de la guerre.

C'est pourquoi la Bourse a tant d'importance aussi pour nous autres publicistes. Mais il n'est pas facile de comprendre nettement- la nature de ces intérêts après chaque événement influent, ou d'en apprécier les suites. Le cours des effets publics et de l'escompte est sans contredit un thermomètre politique; mais on se tromperait si Ton croyait que ce thermomètre indique le degré de progrès de l'une ou de l'autre des grandes questions qui remuent actuellement l'humanité. La ' hausse ou I« baisse des fonds n'indique ni la hausse ni la baisse du parti libéral ou servile, aiais bien le plua ou moins d'espoir qu'on a pour la pacification de

l'Europe, pour le maintien de ce qui existe, ou plutôt

pour la solidité des rapports d'où dépend le paiement des intérêts de la dette publique.

Dans ce point de vue rétréci, quelque événement qui arriva, les spéculateurs de bourse sont admirables. À l'abri de toutes les émotions intellectuelles, tout leur esprit est tourné sur les choses de fait , et ils reconnaissent, avec un instinct presque animal, comme les grenouilles prédisent le temps, si tel événement, assez rassurant en apparence, ne serait pas une cause d'orage pour l'avenir, ou si un grand malheur ne servira pas à la fin à consolider le repos général. A la chute de Varsovie, on ne demanda pas : Quel mal en résultera-t-il po.;z" l'humanité? mais : La victoire du knout découragera-t-elle les agitateurs, c'est-à-dire les amis de la liberté ? La réponse affirmative à cette question fit monter les fonds. Si l'on recevait aujourd'hui cà la Bourse, par dépêche télégraphique, la nouvelle que M. de Talleyrand croit aux récompenses et aux peines après la mort, les fonds français tomberaient de 10 pour 100; car on pourrait craindre qu'il voulût se réconcilier avec le ciel, déserter le système du justemilieu et le sacrifier, et exposer l'admirable tranquillité dont nous jouissons. Être ou ne pas être n'est pas la grande question à la Bourse ; on ne s'y inquiète que

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de la paix ou du trouble. C'est là-dessus aussi que se règle l'escompte. Dans les temps d'agitations, l'argent devient inquiet, se renferme dans les caisses des riches, comme dans une forteresse, et y demeure retiré : l'escompte monte. En temps calme, l'argent redevient confiant, s'offre volontiers, se produit en public, se montre très-affable : l'escompte est bas. Ainsi, un vieux louis d'or a plus d'esprit qu'un homme et sait le mieux du monde s'il y aura paix ou guerre. C'est peut-être par suite de leur commerce intime avec l'argent que les gens de bourse ont acquis aussi une sorte d'instinct politique ; et pendant que dans ces derniers temps les penseurs les plus profonds n'attendaient que la guerre, ceux-là demeurèrent fort tranquilles, assurés qu'ils étaient du maintien de la paix. Demandait-on à l'un d'eux quelles étaient ses raisons pour une pareille sécurité, on ne pouvait, comme à sir John, en arracher aucune raison; mais il ne cessait de répondre : « C'est mon idée. »

La Bourse, depuis ce temps, n'a fait que se fortifier dans cette idée, et la mort de Périer n'a même pu lu/! en inspirer une autre. Il est vrai qu'elle était depuiu longtemps préparée à cet événement et qu'on se figure d'ailleurs que son système de paix lui servira et

sera fermement maintenu par le roi. Mais cette complète indifférence à la nouvelle de la mort de Périer m'a fait éprouver un sentiment de dégoût. La Bourse aurait dû au moins, par convenance, faire éclater son affliction par une petite baisse. Mais non! pas un huitième pour cent ; les effets ne sont pas tombés d'un huitième de deuil pour cent à la mort de Casimir Périer, ce grand ministre banquier!

La plus froide indifférence s'est montrée à l'enterrement de Périer comme à sa mort. C'était un spectacle comme un autre : le temps était beau, et des milliers d'hommes étaient sur pied pour voir passer le cortège, qui se dirigea longuement par les boulevards jusqu'au Père-Lachaise. Le sourire était sur beaucoup de figures; sur d'autres, la préoccupation des affaires; sur le plus grand nombre, l'ennui. Une quantité innombrable de troupes, comme cela convenait à peine au héros pacifique du système de désarmement, beaucoup de gardes nationaux et de gendarmes. Les artilleurs y étaient aussi avec leurs canons; ceux-ci pouvaient avec raison être en deuil, car sous Périer ils avaient du bon temps, une véritable sinécure. Le peuple considérait tout cela avec une rare apathie. Il ne montra ni haine ni amour : c'était l'ennemi de l'enthousiasme qu'on

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allait mettre en terre, et l'indifférence formait le convoi. Los seuls véritables affligés parmi cette foule en deuil, étaient les deux (ils du défunt, lesquels, couverts de manteaux funéraires et la figure pâle, marchaient derrière le corbillard. Ce sont deux jeunes gens d'environ vingt ans, d'un extérieur rond et ramassé, qui annonce plutôt le bien-être que l'esprit ; je les avais vus l'hiver dernier dans les bals, frais et dispos. Sur le cercueil étaient étendus des étendards tricolores, couverts de crêpes noirs. Et pourtant, c'était justement le drapeau tricolore qui n'avait pas à s'affliger de la mort de Casimir Périer. Elle accablait tristement le cercueil comme un reproche muet, cette bannière de la liberté qui, par sa faute, a éprouvé tant d'outrages. Autant que de l'aspect de ce drapeau, je fus touché de la présence du vieux Lafayette au convoi de Périer, de l'apostat qui jadis avait si glorieusement combattu avec lui sous cette bannière.

Ce fut entre drux et trois heures que le convoi de Casimir Périer [assa sur les boulevards. Quand je soi*'

tis de dîner, à sept heures et demie, je rencontrai les soldats et les voitures qui revenaient du cimetière. Les voitures roulaient alors avec une brillante rapidité;. les crêpes avaient été enlevés des drapeaux tricolores qui resplendissaient, de même que les armures des cuirassiers, sous la joyeuse lumière du soleil. Les trompettes, vêtus de ronge, trottant sur leurs chevaux blancs, sonnaient gaiement la Marseillaise. Le peuple, paré et l'air heureux, courait vers les théâtres; le ciel, longtemps couvert de nuages, était alors d'un bleu si riant, si parfumé d'éclat; les arbres brillaient d'une verdure si fraîche, si heureuse ; le choléra et Casimir Périer étaient oubliés, et l'on était au printemps.

Maintenant l'homme est bien enterré, mais le système vit encore. Ou bien est-il vrai que ce système n'est pas une création de Périer, mais du roi? Quelques philippistes ont commencé par répandre cette opinion pour qu'on prît confiance dans la force indépendante du roi, pour qu'on ne crut pas qu'il demeurait privé de direction au tombeau de son protecteur, enfin pour qu'on ne doutât pas du maintien du système actuel. Aujourd'hui, beaucoup d'ennemi* du roi s'emparent de cette opinion. C'est combler un de leurs vœux les plus chers que d'antidater ainsi ce système

Impopulaire, appelé du 13 mars, et de lui attribua» nu auguste fondateur, dont il aoeroîl ainsi la responsabilité. Amis et ennemis se réunissent iei souvent ; mutiles la vérité. Ou ils lui coupent les jambes, on bien ils la tirent et rallongent tellement qu'elle devient mince comme un mensonge. L'esprit de parti est on Procuste qui couche fort mal la vérité. Serait-il v*aî que, dans le système du 13 mars, Périer n'ait fait que sacrifier son nom honorable et que Louis-Philippe soit itable père de ce système? Il nie peut-être la paternité de cet enfant embarrassant, tout à fait comme ce jeune paysan qui ajoutait naïvement : « Mais pour dire la vérité, je n'y ai pas nui.» Toutes les offenses que la. France a eu à endurer jusqu'à ce jour sont mises aujourd'hui sur le compte du roi. Le coup de pied que îe lion malade a reçu naguère encore à Rome de l'ânesse du seigneur exaspère les Français à un degré insoutenable. Cependant on lui fait tort : Louis-Philippe ne laisse pas volontiers passer une insulte, et il consentirait de bon cœur à se battre, mais il voudrait choisir son monde. Par exemple , il n'aurait guère envie de se battre avec la Russie; il le ferait avec plaisir contre les Prussiens, avec lesquels il s'est déjà mesuré à Valmy, et que, pour cette raison, il ne paraît pas craindre

beaucoup. On prétend avoir particulièrement remarqué qu'il n'a jamais manifesté la moindre appréhension toutes les fois qu'il était question de la Prusse et de ses chevaleresques rodomontades. Louis-Philippe d'Orléans, petït-fils de saint Louis, rejeton de la race la plus antique de rois, premier gentilhomme de la chrétienté, s'amuse alors avec une jovialité toute bourgeoise sur ce qu'il est pourtant bien mortifiant pour lui pauvre roi citoyen, de voir la camarilla de Brandebourg le regarder avec de si grands airs et une supériorité si nobiliaire.

Je dois dire ici qu'on ne remarque jamais le grandseigneur chez Louis-Philippe, et le peuple français n'aurait pu choisir en effet pour roi un homme plus bourgeois. D'ailleurs, il lui importe peu d'être roi légitime, et l'on dit que l'invention du mot de quasi-légitimité n'était pas tout à fait de son goût. Il n'envie pas le moins du monde à Henri V l'avantage de la légitimité, et n'est aucunement diposé à négocier avec luf pour cet objet ou à lui offrir de l'argent; mais Louis - Philippe pense qu'il a inventé la royauté citoyenne et qu'il a reçu un brevet pour cette inventioa; il gagne par an à ce métier 18 millions, somme qui dépasse presque le revenu des maisons de jeu de Paris, et il

voudrait conserver pour soi et pour ses descendants le

monopole de cette lucrative industrie.

J'ai déjà indiqué dans l'article précédent combien le maintien de ce monopole de royauté tient avant tout au cœur de Louis-Philippe, et comme, en ayant égard à une telle façon de voir tout humaine, son usurpation de la présidence du conseil me paraît excusable. Dans le fait, il ne semble pas s'être encore retiré dans les limites de ses droits constitutionnels, quoique pour la forme il n'ose plus présider. La véritable question contentieuse reste donc toujours en suspens, et ses tiraillements se prolongeront encore jusqu'à la formation d'un nouveau ministère. Mais ce qui trahit le plus la faiblesse du gouvernement, c'est que le maintien ou le renouvellement ou la transformation du ministère sont commandés,, non par les besoins intérieurs du pays, mais par des événements étrangers. Cette dépendance d'intérêts extérieurs s'est manifestée d'une manière fâcheuse et assez publique pendant la dernière crise ministérielle de l'Angleterre. Chaque bruit qui nous arrivait de ce côté donnait ici naissance à une nouvello combinaison de cabinet. Quand on vit le gouvernail de l'empire britannique

tomber entre les mains de Wellington , on perdit tout

à fait la tête, et l'on était déjà sur le point de choisir le maréchal Soult pour premier ministre, en vue de l'équilibre militaire.

La liberté, en France comme en Angleterre, serait alors passée sous le commandement de deux anciens soldats qui, étrangers ou même hostiles à tout esprit de civisme indépendant, n'ont appris qu'à obéir en esclaves ou à commander en despotes. Soult et Wellington ne sont par leur caractère que de véritables condottieri, si ce n'est que le premier a appris à une plus noble école le métier des armes, et qu'il a autant soif de gloire que de solde. La récompense qui devait lui revenir n'était pas moins qu'une couronne, et Ton m'a assuré que Soult a été pendant quelques jours roi de Portugal, sous le nom de Nicolas Ier, roi des Algarves. Le caprice de son sévère suzerain ne lui permit pas de prolonger davantage cette royale plaisanterie. Mais il ne peut certainement l'oublier : il a bu à pleines oreilles le doux retentissement de ce titre de Majesté ; il a vu avec des yeux enivrés les hommes lui présenter > genoux leur hommage le plus humble, et sur ses gracieuses mains il sent encorp les brûlants

baisers des lèvres portugaises Et c'est à lui qu'on

devait confier la liberté de la France ! Quant à l'autre,

lord Wellington, je n'ai pas besoin de m'exprimer aucunement sur lui. Los derniers événements ont prouve que, dans mes précédents écrits, j'avais toujours parlé de lui avec trop d'indulgence. Aveuglé qu'on était py? ses gauches et lourdes victoires, on s'est toujours r< fusé à croire qu'il fût, à proprement parler, un niai ; mais les circonstances récentes l'ont bien démontré. Il est sot comme tous les hommes qui n'ont pas de cœur; car c'est du cœur et non de la tête que viennent les pensées. Louez-le dose, muses vénales de cour, rimeurs qui caressez l'orgueil des torys! Continue à le chanter, barde de la Calédonie, spectre banqueroutier à la harpe de plomb, aux cordes de toiles d'araignée ! Célébrez-le, pieux lauréats, chantres gagés des héros ! et surtout redites ses dernières prouesses ! Jamais mortel n'a dévoilé d'une manière plus déplorable sa nudité aux yeux du monde entier. Presque tout d'une voix, l'Angleterre, jury de vingt millions de citoyens libres, a prononcé son verdict de culpabilité sur le pauvre criminel qui, ainsi qu'un voleur de basse classe, aidé par de rusées receleuses, a tenté de nuit de filouter les joyaux de la couronne du peuple souverain, ses droits et sa liberté. Lisez le Morning-Chroniele , le Times et même ces orateurs d'ordinaire si modérés, et vous

demeurerez stupéfaits a ce langage de bourreau avec lequel ils flagellent et stigmatisent le vainqueur de Waterloo. Son nom est devenu un outrage. On était parvenu, à Taide des plus basses menées, à lui faire tomber le pouvoir entre les mains; et il n'a pas osé l'exercer. Leigh Hunt le compare en cette occasion à un vieux libertin qui voulait séduire une jeune fille; comme celle-ci, dans son inquiétude, demandait conseil à une de ses amies, elle en reçut pour réponse : a Laissez-le faire ; outre le péché de ses coupables intentions, il s'attirera encore toute la honte de l'impuissance. »

J'ai toujours détesté cet homme; mais je ne le croyais pas aussi méprisable. Il est singulier que j'aie toujours eu de ceux que je haïssais une idée plus grande qu'ils ne méritaient en effet. Et j'avoue que toujours j'ai supposé aux torys d'Angleterre plus de courage, de force et de généreuse abnégation qu'ils n'en ont montré au moment où cela était nécessaire. Oui ! je me suis trompé sur le compte de cette haute aristocratie anglaise : je pensais qu'à l'exemple des fiers Romains, ils vendraient aussi cher qu'autrefois ïe champ où campait l'ennemi, qu'ils l'attendraient sur leurs chaises curules Non! une terreur panique les a

saisis lorsqu'ils ont vu que John Bull se démenait un peu sérieusement, et ils offrent maintenant à meilleur compte les terres à bourgs-pourris, et ils augmentent le nombre des chaises curules pour que l'ennemi veuille bien s'y asseoir. Les torys n'ont pius de confiance en leur propre force; ils ne croient plus en eux-mêmes ; leur pouvoir est brisé î A la vérité , les wighs sont aussi des aristocrates, lord Grey est aussi jaloux de noblesse que lord Wellington; mais il en sera de celte aristocratie comme de celle de France : c'est un bras qui sert à couper l'autre.

Il est inconcevable que les torys, qui comptaient sur un coup de tête de leur reine, aient été si fort effrayés quand le moment critique arriva, et que le peuple se leva partout avec d'énergiques protestations. Tout homme connaissant les Anglais et leurs moyens de résistance légale devait s'y attendre. L'opinion sur le bill de réforme était bien fixée chez le peuple. Toutes les réflexions à ce sujet s'étaient changées en un fait. Les Anglais ont surtout, quand il faut agir, cet avantage, qu'habitués à s'exprimer en hommes libres, ils ont sur chaque question une opinion toute prête. Aussi jugent-ils plus qu'ils ne pensent. Nous autres Allemands, au contraire, nous pensons toujours, et à force

de penser, nous arrivons- à ne rien juger. D'ailleurs il n'est pas toujours prudent d'émettre son opinion. L'un est empêché par la crainte de déplaire à M. le directeur de la police, l'autre par modestie ou même par simplicité. Beaucoup de penseurs allemands sont descendus dans la tombe sans jamais avoir exprimé leur opinion personnelle sur une grande question. Les Anglais sont, au contraire, décidés, pratiques; tout ce qui est intellectuel prend chez eux de la consistance, de telle sorte que leurs pensées, leur vie et eux-mêmes deviennent un fait unique dont les droits sont irréfragables. Oui! ils sont brutaux comme un fait, et résistent matériellement. Un Allemand, avec ses pensées, ses idées, molles comme le cerveau qui les a produites, n'est lui-même qu'une idée, et lorsque celleci déplaît au gouvernement, on envoie l'idée dans une forteresse. C'est ainsi qu'il y a eu soixante idées incarcérées à Kœpenick, et leur absence ne faisait faute à personne. Les brasseurs brassaient leur bière tout comme auparavant, et les presses n'en continuaient pas moins d'imprimer les romans nouveaux. Au penchant qu'ont les Anglais pour la résistance effective, à leur entêtement inflexible dans les questions jugées définitivement, vient encore se joindre la sûreté légale

avec laquelle ils peuvent agir. Nous ne pouvons nous figurer par combien de voies légales peut procéder l'opposition anglaise, adversaire du gouvernement dans le parlement et au dehors. On ne comprend bien 1 s journées de Wilkes que lorsque soi-même on a vu l'Angleterre. Les voyageurs qui veulent nous donner une idée de la liberté anglaise, nous font dans ce but l'énumération de ses lois. Mais ces lois ne sont que les limites de la liberté, et non la liberté elle-même. On n'a sur le continent aucune idée de la somme de liberté intense qui peut se trouver quelquefois amassée dans ces limites, et Ton se figure encore moins la paresse et l'indolence des gardiens. Ce n'est que là où elles doivent protéger contre l'arbitraire du pouvoir qu'elles sont gardées avec vigilance. Sont-elles franchies par leshommes du pouvoir, l'Angleterre en masse est aussitôt debout comme un seul homme, et l'arbitraire est repoussé. Non ! ces gens n'attendent pas que la liberté ait reçu une atteinte; mais, pour peu qu'elle soit menacée, ils se lèvent avec des paroles et des fusils. Les Français de juillet ne se sont révoltés qu'après avoir reçu le premier coup de massue porté par le despotisme : les ordonnances. Les Anglais de ce mois de mai n'ont pas attendu si longtemps : il leur a suffi qu'on eût remis îe

glaive aux mains du bourreau fameux qui déjà, en d'autres pays, avait exécuté la liberté.

Ces Anglais sont d'étranges originaux. Je ne puis les souffrir. D'abord ils sont ennuyeux, puis insociables , égoïstes, ils coassent comme des grenouilles, sont ennemis-nés de toute bonne musique, vont à l'église avec des livres de prières dorés et nous méprisent, nous autres Allemands, parce que nous mangeons de la choucroute. Mais quand l'aristocratie anglaise réussit, par le moyen des bâtards de cour, à attirer dans ses intérêts la femme allemande (the nasty Germanfrow); quand le roi Guillaume, qui, le soir, avait promis à lord Grey de nommer autant de nouveaux pairs qu'il en fallait po.ir faire passer le bill de réforme , gagné à un autre sentiment par la reine de la nuit, eut manqué à sa parole le lendemain matin ; quand Wellington et ses torys eurent porté sur les pouvoirs de l'État leurs mains liberticides : alors ces Anglais cessèrent tout d'un coup d'être ennuyeux pour devenir très-intéressants; ils ne furent plus insociables , mais se réunirent par centaines de mille ; ils ne pensèrent plus qu'au bien-être général; leurs paroles ne furent plus aussi coassantes, mais pleines d'une mâle harmonie ; ils dirent des choses dont le

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retentissement entraînait plus que les mélodies de Hossini et de Meyerbeer; ils ne parlèrent plus des préires de l'église en style de livres de prières; mais ils agitèrent, comme des incrédules, la grande question, s'ils n'enverraient pas les évêques au bourreau et le roi Guillaume avec sa mangeuse de choucroute dans le Hanovre.

Lors de mon séjour en Angleterre, beaucoup de choses m'ont fait rire ; mais rien ne m'a diverti comme le lord maire , véritable bourgmestre de la Cité de Londres , lequel s'est conservé comme une ruine du système communal du moyen âge, dans toute la majesté de sa perruque, dans son ample dignité de maîtrise. Je le vis accompagné de ses aldermen : ce sont les graves chefs de la bourgeoisie , compère tauleur et compère gantier, presque tous énormes épiciers, rouges figures de bifteck, vivantes cruches de porter, sobres cependant, et devenus riches à force de travail et d'économie, au point que beaucoup d'entre eux possèdent, m'a-t-on dit, plus d'un million de livres sterling déposés à la banque d'Anglerre. La banque est un grand bâtiment dans Thread-Needlestreet , et s'il éclatait une révolution en Angleterre , la

banque serait en grand danger, les riches bourgeois de

Londres pourraient perdre leur fortune et se voir en une heure réduits à la mendicité. Néanmoins, quand le roi Guillaume manqua à sa parole , quand la liberté de l'Angleterre fut en danger, le lord maire de Londres nit sa grande perruque, et lui et ses épais aldermen se mirent en route d'un air aussi assuré , aussi officiellement tranquille que s'ils fussent allés s'asseoir à un grand banquet dans Guild-Hall. Ils se rendaient pourtant à la chambre des communes, où ils protestèrent de la manière la plus énergique contre le nouveau cabinet, et ils se déclaraient contre le roi dans le cas où il ne le renverrait pas , préférant exposer leur vie 3t leur fortune dans une révolution plutôt que de cor^antir à la ruine de la liberté anglaise. Ces Anglais .f^nt d'étranges originaux.

Je a'oublierai jamais un homme que j'ai vu à la chambre des communes , à gauche de l'orateur, car jamais homme ne m'a plus cféplu que celui-là. C'est un être ramassé , avec une grosse tête carrée , couverte de cheveux roux désagréablement hérissés. La figure démesurément rouge, flanquée de larges joues, est ordinaire et régulièrement ignoble ; ses yeux sont vides et à bon marché; son nez mesquin est séparé par un grand espace de sa bouche, et il ne peut

sortir de cette bouche trois paroles sans qu'un chiffre s'y intercale ou du moins qu'il soit question d'argent. Il y a dans tout son être quelque chose de ladre, de chiche et de rogneux; enfin c'est le véritable fils de TÉcosse, M. Joseph Hume. On devrait mettre son portrait en tête de tous les livres de calcul. Il a toujours appartenu à l'opposition : les ministres le redoutent toujours quand on parle de quantités numéraires. Il continua à siéger sur les bancs de l'opposition, même lorsque Canning était ministre, et lorsque celui-ci, dans ses discours, avait à exprimer un chiffre, il demandait à voix basse à son voisin Huskisson hotv much? Puis quand il avait été soufflé, il reprenait à haute voix le fil de son discours en regardant Joseph Hume presque en souriant : jamais homme ne m'a déplu autant que celui-là. Mais lorsque le roi Guillaume manqua à sa parole , Joseph Hume se leva , fier, héroïque comme un dieu de liberté, et ses paroles retentirent aussi puissantes, aussi solennelles que la cloche de Saint-Paul ; il est vrai qu'il était encore question d'argent, et il déclara : or Qu'on ne devait pas payer d'impôts, » et le parlement adopta la proposition de son grand citoyen. Cela trancha la difficulté. Le refus légal des impôts

enraya les ennemis de la liberté. Ils n'osèrent accepter le combat avec un peuple unanime qui mettait en jeu son existence et sa fortune. Il leur restait sans doute encore leurs soldats et leurs guinées. Mais on ne se n'ait plus aux habits rouges , quoiqu'ils eussent jusque là obéi sans murmure au bâton de Wellington. On n'avait plus confiance non plus dans le dévouement des orateurs achetés ; car la nobility d'Angleterre remarque maintenant elle aussi : « Que tout n'est pas à vendre en ce monde , et qu'à la fin Ton n'a jamais assez d'argent pour tout payer. » Les torys cédèrent. C'était dans le fait le parti le plus lâche , mais aussi le plus prudent. Mais comment est-il arrivé qu'ils sVn soient aperçus ? Est-ce que , pa* hasard , parmi les pierres qu'on jeta dans leurs fenêtres, ils auraient trouvé la pierre philosophale?

Paris, 16 juin 1838.

John Bull demande aujourd'hui gouvernement et religion à bon marché, cheap gouvernment , cheap religion, et ne veut plus donner tous les fruits de son travail pour que la séquelle des seigneurs qui administrent ses affaires publiques ou lui prêchent l'humilité chrétienne regorge de superflu. Il n'a plus pour leur puissance autant de respect qu'autrefois, et John Bull s'est aperçu, lui aussi, que la force des grands n'est que dans la tête des petits. Le charme est brisé, depuis que la nobility anglaise a trahi sa propre faiblesse. On n« la craint plus : on voit qu'elle ne se se compose que d'hommes faibles comme nous autres. Quand le premier Espagnol tomba et que les Mexicains remarquèrent que les dieux blancs, qui arrivaient armés de l'éclair et du tonnerre, étaient mortels comme eux, le combat aurait pu tourner fort mal pour

ceux-ci j n'eussent été les armes à feu qui rétablirent la balance. Nos ennemis, à nous, n'ont pas cet avantage. Barthold Schwartz a inventé la poudre pour tout le monde. C'est en vain que le clergé nous crie en soupirant: Rendez à César ce qui est à César! nous répondons que pendant dix-huit siècles nous avons toujours donné beaucoup trop à César : ce qui reste est maintenant pour nous.

Depuis que le bill de réforme est devenu loi, les aristocrates sont tout à coup devenus généreux à ce point qu'ils soutiennent que non-seulement ceux qui paient dix livres sterling, mais tous les Anglais, même les plus pauvres, ont le droit de donner leur voix dans l'élection d'un député au parlement. Ils aimeraient mieux dépendre des derniers mendiants et de la canaille déguenillée, que de cette classe moyenne aisée beaucoup moins facile à corrompre , et qui n'éprouve pas, à beaucoup près, pour eux autant de sympathie que la populace. Celle-ci a une grande affinité de sentiments avec ces hauts et puissants seigneurs; toutes deux, noblesse et populace , ont le plus grand dégoût de l'activité industrielle; elles préfèrent plutôt la conquête du bien d'autrui ou les récompenses et les pourboires de la domesticité , selon l'occasion -, faire des

dettes nVst aucunement au-dessous de leur dignité; le mendiant et le lord méprisent l'honneur bourgeois; ils ont égale impudeur quand ils sont affamés, et s'accordent complètement dans leur haine contre l'aisance de la classe moyenne. La fable raconte que les degrés les plus élevés d'une échelle dirent un jour avec arrogance aux degrés inférieurs: Ne croyez pas que vous soyez nos égaux; vous êtes dans la boue pendant que nous dominons librement dans l'espace; la hiérarchie des échelons a été introduite par la nature , elle est consacrée par le temps, elle est légitime. Un philosophe qui passait par là entendit ce noble langage: il , sourit et retourna l'échelle. C'est ce qui arrive souvent dans cette vie, et l'on voit alors que les degrés élevés et inférieurs de l'échelle sociale manifestent les mêmes dispositions quand ils sont dans une situation semblable. Les émigrés de distinction qui tombèrent dans la misère en pays étranger devinrent des mendiants très-vulgaires par leurs sentiments et par leurs inclinations. Pendant ce temps, les Corses déguenillés qui avaient pris leur place en France s'étalaient le nez au vent, avec autant d audace et de superbe que la plus ancienne noblesse.

C'est dans la péninsule Ibérique que cette alliance

de la noblesse et de la populace se révèle d'une façon repoussante et avec tous ses dangers aux amis de (a liberté. Là, comme dans certaines provinces de l'ouest de la France et du sud de l'Allemagne , les prêtres catholiques bénissent cette sainte-alliance. Les prêtres de Téglise protestante n'épargnent non plus nulle part les efforts pour établir ce touchant rapport entre le peuple et les hommes du pouvoir, c'est-à-dire entre la populace et l'aristocratie, afin que les impies (les libéraux) ne puissent pas conquérir l'autorité. Ils voient en effet très-juste : l'homme qui ose se servir de sa raison et nier les privilèges de la naissance nobiliaire, finit par douter des doctrines les plus sacrées de la religion et ne croit plus au péché originel, à Satan, à la rédemption, à l'ascension ; il ne s'approche plus de la table du Seigneur et ne donne aux serviteurs du Seigneur aucun de ces pieux pourboires d'où dépend leur subsistance et par conséquent le salut du monde. Les aristocrates de leur côté ont reconnu que le christianisme était une religion fort utile, que celui qui croit au péché héréditaire ne peut nier non plus les privilèges héréditaires, que l'enfer est une excellente institution pour tenir les hommes en état de crainte, et que quiconque mange son dieu a de la force pour

digérer beaucoup de choses. Tous ces nobles personnages furent eux-mêmes, il est vrai, autrefois impies, et ont contribué par la dissolution des mœurs à avancer la chute de l'ancien régime. Mais ils se sont amendés et s'aperçoivent du moins qu'il faut donner un bon exemple au peuple. L'ancienne orgie ayant fini si tristement et la douce ivresse du péché ayant été suivie des peines les plus amères, les nobles seigneurs ont troqué contre des livres de piété les romans libertins, et ils sont devenus dévots et chastes, et ils veulent donner au peuple un bon exemple. Les nobles dames aussi, la figure rouge, se sont relevées du sol du péché, remettent en ordre leur frisure défaite et leur robes chiffonnées et prêchent la vertu, la décence et le christianisme, et veulent donner au peuple un bon exemple

J'aime les souvenirs des combats de la première révolution et des héros qui les ont soutenus; je les place dans mon respect aussi haut que le peut faire la jeunesse française elle-même; oui, dès avant les journées

de juillet, j'ai admiré Robespierre, Saint-Just et la grande Montagne... mais je ne voudrais pourtant pas vivre sous le gouvernement de pareils génies; je ne pourrais supporter de me sentir guillotiner tous les jours, et personne n'a pu le supporter, et la république n'a pu que vaincre et mourir d'hémorrhagie après la victoire. Ce n'est donc pas inconséquence à moi d'aimer avec enthousiasme la république, sans vouloir en rien la résurrection de cette forme de gouvernement en France , et moins encore une traduction allemande.

Je touche ici la grande question qui soulève aujourd'hui en France une discussion si amère et si sanglante, et je dois déduire les raisons pour lesquelles tant d'amis de la liberté demeurent maintenant partisans du gouvernement actuel, et pourquoi d'autres désirent sa chute et la restauration de la république. Ceux-là, les philippistes, disent : La France, qui ne peut être gouvernée que monarchiquement, a trouvé dans Louis-Philippe le roi qui lui convenait le plus; c'est un protecteur sûr de la liberté et de l'égalité conquises, parce que lui-même, dans ses sentiments et dans ses mœurs, est raisonnable et bourgeois : il ne peut, comme l'ancienne dynastie, garder au fond du cœur

rancune a la révolution à laquelle il a pris part ainsi que son père, ni livrer traîtreusement le peuple à cette vieille dynastie, qu'il doit, en qualité de parent, haïr plus profondément qu'aucun autre; il peut vivre en paix avec les autres souverains, vu que ceux-ci, en raison de sa haute naissance , lui pardonnent son illégitimité, tandis qu'ils auraient tout d'abord déclaré la guerre, si Ton eût mis sur le trône un simple roturier, ou proclamé la république; et la paix est après tout nécessaire à la prospérité de la France. A quoi les républicains répondent que le tranquille bonheur de la paix est sans doute un grand bien, mais qu'il n'a aucun prix sans la liberté; qu'animés de ces sentiments, leurs pères ont pris la Bastille, tranché la tête à Louis Capet et fait la guerre à toute l'aristocratie de l'Europe; que cette guerre n'est pas finie, mais seulement suspendue; que l'aristocratie européenne nourrit toujours la plus profonde rancune contre la France; qu'il s'agit d'une hostilité à mort, qui ne peut finir que par l'anéantissement de Tune de ces deux puissances; que Louis- Philippe est un roi, la conservation de sa couronne, son affaire principale; qu'il s'entend et s'allie avec les autres rois; que, tiraillé comme il est en sens divers par des considérations de famille,

condamné à une intolérable duplicité, c'est un mandataire insuffisant de ces intérêts sacrés que la république seule a pu jadis représenter avec tant de force, et qu'en conséquence le rétablissement de la république est une nécessité.

Celui qui ne possède en France aucun des biens précieux que la guerre pourrait compromettre, peut facilement éprouver de la sympathie pour ces nobles champions qui sacrifient à la victoire du principe démocratique le bonheur de la vie tranquille, hasardent leur fortune et leur sang et veulent combattre jusqu'à ce que l'aristocratie entière de l'Europe soit anéantie* Gomme l'Allemagne appartient aussi à l'Europe, beaucoup d'Allemands partagent cette sympathie pour les républicains français ; mais comme on va souvent trop loin, elle se formule chez beaucoup d'entre eux en prédilection pour la forme républicaine, et nous arrivons alors à un fait à peine intelligible, l'apparition de républicains allemands. Que les Polonais et les Italiens qui, ainsi que les libéraux allemands, ont plus à attendre des républicains que du justemilieu , les préfèrent pour cette raison , et qu'ils éprouvent ensuite de l'amour pour la forme du gouvernement républicain , qui ne leur est pas tout à fait

étrangère, cela est fort naturel. Mais des républicains allemands ! on en croit à peine ses yeux et ses oreilles; et pourtant nous voyons de cette sorte de républicains ici et en Allemagne.

Aujourd'hui encore, quand j'observe mes républicains allemands, je me frotte les yeux et me dis: Ne rêves- tu pas? Puis je lis la Tribune allemande et autres feuilles semblables, et me demande : Quel est donc le grand poëte qui invente tout cela? Le docteur Wirth et son brillant glaive d'honneur existent-ils réellement? ou bien n'est-ce qu'une figure fantastique de Tieck ou d'Immermann? Mais alors je sens bien que la poésie ne s'égare pas à de telles hauteurs, que N nos grands poètes ne peuvent imaginer des caractères si imposants et que le docteur Wirth vit en chair et en os, errant, mais brave chevalier de la liberté, comme l'Allemagne en a peu vu depuis les jours d'Ulrich de Hutten.

Est-il bien vrai que le paisible pays des rêves ait pris vie et mouvement? Qui l'eût pu croire avant juillet 1830? Goë'he, avec ses chants de nourrice; les piétistes, avec leur ton ennuyeux de livres de prières; les mystiques , avec leur magnétisme , avaient complètement endormi l'Allemagne, et tout, sur cette immense

surface, gisait immobile et livré au profond sommeil. Mais les corps seuls étaient ainsi garrottés, les âmes qu'ils renfermaient prisonnières avaient conservé une singulière conscience de leur existence. L'auteur de cet écrit parcourut alors jeune encore ic terre allemande et observa les hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages, j'étudiai leur physionomie; je leur mis la main sur le cœur et ils commencèrent à parler dans leur sommeil somnambulique, discours entrecoupés, dans lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens du peuple, bien enve^ loppés dans leurs robes de chambre d'hermine , leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de grands fauteuils 4e velours, rouge, dormaient aussi et même ronflaient de grand cœur. Cheminant ainsi avec le havresac et le bâton, je dis ou je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs cœurs... Tout demeura tranquille autour de moi et je n'entendis que l'écho de mes propres paroles. Depuis, l'Allemagne a été remuée par les canons de la grande semaine; elle, est aujourd'hui bien éveillée, et chacun ayant gardé le silence jusqu'alors, veut réparer le temps perdu, et c'est un tapage et un tinta-

marre de paroles...: puis on fume, et du sein de ce sombre nuage de tabac, menace un effrayant orage. C'est comme une mer en furie, et sur les récifs à découvert se tiennent les orateurs. Les uns soufflent à pleines joues sur les vagues et pensent qu'ils ont soulevé cette tempête, et que plus ils souffleront, plus la rafale hurlera avec rage; les autres sont inquiets: ils entendent craquer le vaisseau de l'État ; ils observent avec effroi le tumultueux ouragan \ et comme ils ont appris dans leurs livres d'école qu'on peut calmer la mer avec de l'huile, ils versent leurs petites lampes d'étude sur ces flots d'hommes agités, ou pour parler prosaïquement, ils écrivent une petite brochure conciliatrice et s'émerveillent que le moyen ne produise aucun effet, et disent en soupirant : Oleam perdidif

11 est aisé de prévoir que l'idée d'une république telle que l'ont conçue récemment beaucoup d'esprits allemands, n'est rien moins qu'un caprice passager. On peut arrêter et l'on arrêtera le docteur Wirth, et Siebenpfeiffer, et Scharpf, et Georges Fein de Brunswick, et Grosse, et Schùler et caetera; mais ieurs pensées demeurent libres et planent sans obstacle, comme les oiseaux du ciel dans les airs. Comme les Oiseaux, elles cacheront leur nid au socqiiiist des

chênes allemands; et peut-être pendant un demisiècle, ne verra-t-on et n'entendra-t-on plus rien d'elles, jusqu'à ce que, par une belle matinée d'été, elles apparaissent tout d'un coup sur la place publique, grandes et fortes, pareilles à l'aigle du dieu suprême et la foudre dans les serres. Qu'est-ce donc qu'un demi-siècle ou un siècle tout entier? Les peuples ont assez de temps , car ils sont immortels ; il n'y a que les rois qui meurent.

Je ne crois pas de si tôt à une révolution allemande, et moins encore à une république allemande : dans tous les cas, je ne verrai pas la dernière; mais je suis convaincu que lorsque nous serons paisiblement et depuis longtemps pourris dans nos tombeaux, on combattra en Allemagne avec la parole et avec le glaive pour la république. Car la république est une idée, et jamais les Allemands n'ont encore abandonné une idée sans l'avoir fait prévaloir dans toutes ses conséquences. Nous autres Allemands, qui, dans notre période d'art, nous sommes disputés radicalement en épuisant les moindres questions d'esthétique, celle du Sonnet, par exemple, nous irions, aujourd'hui que commence notre période politique, abandonner sans la résoudre cette question bie& autrement importante !

D'ailleurs les Français nous ont fourni les armes spéciales pour cette polémique, car les deux peuples ont. dans ce dernier temps, beaucoup appris l'un de l'autre : les Français ont pris de l'Allemagne beaucoup de philosophie et de poésie ; nous, en revanche, nous avons reçu les expériences politiques et le sens pratique des Français ; semblables à ces héros d'Homère , qui échangeaient sur le champ de bataille, en signe d'amitié, leurs armures. C'est là surtout l'origine de cet immense changement qui s'est opéré chez les écrivains allemands. Jadis ils étaient savants de Facultés ou poètes, et s'inquiétaient fort peu du peuple ; aucun d'eux n'écrivait pour lui ; et dans cette Allemagne philosophique et poétique, le peuple demeura encroûté dans la pensée la plus épaisse, et s'il se querellait quelquefois avec les autorités, il était toujours question de grossières réalités, de souffrances matérielles, d'impôts écrasants, de douanes, de dégâts de gibier, de péages, etc. , etc. . . pendant que dans la France pratique le peuple, élevé et dirigé par les écrivains, combattit beaucoup plus pour des intérêts intellectuels, pour des principes philosophiques.

Dans notre guerre de l'indépendance, lucus a non

tucendo, les gouvernements employèrent une meute

de savants de Facultés académiques et de poètes dans l'intérêt de leurs couronnes, agir sur le peuple. Celui-ci montra d'excellentes dispositions, lut I2 Mer» cure de Joseph Gœrres, chanta les chansons d'Arndt, se para du feuillage des chênes nationaux, s'arma, courut, enthousiasmé, se mettre en ligne, se laissa parler à la troisième personne, marcha en landsturm, combattit et vainquit Napoléon Car, dit Schiller, les

dieux mêmes combattent en vain contre la sottise. Aujourd'hui les gouvernements allemands veulent employer de nouveau leur meute. Mais les pauvres animaux, restés depuis ce temps toujours enchaînés dans Un trou obscur, sont devenus galeux et tombés en trèsmauvaise odeur, n'ont rien appris et aboient toujours encore à leur ancienne manière : le peuple, de son côté, a entendu pendant ce temps de tout autres accents, de nobles et magnifiques accents d'égalité civile, de droits de l'homme, de droits imprescriptibles; et c'est avec un sourire de compassion, sinon avec mépris, qu'il abaisse ses regards sur les braillards usés, les lévriers du moyen âge, les fidèles caniches et les pieux carlins de 1814-.

Je ne voudrais certainement pas me faire l'écho de tous les accents de 1832, et le faire pour mon compte

Je me suis expliqué tout à l'heure à l'égard des plus étranges quand j'ai parlé dos républicains allemands. J'ai indiqué la circonstance fortuite qui a donné naissance à leur apparition. Je ne veux nullement combattre leurs opinions ; ce n'est pas ma mission, et les irnements ont, à cet effet, leurs hommes spéciaux qu'ils paient spécialement pour cela. Mais je ne puis nie refuser ici une remarque : l'erreur principale des républicains allemands vient de ce qu'ils ne tiennent pas un compte exact de la différence des deux pays, quand ils demandent aussi pour l'Allemagne cette forme républicaine de gouvernement qui pourrait peutêtre convenir à la France. Ce ne sont ni sa position géographique ni les réclamations armées des princes voisins qui empêchent l'Allemagne de devenir une république, ainsi que l'assurait dernièrement le grandduc de Bade. Ce sont au contraire ces rapports géographiques que les républicains allemands pourraient invoquer pour leur argumentation ; et quant au péril de l'étranger, l'Allemagne réunie serait la puissance la plus redoutable du monde, et un peuple qui, dans la situation la plus servile, s'est toujours si bien battu, composé de purs républicains, surpasserait très-facilement en bravoure les baskirs et les kalmoucks dont

on le menace. Mais l'Allemagne ne peut être une république, parce qu'elle est royaliste par essence. Non que je veuille dire par là que les Français possèdent plus de vertus républicaines que nous. Nullement; ces vertus ne surabondent pas non plus en France. Je ne parle que de la nature caractéristique par laquelle le républicanisme et le royalisme, non-seulement se distinguent, mais se manifestent comme deux faits radicalement différents.

Le royalisme d'un peuple consiste, au fond, en ce qu'il respecte les autorités, croit aux personnes qui représentent ces autorités et, dans cette persuasion, s'attache aussi à la personne. Le républicanisme d'un peuple gît, au fond, en ce que le républicain ne croit à aucune autorité, ne respecte que les lois, demande incessamment compte aux représentants de ces lois, les observe avec défiance, les contrôle, ne s'attache jamais aux personnes et, bien plus, quand celles-ci s'élèvent au-dessus du peuple , s'appliquent sans relâche à les rabaisser parla contradiction, le soupçon, le sarcasme et la persécution. f

L'ostracisme était, sous ce rapport, l'institution la plus républicaine, et cet Athénien qui votait pour le bannissement d'Aristide, parce qu'on le nommait tou-

jours lo juste, était le républicain par excellence. Il ne voulait pas que la vertu fût représentée par une personne, que la personne vtnt à la fin à être plus considérée que la loi; il craignait l'autorité d'un nom

Cet homme était le plus grand citoyen d'Athènes, et le silence que l'histoire garde sur son nom est ce qui le caractérise le plus. Oui, depuis que j'étudie les républicains français dans leurs écrits et dans leur histoire, je reconnais partout comme signes caractéristiques cette défiance à l'égard de la personne, cette haine contre l'autorité d'un nom. Ce n'est pas un mesquin amour d'égalité qui fait que ces hommes haïssent les grands noms : nullement ; ils craignent que les citoyens porteurs de ces noms n'en abusent contre la liberté, ou, par faiblesse et par condescendance, ne laissent d'autres en abuser. C'est pourquoi tant de héros populaires de la liberté furent exécutés pendant la révolution, parce qu'on redoutait, au moment du péril, une fâcheuse influence de leur autorité. C'est pourquoi j'entends encore aujourd'hui plus d'une bouche professer la mg\ime républicaine : qu'il faut ruiner toutes les réputations libérales, parce qu'elles pourraient exercer, au moment le plus décisif, l'influence la plus

préjudiciable, comme on Ta vu naguère par Lafayette.

Je viens peut-être d'indiquer en passarila raison pour laquelle on trouve aujourd'hui si peu cfe réputations saillantes en France : on les a déjà détruites en grande partie. Depuis la plus auguste personne jusqu'à la plus basse, il n'y a plus ici d'autorités. Depuis Louis-Philippe 1er jusqu'à Auguste, chef des claqueurs, depuis le grand Talleyrand jusqu'à Vidocq, depuis le célèbre Gaspard Deburau jusqu'à de Lamartine, depuis Guizot jusqu'à Paul de Rock, depuis Rossini jusqu'à Biffi, personne, de quelque profession qu'il soit, ne jouit ici d'une considération incontestée; et il ne s'agit pas seulement de croyance aux personnes, mais à tout ce qui existe.

Oui, le plus souvent, on ne doute même pas, car le doute suppose déjà une croyance. Il n'y a pas d'athées ici ; on n'a pas conservé pour le bon Dieu assez de respect pour se donner la peine de le nier. La vieille religion est radicalement morte, elle est déjà tombée en dissolution; la majorité des Français ne veut plus entendre parler de ce cadavre, et se tient le mouchoir devant le nez quand il est question de l'Église. La vieille morale est également trépassée, ou plutôt elle n'est plus qu'un spectre qui , dans aucun cas, n'apparaît pas pendant la nuit. En vérité, quand

je considère ce peuple comme il se soulève quelquefois

et hrisi- sur la table qu'on nomme autel les poupées consacrées si déchire le velours cramoisi du siège qu'on appelle trône, et demande de nouveau pain et nouveaux jeux, et trouve plaisir à voir jaillir des blés» sures de son propre cœur le sang audacieux de la vie, alors il me semble que ce peuple ne croit même plus à la mort.

""hez de tels incrédules, la royauté n'a ses racines que dans les petits besoins de la vanité; mais une plus grande puissance les pousse malgré eux à la république. Ces hommes, dont la soif de distinction et d'éclat ne trouve satisfaction que dans la forme monarchique, sont cependant, par l'incompatibilité de leur être avec les conditions du royalisme, condamnés à endurer un jour la république. Mais les Allemands ne sont pas encore dans ce cas ; .la foi aux autorités n'est pas encore éteinte en eux, et rien de constitutif ne les pousse à la forme républicaine. Le royalisme est encore à leur taille, le respect pour les princes n'a pas été violemment détruit chez eux; ils n'ont pas eu le malheur d'avoir leur 21 janvier; ils croient toujours aux personnes, aux autorités, à la très-haute Diète, à la po« lice, à la Sainte -Trinité, à la Gazette littéraire de

Halle, au papier brouillard des fourneaux; mais sur toutes choses, au parchemin. Pauvre Wirth! [Wirth signifie hôte ) tu as compté sans tes convives

L'écrivain qui veut préparer une révolution sociale peut sans inconvénient être à un siècle en avant de son époque. Au contraire, le tribun qui médite une révolution politique, ne doit pas trop s'éloigner des masses. Avant tout, en politique comme dans la vie, on ne doit désirer que le possible et le praticable.

Quand j'ai parlé tout à l'heure du républicanisme &zs Français, c'était, comme je l'ai dit, plutôt la tendance involontaire que la volonté formelle du peuple que j'avais en vue. Les 5 et 6 juin viennent de prouver combien peu pour le moment, cette volonté du peuple est favorable aux républicains. J'ai déjà écrit assez de bulletins douloureux sur ces journées déplorables pour pouvoir m'en épargner une nouvelle description. D'ailleurs l'instruction de cette grande affaire n'est pas encore terminée, et peut-être les débats des conseils âe guerre nous donneront-ils sur ces journées plus de révélations que nous n'avons pu en obtenir jusqu'à présent. On ne connaît pas les véritables circonstances qui ont signalé l'engagement de la lutte, et moins encore le nombre des combattants. Les philippistes sont

intéressés à présenter l'affaire comme une conspiration organisée longtemps à l'avance et à exagérer le nombre de leurs ennemis. Ils y trouvent l'occasion de; justifier les mesures violentes que le gouvernement vient de prendre et de se donner la gloire d'un haut' fait militaire. L'opposition soutient, au contraire,' que rien n'était préparé pour cette révolte, que les républicains étaient sans chefs et en petit nombre. Cette version paraît conforme à la vérité. Dans tous les cas, c'est pourtant un grand malheur pour l'opposition qu'au moment même où elle était rassemblée en masse, en rang et en ligne, cette tentative avortée de révolution ait eu lieu ; mais si l'opposition a perdu de son crédit par cette circonstance, le gouvernement en a perdu davantage par ses mesures étourdies. On dirait qu'il a voulu prouver qu'à la rigueur il saurait se compromettre d'une manière plus ridicule encore que ne le fait l'opposition. Je crois au fond qu'il faut considérer tes journées des 5 et 6 juin comme un simple évéïement qui n'était pas autrement préparé. Le convoi de Lamarque ne devait être qu'une revue de l'opposition. Mais le rassemblement d'une si grande quantité d'hommes en état de combattre et désireux d'en venir aux mains, donna tout à coup naissance à

2îl ŒUVRES DE HENRI HEINE.

un enthousiasme irrésistible; l'esprit suini descendit sur eux prématurément; ils commencèrent à prophétiser mal à propos, et l'aspect du drapeau rouge doit, comme un charme magique, avoir égaré leurs sens.

Ce fut, en effet, une circonstance singulièrement mystérieuse que l'apparition de cet étendard rouge bordé de noir, sur lequel était écrit en caractères noirs : La liberté ou la mort, et qui, comme une bannière de consécration funèbre, dominait toutes les têtes au pont d'Austerlitz. Beaucoup de gens qui ont vu de près le porteur de cet étendard, rapportent tous que c'était un homme grand et maigre, avec un long visage cadavéreux, les yeux fixes, la bouche fermée, au-dessus de laquelle s'élançaient les deux longues pointes d'une grosse moustache à l'espagnole, ligure mystérieuse, immobile comme un spectre sur un grand cheval noir, pendant que la fureur du combat se déchaînait tout autour de lui.

Les amis de Lafayette démentent aujourd'hui avec une inquiète sollicitude tous les bruits qui ont couru à son sujet relativement à ce drapeau rouge. Il parait qu'il n'aurait couronné ni le drapeau ni le bonnet rouge. Le pauvre général est enfermé chez lui et pleure sur la déplorable issue de cette solennité, dans laquelle

il a joué un rôle, comme dans la plupart dos mouvements populaires, depuis le commencement de la révolution; entraîné toujours plus étrangement chaque lois, et avec la bonne intention d'empêelier par sa présenee le peuple de se livrer à d'énormes excès. Il inble à ce gouverneur de nia connaissance qui accompagnait son élève dans les maisons de prostitution pour qu'il ne s'y enivrât pas, puis au cabaret, pour qu'au moins il ne perdit pas son argent au jeu, et le suivait enfin dans les maisons de jeu pour prévenir les duels qui pouvaient s'ensuivre; mais si le duel arrivait inévitable, le bon vieillard lui-même servait alors de second.

Quoiqu'on pût prévoir quelques désordres à l'occasion des funérailles de Lamarque, où se rassemblait uni1 armée de mécontents, personne ne croyait cependant à l'explosion d'une véritable insurrection. Ce fut peut-être l'idée qu'on était si bien réuni, et si à propos, qui excita quelques républicains à improviser une révolution. Le moment n'était certes pas mal choisi pour produire une exaltation générale et pour enflammer même les timides. C'était une journée qui remuait au moins profondément l'âme et en -écartait les impressions communes et de tous les jours, ainsi que les soins

et les petites inquiétudes. Le spectateur calme ressentait déjà une vive impression à l'aspect de ce convoi, tant à cause du nombre des aflligés, qui dépassait cent mille, que par suite des sombres dispositions qui s'xprimaient dans leur mine et dans leur maintien. On se sentait animé et inquiet tout à la fois à la vue de la jeunesse des hautes écoles de Paris, des Amis du peuple et de tant d'autres républicains de toutes classes qui remplissaient l'air d'acclamations effrayantes, et, comme des bacchantes de la liberté, marchaient avec des bâtons encore chargés de feuillage, qu'ils brandissaient comme des thyrses. De vertes couronnes ceignaient leurs petits chapeaux ; leur mise était d'une simplicité fraternelle, leurs yeux comme ivres de la soif d'actions, leurs joues et leur col enflammés. Hé^

las ! je remarquai sur plusieurs de ces figures l'ombre

( mélancolique d'une mort prochaine, comme on la peut

facilement prédire à déjeunes héros. Avoir ces jeunes

gens dans leur fier délire de liberté, on sentait que

beaucoup d'entre eux n'avaient pas longtemps à vivre.

C'était aussi un triste présage que ce char de victoire l poussé par les acclamations de cette jeunesse et qui, au lieu du triomphateur vivant, n'emportait que le cadavre. Malheureux Lamarque ! que de sang ont coûté tes

funérailles! Et ce n'étaient pas des gladiateurs esclaves ou loués qui s'égorgeaient pour rehausser par les jeux des combats la vaine pompe d'une fête funèbre. C'était la fleur d'une jeunesse exaltée qui sacrifiait sa vie pour les sentiments les plus sacrés, pour le songe le plus généreux de son âme. Ce fut le sang le plus pur de la France qui coula rue Saint-Martin, et je ne crois pas qu'on ait combattu plus vaillamment aux Thermopyles qu'à l'entrée des petites rues Saint-Méry et Aubry-le-Bouchcr, où, à la fin, une poignée d'environ soixante républicains se défendirent contre soixante mille hommes de la ligne et de la garde nationale, et les repoussèrent deux fois. Les vieux soldats de Napoléon, qui se connaissent en faits d'armes aussi bien que nous en dogmatique chrétienne, médiation entre les extrêmes ou représentations théâtrales, assurent que le combat de la rue Saint-Martin appartient aux faits les plus héroïques de l'histoire moderne. Les républicains firent des prodiges de bravoure, et le petit nombre de ceux qui ne succombèrent pas ne demandèrent pas merci. C'est ce que confirment toutes mes recherches faites consciencieusement, ainsi que l'exigeait ma mission. Ils furent en grande partie percés par les baïonnettes des gardes nationaux. Quel-

ques uns de ces républicains, voyant que la résistance devenait inutile, coururent, la poitrine découverte, audevant de leurs ennemis et se firent fusiller. Quand le coin de la rue Saint-Méry fut pris, un élève de l'école d'Alfort monta avec un drapeau sur le toit, cria Vive la république/ et tomba percé de balles. Dans une maison dont le premier étage était encore occupé par les républicains, les soldats entrèrent et coupèrent la retraite de l'escalier. Ceux-là qui ne voulaient pas tomber vivants entre les mains de leurs ennemis , se tuèrent, et l'on n'emporta qu'une chambre pleine de cadavres. On me raconta cette histoire dans l'église Saint-Méry ; l'émotion me força de m' appuyer contre le piédestal d'un saint Sébastien, et je pleurai comme un enfant. Tous les traits héroïques qui m'avaient tant fait pleurer alors que j'étais bien jeune me revinrent dans la mémoire, et je pensai surtout à Gléomène, roi de Sparte, et à ses douze compagnons, qui couraient par les rues d'Alexandrie en excitant le peuple à conquérir sa liberté. Ne trouvant pas de cœur qui leur répondissent, ils se tuèrent eux-mêmes pour échapper aux satellites de la tyrannie. Le bel Antéos fut le dernier ; il se pencha encore une fois sur Cléomène, son ami, l'embrassa, puis se précipita sur son épée.

On ne sait encore rien de précis sur le nombre de ceux qui ont combattu rue Saint-Martin. Je crois qu'il y avait bien au commencement environ deux cents républicains, qui furent à la fin réduits pendant la journée du G juin à une soixantaine. Aucun ne portait un nom connu , ou n'avait été signalé auparavant comme champion distingué du républicanisme. C'est une preuve de plus que si maintenant en France on n'entend pas retentir bien haut beaucoup de noms héroïques , ce n'est certes pas faute de héros. Mais nous paraissons décidément avoir dépassé cette période de l'histoire du monde où les faits des hommes isolés se placent hors ligne. Ce sont les peuples , les partis , les masses qui sont pour leur propre compte les héros des temps nouveaux. La tragédie moderne diffère de celle de l'antiquité , en ce que maintenant les chœurs agissent et jouent les rôles principaux , pendant que les dieux, héros et tyrans, auxquels était jadis réservée toute l'action, sont descendus aujourd'hui au rôle de médiocres représentants de la volonté des partis et de l'action populaire 5 chargés des réflexions bavardes, en qualité d'orateurs du trône, présidents de banquets, députés, ministres, tribuns, etc. La table ronde du grand Louis-Phi-

lippe , toute l'opposition avec son compte-rendu , avec ses députations , MM. Odilon-Barrot , Laffitte et Arago, toutes ces réputations rebattues, toutes ces notabilités apparentes, tout cela nous apparaît bien passif et bien mince, comparé aux héros de la rue Saint-Martin, tous morts anonymes.

La fin modeste de ces grands inconnus n'est pas faite pour nous inspirer seulement un sentiment douloureux , mais bien aussi pour rendre le courage à notre âme, comme un témoignage que des milliers d'hommes que nous ignorons sont là prêts à sacrifier leur vie à la sainte cause de l'humanité. Les despotes, de leur côté , doivent être saisis d'une mystérieuse terreur à la pensée qu'une pareille phalange , inconnue , dévouée à la mort, les entoure sans cesse , semblable à ces serviteurs secrets du tribunal Vehmique. C'est avec raison qu'ils craignent la France , la terre rouge de la liberté !

C'est une erreur de croire que les héros de la rue Saint-Martin appartinssent tous aux basses classes du peuple, ou, comme on dit, à la populace; non, ^étaient pour la plupart des étudiants , de beaux jeunes gens de l'école d'Aifort, des artistes, des journalistes, et, dans le nombre, quelques ouvriers qui,

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sous leur veste grossière, portaient de nobles cœurs. Il paraît que les combattants du cloître Saint-Méry étaient tous jeunes; mais sur d'autres points se trouvaient aussi quelques vieillards. Parmi les prisonniers que je vis conduire par la ville, on en voyait quelquesuns à cheveux gris, et je fus surtout frappé par la physionomie d'un vieillard qu'on emmenait avec quelques élèves de l'école Polytechnique à la Conciergerie. Ceux-ci marchaient tête baissée, l'air sombre et morne, l'âme déchirée comme leurs habits; le vieux, au contraire, qui avait, il est vrai, l'air pauvre et dixhuitième siècle , mais velu avec soin d'un habit râpé couleur noisette, veste et culotte pareilles, le tout coupé à la dernière mode de 1793, avec un grand chapeau à trois cornes pesé sur le côté de sa vieille petite tête poudrée, allait le visage aussi insouciant, aussi satisfait que s'il se rendait à une noce. Derrière lui courait une vieille femme tenant à la main un parapluie qu'elle paraissait lui apporter, et dans chaque ride de ce visage féminin semblait se contracter une angoisse de mort, comme on la peut éprouver quand on entend dire qu'un objet de notre affection va être traduit devant un conseil de guerre et fusillé dans les vingt-quatre heures. Je ne puis oublier

la figure de ce vieil homme. Le 8 juin, je vis aussi à la Morgue un vieillard couvert de blessures , qui , ainsi que me rassura un garde national près de moi , était également très-compromis comme républicain. Il gisait sur les tables de la Morgue. Cet endroit est un édifice où l'on expose les cadavres trouvés dans la rue ou dans la Seine et où Ton va rechercher les personnes qui ont disparu.

Ce jour-là, beaucoup de gens se rendaient à la Morgue, et Ton y faisait queue comme au grand Opéra quand on donne Robert le Diable. Il me fallut attendre près d'une heure avant de pouvoir être admis , et j'eus le temps d'examiner en détail cette triste maison qui a plutôt l'air d'un grand tas de pierres. Je ne sais ce que peut signifier une sorte de grande cible de bois peinte en jaune avec le milieu en bleu, comme une cocarde brésilienne, laquelle est suspendue au-dessus de la porte. Le numéro de la maison est 21. L'intérieur offrait un spectacle mélancolique par l'inquiétude de quelques-uns de ces gens qui regardaient d'un œil scrutateur les cadavres , craignant toujours d'y trouver ce qu'ils cherchaient. Il s'y passa deux scènes déchirantes. Un jeune garçon découvrit son frère mort et demeura immobile de douleur comme enra-

ciné à la môme place. Une jeune fille reconnut le cadavre de son amant, poussa des cris et tomba en défaillance. Comme je la connaissais, j'eus la triste mission de reconduire chez elle la nauvre inconsolable. Elle appartenait a un magasin de modes de mon voisinage, où travaillent huit jeunes àames, toutes républicaines. Leurs amants sont tous jeunes républicains. Je suis dans cette maison toujours ïe seul monarchiste.

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